Chapitre 3
Ramsès tira sur les reines, arrêtant les chevaux juste devant la porte de sa maison. Aussitôt, une ribambelle de serviteurs sortit pour l'accueillir. Sans perdre un instant, le jeune homme sauta de son char, leur ordonna de s'occuper de ses montures, pénétra dans la cour de la résidence et se dirigea vers l'aile principale. À l'intérieur se trouvait, son lieutenant, Seneb. Ce dernier s'inclina profondément :
- Général. Je vous attendais plus tôt. Vous êtes seul ? Où est Haeni ?
- Je l'ai laissé à la caserne. Il y a eu un imprévu.
- Un imprévu ? Que ...
- Ramsès !
Illustration : art/Chapitre-3-613980039
Le général se retourna. Sortant de la salle de réception se tenait la plus jeune de ses dix sœurs, Bapfi.
- Tu es de retour ?
- Comme tu le vois. Mère est ici ?
- Elle est allée rendre visite à une amie.
Ramsès hocha la tête. Cela l'arrangeait. Si sa mère venait à apprendre les évènements de cette après-midi, elle ne pourrait s'empêcher de paniquer.
- Et Nefert ?
Bapfi haussa les épaules, signifiant par là que leur sœur avait pour la énième fois disparue. Le jeune homme fronça les sourcils, agacé. S'il avait su ce qui en découlerait, il n'aurait jamais autorisé sa cadette à participer au mariage de roi hittite. D'un autre côté, il voyait mal comment il aurait pu l'en empêcher.
- Veux-tu que je fasse apporter des rafraîchissements, s'enquit sa sœur.
- Fais-les porter dans ma chambre, répondit-il en se dirigeant vers cette dernière suivit de près par Seneb. Et, Bapfi, ne m'attendez pas pour diner. Je risque d'avoir trop de travail.
Les appartements de Ramsès se situaient dans la partie Nord-Est de la maison, à l'écart du reste du bâtiment, de sorte qu'une fois, les serviteurs congédiés, il n'y avait plus personne pour les entendre.
- Vous avez parlez d'un imprévu, général ?
- On nous a attaqués sur le chemin du retour. À cinq stades de Memphis, sur la route qui mène à Shédet**.
- Des assassins ?
- Des voleurs, plus probablement. Leurs compétences martiales laissaient à désirer, répondit Ramsès en se souvenant de la facilité avec laquelle la jeune inconnue en avait tué un. Elle avait beau être douée pour se battre, jamais un véritable assassin ne se serait fait avoir si facilement. Nous les avons tués.
- Savez-vous qui les a envoyé ?
- J'ai donné l'ordre à Haeni de récupérer leurs corps et d'enquêter sur leur identité mais je doute qu'il obtienne immédiatement des résultats.
- Au moins, nous savons après quoi ils en avaient, déclara Seneb en fixant les papyrus que Ramsès venait de sortir de sa sacoche.
Le général hocha la tête. Il y a de cela un mois, on avait rapporté à Pharaon un cas de corruption particulièrement grave au sein du temple de Sobek*. Horemheb avait immédiatement dépêché le jeune homme à Shédet afin qu'il fasse la lumière sur cette affaire. Sauf qu'une fois sur place, les choses s'étaient avérées beaucoup plus complexes que prévu. En effet, s'il avait effectivement découvert que le temple avait d'autres sources de revenus que celles autorisées par l'État, ces dernières n'étaient assez grandes pour expliquer les disparitions d'or qu'avait constaté le scribe royal. Au final, après des semaines d'enquêtes, Ramsès avait repéré le pot au rose.
Les dernières années avaient vu une chute drastique des aides accordées aux différents temples, au point qu'afin d'éviter la faillite, certains s'étaient lancés dans le commerce. Mais pas celui de Shédet. Aussi Horemheb lui avait-il accordé une forte somme aux prêtres afin qu'ils le remettent en état. Sauf que cet argent n'avait jamais entièrement atteint les caisses du temple, les prêtes préférant donner une grosse partie à une certaine Meskhenet. Cette dernière était une noble originaire de Thèbes et s'était installée dans la région peut avant que les affaires de corruptions ne commencent. Sauf que là encore, rien ne semblait indiquer que cette personne possédait des revenus supérieurs à la normale. En faite, c'était comme si l'argent disparaissait immédiatement après être arrivé dans ses mains. Et pour cause, à peine l'or apporté chez elle, dame Meskhenet recevait la visite de son frère ou de son père, tous deux prêtres d'Amon-Ré***, particulièrement proches du grand-prêtre. Lorsqu'il avait découvert cela, le général avait immédiatement envoyé son second enquêter sur les deux hommes. Et c'était là que les ennuis avaient commencés. Sous prétexte que Pharaon n'avait pas personnellement ordonné de réaliser ses recherches, le temple avait tout simplement fait appel à la garde et auraient fait emprisonné son lieutenant si ce dernier n'avait pas quitté précipitamment la ville. Ramsès avait donc décidé de revenir à Memphis avec les documents prouvant la culpabilité de la dame et de demander à Horemheb d'ouvrir une enquête sur les agissements de cette famille.
- Tout de même, je doit vous avouer que je suis impressionné, déclara Seneb. Comment avez-vous fait pour savoir que les prêtres d'Amon-Ré étaient mêlés à cette affaire ?
- Je n'en savais rien. J'avais seulement de grosses certitudes.
- C'est vrai qu'ils feraient n'importe quoi pour regagner leur richesse d'attente.
Ramsès hocha la tête. Les prêtres d'Amon n'avaient jamais digéré le coup que leur avait fait Akhenaton**** et aussitôt son règne terminé, n'avaient cessé de lutter pour retrouver leur pouvoir. Cela allait si loin que le général en venait presque à soupçonner l'ancien Pharaon d'avoir choisit abandonner les dieux dans le seul but de ne plus avoir leurs prêtres dans les pattes. Sauf que si c'était le cas alors son plan s'était avéré catastrophique. "Ce qu'il faudrait faire c'est favoriser le plus de temples possible, de façon à ce qu'ils s'empêchent mutuellement de gagner en influence." songea le jeune homme tandis que lui et Seneb s'ingéniaient à préparer son rapport à Pharaon. Ils travaillèrent si bien qu'ils ne virent pas le temps passer et, lorsqu'enfin un serviteur vint les interrompre, furent surpris de voir qu'il était si tard.
- Seigneur Ramsès, votre cocher vient d'arriver.
- Parfait ! Fait le monter !
- Oui, Seigneur. Euh…
- Qui y a-t-il ?
- Votre sœur m'a ordonné de vous dire que Madame était rentrée et… et qu'elle vous menaçait de mort éternelle si vous ne veniez pas immédiatement la saluer.
- Très bien. Tu peux y aller. Ah ! Et pense à nous apporter des lampes.
- Oui, Seigneur.
- Seneb, occupes-toi d'Haeni, le temps que j'aille voir Mère, ordonna Ramsès en se levant.
- Oui général.
Les appartements de sa mère se trouvant à l'opposer des siens, il fallu un certain temps pour que le jeune homme les atteigne. En voyant son fils entré, le visage de Dame Méhényt s'éclaira.
- Ramsès ! Quand es-tu rentré ?
- Cet après-midi, répondit-il en l'embrassant.
- Quelle joie ! Ton voyage s'est bien passé ?
- Fort bien, je vous remercie.
- Dineras-tu avec nous ?
- Pas ce soir, je suis navré. Haeni vient d'arriver et il faut absolument que j'entende son rapport. Mais ne vous inquiétez pas, je ferais en sorte de passer la journée de demain avec vous.
- Mmff, grogna Méhényt sans se départir de son sourire. Tu dis ça mais si Pharaon t'appelle, je sais que tu laisseras tout tomber pour aller le voir.
- Préfériez-vous que je l'ignore ?
- Ne dit pas de bêtises. Rien ne me rend plus fier que ce zèle que tu mets à le servir.
Ramsès préféra ne pas relever que c'était l'Égypte et pas Horemheb qu'il servait en agissant ainsi.
- Si vous voulez bien m'excuser, je dois y retourner.
- Oui, vas-y. Je vous ferais monter de quoi vous rassasiez.
- Je vous remercie.
- Oh ! Et, Ramsès, s'exclama sa mère alors qu'il s'apprêtait à quitter la pièce. Aujourd'hui, j'étais chez le seigneur Rahotep et son épouse et ils m'ont dit que leur fille organise une soirée dans deux semaines. Accepterais-tu d'y aller ? Tu leur ferais un grand honneur.
En entendant cela, Ramsès fut tenté de refuser tellement il était évident que derrière cette invitation se cachait l'espoir de le marier à leur fille. Sauf que s'il agissait ainsi, il était certain que cela conforterait sa mère dans l'idée qu'il ne s'était pas remis de son mariage avorté, aussi lui promit-il de s'y rendre. Rassurée, Méhényt le laissa partir. Le jeune homme s'apprêtait à rejoindre sa chambre quand Bapfi, qui avait écouté aux portes, l'arrêta.
- Ramsès ?
- Qui y a-t-il ?
- Comment c'est réellement passé ton voyage ? Tu peux me le dire, tu sais, insista l'adolescente en voyant qu'il n'avait pas l'intention de lui répondre. Je n'en parlerai pas à Mère.
Ramsès regarda sa petite soeur en se demandant comment une gamine de 13 ans pourrait cacher quelque chose d'aussi grave à sa mère. D'un autre côté, ni lui ni Nefert ne parlant de leurs problèmes à leur mère, il devrait être normale que Bapfi finisse par suivre leur exemple.
- Rien dont tu ne doives t'inquiéter, finit-il par répondre.
- Je vois, déclara Bapfi avant de s'en aller, vexée que son frère n'ait pas daigner la croire.
Ramsès poussa un profond soupire. Pourquoi ses soeurs soient soit des idiotes sans intérêt, soit des femmes trop intelligentes pour se mêler uniquement de leurs affaires ? Bien sûr cela avait ses avantages. Ses aînées ne lui causaient pas d'autres soucis que celui d'avoir à remplacer les objets qu'elles lui "empruntaient", Nefert lui rapportait sans cesse de nouvelles informations et il pouvait toujours compté sur Bapfi pour aider Mère mais tout de même... "Je suppose que la soeur parfaite n'existe pas." conclut-il en rejoignant sa chambre.
- Bien ! Où en étions-nous, demanda-t-il en entrant.
- Haeni vient de me raconter les évènements de ce matin. J'ignore si cette femme se trouvait vraiment là par hasard, mais ce que je peux dire c'est que vous avez eu de la chance.
- Mm, grogna le jeune homme. Qu'a donné l'enquête ?
- Nous avons réussi à identifier l'un des assaillants. Apparemment il s'agirait d'un certain Gébou qui vivait près du temple d'Hathor.
- Vraiment, s'étonna Ramsès qui ne s'attendait pas à un résultat aussi rapide.
- Un de nos hommes l'a reconnu. D'après lui, Gébou avait l'habitude de côtoyer les mêmes tavernes que les soldats de la ville.
- Un bon moyen pour en apprendre le plus possible sur nos agissements, commenta Seneb.
- C'est aussi ce que j'ai pensé, déclara Haeni. Là où ça se complique c'est que, toujours d'après ce soldat, Gébou serait mort dans un accident, il y a cinq mois.
- Pardon, s'exclama Seneb.
- Oui, j'ai eu la même réaction quand il m'a annoncé cela.
- Et donc qui est cet homme, demanda Ramsès que rien ne semblait pouvoir surprendre.
- C'est justement ce que je ne comprends pas. Ce soldat est convaincu qu'il s'agit du même Gébou mais lorsque nous avons consulté les registres nationaux, ceux-ci nous ont confirmé que l'homme était bien mort.
- Tu as tenté d'interroger sa famille ?
- Ils ont quitté la ville peut de temps avant la mort de Gébou.
Un long silence s'installa dans la pièce. Le front appuyé sur sa main, Ramsès analysait les paroles de son suborné et ce qu'elles impliquaient. Bien sûr, il était possible que ce Gébou est un frère jumeau ou un sosie, mais franchement il n'y croyait pas. Non, le plus probable était que c'était homme avait délibérément choisi de se faire passer pour mort. Et pour cela, il avait fait en sorte que les registres nationaux perdent sa trace. Sauf qu'on ne trompait pas facilement ces derniers. Ils étaient trop vérifiés et encadrés pour qu'un homme tel que Gébou puisse les falsifier. Ce qui signifiait qu'il avait reçu l'aide d'une personne très haut placée.
- Haeni, il faudra que tu retrouves la famille de cet homme et que tu ailles l'interroger. Quant à toi, Seneb, je veux que tu découvres qui est la personne qui a écrit ce rapport et que tu la retrouves. Et taches de ne pas attirer l'attention sur toi. Il y a de fortes chances qu'il y est plusieurs personnes derrière lui et je préférais qu'ils ne s'intéressent pas à nous plus qu'ils ne le font déjà.
- À vos ordre !
- Une dernière chose, Haeni. As-tu découvert quelque chose sur notre "sauveur" ?
- Malheureusement non. Nous avons bien interrogé les gens habitants à l'entrée de la ville mais aucun d'entre eux ne se souvient avoir vu une femme correspondant à son signalement.
À vrai dire, le fait de ne pas savoir qui était cette jeune fille n'inquiétait pas beaucoup Ramsès. Comme il l'avait dit lui même, il était à peu près certain qu'elle avait dit la vérité et qu'elle s'était retrouvée mêlée à cette affaire par hasard. Après tout, si on avait réellement voulu le séduire, on n'aurait envoyé une fille ressemblant aussi peu à Yuri. Quant à la possibilité qu'on l'ai envoyé sur place pour s'attirer sa reconnaissance en le sauvant, le fait qu'elle est proclamé avoir agit d'elle même la rendait aussi peu probable que la première.
- Par contre un des soldat à trouver ceci au milieu des papyrus, déclara Haeni en posant sur la table un pendentif accroché une chaine en or. Il est possible l'amulette dont elle parlait.
Ramsès se pencha sur la table pour mieux observer l'objet. L'amulette était composée d'un morceau de jade qu'on avait sculpter de façon à représenter Osiris. C'était le genre de bijoux que les petites gens portaient pour éloigner la mort et les mauvais génies. Cependant la chaine témoignait d'une certaine aisance matérielle, sans parler de l'aplomb dont elle avait fait preuve. Rares étaient les personnes capables de s'adresser ainsi à un noble. Mais d'un autre côté, il voyait mal une jeune noble exceller dans le tir à l'arc et sachant manier à la perfection le glaive. Bref, il n'avait aucune idée de quel genre de fille il pouvait s'agir. Mais tout cela ne justifiait pas de réaliser une enquête qui irait au détriment du reste. Aussi ordonna-t-il à Haeni de laisser tomber.
* Sobek = dieu crocodile
**Shédet = ville égyptienne se trouvant au Sud-Ouest de Memphis Médinet el-Fayoum
***Amon-Ré = un des dieux à l'origine de la création du monde.
****Akhenaton = pharaon égyptien qui tenta, sans succès, d'imposer pour seul culte celui du dieu Aton.
