Bon.

Que dire ? Ça fait quoi, un an ? C'est vraiment lamentable surtout que tout est écrit depuis le début.

Voilà les deux derniers chapitres de Cet inconnu familier avec toutes mes excuses. Il est peut probable que je me lance dans un autre projet, mais je crois qu'il est important que je finisse ici ce que j'ai commencé. Merci beaucoup d'avoir lu. Merci pour tous les commentaires. Sincèrement. Même à ceux auxquels je n'ai pas répondu depuis des mois et des mois.

Titre: Les âmes sans recours
Disclaimer : Les personnages et l'univers sont bien sûr la propriété de Madame Rowling !
Avertissement: Attention, présence de Dean triste qui fait pitié. Et de relation homosexuelle entre hommes.
Nombre de mots : 3 752 mots


« et les âmes

sans recours

réfugiées sous ton crâne » Louise Dupré


Ils ont beau se relayer, personne n'arrive à faire sortir Dean de la chambre du Chaudron Baveur qu'il a réservé pour une durée indéterminée après la bataille de Poudlard.

Tout le monde y passe.

D'abord Seamus, le meilleur ami inquiet. Puis Lavande et Parvati, puis Zacharias, puis Hannah, puis Neville, puis Hermione, puis Ron, puis Harry et même Ginny en désespoir de cause. Il n'ouvre à personne et pour ne pas parler à une porte close, ils doivent le harceler quand il sort pour manger. À leurs questions, il reste muet. À leurs « Est-ce que je peux faire quelque chose ? », il répond simplement : « Aller m'acheter des toiles vierges. » Ils ne le font pas, bien sûr, mais Dean s'en fiche.

Il peint toujours sur la même toile et ensuite, d'un sort, il efface tout et remet la peinture dans les tubes. Qu'importe s'il ne reste rien, qu'importe si personne n'admirera jamais son travail. L'important pour lui, c'est de peindre. Pour s'oublier un peu. Pour réapprendre à vivre.

Et un matin où Seamus se fâche pour la énième fois devant sa porte, Dean sort, lui sourit et lui demande s'il peut s'installer chez lui quelque temps.

« Comment je pourrais te refuser ça, vieux ? Tu n'as nulle part où aller ! »

Faux. Il aurait pu quitter le pays pour retrouver sa famille cachée à l'étranger.

« Allons, on a besoin de toi pour reconstruire ! »

Vraiment ? Il y a encore des gens qui ont besoin de Dean Thomas ?

« Allez, arrête tes conneries et viens. Ma mère va être heureuse de te voir. Tu sais qu'elle s'inquiétait pour toi ? »

(Si Seamus n'était pas passé ce matin-là, le matin où il avait décidé de quitter son isolement, Dean serait allé cogner au Manoir Zabini. Mais Seamus est venu et Dean a changé d'avis.)

/

Dean fixe les cernes et le teint pâle que lui renvoie le miroir. Son reflet a le dos courbé et il refuse de soutenir son regard. Dean soupire. S'il le pouvait, il le prendrait par les épaules et le secouerait bien fort. Il ne peut pas, alors il se contente de crier :

« J'en ai assez de feindre que la vie s'est arrêtée quelque part au milieu de la guerre pour ne jamais repartir. J'en ai assez de rester enfermé chez Seamus comme je m'enfermais au Chaudron Baveur. Enfermé loin de mes craintes, loin du bonheur, loin de la guérison, à peindre comme si le monde se limitait à cette page blanche que je refuse de tourner. Regarde-moi bien, regarde-moi Dean Thomas, parce que je recommence à vivre. Je vais trouver qui tu es, bordel, je vais trouver qui je suis. Et je retournerai voir Blaise pour lui jetter à la figure. »

Le clin d'œil du reflet en guise de réponse. Bonne chance.

/

Dean piétine sur le pas de la porte. Harry lui a dit de venir la voir, mais il n'ose pas déranger. Il pense à Ted Tonks, à ses plaisanteries et à son corps immobile sous Greyback. Il pense à Ted Tonks et il appuie sur la sonnette.

Après quelques secondes un peu douloureuses, le battant s'écarte pour laisser place à une femme. Très droite, des mèches grises dans ses cheveux foncés, elle tient un enfant dans ses bras. Sa voix est douce :

« Bonjour. Dean Thomas, je suppose ? »

Dean acquiesce lentement. Harry l'a prévenu qu'elle ressemblait à Bellatrix, sa sœur aînée, mais il n'est pas d'accord. Il a vu Bellatrix au Manoir Malefoy et son visage s'apparentait à une tête de mort. La haine et le fanatisme déformaient ses traits. Andromeda, dans sa robe claire et simple, avec son regard généreux et son petit-fils dans les bras n'avait rien du monstre qui jetait des Doloris pour le plaisir.

« Tu peux entrer. Je viens justement de faire du thé. »

Elle le laisse passer. La maison est jolie, chaleureuse, avec de nombreuses boiseries et beaucoup de plantes vertes. Une chanson populaire moldue joue en arrière-plan. Dean reconnait le genre de musique qu'aime son beau-père et qui passe souvent dans les compilations des années soixante-dix.

« Je vais aller coucher Teddy, ça ne sera pas long. »

Elle éteint la musique et monte à l'étage.

Il l'entend chanter une berceuse pendant qu'il observe la photo de mariage sur la cheminée où elle et Ted s'embrassent sous une pluie de confettis. Ne réalise pas qu'en redescendant, Andromeda s'est arrêtée au milieu de l'escalier pour le regarder. Finalement, elle se lance et le tire de ses pensées :

« Ne reste pas debout. Je vais chercher le thé. »

Il s'assoit dans le salon pendant qu'elle va à la cuisine. Les cousins sont confortables, mais il ne se sent pas à l'aise. Quand elle revient, elle prend place sur le fauteuil face à lui. La théière et le service de vaisselle sur la table basse les séparent.

« Harry m'a demandé de venir, commence Dean avec maladresse.

– Je sais. Il a pensé que d'en savoir plus sur la fin de Ted serait… apaisant pour moi.

Et qu'en pensez-vous ?

Je ne sais pas », hésite-t-elle sans le lâcher des yeux. Puis, plus doucement : « Je ne sais pas. »

Silence gêné. Le regard de Dean balaye la pièce, s'accroche sur une collection de disques. C'est tellement plus facile de parler d'autre chose :

« Vous aimez la musique moldue ? »

Elle rit du bout des lèvres.

« Ça faisait bien enrager ma mère. De la musique moldue ! Et du rock en plus ! Elle appelait ça du bruit. C'est comme ça que j'ai rencontré Ted, tu sais. Il chantait toujours pendant les cours de potions et un jour, je me suis assise à côté de lui et je l'ai accompagné.

J'étais là lorsqu'il est mort, lâche Dean, brusquement, comme s'il ne pouvait plus garder ces mots pour lui.

C'est ce qu'on m'a dit. »

Elle se penche et saisit la théière.

« Il doit être prêt maintenant. Je t'en verse une tasse ?

S'il vous plaît. »

Ils boivent en silence dans la vaisselle de porcelaine blanche. Dean se confit le premier :

« C'était un type bien, votre mari. Je l'ai rencontré dans un restaurant de Londres. J'étais en fuite et lui aussi.

Quand son nom est paru dans le journal, il s'est dit qu'il valait mieux pour lui de partir. Il ne voulait pas m'attirer des ennuis, ne voulait pas non plus que je l'accompagne. Il disait que Dora devait avoir un endroit où aller si les choses tournaient mal. Il est parti un matin et il n'est jamais revenu.

Il parlait souvent de vous. Nous avons vécu plusieurs semaines ensemble. Un type bien. Je n'étais pas majeur, à ce moment-là. Sans lui, je n'y serais pas arrivé. Il n'a jamais failli. Il a plongé sur Greyback même s'il n'avait aucune chance et s'est battu jusqu'à la fin. »

Andromeda a un drôle de sourire. Elle lance un regard vers les escaliers qui mènent à la chambre de l'enfant.

« J'aurais aimé qu'il connaisse Teddy. C'est pour lui rendre hommage qu'il s'appelle Teddy, tu sais. Une idée de Remus. Un gentil garçon, ce Remus. Je n'étais pas inquiète quand Dora l'a ramené à la maison. Je suis une Black qui a épousé un Né-Moldu : elle retenait de moi pour choisir les hommes. Vous le connaissiez, Remus Lupin ?

Un des meilleurs professeurs que je n'ai jamais eu, Madame.

Il est mort lui aussi. En même temps que ma fille. Dora était restée avec moi et Teddy, mais elle voulait aller se battre, elle ne tenait pas en place et je l'ai laissée partir.

Ce n'était pas de votre faute. Elle serait partie de toute façon. »

Dean ne l'a pas connue, mais Mrs Tonks, malgré son port de tête impérial, semble tellement fragile.

« C'est ma sœur qui l'a tuée. C'est ma sœur qui a tué Dora. »

Sa voix brûle d'amertume. Devant cette femme, fière et brisée, Dean réalise le prix de la guerre. Il croyait avoir souffert, il croyait que son enfance arrachée, que ses doutes, que sa fuite, ses questions et son désespoir faisaient de lui une victime. Il avait tort. Il ne savait rien de la souffrance. Ne savait rien du tourment que vivait cette femme. Pourtant, son regard est inflexible, la photographie de mariage est affichée dignement sur la cheminée et le petit Teddy est élevé dans l'amour. Comment pouvait-elle être aussi courageuse ? Il ne peut pas s'empêcher de demander :

« À Poudlard… Étiez-vous à Gryffondor ? »

Elle fronce les sourcils, perplexe.

« Non, à Serdaigle. C'était Sirius, le Gryffondor de la famille. »

Ils parlent encore, longuement. Lui, de la serveuse du restaurant moldu, des semaines passées à se cacher, de l'attaque des Rafleurs, de Fenrir Greyback et du Manoir Malefoy auquel il a échappé. Elle, des journées à guetter les hiboux, de la maison vide, des visites si rares, de l'annonce des mauvaises nouvelles et de l'espoir en la vie que son petit-fils lui apportait.

Quand Dean ressort ce soir-là, il comprend mieux le monde qui l'entoure, le mécanisme humain et les nuances de la vie. Se comprend mieux lui-même.

/

Dès l'embarcadère, les visages sont sérieux et les gestes précis. Pas de bateau de croisière, ici, non, pas de perspectives de vacances, pas d'avenir doux. Ce sont les bateaux des assassins, des voleurs, des criminels. Ce sont les bateaux qui reviennent toujours plus vides qu'ils sont partis. Ce sont les bateaux qui font la liaison entre la vie et Azkaban.

Dean frissonne. L'odeur de folie et de la désillusion se mélangent à celles du sel et de la mer. Il regarde le vieillard qui mène la barque et l'appellerait presque Charon.

Le vent lui fouette le visage. Il s'est fait couper les cheveux la veille et ils ne lui chatouillent plus le front.

« Alors, t'es un fils de Mangemort, hein ? Tu viens visiter Papa ? » ricane le passeur.

Dean ne se fâche pas. Les prisonniers, le vieil homme n'a pas besoin de les respecter, alors les bonnes manières n'existent plus pour lui.

« Non. Mon père… l'un d'eux l'a vu mourir. J'ai des questions.

Vaut mieux ne pas savoir, gamin. Crois-moi, y'a pas meilleure vengeance que là-bas. Les Gardiens vont te le casser, ton meurtrier, tu verras. »

Il rit comme si c'était drôle. Dean, lui, se rappelle de sa journée avec les Rafleurs, de cette journée entière où il avait la certitude de mourir, de cette journée qui lui a paru tellement longue. Alors des années en prison, des années avec les Détraqueurs et les barreaux à la fenêtre ? Il n'y a rien de drôle.

De toute façon, il ne cherche pas la vengeance. Juste des réponses.

L'embarcation cogne violemment contre le quai. Un vague vient mouiller les pieds de Dean pendant qu'il débarque.

« Amuse-toi bien avec ton Mangemort ! »

Le passeur le salue une dernière fois, puis il ajuste son capuchon devant ses yeux avec la ferme intention de piquer un somme avant le retour de son passager.

Le directeur du sinistre établissement, un grand homme maigre, s'avance sans hâte vers Dean.

« M. Thomas ? »

Dean acquiesce et le suit dans les profondeurs de la forteresse.

/

Scarbior a les yeux qui lui sortent de la tête. Sa voix est un chuchotement rauque, pressant :

« Fais-moi sortir d'ici. Je suis innocent, je le jure, je suis pas un meurtrier, faut me faire sortir, j'ai tué personne. Tu vas me faire sortir ?

Non. Je suis venu parler d'Alvin Thomas.

J'connais pas d'Alvin Thomas. Faut me faire sortir d'ici. »

La voix tremble un peu plus à la mention du père de Dean. Le visage est déformé par les tics. Les mains s'agitent dans leurs bracelets de fer.

« Je suis son fils. Dans la forêt, tu as dit que tu l'avais vu mourir. Parle-moi de lui.

C'est pas moi qui l'ai tué, juré ! J'étais juste là, tu comprends, j'avais rien à voir avec ça !

Raconte, ordonne Dean, le regard dur.

Tu vas me faire sortir, hein ? Si je raconte, tu vas parler pour moi à mon procès ? »

Fou, évidement. Malgré le Patronus qui arpente la pièce, les Détraqueurs ont laissé leur empreinte dans son esprit. Dean songe un instant à mentir. Ce ne serait pas correct, bien sûr. Ce ne serait pas moral. Il doit restez droit. Pour pouvoir affronter son regard dans le miroir quand il repensera à Scabior. Pour être certain de valoir mieux qu'un putain de Mangemort.

« Je ne peux pas te faire sortir d'ici.

Alors je dirai rien ! hurle le prisonnier. Rien !

Et ta conscience ?

J'en ai pas, de conscience ! Je regrette rien, je suis innocent ! »

Dean esquisse un mouvement pour se lever :

« Comme tu veux. Si tu n'as rien à dire, je pars. Je pars avec mon Patronus et je te laisse aux Détraqueurs.

Non ! Non, pitié, ne pars pas ! Reste, je vais parler. Mais reste. »

Peu fier de son chantage, Dean se rassoit. Il croise les mains devant sa poitrine et lève le menton. En face de lui, le détenu hésite :

« Mais tu ne le diras pas à mon procès, hein ? C'était il y a longtemps, ça n'a plus d'importance maintenant. »

Dean répète plusieurs fois qu'il n'ira pas à ce foutu procès, qu'il s'en moque, qu'il veut savoir et puis c'est tout, promis.

Pendant plus d'une heure, avec de plus en plus de volubilité, Scabior parle d'Alvin Thomas. De ce sorcier prometteur qui travaillait à l'ambassade américaine et que Tu-Sais-Qui avait voulu utiliser comme pion pour étendre son emprise en Amérique. De cet homme de principe qui avait refusé de devenir un Mangemort et qui en avait payé le prix.

« C'était mon premier. T'as déjà tué un homme, toi ? T'as déjà regardé les yeux d'un homme qui meurt ? On riait tous, on riait, mais on tournait la tête, tu comprends, parce que parfois on aurait dit qu'ils souffraient comme nous et pas comme les bêtes qu'ils étaient censé être. Alvin Thomas, c'était mon premier et je ne l'ai pas oublié. Les autres, après, ils n'ont plus d'importance, et même qu'on se dépêche de les oublier. Mais le premier, rien à faire. Le premier mort, ses yeux vides ils te restent fixés dans le dos et parfois, le soir, tu frissonnes de te sentir observer. Mais tu m'en veux pas, hein ? C'était ton père, d'accord, mais c'est pas comme si tu l'avais connu. C'est pas ma faute si c'était un connard d'égoïste qui n'a pas pensé à son fils avant d'aller se faire tuer. Moi, on me disait ce que j'avais à faire et je le faisais, c'est tout. Je sais que tu m'aimes pas, parce que j'ai tué ton vieux et tout, mais tu es un bon gars, ça se voit, et tu vas me faire sortir d'ici, hein ? Personne ne mérite Azkaban, tu peux pas t'imaginer. Reste encore un peu, avec ton patronus. Je veux pas y retourner, tu comprends ? C'est l'enfer ici ! »

Pendant plus d'une heure, il parle d'Alvin Thomas. De ce corps qui a été renvoyé aux États-Unis et dont personne ne savait qu'il laissait derrière lui une femme enceinte, une Moldue à qui il n'avait même pas révélé l'existence du monde magique.

C'est sans remords que Dean abandonne Scabior et ses lamentations, et le froid murmure des Détraqueurs qu'il entend au travers des murs.

Le passeur se réveille au son de ses pas sur le quai. Il baille et demande, d'une voix traînante de fatigue : « Alors, ce Mangemort ? »

Et Dean a envie de se jeter par-dessus bord, dans la mer froide et furieuse. Il a trouvé son père, trouvé un héros en celui qu'il a toujours pris pour un salaud. Mais au final, il ne reste que deux yeux vides qui tourmentent Scabior dans la nuit. Dean secoue la tête :

« Ça n'a servi à rien. »

/

La pluie tombe à la fenêtre et dessine sur la vitre un motif compliqué. L'ombre des entrelacs se dessine sur une édition du jour de la Gazette du Sorcier.

Dos à la fenêtre, Dean s'incline un peu plus au-dessus de son bureau. Il remplit un papier important, sur lequel il se penche de plus en plus à mesure que les questions demandent de la concentration. Sa demande d'admission à l'Académie d'Art Magique de Grande-Bretagne.

Nom et prénom, facile à remplir, coordonnés aussi, scolarité d'accord, mais… la lettre de motivation l'embête. Les mots coulent mal, car sa plume a envie de grands traits, de courbes, d'images. La calligraphie captive l'œil, mais plus que la forme, c'est le contenu ici qui est important, et ce contenu lui échappe maladroitement.

La photo à la une de la Gazette sur le bord de la fenêtre représente la Marque des Ténèbres.

Contrairement à la photographie magique très répandue, le secret des portraits vivants se passe de génération en génération dans le plus grand secret et seuls ceux qui étaient liés de près ou de loin à une famille d'artistes reconnus avaient le droit de faire leurs études à l'Académie d'Art Magique. Le Ministère, en réaction à l'antimolduisme de la guerre, a pris des mesures pour défendre l'égalité entre les statuts de sang en obligeant toutes institutions publiques à offrir des possibilités d'admission basée uniquement sur la compétence. Cependant, malgré les consignes, l'Académie reste très stricte dans sa sélection et Dean a peur de se faire évincer pour de fausses raisons simplement parce que, officiellement, il est un Né-Moldu.

La pluie bat plus fort contre la vitre. Sur la première page, sous la Marque, il est écrit en gras : « Mangemorts et cie… Mais que sont-ils devenus ? »

Dean regarde toujours sa feuille et tire inconsciemment la langue, signe qu'il est absorbé par sa tâche. Il voudrait tellement faire bonne impression. Voudrait tellement entrer dans cette école. Transformer ses peintures jolies, mais figées en chefs-d'œuvre grandioses et vivants. Ne pas simuler le mouvement à l'aide de drapés réalistes, mais le créer véritablement. Insuffler la vie dans ses compositions. Il voudrait être pris et leur montrer que Sang-Pur ou non, il est un artiste lui aussi. Il y a pensé toute l'année. Si ça n'avait été de cela, il n'aurait jamais eu la motivation nécessaire pour repasser ses Aspics.

Dean jette un œil à l'exemplaire du journal qu'il ignore depuis que le hibou de la Gazette est venu le déposer. Erreur. Maintenant son esprit refuse d'écrire un mot de plus. Dans un soupir, Dean repose sa plume, s'étire le bras et saisit le quotidien. Il saute la définition de « Mangemort » – comme si quelqu'un ignorait qui étaient ces séides ! – et ne fait que survoler rapidement la liste de « Ceux qui sont morts et bien fait pour eux ». La partie du dossier qui l'intéresse, c'est la section sur ceux qui restent et leur famille.

Le nom de Malefoy saute aux yeux, parce qu'avec une habileté toute malefoyenne, ils ont su sortir de la guerre presque sans dommage. Le journal cite même les paroles de Narcissa Malefoy à son procès : « Il y avait longtemps que mon mari et moi tentions de nous débarrasser de nos déplorables fréquentations et quand l'occasion s'est présentée, je n'ai pas hésité une seconde à mentir au Lord Noir pour sauver la vie de M. Potter. »

Juste après les Malefoy viennent les Lestranges, les Goyle, les Crabbe et d'autres partisans officiels ou officieux. L'œil de Dean s'attarde sur les Zabini dont le dernier héritier est porté disparu depuis la bataille de Poudlard. Il ne lui faut pas longtemps pour repérer le même statut d'introuvable sous une photo floue de Théodore Nott.

Blaise et Nott étaient amants du temps de Poudlard ; Blaise a passé l'été à supplier Nott de le rejoindre au Manoir.

« Il faudrait que je sois stupide, songe Dean, pour ne pas comprendre qu'ils se sont enfuis ensemble. »

Dean repousse le journal et se penche à nouveau sur sa lettre de motivation. Il ne cherchera pas à retrouver Blaise. Par orgueil, par moral. Et puis, une réponse restait absente. « Tu ne sais pas qui tu es. » Non, Dean ne le sait pas.

Est-il un Gryffondor ? « Si vous allez à Gryffondor, vous rejoindrez les courageux. Les plus hardis et les plus forts sont rassemblés en ce haut lieu. » chantait le Choixpeau. Dean a eu le courage de se battre lorsqu'il fallait se battre, le courage de fuir lorsqu'il fallait fuir. Et puis, il a appris que les maisons, le classement Serpentards-Gryffondor, le Bien contre le Mal, c'était bien beau à Poudlard quand ils n'étaient que des adolescents boutonneux qui pensaient connaître la bagarre, mais que la vie, ce n'était pas ça.

Est-il le fils d'un héros de la guerre ? Oui, d'un héros inconnu, comme il y en a des centaines qui résistent pour tomber ensuite dans l'oubli. Parce que tous ne s'appellent pas Harry Potter ou Albus Dumbledore.

Lui-même, Dean Thomas, il l'a reçu, le certificat de pacotille donné par le Ministère à tous les résistants qui ont survécu. Est-il un héros de guerre ? Un héros, on l'admire, on raconte son histoire, on l'invite à toutes les soirées mondaines et on lui propose un poste d'Auror même s'il n'a pas passé ses Aspics. Dean n'a pas été foutu de sauver personne, à part lui-même. Mais c'est déjà pas mal, non ?

Est-il une victime de guerre ? Mais qui ne l'est pas de nos jours ? Qui n'a pas souffert, d'un côté comme de l'autre ? Qui peut dire avoir passé au travers des carnages sans un dommage, sans une larme au coin de l'œil et une cicatrice au cœur ?

Dean lance un regard à ses papiers pour l'Académie d'Art Magique de Grande-Bretagne. Est-il un artiste ? Oui, bien sûr. Quand il n'a pas à se préoccuper de survivre, quand il n'est pas en fuite et ne se bat pas pour sa vie. Quand il cherche l'apaisement et l'abandon. Quand il cherche l'oubli.

S'il trouvait Blaise, où qu'il soit, que lui dirait-il ? Lequel de ces Dean Thomas, serait-il ?