Notes : Et voilà le chapitre 4 ! Bonne lecture et n'hésitez pas à me dire se que vous en pensez ! CloudFactory
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Chapitre 4
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Voss Street est composée de plusieurs petites ruelles qui se croisent et s'entrecroisent et il est facile d'y perdre le sens de l'orientation, surtout le soir.
Aucun lampadaire n'éclaire la rue, seule la lumière faible de ceux de Hague Street permet d'apercevoir l'entrée de l'allée. Il aurait été facile de trébucher sur les quelques poubelles jonchant le sol, abandonnées aux pieds des murs gris des habitations mitoyennes, si les phares des véhicules de police n'éclairaient pas le chemin d'une clarté éblouissante.
Certains des riverains sont sortis pour voir ce qu'il se passe, emmitouflés dans leurs épaisses vestes. Agglutinés ainsi à l'entrée d'un des croisements de la rue avec Buckfast Street, auréolés de la lumière crue de phares et de la condensation de leur respiration, ils font penser à des cerbères gardant leur domaine.
Mal à l'aise, Chandler remonte le col de son manteau en suivant Miles vers le dépôt d'un commerce vide de la rue adjacente, essayant de faire abstraction des regards qu'il sent peser dans son dos.
Dans le petit entrepôt, la poussière dérangée par cette nouvelle présence humaine virevolte dans les faisceaux lumineux des spots apportés par l'équipe scientifique.
Des cartons s'entassent contre les murs, l'humidité et les rats ont mangé et détruit les emballages et leurs contenus. Au centre de la pièce, dans un halo étincelant, repose la victime. Ses cheveux roux forment une auréole autour de son jeune visage, les bras posés délicatement en croix sur sa poitrine. Nimbée de l'éclat blanc des néons, elle pourrait paraître dans un repos bienfaiteur mais le rictus de douleur qui déforme sa bouche raconte une autre histoire. Tout comme les trainées noires de son maquillage prononcé qui ont coulées de ses yeux aux orbites creuses. Son vernis pourpre, ses bracelets de cuirs et ses divers bijoux ne dissimulent pas les éraflures et les hématomes d'une personne qui s'est débattue jusqu'à la fin.
Mais ce qui finit par déchirer l'illusion, outre l'odeur terrifiante de la chair calcinée, c'est la position désarticulée de ses jambes, l'objet étrange et fumant enveloppant son pied gauche et le tas de chair que fut son pied droit.
Chandler ne peut s'empêcher de détourner les yeux un instant du spectacle, plus dérangé par la mise en scène que ce qu'il souhaite admettre.
"_ D'où vient cette chaleur ? On se croirait dans une fournaise, demande d'une voix forte Mansell qui venait d'arriver sur les lieux, le reste de son petit déjeuner encore en main. Prenant l'air penaud devant le regard agacé de Miles à ses paroles, c'est Kent, qui discutait avec un des techniciens, qui lui répond.
_ Ça vient de là, dit-il en désignant un godet de béton d'où sort une lueur rougeoyante, relié par deux pinces à un vieux groupe électrogène. Apparemment il s'agit d'un four électrique à arc maison, utilisé pour faire fondre du métal. Ils ont trouvé un peu de plomb en fusion dans un récipient en inox juste à côté.
Horrifiés, tous les regards se portent sur l'étrange structure entourant un des pieds de la victime, ne comprenant que trop bien à quoi a pu servir le métal liquide.
_ Oui, vous avez bien compris. Il l'a coulé encore en fusion sur le pied de cette pauvre jeune fille.
La voix du docteur Llewellyn les fait sortir de leur macabre conjecture et des images qu'elle apporte.
_ Ne me dis pas qu'elle était vivante à ce moment là, lui demande Miles d'un ton suppliant tout en connaissant déjà la réponse.
_ J'ai bien peur que si. Ashley Grinn, 26 ans. Tuée vers les 4 heures ce matin. C'est une habitante qui aurait apparemment donné l'alerte. J'ai repéré des traces de piqures dans le cou. Des analyses permettront de savoir quelle drogue a été utilisée mais je pense qu'il s'agit de la même que pour la première victime.
_ Que peux-tu nous dire de plus ?
_ La victime s'est débattue comme le prouve l'état de ses mains et les ecchymoses sur ses poignets. Elle devait être effrayée pour s'être défendue de la sorte dans son état.
_ Quel état ? Intervient Chandler.
_ A votre avis ? Elle n'est pas habillée d'une robe si courte et maquillée comme ça pour aller au bal de charité de la paroisse. Notre jeune demoiselle a fait la tournée des bars avant de se faire enlever.
_ Elle était saoule ?
_ Oui pas de doute. Sous l'odeur de chair calcinée on reconnait très bien l'odeur de l'alcool qui s'échappe de sa bouche et de ses vêtements. Mais encore une fois les analyses le confirmeront. On retrouve la précision du geste dont a fait preuve l'assassin de Steve Howen. Les yeux ont été retirés post mortem avec le plus grand soin, les paupières ne sont pas abîmées. Pareil pour le pied droit.
Elle se relève tout en portant une main sous son ventre bien rond et se place devant ledit appendice, leur désignant une partie sanguinolente.
_ Vous voyez ici, le calcanéum, ce qui forme en partie le talon, a été sectionné. Il a certainement dût utiliser un objet très tranchant et surtout beaucoup de force. Le calcanéum est le plus gros os du pied, le couper n'est pas une mince affaire. Il l'a maintenu plaqué au sol au niveau des orteils et de la cheville. Vous pouvez voir des bleus juste là qui en attestent. Ce qui est certain c'est qu'il n'a pas pu maintenir le pied immobile et trancher le talon en y mettant tout son poids. Notre homme n'était pas seul.
_ Deux personnes ? On n'avait pas pensé à ça, murmure Miles.
Chandler acquiesce, exalté par la nouvelle, et ressort de l'entrepôt. Mansell est en train d'interroger la personne qui a donnée l'alerte, une vieille dame aux cheveux gris clairsemés dont le corps grand et sec est préservé du froid nocturne par un très épais gilet en laine qu'elle retenait fermé par ses mains décharnées.
Le laissant à sa tâche, l'inspecteur interpelle Miles, Kent et Riley.
_ Nous avons l'adresse des parents de Mademoiselle Grinn. Miles, vous viendrez avec moi dès que l'heure sera décente pour aller les voir. D'après le médecin légiste notre victime a écumé les bars cette nuit. Puisqu'on ne se trouve pas très loin de Swanfield Street, où elle résidait, on peut penser qu'elle rentrait à pieds quand l'assassin l'a attaquée. Kent et Riley vous irez voir les bars des quartiers avoisinant pour savoir si quelqu'un a aperçu Ashley cette nuit et avec qui elle était. Elle a peut-être rencontré l'un des meurtriers là-bas.
_ Ils sont plusieurs ?
_ Oui, d'après le docteur Llewellyn ils sont au moins deux. De sexes inconnus mais avec une force physique qui laisse supposer qu'au moins l'un d'eux est un homme.
_ Un témoin les aura peut-être aperçus. Ils sont clairement déjà venus ici, fait remarquer Riley.
_ Comment ça ?
_ Le groupe électrogène, bien qu'âgé, n'était pas là à l'origine. Il est en trop bon état. Quelqu'un a dû l'amener ici. Pareil pour le four.
Se frottant les tempes tout en réfléchissant, Chandler lui répond.
_ Oui, très probable. Il va falloir étudier les enregistrements des caméras de surveillance. Quelqu'un les a forcément vus ! S'exclame-t-il légèrement agacé.
Un peu étonné par son interjection, les membres de l'équipe se séparent, chacun avec leurs instructions. Il n'est que 7 heures et l'aube est encore loin.
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108, Swanfield Street, appartement de Mr. et Mme Grinn :
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Chandler lance un regard en coin gêné à Miles assis à côté de lui sur le canapé au tissu fleuri de Madame Grinn pendant que celle-ci verse toutes les larmes de son corps sur l'épaule de son mari. Cela faisait une demi-heure qu'ils étaient arrivés, ayant attendu huit heures pour se présenter aux parents de la victime. Depuis, tous ce qu'ils avaient appris c'est que leur fille Ashley était un modèle de bonne éducation et de politesse, qu'elle avait de bonne notes à l'université, qu'ils étaient persuadés que leur enfant était parfaite et qu'ils ne comprenaient pas comment quelqu'un ait pu vouloir lui faire du mal.
Exaspéré par tout ce drame, et pensant à cette ordure qui courent toujours les rues de la ville, Miles décide d'interrompre leurs pleurs.
"_ Excusez-moi, Madame mais il est clair que votre fille était sortie hier soir, et que c'est certainement au moment de rentrer que son meurtrier l'a attaquée. Saviez-vous où se trouvait votre fille hier ?
Maria Grinn laisse échapper un énième sanglot et essuie finalement les larmes qui courent sur ses pommettes botoxées.
_ Je le savais ! Cette fille est un nid à problèmes ! Tu vois Tobias ! Je t'avais bien dit qu'il ne fallait pas laisser Ashley la fréquenter ! S'écrie-t-elle courroucée avant de s'effondrer à nouveau en larmes.
_ De qui parlez-vous Madame, reprend de suite l'inspecteur Chandler en voyant Tobias Grinn essayer de calmer sa femme. C'est lui qui leur répond.
_ Raysa. Raysa Cohen. Elle fréquente la même université qu'Ashley. Enfin, fréquentait... Elle et notre fille se sont vite bien entendues malgré le fait que Raysa vienne d'un milieu plus défavorisé.
Miles hausse un sourcil en entendant le ton condescendant de Mr. Grinn.
_ Nous avions mis Ashley en garde, ce genre de personne n'attire que les problèmes ! Intervient Mme Grinn. Elle sort souvent dans des bars, avec des garçons qu'elle connait à peine. Une honte un tel comportement ! Ashley nous avait dit qu'elles devaient se retrouver pour travailler sur un projet pour un de leur cours. Cette gourgandine a certainement dû l'entrainer dans un de ses troquets malfamés ! Ô ma pauvre fille !
Alors que les supplications endeuillées reprennent, le téléphone de Chandler sonne. S'excusant il sort y répondre, laissant Miles seul.
_ J'ai encore une dernière question à vous poser avant de vous laisser en paix. Vous m'avez dit qu'Ashley était bénévole ?
_ Oui. Elle aidait dans une association pas très loin d'ici. Hope Together. Elle aimait aider les autres. Si généreuse...
Les remerciant, Miles les laissa à leur deuil et retrouve Chandler dans l'entrée. Il venait de raccrocher.
_ Kent et Riley ont trouvé le dernier bar où est allée Ashley Grinn hier soir. Apparemment elle est venue et est reparti avec son amie Raysa, des habituées. Ils vont aller l'interroger.
_ Ouai. Une vraie enfant de cœur c'est certain. Et qui donnait de son temps pour aider son prochain à l'association où travaillait Steve Howen."
Une étincelle de compréhension éclaire le regard de Chandler. Il semblerait qu'ils aient leur lien entre les victimes.
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Le soleil est presque à son zénith, sa lumière filtrant péniblement à travers les nuages lourds de pluie quand Kent et Riley reviennent de leur rencontre avec Raysa Cohen. L'ambiance quand ils pénètrent dans la salle est intense, Miles épluche de nombreux dossiers et Mansell rajoute quelques détails au tableau des victimes pendant que l'inspecteur Chandler semble regarder les moniteurs de vidéosurveillance.
"_ Besoin d'un coup de main Skip ? Propose Megan en le voyant se dépatouiller avec plusieurs fiches.
_ Ce n'est pas de refus. Prends ceux-là. Il lui désigne une petite pile à côté de celle qu'il étudie.
_ Les dossiers du personnel de l'association ?
_ Oui, la deuxième victime y était également bénévole. C'est comme ça que nos tueurs les ont trouvés tous les deux, j'en suis sûr ! Le témoin qui a prévenu la police affirme qu'un homme est arrivé au local avec une jeune femme sous le bras et qu'une autre personne lui aurait ouvert la porte et laissé rentrer. Malheureusement elle n'a rien pu nous dire de plus, sexe, taille, âge, rien. Le patron est en train de vérifier les caméras à proximité pour essayer de les retrouver mais ça n'a rien donné pour l'instant.
_ Et ça ne donnera certainement pas grand-chose, s'exclame le concerné en quittant son poste. Il n'y a qu'une seule caméra qui donne sur le croisement avec Hague Street de l'autre côté. Vous avez obtenu plus d'informations de l'amie de Mademoiselle Grinn ?
Kent soupire en sortant son petit carnet noir.
_ Mademoiselle Cohen confirme qu'Ashley et elle sont allées au Lion's Head la veille avec des amis et qu'elles y sont restées jusque tard. Elles auraient décidé de rentrer à pieds pour dessaouler, juste toutes les deux. C'est sur le chemin qu'Ashley aurait disparu.
Miles hausse un sourcil dubitatif.
_ Et elle n'a rien vu ?
_ Non, répond Riley. Rien du tout.
_ Quoi ? S'énerve Chandler. Son amie se fait kidnapper alors qu'elle est à côté et elle n'a rien remarqué ?
Riley reprend, atterrée elle aussi.
_ Non. Elle était saoule. Suffisamment pour ne pas être très au fait de ce qui l'entourait. Elle nous a dit s'être arrêtée à l'angle d'une ruelle pour vomir et que quand elle s'est relevée Ashley avait disparu. Raysa pensait qu'elle avait continué sans elle, c'est pour ça qu'elle n'a alerté personne.
Chandler pince les lèvres alors que Mansell grogne de désespoir avant de se redresser rapidement.
_ Elle se rappelle de la rue où elle a gerbé ? Lâche-t-il crûment.
Tout le monde le regarde étrangement, Kent lui répond en secouant la tête négativement.
_ Mais ça ne doit pas être loin de la scène du crime. Si on arrive à trouver la vidéosurveillance de l'endroit on aura peut-être une image de notre suspect. Fait-il remarquer. Voyant les autres hocher la tête, il va passer les coups de fils nécessaires pour récupérer les enregistrements.
Miles se frotte le visage de lassitude.
_ Qui sait, il trouvera peut-être quelque chose.
_ S'il pouvait le faire avant que les journalistes nous tombent dessus, grimace Chandler.
_ Ouai, ça c'est pas gagné. En attendant aidez-moi à éplucher tout l'historique des employés de l'association !"
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"_ Oh ! Absolument fascinant !
L'équipe en entier sursaute en entendant l'exclamation de Buchan. Personne ne l'avait vu entrer dans la salle. Il est debout devant le tableau blanc et hoche la tête, l'expression fascinée.
_ Vous voyez quelque chose Buchan ? Lui demande Chandler qui s'était levé de son poste. Il n'a encore rien trouvé après deux heures de visionnage et l'anxiété le gagne à nouveau. Le moindre indice, la moindre aide est la bienvenue.
_ Ça vous évoque quelque chose ?
_ Bien sûr ! Et vous devriez le voir aussi ! Remarquant les visages perplexes voire irrités de ses collègues, il reprend. J'ai mis du temps à savoir ce qui me semblait familier dans les photos jusqu'à ce que je réalise ! C'est Cendrillon !
_ Pardon ? Intervient Mansell, choqué. Quelle histoire farfelue va-t-il encore leur sortir.
_ Mais c'est évident voyons ! Notre victime a l'un des pieds mutilés, le droit, et sur son pied gauche a été coulé une chaussure en métal. Si ça ne vous évoque pas le conte de Cendrillon ! Il s'agit d'ailleurs de la version de Grimm et non celle de Perrault. Dans la première version les deux sœurs s'y mutilent les pieds pour rentrer dans la pantoufle. C'est ce qu'on a tenté de faire ici je suppose, dit-il en désignant une photo de l'appendice en question. Il déglutit et inspecte les informations sur le premier meurtre alors que l'équipe le regarde, sceptique. Quelques sourires railleurs étirent les lèvres de certains.
_ Peau d'âne ! Bien sûr, comment ne l'ai-je pas vu plus tôt !
_ En effet, comment ? Marmonne Miles sur un ton moqueur.
_ Oh je connais cet air sceptique ! Tout est là pourtant ! La peau du père offert au fils victime. Les personnes sont certainement sélectionnées avec soin pour correspondre au conte.
Chandler, qui a toujours cru en l'aide précieuse que pouvait lui apporter Buchan, l'incite à continuer. S'ils savent pourquoi ces victimes là cela pourrait peut-être les aiguiller vers la prochaine. Car il y en aura une, sans doute possible.
_ Il me faudrait plus d'éléments mais prenez le premier meurtre. Un homme accusé de pédophilie sur son enfant est écorché vif et sa peau envoyée à son fils. Une des interprétations psychanalytiques des plus répandu sur ce conte est que la peau de l'âne que revêt la princesse représente la souillure sur son âme de l'inceste que lui a infligé son père en souhaitant l'épouser. Je pense que c'est sous cette optique que l'assassin a choisi Steve Howen.
Il s'interrompt le temps d'étudier les informations sur la deuxième victime avant de reprendre.
_ Oui, c'est pareil pour le second. Le tueur doit se baser sur une interprétation psychanalytique précise des valeurs diffusées dans ces contes et appliquer le châtiment réservé au méchant de l'histoire sur sa victime, qui pour lui transgresse les bons idéaux moraux de ces histoires. Reste à savoir sur quelles analyses il se base. C'est fascinant !
_ Je ne comprends rien, le coupe Mansell en voyant Buchan ouvrir la bouche pour continuer son monologue.
_ Prenons Cendrillon. Pour vous, qu'est-ce qu'il ressort de ce conte ?
_ Que la roue tourne et que le mal que nous faisons à autrui nous le paierons d'une façon ou d'une autre ? Répond Riley, incertaine. Ces filles adorent cette histoire, elle leur lisait très souvent.
_ Pas exactement quoique cela reste une interprétation possible, elles sont très nombreuses. Le personnage de Cendrillon est pour certains l'incarnation des différentes étapes du développement d'un enfant vers l'adolescence puis l'âge adulte et de la découverte de soi, pour d'autre elle représente le double visage de la femme ; entre celle simple, docile et douce qui est sublimée et devient attirante et farouche à la nuit tombée. Il y en a encore des dizaines bien entendu mais je crois que c'est ce à quoi pensait notre assassin en choisissant Ashley Grinn.
Le silence s'était fait pendant que Buchan continue son explication. Certains, comme Kent ou Riley, arborent des moues impressionnées devant sa logique.
_ Et pour les yeux ? Quelles raisons fantasques les contes nous donnent-ils pour ça ? C'est le seul élément commun entre les deux crimes à part la drogue employée. Demande Miles, pas entièrement convaincu.
_ Hum, laissez-moi réfléchir. Buchan commence à faire quelques pas, les mains sous le menton. L'attention est entièrement sur lui.
_ Il y a toujours une dimension religieuse dans les contes rapportés par les écrivains du 17ème et 18ème siècle qu'ils ont adaptés à leur société. Les yeux ont une place importante dans la bible, vous les retrouvez mentionnés à plusieurs reprises. Ils sont dits être le reflet de l'âme. Peut-être est-ce là la raison pour laquelle notre tueur les enlève systématiquement. Par croyance.
La position de la seconde victime, les bras en croix est assez évidente, dit-il en désignant une autre photographie. Un silence presque complet suit ses déclarations. Prenant une inspiration il reprend. Quant au premier, c'est plus délicat. L'écorchage était une punition appliquée au Moyen-âge pour punir certains hérétiques. Mais elle n'était pas monnaie courante. J'ai fait quelques recherches après le premier meurtre mais avec cette deuxième victime cela ne va pas vous être d'une grande aide maintenant.
_ Et y a-t-il un enchainement logique dans ces meurtres. Qui pourrait avoir de telles connaissances pour pouvoir les appliquer ? S'enthousiasme Chandler. Tout ce qui les aiderait à arrêter le coupable serait le bienvenu.
_ Il suffit de s'intéresser un minimum à la littérature et à la religion pour avoir ses connaissances, n'importe qui peut y avoir accès. Il y a clairement une notion de châtiment dans ces meurtres, le coupable est très probablement croyant. Pour le reste. Hum... Cette Peau d'âne est plus probablement inspirée de l'histoire de Charles Perrault du 17ème siècle alors qu'il a pris la version des frères Grimm de 1800 pour Cendrillon. Aucune logique. Je crois qu'il est impossible de dire lequel il appliquera ensuite et sur qui ! Ce qui est absolument fascinant ! S'exclame Buchan. Ah les mystères policiers. Cela le passionne au plus haut point ces intrigues impossibles !
Miles ne peut retenir un grognement énervé. La vidéosurveillance de la rue où s'est fait prendre la victime n'a rien donné. On ne distingue rien du coupable. Ils ne sont pas plus avancés maintenant ! Les affabulations de cet homme leur faisaient perdre leur temps. Il retourne à son bureau, vite imité par Riley, Kent et Mansell qui maugrée de façon peu discrète. Fermant les yeux tout en se pinçant l'arête du nez, Chandler interrompt le monologue enthousiaste de Buchan.
_ Vous ne pouvez donc pas dire si un cas similaire s'est déjà produit auparavant et clairement rien n'indique un schéma fixe qui pourrait nous aider pour l'enquête ?
_ Heu... Non. Mais je vais de suite remettre le nez dans les archives. Un cas si captivant !
_ Faites donc." Soupire Chandler alors que son interlocuteur est déjà parti.
Cette plongée dans le mode de réflexion des tueurs est très intéressante et leur a permis de mieux cerner leurs motivations mais ne leur est d'aucune utilité. Malgré tout, la seule piste tangible pour découvrir l'identité des deux coupables reste l'association. Unique lien entre les victimes. Plissant les yeux en étudiant une dernière fois les informations sur le tableau, Chandler retourne au poste de visionnage, déterminé. Il ne pouvait pas échouer cette fois encore.
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Encore une heure passe dans une atmosphère tendue. Le rapport d'autopsie est arrivé, sans grande surprise quant à la cause de la mort.
Vers les 13 heures, l'équipe décide de sortir déjeuner rapidement. L'air froid et humide de novembre leur permet de se vider l'esprit quelques instants avant que les recherches ne reprennent.
_ Miles ! Interpelle l'inspecteur Chandler. Venez voir.
_ Qu'y a-t-il ? répond l'intéressé après s'être rapproché. Les yeux de son supérieur sont fixés sur l'écran.
_ J'ai besoin d'un deuxième regard. C'est la vidéosurveillance de la veille du meurtre d'Ashley. On remarque au bout de la ruelle une camionnette, là où elle croise Buckfast Street. Regardez. Il avance la vidéo en accéléré jusqu'au moment qui l'intéresse. Là ! On voit une silhouette masculine tirer le groupe électrogène jusqu'à l'entrepôt. Vous voyez ?
_ Oui. Mais on ne distingue rien ! Aucun détail physique !
_ Non, mais regardez plutôt la camionnette, on aperçoit un logo. Chandler avance à nouveau la vidéo jusqu'à l'instant où l'homme disparaît dans le véhicule. Celui-ci démarre, laissant entrevoir un symbole rouge. Miles s'approche de l'écran, rembobine et repasse le passage. Une barre plie son front, et ses yeux suivent scrupuleusement les mouvements de l'utilitaire.
_ Ce sigle me rappelle quelque chose... Attendez.
Miles retourne vers son bureau et commence à taper rapidement sur son clavier, concentré. Riley, Mansell et Kent, en entendant leur conversation, se sont arrêtés un instant dans leur travail et tous maintenant observent Miles.
_ Je l'ai ! S'exclame-t-il. Je savais que ça me rappelait un truc. Je vois la pub tous les matins en venant ici. Il s'agit de LRS Car. Ils ont une agence dans le coin.
_ Allons-y ! Vous trois poursuivez vos recherches sur le personnel, lance Chandler en prenant ses affaires, excité. Ils sont proches, il le sent.
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Point de location LRS Car, 108 Whitechapel Road :
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_ Vous voulez la liste des retours de locations de lundi ? D'accord mais ça va faire pas mal de noms, leur dit le gérant de la concession, un petit homme bedonnant dans la cinquantaine.
_ Uniquement dans l'est londonien. Si vous pouvez distinguer les locations à la journée des autres également, précise Chandler.
Soupirant, l'homme hoche la tête et disparaît dans son bureau. Miles regarde autour de lui. Il ne peut s'empêcher d'inspecter un endroit quand il n'a rien d'autre à faire, déformation professionnelle. La boutique n'est pas très grande, avec une devanture vitrée qui permet aux personnes intéressées de voir les quelques modèles de véhicules louables. Les murs sont blancs, neutres, et uniquement égayés d'affiches expliquant les modalités de location. Rien de bien folichon. Se retournant vers le comptoir, il observe son supérieur. Une énergie nerveuse émane de lui. Il semble ne pas pouvoir tenir en place. Il est en train de réorganiser les prospectus sur le bureau d'accueil, les alignant pour en faire des piles bien droites et bien égales. Quand cela est fait, il réajuste les stylos mis à disposition des clients.
_ Tout va bien ? S'enquit-il.
Chandler se tourne vers lui et lui offre un sourire crispé.
_ Oui, bien sûr.
Avant que Miles ne puisse rajouter quoi que ce soit, le gérant revient vers eux avec une liasse de papier entre les mains.
_ Tenez. C'est tout ce que j'ai pour lundi.
_ Merci Monsieur.
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A peine de retour au poste, l'inspecteur Chandler s'enferme dans son bureau, résolu à trouver un suspect parmi ces noms. Miles lui jette un regard préoccupé avant de l'imiter.
Moins d'une heure plus tard Kent se lève rapidement de sa chaise, un dossier en main, et se dirige vers le bureau de son supérieur quand la porte s'ouvre et laisse place à Chandler. Ce dernier s'approche de Miles, une expression satisfaite sur le visage.
_ Callum Filligan. Leur annonce-t-il.
_ Celui qui a participé aux cours de Monsieur Zwinlska ? demande Kent.
_ Lui-même. Il a loué un véhicule lundi dans l'après-midi pour le rapporter le soir même avant la fermeture du magasin.
Toute l'équipe se rassemble autour de lui, l'oreille tendue.
_ Il correspond en partie au profil. Un homme blanc, de taille moyenne, milieu de la trentaine donc en pleine forme physique. Il a assisté à 2 cours sur les techniques d'écorchage et de tannage et d'après les notes de Monsieur Zwinlska il semblait intéressé par le sujet.
_ Donc il pourrait avoir les connaissances qu'il faut, complète Miles.
_ Oui. Kent vous avez les informations que je vous avais demandées sur lui.
Le jeune homme affiche un air contrit en allant fouiller parmi la paperasse sur son bureau et revient avec une seule feuille.
_ Désolé monsieur mais je n'ai pas eu le temps de trouver grand-chose, avec la deuxième victime et tout le reste.
Prenant le papier, Chandler l'examine rapidement.
_ Il a déjà été arrêté pour des bagarres dans des bars, et pour agression d'un commerçant à l'arme blanche en 2008. Ça prouve que notre homme est enclin à la violence. Miles et Mansell vous venez avec moi. Je pense qu'une discussion avec Monsieur Filligan s'impose.
L'inspecteur se dirige dans son bureau et attrape rapidement ses affaires. Quand il retourne dans la grande salle pour rejoindre les autres, Kent l'interpelle.
_ Monsieur. J'ai trouvé autre chose. Un des membres de l'association -
_ Ce n'est pas le moment. Kent, avec Riley vous resterez ici pour obtenir plus d'informations sur Filligan, c'est notre priorité.
Sur ces mots brusques, Chandler quitte la pièce à pas rapide. Mansell le suit après un coup d'œil perplexe au reste de l'équipe.
_ Skip ? L'interroge Kent, un peu perdu.
Fronçant les sourcils, le regard fixé sur l'endroit où a disparu leur supérieur, Miles lui répond.
_ Kent, continue à creuser la piste que tu as trouvée. Fais ce qu'il faut. Meg, continue sur l'association, mais cherche quand même ce qu'on a sur ce Filligan. Moi je dois me charger d'un grand nigaud en costume.
_ Bien Skip.
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Dans le 4x4 de Chandler, l'atmosphère est chargée. L'inspecteur est excité à l'idée qu'ils ont enfin un suspect. Il essaie de garder un visage neutre et composé mais une énergie fébrile l'habite. Il se concentre, suivant les indications du GPS vers le domicile du suspect. Il bouclerait cette affaire sans problème majeur. A côté de lui, Miles est irrité. Il n'a pas apprécié la façon dont Chandler a ignoré les informations que Kent avait à lui fournir. Il se passe quelque chose mais il n'arrive pas à savoir quoi. Joe se comporte de façon inhabituelle depuis le début de cette enquête. Il est nerveux, impulsif. Il compte bien avoir une discussion avec lui dès que possible.
Mais ça devra attendre, ils arrivent déjà devant le domicile de Filligan. Chandler se gare sur le trottoir, imité par Mansell qui les suit avec une voiture banalisée grise accompagné de deux policiers.
Ils toquent et la porte s'ouvre sur une jeune fille d'environ treize ans, ses cheveux roux tressés lui tombant sur l'épaule.
_ Bonjour, commence Chandler un peu décontenancé. Est-ce que Callum Filligan est là ?
L'adolescente les scrute un instant avant de hocher la tête et de crier :
_ Papa ! Des gens pour toi !
Elle les fait entrer et leur indique une pièce au fond du couloir. Hésitant un instant, les cinq hommes s'y dirigent finalement pour arriver dans un salon relativement spacieux bien que sombre.
_ Qui êtes-vous ? Leur demande une voix masculine.
Se tournant vers sa provenance, Chandler remarque un homme assis à une table, un ordinateur portable devant lui. Ses traits sont burinés, son crâne lisse lui durcissant encore l'expression. Ses épaules carrées laissent supposer une carrure imposante. Ce n'est pas le genre de personne à qui on cherche des noises.
_ Monsieur Callum Filligan ? Police, annonce Miles en lui montrant son badge. Nous avons quelques questions à vous poser.
Son interlocuteur plisse les yeux en voyant son insigne. Se pinçant les lèvres, il hoche la tête.
_ Vous avez retrouvé mes papiers ?
N'obtenant pas de réponse des officiers qui restent muets, Callum souffle, ennuyé.
_ J'ai déjà fourni tous les papiers que le commissariat m'avait demandés, qu'est-ce que vous me voulez encore ! S'agace-t-il en s'éloignant de la table.
Le voyant se rapprocher d'eux, Miles écarquille les yeux et se tourne vers son supérieur. Celui-ci arbore un air incrédule. Callum Filligan contourne le meuble et arrête les roues de son fauteuil à une distance raisonnable des agents.
_ Alors ?
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_ Ce n'est pas vrai ! S'exclame Chandler une fois à l'abri dans l'habitacle de sa Range Rover. Comment on a pu louper ça ! Il expire bruyamment, énervé.
_ En tout cas, ce n'est pas lui le responsable. Miles cristallise à voix haute l'évidence de ce qu'il vient de se passer.
_ Notre meilleure piste et elle tombe à l'eau Miles ! Il faut tout recommencer, on doit-
_ Vous allez commencer par vous calmer ! Le coupe Ray d'un ton sec. Qu'est-ce qu'il se passe Joe ? Depuis le début de cette affaire vous êtes nerveux, agité au point de vous précipiter. Vous n'avez même pas pris la peine d'écouter ce qu'a trouvé Kent ! Vous avez foncé tête baissée dès qu'une piste sérieuse s'est présentée. Qu'est-ce qu'il se passe Joe, redemande Miles d'une voix plus calme.
Chandler se cale dans son siège, se frottant le visage de ses mains. Il semble fatigué. Après quelques minutes, il lui répond enfin.
_ On a plus le droit à l'erreur Miles. Je n'ai plus le droit à l'erreur. Le Commander Anderson m'a appelé. Ça parle de notre unité dans les hautes sphères. Et pas en bon croyez-moi. Pas après que les Krays se soient fait tuer en plein commissariat, devant les journalistes en plus ! Et après, le cas de Sly Driscoll. La maison était bouclée Miles ! Entièrement cernée de policiers et il a quand même réussi à nous échapper ! Il est mort aussi. On nous a à l'œil Ray. On ne peut pas se permettre un nouvel échec, finit Joe sur un ton affligé.
Comprenant enfin le problème, Miles ferme les yeux quelques secondes avant de répondre, posé.
_ Vous êtes un bon policier Joe. Ces pingouins dans leurs costumes trois pièces peuvent dire ce que bon leur semble, ils ne sont pas capables de faire ce que vous vous faites. Alors laissez-les dire ce qu'ils veulent et tirer les ficelles. Vous n'êtes pas seul Joe. Toute l'équipe est derrière vous et se décarcasse pour faire du mieux possible. On va l'arrêter ce salopard ! Finit Miles en lui tapotant l'épaule.
Chandler se redresse et lui adresse un petit sourire.
_ Vous avez raison... Merci, Ray. Répond-il gêné avant de démarrer la voiture.
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Suite au prochain épisode
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