-Tu ne feras pas ça, hein Léo….Tu ne peux pas faire ça!
-Mikey, écoute, je n'éprouve aucun plaisir à me faire molester par mon frère, mentit Léo, essayant de se convaincre lui-même, mais si cela peut ramener…
-Je ne parle pas de ça! Tu vas lui briser le cœur! Tu as entendu Don! Raphie est amoureux!
-Mike, ce n'est qu'un état temporaire, tu sais? Raph n'est plus lui-même et quand il le reviendra, cela sera comme avant, d'accord? Raph et moi nous nous disputerons et il adorera envoyer ma carapace au tapis et me défier en faisant le contraire de ce que je lui dis. Il n'est pas vraiment amoureux-amoureux, Mikey. C'est juste ce qu'il croit en ce moment. C'est une conséquence des tortures qu'il a subi. Il a beaucoup souffert et son esprit est troublé.
-Non. C'est faux, Raphie est amoureux de toi depuis bien avant tout ça.
-Mikey, cela a déjà été suffisamment perturbant d'écouter les théories de Donnie. Je n'ai pas besoin de ton grain de sel.
-Mais ce n'est pas qu'une théorie et je peux le prouver!
Léo, exaspéré porta la main à son front :
-Peu importe ce que tu veux me dire, Mikey, je n'ai pas envie de l'entendre. La tournure des évènements est assez à gérer pour le moment et je n'ai pas la patience pour tes élucubrations loufoques. Là, j'ai besoin de prendre un bain pour me laver et me détendre. Je te donne même la permission de droguer mon thé. J'ai envie de dormir et de prendre du recul. Je dois avoir la tête claire demain. Donc, n'en rajoute pas. Je veux du silence et de la solitude.
-Juste une dernière chose, Léo. Si tu promets quelque chose à Raph…Tu dois lui donner, ok? Parce que notre Raph était une personnalité entière. Il se donnait toujours à fond. Il se serait coupé la main plutôt que de donner…de faux espoirs à l'un d'entre nous. Et tu avais raison. Je regrette de l'avoir traité de monstre. Il souffre, il est seul et il est confus. La seule chose qu'il veut près de lui, qui lui apporte du réconfort, lui échappe sans arrêt. Raphie aussi était comme ça, il avait la parole, mais il n'arrivait pas à exprimer à qui lui faisait du bien, l'importance qu'il avait. Quand il avait mal, il s'exprimait par la colère. Le nouveau Raph suit à peu près le même moule, sauf qu'il ne voit plus l'intérêt de faire semblant, de dissimuler ce qu'il éprouve vraiment. Plus rien ne le retient, plus de liens fraternels, plus de Sensei, plus de conventions sociales. Moi, je dis que si Baxter Stockman n'a pu t'effacer de la mémoire de Raphael, c'est que tu étais trop implanté dans son cœur. La mémoire du cœur ne peut disparaitre. Donnie est un spécialiste des faits, pas des sentiments, ne l'écoute pas.
-Mikey. Tu écoutes trop de téléromans sirupeux avec Sensei. Bonne nuit.
Léo prit un long bain. Il mélangea à son eau bouillante des huiles essentielles aux vertus calmantes. Leur parfum envahissant allait annihiler l'odeur persistance de musc. Il ferma les yeux, poussant un soupir exaspéré. Il n'arrivait pas à éprouver du bien-être. Des que ses yeux se posaient sur son corps, il revoyait les mains de Raphael le caressant. La morsure était douloureuse et tout son cou raidi. Difficile dans cet état d'oublier complètement ce qui s'était passé. Soudain, Léo prit une résolution. Il devait y aller immédiatement. Il ne serait pas en paix tant que cela ne sera pas fait, autant crever l'abcès immédiatement. Il était une tortue d'action. Si Donnie était prêt, il n'avait aucune raison de rapporter à plus tard. Une fois Raph en sécurité dans sa chambre, Donnie commencerait le traitement. Le contrôle de la situation retomberait sur les épaules de Don. De plus, ici, dans l'entourage immédiat de ses frères, Léo n'aurait plus à être seul avec Raphael et donc toutes les émotions et sensations interdites n'auraient plus lieux d'être. Léo pourra retourner à sa vie d'avant. S'entrainer, méditer, dormir sans être poursuivies de pensées perverses à propos de son frère malade. Plus vite il passerait à l'acte, plus vite ce cauchemar serait derrière eux. Il se dressa dans l'eau devenue froide et ne prit même pas la peine d'enfiler ses protections. Il ouvrit la porte du laboratoire brusquement faisant sursauter Don qui prenait des notes fébriles.
-Donnie, où est-il exactement? Je vais y aller. Autant que cela soit fait rapidement.
Don se détourna à peine de ses notes.
-Voilà un plan, apporte une lampe-torche, c'est un tunnel de métro privé abandonné, il fera très sombre. Texte-moi quand tu seras à environ dix minutes d'ici.
Sans un mot, Léo consulta le plan, le mémorisant et prit la lampe torche.
Il marcha longtemps, appréciant la quiétude du bruit de ses seuls pas. Il approcha plus vite qu'il ne l'aurait souhaité. Il faisait noir comme dans un four et le silence était complet. Pendant un instant, il crut que Donnie s'était trompé, ou lui-même ou que Raph avait découvert la puce et s'en était débarrassée. Mais un sentiment oppressant commença à grimper dans sa poitrine. Quelque chose le voyait, l'observait, s'approchait. Soudain, deux bras puissants encerclèrent sa taille par derrière et une haleine souffla contre son cou. Le ronron maintenant distinctif de Raphael parvint à ses oreilles. Ils demeurèrent immobiles, enlacés plusieurs minutes. Raphael ne le mordit ni ne le toucha ailleurs. Puis, il se défit de l'étreinte et il prit la main de Léo dans la sienne. Il s'étendit par terre et d'une légère secousse, il indiqua à Léo qu'il souhaitait que celui-ci le rejoigne. Léo s'allongea par terre à ses côtés, sur des couvertures que son frère avait dû dérober, il ne savait où. Raphael ramena ses bras autour de la plus petite tortue en un cocon protecteur, le serrant contre lui. Léo, immobile se laissa faire. Au bout de plusieurs minutes, le souffle régulier derrière lui indiqua que Raph s'était endormi. En essayant doucement de se dégager, il texta Donnie :
-Il dort. Je reste ici. Je l'amène dès son réveil.
Au bout d'un moment, il eut la réponse.
-Bien, sois prudent. Ne lui donne rien, sinon il ne suivra pas.
Raphael dans son sommeil, se colla davantage à Léo et maugréa quelque chose d'indistinct, le visage enfoui dans le cou de l'ainé. Avait-il parlé? Il n'en était pas certain.
Léo s'endormit rapidement et eut le sommeil le plus réparateur depuis plus d'un mois, à son grand étonnement. En bougeant, il remarqua que Raphael était réveillé et le regardait en souriant. Léo par reflexe ouvrit la bouche pour parler. Raphael secoua la tête et posa un doigt délicatement sur les lèvres de Léo, puis, il pointa son front en faisant une grimace. Léo comprit : Donnie avait raison depuis le début et le langage oral fatiguait Raphael, probablement due à son conditionnement. Peut-être qu'à chaque fois que Raphael avait tenté de parler, on lui avait envoyé un choc électrique, ce qui lui avait totalement désappris la parole. Léo se sentit alors terriblement désolé pour son frère. Il posa un chaste baiser sur le front de Raphael et lui fit un petit sourire d'excuse. Raphael sembla apprécier puisqu'il rendit le même geste à Léonardo pour ensuite coller les deux fronts ensemble, tout en caressant son visage avec tendresse et en poussant un long soupir. Léonardo interpréta ce soupir, malgré son peu de connaissance, comme une traduction de : « Je voudrais te dire des choses, mais je ne peux pas. Je voudrais te faire des choses, mais tu ne veux pas ». Léo alluma sa lampe torche, car malgré que le noir était légèrement moins opaque que quelques heures plus tôt, l'obscurité lui pesait. Il regretta de l'avoir allumé lorsque la première chose qu'il vit fut un rat mort.
Raphael lui sourit et fit un petit geste pour dire : « Vas y mange, inutile de me remercier, c'est tout naturel ». Léo secoua la tête : il voulait bien faire attention à ne pas blesser émotivement davantage Raphael, mais il y avait des limites. Raphael eu un regard effaré. Il regarda autour de lui, cherchant sans doute comment il allait nourrir Léo, qui selon lui, était désormais sa responsabilité, s'il ne voulait pas manger de rats. Celui-ci jugea que le moment était venu. Il se leva, consulta son T-phone pour vérifier l'heure, ayant perdu la notion du temps. Il était presque 11 h et Léo mourrait effectivement de faim, ils devaient se mettre en route avant que son estomac vide gargouille. Raph avait regardé Léo se préparer à partir avec consternation, mais celle-ci augmenta encore quand Léo se retourna et lui tendit la main. Il sourit à Raphael et lui fit signe de le suivre. Celui-ci hésitait visiblement. La raison en était claire, même pour Léo. Bien qu'il semblait épris de la tortue bleue, celle-ci avait envoyé trop de signaux contraires pour que sa confiance fût aveugle. Léo insista, par contre, il ne put se résoudre à aguicher Raphael. Cela aurait été par trop déshonorable, et quoiqu'il ne crut pas que cela allait briser le cœur de Raphael comme semblait le croire Michelangelo, l'ancien Raph aurait été furieux d'être joué et son alter ego ne semblait pas plus enclin à l'indulgence. Finalement, il prit la résolution de le suivre, sans que Léo soit obligé de se rendre aux expédients de la force ou de la tromperie. Ils marchaient en silence depuis plus d'une heure, quand, comme convenu, Léo s'arrêta pour texter Donatello. Lorsque cela fut fait, il allait se remettre en marche quand Raphael l'arrêta par le poignet. Si près du but, il ne pouvait changer d'idée, souhaita de toutes ses forces Léo, en questionna Raphael du regard. Celui-ci leva la main et appuya doucement sur la joue de Léo pour rapprocher son visage du sien. Il voulait un baiser pour cette longue marche où il avait démontré la passivité d'un agneau ce qui n'était pas dans son caractère. Et merde si Léo n'allait pas lui offrir. C'était leur dernier baiser, celui qui allait clore un chapitre de leur vie, qu'ils n'allaient plus jamais ouvrir. Dans quelques minutes, embrasser Raphael ne sera plus possible et dans quelques semaines, Raph aurait sans doute envie de se découper les lèvres au canif en y songeant. Mais pour le moment, c'était tout ce que pouvait faire Léo pour que Raphael se sente mieux, lui qui avait vécu plus d'horreurs dans ses 16 années de vie que cela devait être permis, sans l'avoir jamais mérité. Ils étaient seuls, sans aucune caméra. Personne ne le saura jamais car il était impossible que Raphael s'en vante un jour et de toute façon, les dommages entre eux étaient faits. Léo mis tous ses sentiments dans son baiser, s'accrochant aux lèvres de Raphael comme à un masque d'oxygène. Il espérait que, au-delà des mots qu'ils ne pouvaient échanger, ce baiser avait exprimé ce qu'il ressentait vraiment. De la compassion, du regret, de l'espérance et un profond amour. Si vous aviez demandé à Léo ce qu'il pensait de Raphael il y a trois mois à peine, son premier réflexe aurait été de dire qu'il était aussi commode qu'un caillou dans une botte. Mais aujourd'hui, il s'apercevait comment son frère lui manquait et comment il avait perdu des occasions de lui exprimer son affection et de le connaitre davantage. Le vrai Raphael avait-il un visage aussi expressif pour signifier son amour? Son frère l'aurait-il étreint aussi tendrement en partageant son lit? Ses lèvres auraient-elles été aussi douces? Autant de questions dont Léo n'aurait jamais la réponse. Il rompit le baiser en soupirant. Raphael essaya de décoder la soudaine tristesse de Léonardo et ses traits prirent l'expression familière qu'avait parfois Raphael lorsqu'il ne comprenait pas Léo. Un souvenir lui revint :
-Léo! Viens jouer avec moi! J'ai trouvé un jeu super à la décharge!
-Je ne peux pas, Raphie, Sensei veut que je m'entraine à méditer. Et tu sais que tu ne dois pas sortir!
-Mais Léo, c'est ennuyant de méditer! Tu n'as pas plus envie de jouer avec moi?
-Ce n'est pas ce que j'ai envie ou non qui est important. Je dois faire ce que l'on attend de moi!
Le Raphael de 7 ans avait cette même expression : la douleur de l'impuissance et le besoin acharné de faire valoir son point malgré tout. Sauf qu'ici, Raph ne pouvait ni parler ni comprendre, ce qu'il compliquait sa tâche de consoler Léonardo comme il l'aurait voulu. Il le caressa avec tendresse, ses doigts traçant des cercles sur chaque joue de Léonardo. Un geste de réconfort, avait dit Don. Léo détourna la tête avec lassitude, le chagrin criant sur sa physionomie. Ce n'était pas lui qui avait besoin de réconfort, mais Raphael, qui de plus demandait si peu, et pourtant, il ne se sentait terriblement pas à la hauteur de la tâche. Sans entrain, il tira Raphael qui soudain, ne voulut plus bouger. Léo était émotivement épuisé. L'amour de Raphael soudain lui avait paru la chose la plus précieuse du monde. Il n'aurait jamais cru éprouver un sentiment si fort, un lien si puissant avec un autre être. La douceur des gestes de Raphael, la passion non-déguisée qu'il y mettait, était enivrante. Léo en était rendu totalement dépendant en quelques jours, il devait l'admettre. Être aimé et aimer en retour était la plus exquise des sensations. Une joie qu'il ne pensait même jamais connaitre, Karai n'étant qu'une illusion. Cette nuit, enveloppé des bras protecteurs et aimants de Raphael, lui avait fait ressentir une plénitude inconnue. Et dès qu'il passerait cette porte, il en serait privé, à jamais. Même, Raphael, guéri, le haïrait surement dix fois plus qu'avant. Il n'aurait plus dans le regard cette étincelle qui faisait sentir Léo comme unique. Mais Léo, lui n'oublierait pas et vivrait avec cette nostalgie de ces quelques jours de paradis volés à Raphael, jusqu'à son dernier souffle. Le regret de son bonheur perdu, le remord de l'avoir pris au détriment de Raph, inconscient, l'habiterait sa vie durant. Jamais le devoir n'avait pesé aussi lourd pour Léonardo. Les yeux brillants de larmes de colère autant que de désespoir, il se retourna prestement vers Raph :
-Qu'est-ce que tu fais? , lui jeta avec un une colère accablée, Léo. Suis-moi!
Le visage de Raphael fut une mosaïque d'émotions. De toute évidence, il ne comprenait pas l'attitude de Léonardo. Pourquoi lui parlait-il aussi durement quand il savait que chaque son articulé vrillait son crâne de douleurs insupportable? La belle tortue aux yeux bleus était douce, pliante et roucoulante il y a quelques heures. Qu'avait-il fait pour susciter de la peine et de la colère chez-elle? Il avait perçu le dégout de la tortue avant de s'allonger pour dormir, mais ensuite, il l'avait prise dans ses bras et elle s'était doucement assoupie. Il ne lui avait pas offert ce qu'elle voulait manger, mais ensuite, il avait fait preuve de bonne volonté et l'avait suivi. De plus, il l'avait à peine touché, malgré l'envie dévorante qu'il avait. La tortue était-elle offusquée qu'il n'avait pas démontré de désir? Il ne savait pas. Son comportement était déroutant et il ne savait plus quoi faire pour trouver grâce à ses yeux. Elle était changeante, capricieuse et farouche. Mais il l'adorait, toute mystérieuse et versatile qu'elle était. Peut-être la tortue aux yeux bleus voulait un maître? Un mâle solide qui prendrait les décisions à sa place, car de toute évidence, elle ne savait que faire et cette incertitude la faisait souffrir. Il allait y mettre bon ordre. La tortue au teint vert tendre semblait apprécier la lumière que détestait Raphael. Elle avait paru craindre l'obscurité, jusqu'à ce qui la rassure en la tenant contre lui. Il trouverait un autre nid, plus lumineux. Il choisirait des couvertures plus moelleuses. Il trouverait bien de la nourriture qui lui plaira. Si elle avait vécu jusqu'ici c'est qu'elle aimait bien manger quelque chose! La tortue avait l'air fatiguée et fragile, malgré qu'il l'avait vu se battre avec une détermination et une témérité impensable chez une beauté si délicate. Il avait bien vu qu'elle dirigeait les deux autres comme elles. Mais, selon ce qu'il voyait, elle n'était pas faite pour cela. Tout d'abords, elle n'aimait pas le sang, ce qu'il trouvait paradoxal chez une tortue portant de si redoutables épées. Il la regarda : l'anxiété était criante sur ses traits et il détestait son impuissance à l'apaiser. Il prit une décision : la tortue bleue ne savait pas ce qui était bien pour elle. Il allait lui montrer. Il allait d'abord l'éloigner d'ici, car il avait remarqué qu'à chaque pas, elle s'était assombrie. Il lui préparera un nouveau nid et s'occupera d'elle, prenant toutes les décisions et assurant leur survie. Elle pourra se reposer et lorsqu'elle sera heureuse enfin, elle s'offrira complètement à lui. L'idée le fit sourire et il prit Léonardo par la main en le tirant vers la direction opposée. Il voulait exprimer son désir de l'éloigner d'un endroit qui semblait l'emplir de tristesse. Léonardo se dégagea farouchement. Il n'avait pas envie de lutter pour accomplir son propre châtiment. Il ne sut que faire ne voulant ni ruser, ni supplier, ni combattre. Il n'avait plus de force et voulait juste rentrer. Don trouvera une autre solution. Pour lui, il ne voulait plus s'en mêler. Chaque seconde où Raphael le regardait avec amour ou le touchait avec tendresse lui rappelait trop que c'était peut-être la dernière fois. Une nausée le prit et, tournant le dos à Raphael, il marcha à grandes enjambées, seul en direction de l'entrée principale de repaire. Raphael demeura confondu un instant. Est-ce que la tortue bleue venait de rompre avec lui? Mais il n'avait absolument rien fait pour cela. Il l'avait respecté, protégé, paré et aimé. Que voulait-elle de plus? Il tenta de l'appeler, mais elle ne se retourna pas, au contraire, elle se mit à courir. Soudain, deux émotions familières mais qu'habituellement il ne ressentait pas vis-à-vis d'elle fit surface : la colère et l'agacement. Où courait-elle? Pourquoi? Elle n'avait aucune raison d'avoir peur. La tortue avait accepté ses avances, puis reniait cette promesse, en le plantant là, après tout ce chemin. Mais lui refusait la rupture! Il allait avoir le fin mot de l'histoire. Il se mit à courir. Il était plus grand que la tortue bleue et plus rapide. Il allait la pourchasser, l'attraper, la mettre sur son épaule et la transporter jusqu'à dans un coin tranquille, ni trop sombre, ni trop éclairé, pour ne pas l'effrayer. Il allait la prendre et la marquer, peu importe les simagrées qu'elle fera. Il avait respecté ses volontés jusqu'à lors et cela n'avait donné aucun résultat probant. Lorsqu'il pénétrera sa chair et lui apportera la jouissance, la tortue aux yeux de ciel étoilé ne changera plus d'avis et sera sienne. Elle demeurera auprès de lui, comblée, pour toujours et lui serait apaisé. La présence de la tortue, malgré son comportement erratique, lui était nécessaire. La crainte de la perdre depuis des jours le rendait nerveux et irascible. Cette tortue lui était destinée. Là-bas, avec les autres monstres, il avait rêvé d'elle tout le temps. Lorsqu'il l'avait vu, la première fois qu'il était sorti avec les autres, il l'avait reconnu. Il avait été méfiant tout d'abord, puis avait ressenti une aura de bienfaisance, la même que dans ses rêves, lorsqu'il vivait attaché, avec les méchants monstres. Une douleur lui vrilla le crâne à chaque fois que ses souvenirs lui revenaient. Ou était cette élusive petite tortue? Elle le rendait fou par ses indécisions! Il passa une lourde porte de métal, que dans son égarement la tortue affolée avait dû laisser ouverte. Il était sur la bonne piste et elle ne perdait rien pour attendre, dès qu'il l'aurait mise en sureté, il allait jouer avec son adorable queue, si fine et courbée. La tortue devenait aussitôt complaisante et permissive lorsqu'il la faisait tourner entre ses doigts. Il la ferait se tordre de plaisir et elle se trouverait bien bête d'avoir cherché à s'éloigner de lui. Il la chercha de regard. Il était dans une pièce qui lui parut dangereuse. Elle était encombrée d'objets comme l'autre endroit. Il serait reparti en courant, mais il craignait pour sa tortue qu'elle tombât entre les mains des méchants hommes qui faisaient souffrir. Soudain, il la vit, le visage inondé de larmes, il eut un geste pour la rejoindre, mais quelque chose de planté dans son cou, le distrayait. Il tomba nez à nez avec la tortue au bandeau mauve. Elle avait en main un instrument qui faisait mal, dont il se souvenait. Il lutta, non pour lui, mais pour la tortue qu'il aimait. Il devait la sortir de là. Mais alors que ses paupières devenaient de plus en plus lourdes, il vit sa tortue bien-aimée quitter la pièce et disparaitre, libre apparemment de ses mouvements. Il ressentit alors une douleur plus cinglante que n'importe laquelle déjà connue : celle de la trahison.
