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Chapitre 4 . La soirée de John

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La journée du samedi n'apporte que désillusions. Les papiers de la morte se révèlent être faux et les recherches sur les empreintes relevées sur ses objets personnels n'offrent pas de résultat dans la banque de données du Yard. Le tueur a été très minutieux. Du travail de professionnel. Il n'a laissé nul indice. Pas le plus petit prélèvement intéressant à faire. La routine. La même arme que pour les assassinats deux et quatre a été utilisée : un scalpel a déterminé Molly. Les autres ont été égorgées à l'aide d'une lame à double tranchant de type poignard, plus longue et plus large. Il y a bien au moins deux exécuteurs ainsi qu'il l'a déjà déduit au vu du double crime de l'hôtel Savoy. Il pense que le premier est une femme. Dans la suite du Hyatt Regency, traînaient deux parfums distincts : celui de la victime et un second plus lourd. Un parfum de tubéreuse. Typiquement féminin. Qu'ils n'ont pas trouvé en sa valise. L'hypothèse d'une simple visiteuse ne peut être écartée mais paraît peu crédible. Sur le tapis qui venait d'être aspiré, aucune trace de chaussures masculines.

Ils avaient espéré que les caméras de l'hôtel en diraient un peu plus. Ce n'est pas le cas. Le rapport d'autopsie estime que le décès est intervenu vers treize heures. Il y a beaucoup d'allées et venues à ce moment où les clients se rendent à la salle à manger ou sortent déjeuner. Les femmes de chambre ont effectué le ménage chez la victime entre onze heures trente et midi et celle-ci était vide. Sur la vidéo extérieure, on la voit débarquer d'un taxi à douze heures trente cinq. Le garçon d'ascenseur ne se rappelle pas d'avoir fait monter ou descendre un suspect à l'étage entre midi et treize heures. Il semble ne rien mémoriser du tout. Ou il ne veut pas. Une fois encore, ils n'ont pas d'élément probant.

Il quitte le Yard afin de déjeuner avec Mycroft. Il a besoin d'une accréditation rapide auprès du directeur de la section Égypte ancienne du British Museum. Il lui relate une partie de leurs conclusions. Il passe sous silence la transformation des clones de Moriarty. Ou le fait que Derek a recours aux compétences de ses amis afin de leur obtenir les informations nécessaires. Son frère doit s'en douter. Il en a la confirmation trop vite à son goût.

— Comment va Monsieur Morgan ?

— Tes caméras sont en panne ?

— C'est une agréable rencontre. Je suis certain qu'il fait ce qu'il peut dans le but de résoudre l'affaire et te protéger de Moriarty. Cet homme est un chevalier des temps modernes, raille Mycroft sans prêter attention à sa réplique ironique.

— C'est pour cette raison que tu as déconseillé à Lestrade de demander des renseignements à Interpol, constate-t-il.

— Il ne serait pas bon que notre situation s'ébruite.

— A ton habitude, tu as manipulé dans le but d'arriver à tes fins. Nous avons les indications voulues alors cela ne te gêne absolument pas de le placer lui dans une position difficile dans son métier et en danger en un environnement inconnu.

Le léger sourire de son frère lui apporte la certitude qu'il attendait.

— Je t'en empêcherai.

— Je crois que c'est un peu tard, ricane Mycroft très sûr de lui.

Sherlock le plante là ainsi que son dessert qu'il n'a pas terminé. L'aîné contemple la chaise désertée d'un air amusé. Inutile d'aller au théâtre. Sherlock en est un à lui seul.

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Se promener nez au vent dans le quartier cosmopolite d'Hackney détend ce dernier. Il s'y sent bien. Installé sur le rebord d'un mur lézardé au fond d'une cour de Graham Road, en compagnie de zonards, de SDF, d'ex-taulards, Sherlock a l'impression d'être dans un endroit plus propre qu'assis en face de son frère au restaurant Gordon Ramsay. Étrange poste de commandement que celui-là, étrange armée atypique, terrible d'efficacité et surtout discrète. Il lui faut plus de deux heures pour recueillir les informations glanées par les uns et les autres, puis pour mettre sur pied la filature d'un profileur américain. Un motard le dépose ensuite à Regent's Park et il revient à pieds à Baker Street. Il effectue un crochet par l'épicerie afin d'acheter du café, du lait, des œufs, des biscuits. Juste au cas où.

Une fois rentré, il se précipite sous la douche. Trente cinq degrés à Londres, ce n'est pas humain. Longtemps, il reste sous le jet tiède, le laissant couler sur ses épaules nouées, sur son dos tendu. Malgré tous ses efforts afin de la confiner dans un réduit de son palais mental, une petite phrase assassine s'accroche, têtue, à ses pensées.

« Je ferai de votre cœur un tas de cendres. »

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Ils doivent dîner chez John à dix-neuf heures. Derek est certain que Sherlock est là, il entend du bruit dans l'appartement. Pourtant, nulle réaction quand il frappe. La main droite crispée sur son Glock17, il tourne la poignée avec la gauche et pénètre dans les lieux avec précaution. La porte de la salle de bain qui s'ouvre à toute volée l'immobilise.

— Un problème ?

— Bon dieu, Sherlock. Tu n'ouvrais pas.

— Je t'attendais, tu aurais dû entrer. J'étais sous la douche.

— Je vois, se moque-t-il en détaillant le grand corps à moitié nu devant lui.

Il promène son regard sur les boucles mouillées qui s'allongent dans son cou, sur les clavicules et la poitrine que dévalent encore des perles d'eau, la taille ferme, les hanches ceintes d'une serviette de bain où les gouttes se perdent définitivement. Sherlock le laisse faire, les yeux sur les siens. Il doit refréner son envie de lui sauter dessus.

— Il serait temps de te presser.

— Ne te tracasse pas, nous serons à l'heure, lance-t-il en se dirigeant vers sa chambre.

— Sherlock ? le rappelle-t-il. Toi et Watson ?

— Non.

La réponse a claqué, brève et sèche et confirme ce qu'il soupçonnait. Il voulait en être sûr avant d'y aller, avant de se sentir mal à l'aise pris entre eux et l'épouse de Watson.

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Il était évident pour John Watson qu'il n'accompagnerait pas Sherlock. Et bien qu'il se reprenne rapidement, son air dépité ne pouvait lui échapper. Sa femme les accueille très aimablement et semble éprouver la joie de quelqu'un qui retrouve de vieux amis. Elle est belle avec sa figure épanouie, son corps déformé par la vie qu'elle abrite. La grossesse lui va bien. Le bambin de deux ans qui babille sur les genoux de son parrain qui ne sait pas trop quoi faire de lui est attendrissant. La conversation est générale et cordiale. Ils en sont au dessert lorsqu'il surprend le regard de Mary sur lui. Un regard acéré comme une lame. Il a une sensation de déjà vu. Il connaît ce visage dans le cadre de son job. Ce n'est pas une bonne nouvelle.

— Derek ?

— Excuse-moi, tu disais ?

— John demandait si tu t'adaptes à Londres.

— Ce n'est pas la première fois que j'y séjourne. J'y ai vécu plusieurs mois sous couverture il y a des années. Depuis mon arrivée, je n'ai pas eu l'occasion de beaucoup sortir du bureau, déclare-t-il avec un sourire à Sherlock qui signifie "ou de chez toi". L'ancien superviseur auquel je succède, Emily Prentiss, repart à Washington dans peu. Je vis à l'hôtel depuis trois semaines, j'ai dû mettre mon chien en pension. Je serai content de prendre possession de l'appartement de fonction qu'elle occupe. En attendant, je me familiarise avec les rouages de la section.

— Vous êtes spécialiste en explosifs m'a dit John, intervint Mary.

— En effet, ainsi qu'en comportements obsessionnels.

— C'est un gros changement.

— J'ai assuré le commandement du BAU à Quantico. C'était un dur compromis entre le terrain et la paperasse. Interpol est différent. C'est un service de renseignements avant tout. Le boulot effectué est passionnant et d'une certaine manière bien plus reposant. Peut-être que l'action me manquera un jour, avoue-t-il, mais j'ai quarante quatre ans et soif de stabilité.

— De la stabilité ? s'exclame Watson incrédule.

Le coup d'œil qu'il adresse à Sherlock trahit sa pensée. Il n'y a personne de plus instable que son ami. Il n'est pas d'accord bien entendu. Et manifestement, le médecin se trompe complètement sur la nature de leurs relations actuelles.

— Le FBI, ce sont des séjours à l'un ou l'autre bout des États-Unis pour le besoin des enquêtes, des décalages horaires perpétuels, des endroits où nous sommes rarement les bienvenus, des horreurs sans nom vues, explique-t-il. Je ne parle pas des dangers, des criminels que nous côtoyons. La crainte pour soi mais aussi pour les membres de l'équipe. Le moindre faux pas, la plus petite erreur peut causer la mort de l'un d'entre eux. C'est une tension nerveuse de chaque instant. Et ces conditions signifient l'impossibilité d'avoir un engagement sérieux à moins de vouloir faire le malheur de sa compagne ou de son compagnon. Ou le sien propre.

— Vous étiez au BAU depuis combien de temps ?

— Seize ans.

— Et avant ?

— J'étais un agent spécial du FBI. Je travaillais beaucoup en infiltration.

Il a l'impression que la soirée tourne un peu à l'interrogatoire et n'est pas fâché de passer au salon. Il s'attarde devant une photo du mariage de John et Mary. Sherlock y figure en bonne place. Les narines un peu pincées, le rire un peu forcé. Pas réellement à la fête, le témoin.

— Tu étais très élégant, lui lance-t-il avec un clin d'œil amusé. Les mariés aussi.

Il s'installe d'office aux côtés du détective confortant les idées de Watson à leur sujet. Bien que ce ne soit pas dans ce but qu'il le fasse mais parce qu'il en a envie. Sherlock a pris pleine possession des lieux sans le désirer. Naturellement. On ne voit plus que lui. Assis avec grâce dans ce canapé quelconque, les jambes croisées, le corps enfin détendu, il souffle doucement sur son thé brûlant. Il aime cet air sérieux, cette classe innée qu'il apporte aux plus infimes choses. Nul n'a d'importance comme Sherlock qui semble monopoliser toute la lumière. Est-il conscient de son charisme ? Il lui jette un regard en coin au dessus de sa tasse, lui sourit. Bien sûr, il sait. Son attirance également.

Il est presque minuit lorsqu'ils remontent en voiture. Il n'a pas ce réflexe des londoniens qui prennent un taxi pour un oui ou un non. Sans son véhicule, il se sent amputé. Dans ce cas ci, c'est indispensable. Watson habite à Bexley, une banlieue calme, à une trentaine de kilomètres de Baker Street. En sourdine, il met de la musique classique que doit apprécier son passager. Ils discutent de tout et de rien. Il lui fait un compliment sur sa chemise noire dont le tissu très beau met en valeur sa peau pâle.

— Est-ce que tu flirtes avec moi, Derek ?

Surpris, il donne un coup de volant un peu sec. Là, il ne joue pas le jeu, le détective consultant.

— Il ne faut pas, complète-t-il.

— Il ne faut pas ou tu ne veux pas ?

— J'ai déjeuné avec mon frère ce midi, reprend-il après un silence qui traduit son hésitation. Il m'a relaté votre entrevue. Il t'a manipulé afin que tu te procures les renseignements nécessaires auprès de ton ancien service. Les demander officiellement à Interpol les mettrait, Sir Robert et lui, en mauvaise posture si cela les poussait à l'avant de la scène. Il préfère une recherche discrète. Et je n'ai pas besoin d'être protégé.

— Penses-tu vraiment que je n'étais pas au courant depuis le début ? Si Moriarty est derrière tout ça, ainsi que tu le supposes, quoique tu prétendes le contraire face à Lestrade, il ne faut surtout pas l'alerter. La connaissance de l'existence des frères Gover, de leur passé est un atout non négligeable à condition qu'elle reste secrète. Mon aide aussi, ajoute-t-il.

— Tu ignores de quoi il est capable. Il est intelligent. Il comprendra très vite ton rôle. Tu te mets en danger.

— J'ai lu les dossiers. Rappelle toi, les comportements obsessionnels sont ma spécialité. Il s'amuse avec toi, utilise tes sentiments. Pas plus que moi, il ne croit à un Sherlock Holmes sociopathe.

— Je sais.

Sherlock change de sujet, aborde celui de William son filleul. Tout au moins c'est ce qu'il pense. Ce n'est qu'une autre manière de revenir très vite au même point.

— Mary m'a remercié parce que j'écarte John des investigations.

— Tu as raison. Il y aura toujours des détraqués qui veulent s'attaquer à la famille des enquêteurs. Tu les protèges. Mary t'en est reconnaissante.

Morstan. Mary Morstan, agent de la CIA. Oui, c'est ça. L'affaire Bill Renets.

— C'est bien elle, confirme Sherlock à ses côtés.

Il lui lance un regard étonné. Il n'a pourtant pas parlé.

— ...

— Lorsque l'on discutait, j'ai vu à ta façon de l'observer qu'elle ne t'était pas inconnue. Te remémorer où tu l'avais vue n'était qu'une question de temps.

— C'était à Beyrouth, il y a treize ans. Je jouais les secrétaires d'un autre psychopathe : Bill Renets, un marchand d'armes. Ce n'était pas une place enviable.

Il n'en dit pas plus. Une fois encore, le FBI et la CIA s'étaient court-circuités. Sous une fausse identité, Mary avait rencontré son patron dans une soirée mondaine et l'avait descendu avant de se volatiliser. Lui était rentré au FBI bredouille. Huit mois gaspillés à jouer les larbins dans le but de démanteler un réseau terroriste. Il avait voulu savoir qui elle était.

— Tu étais jeune.

— Jeune et beau, raille-t-il.

Sherlock se tourne vers lui et le toise.

— Tu cherches les compliments, ricane-t-il.

Il se gare presque devant le 221B. Sans un mot, Sherlock le quitte. Il a donné son opinion, la décision lui appartient. S'il le regarde partir sans réagir, il ne le verra plus. Ce n'est pas envisageable.

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Quelle journée. Quelle soirée. Il ôte sa chemise, penche la tête en arrière, à droite, à gauche. Sa nuque raidie par la nervosité est douloureuse. Malgré la présence de Derek ou à cause d'elle, il a été mal à l'aise. Non. Ce n'est pas dû à Derek, mais à l'attitude de John qui éprouve de la rancœur et s'est conduit en père désapprouvant un gamin capricieux. Il soupire. Il ne veut pas perdre son amitié.

— Laisse-moi faire.

Deux mains grandes et chaudes se posent sur ses épaules et les massent. Les pouces dans son cou travaillent les cervicales. Cela procure un bien fou.

— Ça va ?

— Hmmm ! Ouiii.

Le petit rire qui salue sa réplique l'amuse. La tension sexuelle qu'il y a entre eux depuis le premier contact s'intensifie. Il y a longtemps qu'il n'a plus eu entre les bras un mâle qui lui chamboule les sens comme Derek. Juste des aventures d'une nuit cachées de tous, même de son frère, lorsque le besoin s'en fait sentir. Un simple apaisement du corps. Avec le profileur, c'est différent. Il y a les sens mais aussi les sentiments et ça c'est nouveau. Il a tenu à le prévenir du rôle de Mycroft, à lui offrir le choix de se confronter ou non avec Moriarty. Il savait qu'il y avait peu de risques qu'il tourne les talons.

— Thé ? Ou tu veux dormir ?

— Je dors très peu. Souvent lorsque je suis sur une affaire, pas du tout.

Son sourire signifie qu'il le sait déjà et qu'il demande pour la forme. L'aube n'est pas loin quand plusieurs thés et cafés plus tard, Derek s'éclipse.

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Il doit déjeuner avec Sherlock chez Angelo et il est retenu par Emily qui tient absolument à lui expliquer en long et en large les caractères des membres de son équipe, leur famille, leurs antécédents, leurs points faibles, ces renseignements qui sont consignés de toute manière dans le dossier de chacun. Et franchement, ce n'est pas urgent.

— Emily, désolé, il faut que j'y aille. Je suis venu chercher mon ordinateur que j'ai laissé ici hier parce que je ne voulais pas l'abandonner dans la voiture pendant le dîner que je prenais à l'extérieur.

Elle l'examine avec stupéfaction.

— C'est le boulot, Derek.

— Non. Ce n'est pas le cas. Aujourd'hui, je suis en repos et j'ai rendez-vous.

— Depuis quand tes passades prévalent-elle sur le travail ? Tu n'as jamais regardé aux heures que tu passais au BAU. Tes priorités ont bien changé.

— Interpol n'est pas le BAU où les profileurs jouent leur vie à chaque occasion en affrontant les pires délinquants sur le terrain. Où ils doivent se connaître sur le bout des doigts pour se protéger les uns les autres. Où c'est primordial parce que le moindre manquement peut générer une catastrophe. C'est un service de renseignements, une structure d'étude et d'analyse sur la criminalité et le terrorisme. Pas un service de police ou d'intervention.

— Tous sont au courant de données ultra-confidentielles, donc ils peuvent être en danger un jour ou l'autre.

— Je sais que tu t'investis toujours à fond en ce que tu fais et tu as raison. Pourtant, là, un mec poireaute seul comme un con à une table de resto et il ne va pas apprécier. Et voilà, grommelle-t-il lorsque le bip de son téléphone confirme sa supposition.

— Où es-tu ?

— Coincé au bureau. J'arrive de suite. Ne bouge pas. On se verra demain, Emily.

Il se précipite vers l'ascenseur.

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Sherlock commence à trouver l'attente interminable. Derek ne répond plus à ses appels. La patience n'est pas son fort. Pourtant, il reste là pressentant quelque chose d'anormal. Enfin, son portable sonne. Un numéro inconnu. Déjà, il sait.

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