Mycroft était retourné à Londres suite à un appel d'Anthéa lui annonçant que de nouveaux éléments avaient été apportés au gouvernement. Il était en entretien avec le Premier Ministre pour discuter des affaires en cours. Ce dernier avait reçu plusieurs lettres de menaces quelques mois plus tôt. De simples lettres d'intimidation sans intérêt aux yeux du Premier Ministre malgré la mise en garde de Mycroft. Cependant, celle que le Haut Fonctionnaire lui présenta était bien plus menaçante.

Monsieur le Premier Ministre,

Suite à mes précédentes recommandations que vous avez préféré ignorer, je suis contraint

d'accélérer les choses et d'aller droit au but. Nous avons connaissance d'éléments concernant un arsenal militaire expérimental et des essais que vous comptiez mener dans la mer du nord. Certaines personnes que je ne citerais pas souhaitent que vous y mettiez fin.

Dans le cas où vous ne prendriez pas cet

avertissement au sérieux, une série d'attentats sera menée dans différentes parties du pays dans lesquelles de nombreux civils pourraient mourir.

Je suis sûr que vous ferez preuve de discernement et vous demande une rançon de cinq cents millions de livres à verser sur le compte ci-joint, dans un délai de deux semaines, afin de nous témoigner de votre accord.

Avec toute ma sympathie,

M

— C'est inadmissible ! Ces essais sont nécessaires pour tester nos nouvelles armes afin de rallier les États-Unis et l'Europe pour lutter contre le terrorisme. Vous devez trouver ce psychopathe, monsieur Holmes, et le mettre hors d'état de nuire. L'honneur du pays est en jeu.

— Je comprends et j'ai déjà plusieurs pistes sérieuses. Je vous tiens au courant de nos avancées. Tout ceci ne restera pas impuni.

Mycroft quitta le bureau du chef d'État et retourna dans ses quartiers du MI6. Il commençait à voir le lien entre les agissements de Moriarty – qui était sans conteste le commanditaire de ce message – sur le plan international et les récentes agressions du Docteur Watson. Moriarty jouait double jeu entre sa fonction de criminel consultant et la partie qu'il menait contre Sherlock. Moriarty aimait se compliquer la tâche pour atteindre ses objectifs. Son frère avait contrecarré de nombreux attentats précédemment et il savait qu'il le gênerait encore cette fois-ci. Le récent lien entre John et son frère n'était pas passé inaperçu aux yeux d'espions. Le seul moyen de nuire au détective était de s'en prendre à son point faible : John. Sherlock était beaucoup trop impliqué émotionnellement et faire du mal au Docteur pouvait bien le détourner de toute autre affaire. D'un autre côté, si John était enlevé, il y aurait une possibilité de mettre la main sur une partie du réseau de Moriarty avant qu'une rançon ne soit versée. Le choix était difficile étant donné sa propre implication dans le couple Sherlock/John. Car voir John en danger ne le laissait pas indifférent. Mieux valait garder tout ça pour lui et selon l'évolution des événements du côté de son frère, il agirait en conséquence.

x

Sherlock évaluait toutes les possibilités. Quatre hommes : un géant qui devait faire près de deux mètres aux vues des vidéos, pas d'infos sur lui récemment dans le milieu du grand banditisme. Un boxeur, Stuart Jones connut pour avoir fait des combats clandestins et pour son extrême violence. Son nom lui était familier puisque plus jeune, il participait lui-même à des combats, entre deux enquêtes. Il s'était mesuré à lui à deux ou trois reprises. Le troisième, celui en tenu militaire, mais qui n'avait jamais été engagé dans l'armée lorsque l'on voyait son boitement – il avait une jambe plus courte que l'autre. Et la personne qui tirait les ficelles n'était autre que le professeur James Moriarty. Pas de doute à avoir. Le criminel s'en était déjà pris à John lors du Grand Jeu, l'ayant contraint à porter une veste pleine d'explosifs et l'avait retrouvé à la piscine où leur confrontation avait commencé. Sherlock s'en était toujours voulu d'avoir mis en danger John en ne comprenant pas tout de suite qu'il était la cible, mais il n'avait rien laissé paraître. C'était plus d'un an avant qu'il ne reconnaisse ses sentiments pour son blogueur. Malgré ça, il avait toujours considéré John comme sa propriété et aurait tout tenté pour le sauver. Ils avaient eu de la chance cette fois-là. Ce qui avait changé maintenant, c'était le fait que Moriarty soit au courant de leur relation intime. Par qui ? John n'était pas du genre à étaler sa vie privée au premier venu, et lui non plus. À part son frère et madame Hudson, deux personnes étaient au courant, la Femme et son acolyte. Il commençait à rassembler le puzzle. Adler avait des liens avec Moriarty et ce dernier lui avait sûrement acheté ses confidences. Tout se mettait en place. Seul le viol de John restait un mystère. Le criminel était obnubilé par le détective et voyait John comme le chien qui le suivait partout. Voulait-il déstabiliser Sherlock ? Ça paraissait peu probable, Moriarty était cinglé, mais ne s'encombrait pas de futilités telles que les attaques sentimentales. Il devait y avoir autre chose qui lui échappait.

Sherlock ouvrit les yeux. Tout était silencieux autour de lui.

— John ! appela-t-il.

Il se leva et se dirigea vers la cuisine, la salle à manger, la piscine, mais ne le trouva pas.

— John ! tenta-t-il une nouvelle fois.

Seul le silence lui répondit. Il devait pourtant rester à ses côtés. Il s'inquiéta qu'il ne donne pas signe de sa présence malgré ses appels.

Il monta à la chambre, pensant qu'il s'était peut-être assoupi. En entrant dans la pièce, il vit non pas John, mais ce qui était posé sur le lit. Il s'avança, prit la photo et son visage pâlit. Il leva la tête, monta sur la chaise qu'il plaça sous le lustre et décrocha la petite caméra qui y était accrochée. Comment cette caméra était-elle arrivée ici ? Il poserait la question à Mycroft. Il lut le mot derrière la photo. Il s'assit lourdement sur la chaise. John avait été enlevé sans qu'il s'en rende compte. Il regarda les trois fleurs, il n'y connaissait rien et ne comprenait donc pas le message qu'elles représentaient.

La première chose qu'il fit : rechercher des indices. Il se dirigea vers la fenêtre ouverte. Sur le rebord, il découvrit plusieurs traces de pas. En passant la tête, il vit une échelle posée contre le mur. John ne serait jamais descendu délibérément sachant ce qui l'attendait, ce qui suggérait qu'ils l'aient endormi. Et pour descendre un homme de son poids, il fallait avoir une très grande force et le géant était tout indiqué. Il emprunta l'échelle et descendit, posant délicatement les pieds sur le côté pour ne pas effacer les empreintes bien marquées au sol grâce à la pluie tombée la nuit précédente. Il compta deux individus en plus de John qui devait être porté – les pas de l'un d'eux étaient plus enfoncés que les autres. Puis il les suivit pour retracer leur parcours. Il avançait tête baissée, cherchant le moindre indice. Pendant le trajet, il envoya un message à son frère pour obtenir les images des caméras. Arrivé à la limite de la propriété, il remarqua la grille restée entrouverte. Cette porte, située à cinquante mètres de l'entrée principale et qui menait sur un petit chemin desservant d'autres habitations plus en aval, restait d'habitude fermée à clé, mais la serrure avait été forcée. En sortant du parc, s'engageant dans la ruelle, Sherlock remarqua les traces de roues sur la chaussée. Une voiture avait attendu les deux autres – donc au moins une troisième personne était présente sur les lieux. Quelque chose attira son attention à côté des traces, il se baissa et ramassa une petite boite d'allumettes de poche. Il l'ouvrit et lu "Granville hôtel". Cet objet avait dû tomber de la poche de l'un des hommes. Il retourna à la maison en repassant par la fenêtre de sa chambre. Il s'approcha du lit et observa de nouveau la photo les mettant tous les trois en scène. Il se souvint d'avoir assuré John qu'il ne risquait rien dans ce lit, mais il n'avait jamais eu aussi tort qu'à ce moment-là. Leur ennemi était déjà parmi eux, violant John de leur regard perfide.

x

John reprit lentement ses esprits. Sa tête reposait sur des oreillers et il sentait sous lui le confort d'un lit. Pendant un moment, il pensait qu'il avait rêvé les derniers événements et qu'il s'était assoupi sur le lit de Sherlock. En ouvrant les yeux, il constata que la pièce était très différente de ce qu'il connaissait de la maison des Holmes. Il se redressa, passa une main sur son visage.

— On dirait que la Belle au bois dormant s'est réveillée, annonça le géant qui surveillait le captif.

Quatre hommes rejoignirent leur acolyte dans la chambre. John reconnut James Moriarty, bien entendu, après tout, qui d'autres que lui pouvait orchestrer son enlèvement ; ses trois agresseurs qu'il avait rencontré à deux reprises et dont il gardait une profonde répulsion ; enfin, le dernier homme qui s'approcha de lui, lui semblait familier. Au fur et à mesure que son visage s'éclaira par les rayons du soleil, les yeux de John s'agrandirent de stupeur et resta bouche bée.

— Bonjour John, ça faisait longtemps.

— Sebastian…

Huit ans plus tôt en Afghanistan, dans le camp de l'armée britannique proche de celui des Américains, les soldats préparaient leur matériel en attendant les ordres de déploiement sur le terrain. Les soldats profitaient d'un quartier libre, leur dernier assaut ayant permis de faire reculer l'ennemi du village qu'ils occupaient. La population était soulagée d'être enfin libérée. Sous une grande tente, les médecins militaires soignaient les hommes blessés pendant l'attaque.

D'un coup, le rabat de la porte en toile s'ouvrit et deux hommes entrèrent, l'un traînant le second qui boitait.

— Un médecin, vite ! Le Colonel ne se sent pas bien !

— Amenez-le sur ce lit. Comment vous appelez-vous ? s'enquit un médecin blond de petite taille.

— Je suis le Colonel Moran. Mais le Caporal Dexter s'est fait peur tout seul, je n'ai qu'une égratignure.

— Laissez-moi en juger. Merci, Caporal, je m'occupe de lui.

Ce dernier quitta la tente, laissant le Colonel au soin du médecin.

— Enlevez votre pantalon que je vois ça de plus près, exigea le médecin.

Le Colonel grogna, mais s'exécuta.

— Une vilaine égratignure en effet, elle s'est infectée et vous avez de la fièvre, conclut le médecin en posant une main sur son front.

Il se retourna pour prendre un désinfectant sur l'une des étagères à côté de lui et commença à nettoyer la plaie, puis avec un fil et une aiguille, il le recousit. Le Colonel serra les dents à la douleur qu'il pensait avoir, mais il ne ressentit qu'un léger picotement. Une fois la plaie propre, le médecin banda la cuisse. Il lui donna un verre contenant de l'aspirine contre la fièvre.

— Maintenant reposez-vous. Demain, vous devriez vous sentir beaucoup mieux.

— Merci… euh…

— Capitaine John Watson.

Deux semaines plus tard, lors d'une permission, les hommes sortirent en ville. Ils allèrent dans un bar pour fêter leur dernière victoire contre les insurgés. L'alcool coulait à flot et les hommes riaient à cœur joie. John était assis au comptoir à côté du Major Sholto, son supérieur et ami. Ils ne parlaient pas beaucoup, la discussion n'était pas leur fort. Le Colonel était assis à une table, entouré de ses camarades de régiment. Il était fortement alcoolisé et se vantait de ses exploits sur le terrain au détriment d'autres hommes qui en prenaient pour leur grade. Son regard s'attarda sur l'un des hommes assit au bar. Un large sourire lui barrait le visage. Il se leva et se dirigea vers lui.

— Eh ! Mais c'est mon toubib préféré ! Les gars, si jamais vous êtes blessé, demandez le Capitaine Watson, il a des doigts de fée.

John était choqué de son attitude. Le Colonel était complètement ivre et il se donnait en spectacle.

— Allez, viens avec nous, on va bien se marrer.

— Non merci, je préfère rester ici.

— Allez, fais pas ton timide et viens, dit-il en lui agrippant le bras.

— Lâchez-moi ! s'énerva John

— Il vous a dit qu'il ne voulait pas venir avec vous alors laissez-le tranquille, s'interposa le Major Sholto.

Les deux hommes se toisèrent du regard. Sholto le dépassait d'une tête et sa large carrure en impressionnait plus d'un, mais le Colonel n'était pas du genre à s'en soucier.

— T'es qui toi, son garde du corps ? dit-il dédaigneusement.

— Je vous prierais, Colonel, de ne pas importuner mes hommes. Libre à vous de vous humilier, mais n'imposez pas vos frasques aux autres.

Pendant un moment, tout le monde pensait que le Colonel se calmerait, mais alors qu'il se détournait comme pour s'éloigner, son corps pivota et son poing vint heurter la mâchoire du Major. Celui-ci bascula en arrière, retenu de justesse par John qui le remit sur ses pieds. Le Major essuya le filet de sang qui coulait à la commissure de ses lèvres et cracha au sol. Il s'avança vers le Colonel et lui envoya un uppercut droit qui mit ce dernier KO.

Deux des camarades du Colonel le transportèrent jusqu'à l'infirmerie et le déposèrent sur l'un des lits puis s'en allèrent. John était assis sur l'un des sièges qui se trouvait à proximité. Il soupira. Étant le seul médecin sobre, il n'avait donc aucune excuse pour ne pas s'occuper de lui. Il n'aimait pas boire, sa sœur qui était accroc à l'alcool l'avait dégoûtée de s'y mettre un jour. Il observa l'homme allongé sur le lit. Il devait mesurer dans les 1m80. Il n'était pas spécialement costaud, mais était très nerveux ce qui le rendait dangereux lors de combats rapprochés. Il portait plutôt bien la moustache et les cheveux bruns coupés courts façon militaire. C'était un bel homme dans le genre impressionnant et rebelle. Il était également réputé pour être le meilleur tireur de l'armée. John connaissait sa réputation via les rumeurs qui circulaient dans le camp avant de le rencontrer et il pensait ne jamais avoir affaire avec lui. Les circonstances en avaient décidé autrement.

Le Colonel remua et se mit à tousser convulsivement. John s'approcha de lui et alors que l'ivrogne se redressait, il lui mit un seau entre ses mains et aussitôt après, son patient régurgita tout le contenu de son estomac. Les affres de l'alcool étaient le lot de nombreux soldats et John était devenu maître dans l'art de réagir au premier symptôme, maîtrisant les gestes avec instinct. Alors qu'il se sentait un peu mieux, un verre apparut devant les yeux du patient. John lui donna un médicament pour soulager ses maux d'estomac et limiter le dur réveil du lendemain. Le Colonel le prit et le but avant de s'allonger complètement.

— Je suis désolé, Watson, je ne sais pas ce qui m'a pris.

— Si vous buviez moins, vous seriez maître de vos actes, répliqua John sur un ton de reproche.

Le Colonel ne répondit pas, conscient qu'il avait merdé. John se leva et s'apprêtait à quitter la tente quand le Colonel l'interpella.

— S'il vous plaît, restez !

— Je reviendrais demain matin, quand vous aurez dessoûlé. Bonne nuit, Colonel.

Les jours qui suivirent, le Colonel revint au quartier des médecins régulièrement. Parfois pour des petites égratignures, parfois pour des douleurs imaginaires : tous les prétextes étaient bons pour rendre visite au Docteur. Sa dernière trouvaille était une poussière dans l'œil.

— C'est désagréable et ça me gêne pour garder l'œil ouvert.

John prit une loupe et s'assit en face du Colonel. Il approcha son visage de lui et ausculta son œil droit.

— Je ne vois rien, c'est peut-être juste une irritation. Je vais vous mettre une solution salée pour le nettoyer et ça devrait passer.

— Vous avez toujours réponse à tout, Docteur.

— C'est mon travail… Colonel, en général, les hommes ne viennent pas me voir sans une raison valable… Une vraie raison, insista-t-il. Mais vous, à moins que vous soyez douillet – ce dont je doute – je ne crois pas qu'il vous soit utile de venir aussi souvent. Vous ne semblez pas être un homme fragile.

— Vous avez raison, mais si je ne viens plus pour me faire soigner, quelle autre raison me restera-t-il pour venir vous… te voir ?

John resta bouche bée devant cet aveu et cette soudaine familiarité. Il regarda autour de lui de peur que les autres personnes présentent sous la tente ne l'aient entendu.

— Écoutez, loin de moi de me montrer désagréable, dit-il d'un ton bas, mais je crois qu'il vaut mieux s'arrêter là. Je ne suis pas intéressé. Et dorénavant, il serait préférable que, par la suite, vous consultiez un de mes confrères.

— Je comprends.

Il regarda longuement John qui eut du mal à soutenir son regard insistant. Puis le Colonel s'en alla.

Pendant plusieurs jours, John ne le revit pas, mais un soir, alors qu'il quittait la tente pour retourner dans son baraquement, une main l'attrapa par le bras et le tira dans l'ombre. Il n'eut pas le temps de crier qu'il se trouva en face du Colonel. Il soupira de soulagement, il avait eu peur que l'ennemi ne les attaque.

— Mais à quoi jouez-vous ? Vous m'avez fait peur.

— Désolé, ce n'était pas mon intention. Je voulais juste te parler sans oreilles indiscrètes. Marchons un peu.

Alors qu'il avançait à la suite du Colonel, il ne se sentait pas très rassuré de rester seul avec lui.

— John…

Le blond leva les yeux au ciel, après le tutoiement, c'était l'emploi du prénom. Ça virait trop dans l'intime à son goût.

— … Je tenais à m'excuser si mon comportement t'a gêné. Tout ce que je voulais, c'était que tu deviennes mon ami. Je suis conscient que je m'y prends très mal, je m'attache peu aux gens, j'aime bien rigoler avec les autres, mais je n'ai personne pour m'écouter réellement, j'ai besoin d'un confident pour passer du temps avec moi.

— Je ne suis pas sûr d'être le mieux placé pour être votre confident.

— Permets-moi juste de passer un peu de temps avec toi, de discuter de tout ou de rien dans certains moments où mes obligations me pèsent trop.

John s'arrêta. Il leva la tête vers le ciel, les étoiles brillaient dans la nuit sans nuages. L'air était doux dans le désert. Bien qu'il soit entouré d'un bon nombre de soldats, il n'avait qu'un seul ami. Tout comme le Colonel, il avait du mal à se lier d'amitié avec les autres. Lorsqu'il regarda à nouveau le Colonel, celui-ci attendait à quelques pas.

— C'est d'accord, du moment que vous restez correct avec moi. Plus de scènes comme la dernière fois, j'ai horreur des alcooliques et des gens qui se moquent de moi.

— C'est promis, je boirais avec modération dorénavant et je te jure que mon comportement sera exemplaire. Tu n'auras plus jamais à te plaindre de moi. Et j'aimerais juste une chose, en dehors de nos activités officielles, appelle-moi Sebastian.

Les mois défilaient, le Colonel se rapprocha de John et ils passèrent beaucoup de temps ensemble. La Major Sholto, qui n'aimait guère le militaire avait plusieurs fois mis en garde John contre ce genre d'individus, mais ce dernier n'avait pas écouté ses conseils. Le Colonel, malgré son charisme particulier, s'était montré aimable et agréable comme ce doit d'être un ami et rien ne laissait présager que son comportement changerait. Le Colonel était connu pour ses sautes d'humeur, pouvant se montrer irritable et froid avec les hommes sous son commandement. Mais lorsqu'il était avec John, son caractère se trouvait changé. John l'apaisait.

Un soir, ils allèrent au bar prendre quelques verres. John peu habitué à la boisson accepta la bière que lui offrait le Colonel. Ils se racontèrent leur vie, les bons comme les mauvais moments. Il s'avérait que la jeunesse du Colonel n'avait pas été facile. Orphelin, baladé de foyer en foyer, il avait très mal tourné. À l'âge adulte, il s'était engagé dans l'armée pour essayer de se construire une identité et avait grimpé les échelons grâce à sa persévérance. John compatissait alors que lui vivait dans une bonne famille. Pendant qu'il discutait, John ne se rendit pas compte du nombre de verres qu'il ingurgitait. Finalement, l'alcool était plutôt agréable à son palet et il finit par y prendre goût. Au moment de s'en aller, John trébucha, ses jambes étaient lourdes et sa tête tournait.

— Oups, je crois que j'ai trop bu, dit-il en ricanant.

— Je le crois aussi, constata Moran avec un petit sourire moqueur. Je vais te ramener, accroche-toi à moi !

Ils sortirent et retournèrent à leur camp. Le Colonel le portait à moitié. John était sur le point de s'endormir et il dut lui donner de petites claques sur les joues pour le garder éveillé.

— Si tu t'endors avant d'arriver dans ton lit, je te porte comme une princesse et je ne te parle pas de la honte que tu auras si les autres le voient.

Alors garde-moi éveillé. Moi, je n'y arrive pas.

Et tandis que ses yeux se fermèrent de nouveau, le Colonel le plaqua contre un mur et l'embrassa à pleine bouche. Les yeux de John s'ouvrirent d'un coup comme dessoûlé et il repoussa le Colonel brusquement.

— Mais qu'est-ce que tu fous ? Je ne suis pas gay !

— Tu m'as demandé de te garder éveillé et c'est ce que j'ai fait. Le résultat est même spectaculaire, tu ne trouves pas, dit-il avec un franc sourire.

— Là n'est pas la question, ça ne se fait pas.

— C'est bon, je t'ai rendu service. Et je pense que tu arriveras à retourner dans ton baraquement tout seul. Bonne nuit, John.

Il s'en alla, laissant John planté comme un piquet, encore bouleversé par le geste du Colonel.

Le lendemain, le Major Sholto annonçait à ses hommes qu'ils devaient partir en avant du front rejoindre le reste de leur régiment. Les troupes étaient en difficulté et ils avaient besoin d'aide. Tout ne se passa pas comme prévu. La bataille qu'ils avaient engagée était en fait une embuscade des terroristes pour tuer les occidentaux. Le Colonel Moran, détaché sur un autre front, apprit la nouvelle sur le massacre qui avait eu lieu dans le régiment de John. Eux-mêmes ayant remportés le combat, il délégua le commandement de ses troupes au Major Trevis et fonça seul en direction de l'autre champ de bataille sous les protestations de ses camarades. Il savait qu'il y avait peu de chance de trouver des survivants, mais son cœur lui disait que John était en vie et qu'il devait le sauver. Il passa la frontière ennemie et s'engagea dans les tranchées pour passer inaperçu. Il abattit plusieurs hommes avant d'arriver sur le lieu de mort. Il chercha un moment au milieu de la fumée et des cadavres et il soupira de soulagement en voyant John, blessé, mais vivant. Il y avait trois autres hommes avec lui également blessés. Ils attendirent la nuit pour quitter le lieu, mais c'était sans compter des hommes armés qui rôdaient autour. Le Colonel leur fit prendre des risques en se mettant à découvert. Des balles sifflèrent à leurs oreilles, un des trois rescapés s'écroula sans vie. Ils contre-attaquèrent et tuèrent plusieurs ennemis. Heureusement, ils n'étaient pas nombreux. Alors qu'ils avançaient dans le désert brûlant, John s'effondra. Sa balle à l'épaule lui faisait perdre beaucoup de sang et une forte fièvre l'assaillait, le faisant délirer. Le Colonel le porta sur son dos, pendant que les deux soldats les couvraient. Enfin, ils arrivèrent au camp où le Colonel fut ovationné comme un héros. Les trois hommes furent amenés à l'infirmerie. John était vraiment mal en point et resta plusieurs semaines dans un état semi-comateux. Ils réussirent à le stabiliser avant de se décider de le renvoyer en Angleterre pour sa convalescence. Pour lui, l'armée était terminée. Le Colonel était à son chevet, tenant la main de John. Celui-ci dormait, abruti par les médicaments. Il s'approcha de lui et donna un baiser à l'endormi. Celui-ci gémit en reprenant connaissance. La douleur se réveilla en même temps ce qui le fit grimacer.

— Tu as eu de la chance John, tu aurais pu mourir.

— Je te dois la vie, Seb, je ne sais pas comment te remercier, lui confia John.

— Pour le moment, tout ce que je veux, c'est que tu te rétablisses. Tu vas retourner dans la vie civile où tu ne risqueras plus ta vie. Je ne sais pas si on se reverra un jour, en tout cas, je ne t'oublierais jamais. Et si un jour, nous nous retrouvons, je viendrais réclamer ma récompense, John, dit-il dans un rire.

Quelques jours plus tard, John fut admis à l'hôpital militaire de Londres où il resta de longs mois, avant de partir à la recherche d'un logement et démarrer une nouvelle vie.

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Lorsque Mycroft reçut le message de Sherlock, l'annonce de l'enlèvement de John lui fit l'effet d'un coup de poing dans l'estomac. Il s'était attendu à cette fin, mais le choc était quand même rude. Malgré cette mauvaise nouvelle, il contacta les agents affectés à la surveillance de la résidence. Il se fit envoyer les vidéos concernant les heures précédant l'enlèvement. Il les visionna, mais ne nota rien de particulier. Un seul détail et pas des moindres le percuta : sur la façade est du bâtiment, du côté de la chambre de Sherlock, jusqu'à la dernière minute du visionnage, rien ne semblait montrer quoi que ce soit et l'instant d'après, une échelle se matérialisa. Il comprit qu'il ne tirerait rien de la vidéo qui avait été détournée afin de masquer l'intrusion des kidnappeurs. Il récupéra le tout et prit le chemin le ramenant à la villa.

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Sherlock tapota sur son BlackBerry. Il chercha l'adresse de l'hôtel qui pourrait bien abriter les individus responsables de l'enlèvement de John. Les criminels n'avaient même pas cherché à se cacher, comme si rien ne pouvait les atteindre. Leur manière de procéder était inhabituelle – les traces de pas, l'échelle, la boite d'allumettes – tant d'indices laissés en évidence et pourtant, il n'avait rien vu venir. Avec un peu de chance, il pourrait le sauver avant qu'ils ne disparaissent dans la nature. Il prit la voiture qu'il avait louée pour venir jusqu'ici et prit la direction de la ville voisine.

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John était assis au bord du lit à côté du Colonel Moran. Les autres étaient retournés dans le salon, laissant les deux hommes s'expliquer. Le blond n'osa pas regarder son ami en face. Les événements passés et présents se bousculaient dans sa tête.

— Depuis quand travailles-tu pour Moriarty ?

— Depuis plus de trois ans, peu après avoir terminé mon engagement dans l'armée, il m'a contacté pour un travail. Étant un des meilleurs tireurs d'élite, il avait besoin de mes compétences. J'ignorais au départ dans quoi je m'engageais, mais finalement, ça me convient.

— Pourquoi suis-je ici ?

— C'est en partie de ma faute. Tu ne le sais pas, mais je t'ai revu pour la première fois à Londres lorsque mon boss t'a enlevé pour tendre un piège à Sherlock Holmes. Comment aurais-je pu deviner que tu travaillais avec ce détective, alors que j'avais espéré que tu mènerais une vie tranquille… Tu avais les yeux bandés, mais j'étais là. J'ai choisi de ne pas me montrer, je n'étais pas prêt et Moriarty n'était pas au courant de notre lien. J'étais celui qui te visait avec mon fusil, mais en cas d'imprévus, je ne crois pas que j'aurais été capable de te tuer. Par la suite, je t'ai suivi pour savoir comment tu menais ta vie. Je ne t'ai approché qu'une fois dans le métro en septembre dernier.

— C'était toi celui qui m'a…, fulmina John qui se rappelait l'incident. Je me disais bien que seule une personne qui me connaissait, pouvait savoir que je descendais à Baker Street, mais j'étais loin de me douter que c'était toi.

— Désolé de t'avoir fait peur ce jour-là et c'est mon plus grand regret de n'avoir pas pu te faire connaître ma présence autrement. Mais je ne pouvais prendre aucun risque. En ce qui concerne notre situation présente, Jim est sur une affaire en ce moment et il avait besoin d'éloigner Holmes. Nous avons appris récemment ton rapprochement avec cet homme et nous nous en sommes servis. J'ai tout avoué à mon boss et c'est comme ça qu'on a imaginé ce stratagème pour t'enlever. Je suis désolé pour la première agression, mais il fallait que ça soit crédible.

— Donc, le fait de me passer à tabac, de tenter de me violer, tous ces messages et photos étaient dans le seul but de focaliser Sherlock sur ma protection.

— C'est en partie vrai et il va sûrement tout faire pour te retrouver. Pendant ce temps-là, nous pourrons vaquer à nos occupations tranquillement.

— Et quelle est l'autre raison ?

Sebastian se leva, fit quelques pas et se tourna face à John. Celui-ci avait levé la tête, le suivant des yeux.

— Pour toi, John. Je suis tombé amoureux de toi dès l'instant où je t'ai vu.

John écarquilla les yeux. Il avait bien remarqué à l'époque que le Colonel lui tournait autour, mais il pensait que c'était une tentative maladroite de se faire des amis. Puis il se souvint qu'il l'avait embrassé, mais c'était dans un but purement altruiste. Et finalement, si ça ne l'était pas…

— Écoute, les choses ont beaucoup changé depuis l'Afghanistan. Je t'ai toujours considéré comme un ami, mais ça s'arrête là. Je suis hétéro, je ne m'intéresse pas aux hommes…

— Tu mens ! Tu couches avec ce détective, riposta le Colonel.

John était mal à l'aise. Il avait encore du mal à parler de sa relation contre nature.

— C'est vrai, mais ça ne change pas ce que je suis… Avec Sherlock, c'est différent.

— Différent en quoi ?

— On vivait déjà ensemble et… et… je ne sais pas, ça m'est tombé dessus sans le vouloir.

Il détourna le regard, troublé par son aveu.

— En d'autres termes, il t'a forcé la main. Ça m'a l'air le genre de type à qui on ne peut rien refuser. Et le frangin ? J'ai vu la vidéo donc sois franc !

— Il… il m'aime bien aussi… C'est compliqué…, ajouta-t-il sans lever les yeux.

— Si je résume bien, les deux frères sont amoureux de toi. Toi, tu préfères le plus jeune, mais vous avez décidé qu'un plan à trois pourrait être sympa. Personne mis de côté et tout le monde prend son pied. Quel beau programme ! lâcha-t-il sarcastiquement.

Un lourd silence s'installa entre eux. John garda la tête baissée, attendant que Sebastian décide de ce qu'il allait faire de lui.

— Okay ! Voilà ce qu'on va faire : dans un sens, ton expérience avec Holmes montre bien que tu peux changer de bord et ça m'arrange. Tu te souviens que tu as une dette envers moi. Eh bien, je réclame une récompense à la hauteur de ta vie. Je te veux !

— Quoi ? s'horrifia John, se levant d'un coup. Tu ne peux pas me demander ça. Tu m'as sauvé la vie, soit ! Mais tu ne peux pas m'obliger à te la céder en retour, je ne suis pas un trophée qu'on peut réclamer.

Le Colonel s'avança vers John et prit le menton du blond qui le repoussa, s'écartant de lui. Alors il l'agrippa et le recula contre le mur, leurs visages étaient à quelques centimètres l'un de l'autre et pour prouver que John était dorénavant à lui, il l'embrassa avec force. Leurs dents s'entrechoquaient. À l'aide de ses mains, il bloqua ses bras sur les côtés et se plaqua à son corps pour qu'il n'utilise pas ses jambes. Le Colonel s'était déjà entraîné avec lui et savait comment le maîtriser.

— John, ne m'oblige pas utiliser la violence contre toi sinon ça te sera douloureux. Tu aurais dû écouter ton supérieur à l'époque, il m'avait très bien cerné. Quand quelque chose m'intéresse, je le prends. Et aujourd'hui, John Watson, tu es à moi !

Moriarty choisit cet instant pour se manifester. Il avait apprécié la scène qui venait de se dérouler. En capturant John, il avait concocté un plan pour distraire Sherlock de ses affaires, son bras droit le plus fidèle aurait une récompense plus chère à ses yeux que l'argent et lui-même se disait qu'il pourrait en ravir quelques miettes. Tout s'annonçait pour le mieux.

— Désolé de vous déranger les enfants, mais nous devons nous en aller. Un de nos agents nous annonce que le renard est en chemin et qu'il ne faut donc pas traîner. Mon cher Johnny, voilà la situation : nous allons quitter cette région par avion et bien entendu, nous avons l'intention de t'emmener avec nous. La suite ne dépend que de toi : soit tu nous suis gentiment sans faire de vagues et tout se passera bien pour tout le monde, soit nous t'abattons sur-le-champ et ton petit ami par la même occasion.

— Inutile de me menacer, je vous suivrais de mon plein gré.

Le regard de John se fit triste, il se refusait de craquer devant ses geôliers, mais il devait régler cette histoire avec Moran seul, quitte à ne plus jamais revoir Sherlock. Ils quittèrent l'hôtel et montèrent dans le van blanc qui les attendait sur le parking et prirent la direction de l'aérodrome à l'extérieur de la ville.

Sherlock arriva cinq minutes plus tard. Il se dirigea vers l'accueil et se renseigna sur les individus qui s'étaient installés dans leur hôtel. L'hôtesse lui annonça qu'ils venaient juste de partir et qu'ils avaient réservé un avion privé à l'aérodrome de Shoreham. Sherlock sortit comme une bourrasque et fonça à la poursuite des criminels. Il envoya un texto à son frère, demandant des renforts pour sauver John. Alors qu'il fonçait, dépassant la limite de vitesse autorisée, il se mordit la lèvre inférieure. Si John quittait la ville, il savait qu'il lui serait plus difficile de le retrouver. Son sort l'inquiétait, imaginant ce que ses bourreaux lui feraient subir. Il se frappa mentalement, se forçant à garder son esprit clair. Il devait songer avant tout à la manière de le libérer.

Arrivé devant le bâtiment des admissions, il vit la camionnette blanche décrite par l'hôtesse. Il n'y avait personne à proximité. Ce vieil aérodrome n'était utilisé que pour les vols privés depuis que la ville avait construit un complexe plus moderne deux kilomètres plus loin pour le public. Il entra dans le hall vide. Une balle siffla, Sherlock se jeta derrière un comptoir, et pointa le revolver de John qu'il avait récupéré dans sa veste. Moriarty sortit de sa cachette, accompagné de l'un des trois agresseurs – le géant – et d'un homme qu'il n'avait encore jamais vu, mais qui lui rappelait vaguement quelque chose, et qui retenait John par un bras autour de son cou.

— Jette ton arme Sherlock ou c'est ton petit ami qui en fera les frais.

Sherlock s'exécuta et se releva.

— Tu m'excuseras de ne pas taper la causette avec toi, mais nous avons un avion à prendre.

Moriarty et le géant quittèrent les lieux les premiers en direction du jet qui les attendait, les moteurs étaient déjà en route. Moran et John marchèrent à reculons et sortirent du bâtiment en accélérant le pas pour rejoindre les autres. Une fois seul, Sherlock se précipita sur son arme et fonça à leur poursuite.

— Lâchez John ou je tire !

Tous deux pivotèrent. Sherlock tira à leurs pieds.

— Je ne plaisante pas alors relâchez John.

C'est alors qu'il se passa la chose la plus improbable aux yeux du détective. John se dégagea de l'étreinte de son ravisseur et vint se placer devant lui comme rempart.

— John, viens vers moi !

John hocha la tête de droite à gauche et ses lèvres remuèrent dans un « non » silencieux. Des larmes coulèrent le long de ses joues et quand leurs regards se croisèrent, Sherlock comprit qu'il lui faisait ses adieux. Les deux hommes se retournèrent et montèrent dans l'avion. Sherlock lâcha l'arme et s'avança tel un automate vers l'avion et quand celui-ci démarra, il courra et hurla le nom de John avec un tel désespoir dans sa voix que des larmes coulaient à flot le long de ses joues. L'avion s'en alla au loin, laissant le détective effondré.