L'envole vers son destin

La pluie tombait, ceci faisait déjà trois jours et trois nuits. Quatre sabots s'enfoncèrent dans la boue des chemins campagnards, un cheval brun transportant un homme et une jeune fille. Mirabelle était devant, son dos blotti contre le torse chaud de l'individu. Celui-ci guida son destrier dans la ville d'Orléans, alors que Mirabelle resta silencieuse durant tout le voyage, muette depuis la mort de sa mère. L'homme installa sa monture dans une écurie, aidant la demoiselle à descendre alors qu'ils se dirigèrent vers l'hôtel le plus proche. Une fois l'hébergement payé, ils rejoignirent une chambre avec deux lits.

L'homme retira la capuche de sa cape, ainsi que celle de son uniforme blanc, dévoilant un visage neutre et peu ridé, devant être entre la trentaine et la quarantaine. Sa mâchoire carrée mettait en valeur ses larges épaules, accentuant son regard calme accompagné de petit iris noirs. Il passa une main dans ses cheveux jais dans un soupir de fatigue, regardant la jeune femme s'asseoir sur un des lits. Mirabelle avait le regard vide, rempli d'une profonde tristesse et d'une lueur de peur. L'assassin vint lui retirer sa cape, la déposant sur une chaise avant de revenir vers l'adolescente, sortant une pomme de sa poche. Il la luit tendit, mais elle ne réagit pas, alors que son ventre criait famine.

- Tu dois manger Mirabelle, même si tu n'en as plus envie. (Mais elle resta silencieuse.) Que dirait ta mère en te voyant ainsi ? (Sur ces mots, elle réagit dans un petit hoquet de surprise, serrant les dents et les poings.) Libre à toi de mourir de faim, lâcha-t-il sombrement en pausant la pomme sur une petit table de chevet.

Il ne prit pas la peine de se déshabiller, allant directement se coucher sur les draps. Après quelques minutes, la demoiselle en fit de même, éteignit la bougie qui éclairait la pièce avant de s'enrouler dans les draps. Ses yeux bruns étaient grand ouverts, elle avait peur… peur du noir, du bruit de la pluie sur le toit, et de sa faiblesse. Mais finalement, après plusieurs heures, le sommeil l'assomma, revoyant sa rencontre avec ce qui était à présent son mentor.


Mirabelle suivit son destin dans les rues de la ville de Blois, ignorant la giboulée et le froid, arrivant sur le lieu où tout avait commencé. Elle poussa la porte et entra dans l'écurie d'un pas nonchalant. Seuls les rayons de la lune éclairaient la pièce par une fenêtre ouverte, sûrement oubliée selon elle. Elle s'avança, n'y voyant que foin, bois et chevaux. Mais où était-il ? L'adolescente resta immobile au milieu de la salle, regardant doucement autour d'elle, perplexe et méfiante. C'est alors qu'elle sentit un souffle dans le creux de son cou. Mirabelle sentit sa respiration coupée, voyant du coin de l'œil une lame non loin de sa carotide. « Trop lente. » chuchota une voix masculine. La jeune Moineau sentit son cœur s'affoler jusqu'aux bouts de ses doigts, ravalant sa salive pendant que l'inconnu fit un demi-cercle pour se positionner devant sa victime. Elle ne vit pas ses yeux malgré sa tête relevée, cachés par l'obscurité d'un capuchon blanc. L'assassin prit délicatement le médaillon suspendu dans sa main, observant une sorte d'étoiles à quatre branches sculptées dans un cercle, y voyant un octogone en son milieu qui représentait un soleil à huit rayons, ainsi qu'une plume gravée au-dessus. Un sourire s'étira sur ses lèvres.

- Tu dois être Mirabelle Moineau, n'est-ce pas ?

- Oui... C'est bien moi, répondit-elle avec hésitation.

- Tu m'as fait attendre, dit l'homme en rangeant sa lame, entendant un soupir de soulagement de la demoiselle.

- Cela ne se reproduira plus… Et vous êtes ?

- Pèlerin, Ferdinand Pèlerin, confia-t-il d'une voix calme.

L'adolescente resta silencieuse, noyée dans un ouragan de questions. Elle ne savait par où commencer. Et alors qu'elle s'apprêtait à parler, l'individu posa son index sur ses lèvres, démontrant un air sérieux par son sourire soudainement effacé.

- Es-tu sûr de ton choix ? demanda-t-il sombrement.

- Oui...

- Dans ce cas, prouve-le-moi.

- Comment... ?

- En regardant la mort… dans les yeux de ta mère.

Mirabelle cligna des yeux, serrant les poings alors qu'elle regardait l'individu avec noirceur.

- Pourquoi ne la sauvez-vous pas ? Murmura-t-elle froidement.

- J'ignore comment les Templiers ont découvert l'alliance de ta mère avec notre confrérie, mais sache que la sauver serait trop risqué. Tu as déjà de la chance qu'ils ne t'aient pas emmenée avec elle.

- Je m'en fiche de ma sécurité ! Sauvez-la !

- J'ai essayé ! répliqua-t-il sèchement. Je suis allé voir ta mère, sinon pourquoi crois-tu que je serais ici, dans cette écurie ? Rose refuse de prendre le moindre risque, son sacrifice te permettra de vivre, de choisir ta destinée, et épargner ton nom de la liste noire des Templiers.

- Je refuse que ma mère soit sacrifiée ! Si vous ne le faîtes pas, je le ferais ! Déclara-t-elle en se dirigeant vers la sortie.

Mais l'assassin réagit aussitôt, plaquant la demoiselle au sol, à califourchon sur celle-ci, dévoilant de nouveau sa lame qu'il approcha doucement de son cou.

- Tu ne mettras jamais la Confrérie en danger. Ceci est l'un des trois Credo de notre ordre. Sache qu'en entrant ici, tu as signé ton destin entre deux choix. Jurer fidélité à la confrérie… ou mourir.

Mirabelle resta silencieuse, fixant la lame avec étonnement et avec peur. Pourtant…Rose l'avait prévenue. Une fois le seuil franchit, ont ne revient pas en arrière. Des larmes commencèrent à glisser sur ses joues. Elle se mordit la lèvre inférieure alors qu'elle desserrait les poings. Pèlerin rangea son arme, se retira de la demoiselle et se dirigea vers le foin arrière de l'écurie. Mirabelle resta allongée sur le sol. Si elle voulait des réponses, elle allait devoir attendre, prouver sa loyauté et survivre dans ce monde qui était à présent le sien, celui des Assassins. Elle se leva, rejoignit son futur mentor, ou faucheur, dans le foin. Elle ne pouvait toujours pas voir le haut de son visage, caché par son capuchon et l'obscurité. La demoiselle s'allongea assez loin de lui, ferma les yeux et attendit que les bras de Morphée l'emportent dans ses rêves les plus sombres.

Le lendemain matin fut une des plus grandes épreuves de sa vie, réveillée à l'aube par Ferdinand pour qu'elle puisse passer chez elle pour y récupérer ses affaires. Elle en profita pour se changer et endosser une cape capuchonnée pour se protéger de la pluie, ainsi que dire adieu à sa demeure. Ils se dirigèrent ensuite vers le lieu de la potence. La foule hurla en éclat lorsque le crieur se retourna vers le bourreau. Mirabelle baissa la tête tout en essuyant ses yeux remplis de larmes malgré la pluie, alors qu'une main chaude se posait sur son épaule tremblante. « Ne dévie pas les yeux. » dit Pèlerin d'une voix calme et rauque. « Regarde-la… » L'adolescente serra les poings, redressant difficilement la tête. « Regarde la mort… » poursuivit la voix alors qu'elle fixait de nouveau sa mère, les yeux ruisselant de larmes pendant que celle-ci lui offrait un dernier sourire, épuisée. « Regarde-la…jusqu'au bout. »

Un corbeau croassa… C'était fini.

Mirabelle resta paralysée devant les iris sans vie de sa mère, sentant son cœur se déchirer dans sa poitrine. L'assassin la rattrapa dans sa chute, celle-ci ne tenant plus sur ses jambes sous le choc, sanglotant fortement, mais se retenant de hurler sa rage et son chagrin. Elle avait si mal… Elle tremblait de peur devant la Faucheuse qu'elle vit dans ses yeux. L'homme la prit dans ses bras, l'amena vers son destrier attaché en dehors de la foule en folie. Il l'installa sur le cheval, se plaça dans son dos pour la soutenir et la protéger, puis ils commencèrent leur périple en direction de Paris.


Au petit matin, la pluie cessa. Mirabelle se réveilla, les larmes aux yeux. L'assassin était près de la fenêtre, regardant les premiers rayons du soleil. Sa chevelure de jais resplendissait dans ces lueurs matinales. Elle l'observa manger un pain. L'adolescente se leva pour aller à ses cotés. Il lui passa un pain chaud sans la regarder, celle-ci le prit dans ses mains, sans pour autant le manger.

- Tu devras t'habituer à la mort, sinon elle te prendra par surprise.

- Je sais…

- Tu te demandes comment j'ai rencontré ta mère ?

- Oui. Comment savez-vous que mon père était un assassin ? Vous le connaissiez ?

- Non… Quand j'ai rencontré ta mère, tu devais avoir dix ans. J'étais en mission à Blois. Lors de ma fuite, je fus blessé… Rose m'a trouvé dans l'écurie de l'hôtel où elle travaillait. C'est en voyant son pendentif que j'ai su qu'un membre de sa famille était de l'ordre des Assassin, avoua-il en prenant l'objet dans sa main. Le symbole de la Confrérie y est caché dedans.

- Mais père ne voulait qu'elle le sache, alors pourquoi lui offrir une preuve aussi évidente ?

- Ce symbole signifie que la famille est sous la protection de la Confrérie, qu'un de leur prédécesseur était un assassin, mais sans pour autant qu'il ne le sache. Mais… sous la surprise de notre rencontre, je lui ai demandé si quelqu'un de sa famille en faisait partie.

- Vous ne deviez pas ?

- Non, soupira-t-il avec regret. Ce sont les personnes en possession de ce symbole qui doivent faire le premiers pas vers la Confrérie, pas l'inverse. Si je m'étais tu ce jour-là, ta mère serait encore en vie.

Un silence fit place, regardant la demoiselle avec un air désolé.

- Tu dois sûrement m'en vouloir, n'est-ce pas ?

- Non... L'erreur est humaine… bien qu'elle soit interdite… (Elle prit une pause.) Puis-je vous demandez autre chose ?

- Oui, Mirabelle.

- Connaissez-vous un homme se nommant Darim ?

- Hélas non, répondit-il dans un soupir. Ta mère me l'a déjà demandé. J'ai fais mes recherches, mais je n'ai rien trouvé.

Voyant que l'adolescente restait muette, il reprit sur un ton calme :

- Es-tu sûr de vouloir suivre ses pas ? Devenir un assassin, comme lui ?

- Oui... C'est mon destin.