Mise à jour le 28 décembre 2015.


Nombre de mots : plus ou moins de cinq mille.


Chapitre second – Droit à l'erreur

À cet instant, il souhaitait disparaître.

Il abaissa le regard, craignant celui de son ami. Une bourrasque automnale lui glaça l'échine, l'invitant à remonter son col. Le silence morbide contrastait avec la désolation des parages, de même que la grisaille jouissait de son règne despotique sur l'entièreté du décor. Le ciel et la terre. La faune et la flore. Les gens et les cœurs. Tout. Tout était gris. D'un uniforme et maussade gris. La bruine ployait les corps sous son étreinte moite tandis que l'humidité atmosphérique semait aux quatre vents ses effluves mouillés si désagréables à la narine. Les émanations vaporeuses du crachin infiltraient les pores à la façon d'une deuxième peau collante et poisseuse. Manifestation physique en accord avec le mental, ce dernier se morfondant dans une pénible sensation de malaise. S'enfuir ? Il le voulait. Il s'était placé en léger retrait par rapport à son voisin qui, lui, demeurait immobile. Le peu de son visage blême non dissimulé par sa chevelure hérissée était enfoui au creux d'une épaisse écharpe en laine. Incapable d'affronter directement son camarade, Elliot pinça ses lèvres fendillées par la morsure du froid.

Cela faisait maintenant plusieurs minutes que son valet fixait les deux tombes face à lui, placide. En vérité, il ne pipait mot depuis l'annonce du décès d'Helen et John. Du bout des incisives, le noble meurtrit davantage sa lippe inférieure gercée en se remémorant les membres chancelants de l'orphelin au moment d'apprendre l'horrible nouvelle. Il avait d'abord nié. Il n'y crut pas. Il ne put y croire. C'était impossible. D'un spasme plein de détresse, il avait barricadé son crâne entre ses mains avant d'exiger de son maître qu'il le laissât seul, recroquevillé contre ce matelas qui n'était point le sien. Réceptif au tourment de l'endeuillé, le jeune homme n'avait pas insisté.

Par conséquent, ils en étaient là.

L'enterrement des deux défunts s'était déroulé durant cette triste matinée dominicale, à proximité de la Maison de l'Ange Blanc. Fiona, les employées et les autres enfants y avaient assisté, partageant le même chagrin. Suite au bref cérémonial, Leo ne bougea plus de devant les stèles, ne se résolvant pas à les abandonner. Ils étaient… sous terre ? Ils ne reviendraient jamais ? Pourquoi ils ne reviendraient jamais ? L'aristocrate resta muet. Il devinait aisément ce qu'endurait son serviteur : lui aussi connaissait la perte. L'abrupte, l'inattendue et l'injuste perte. Pourtant, même en ayant vécu une situation identique, il semblait incertain sur le geste à effectuer, sur la phrase à prononcer. Ne serait-ce que pour le réconforter. Pour exprimer sa compassion et son soutien. Il désira glisser amicalement sa paume le long de l'épaule du taciturne sauf qu'il dut y renoncer.

« Ne me touche pas. »

Le concerné par cette surprenante requête se ravisa, sondant confusément l'éploré qui serra les poings. L'agacement le gagnait. Grandissait. Il ne se sentait guère accablé, non. Juste atrocement courroucé.

« Leo…

- Tais-toi. Je ne veux pas t'entendre. »

L'intéressé réprima tout son vocal en guise de réponse alors que son interlocuteur fulminait.

« Tout ça, c'est de ta faute.

- Q-quoi ? »

Elliot ne saisissait rien de ce que son servant racontait. Délirait-il ? Celui-ci se retourna et le dévisagea avec aigreur, les traits démantelés par la rage et un doigt improbateur pointé dans sa direction.

« On aurait dû être là ! Si tu ne m'avais pas interdit de quitter le manoir, on aurait pu intervenir ! Helen et John ne seraient pas morts ! »

L'accusé fronça les sourcils et grinça des dents lors d'un rictus outré. C'était la peine qui s'extériorisait, indubitablement. Toutefois, il ne méritait aucunement cette incontrôlable déflagration d'offenses. Il refusait d'assumer le rôle du bouc émissaire, l'incident du gouffre de Sablier ne dépendait ni de sa volonté ni de sa responsabilité. Personne n'était coupable. Surtout pas lui. Ulcéré par de telles remontrances, il se défendit vigoureusement.

« Hé ! Comment j'étais censé savoir que…

- Je t'ai dit de la fermer ! »

Le garçon sortait définitivement de ses gonds et hurlait dorénavant contre le plus grand. Vociférait, conspuait, crachait cruellement toute son animosité à son égard. Sa fierté lapidée, Elliot tentait de riposter, même si les exclamations de l'énervé couvraient chaque réplique proférée de sa bouche. Les deux voix s'élevèrent bientôt en un vacarme tonitruant ; toute communication se rompit. Frustré de ne pas se faire entendre, le jeune héritier agrippa les bras de son valet tout en sollicitant son écoute. Ce dernier, sourd à ses appels presque désespérés, le repoussa aussitôt puis lui asséna une violente gifle. Actuellement, il se foutait bien de la différence entre leur statut social respectif. Le martyr ouvrit de grands yeux sidérés avant d'effleurer fébrilement son épiderme empourpré. Ce n'était pas la première fois que Leo le frappait, néanmoins il ne se souvenait pas que cet acte eût déjà retranscrit autant de colère.

« Va-t'en. Ne t'approche pas de moi. Je ne veux plus te voir.

- Attends, Leo…

- Dégage, j'ai dit ! Hors de ma vue, enfoiré ! »

Le petit domestique devint fou de fureur. Il plut sur son maître un déluge d'injures féroces visant à l'éloigner au plus vite de lui. Cette crise d'hystérie choqua son camarade : oui, son serviteur se montrait souvent insolent, c'était sa marque de fabrique. Il ne l'avait cependant jamais invectivé de la sorte. Elliot pesta. Il virevolta avant de partir à grandes enjambées telle une furie, lâchant le révolté à son sort.

À cette heure, l'obstination était inutile.


Le jeune Nightray souffla longuement. Accoudé à sa table, il réceptionnait tant bien que mal ce qu'essayait d'enseigner le professeur. Il était seul. En effet, son valet n'avait pas délogé de l'internat, toujours en proie à la fièvre et à l'émoi. Même bien-portant, ses pieds l'auraient prohibé de se mouvoir. D'autre part, à cause de leur altercation de la veille, le malade se terrait au sein de son amertume et ne s'était plus du tout entretenu avec l'aristocrate. Quelque part, Elliot concevait parfaitement pourquoi son ami se révélait aussi acariâtre. Après l'assassinat de son frère et de son oncle, lui-même éprouva de la rancune pour tout l'univers. Le désarroi de l'adolescent était compréhensible mais ne justifiait nullement la brutalité avec laquelle il l'avait chassé. Il n'avait jamais aspiré à le nuire, lui. Rien dans son comportement ne préconisait un tel traitement. En revanche, le jeune lord ne supportait pas l'éventualité que son fidèle comparse le détestât. Il fallait réellement qu'il le retrouvât pour s'expliquer. Bien qu'il ne fût pas en tort, il regrettait d'avoir haussé le ton en ayant conscience du contexte de leur querelle. Ah, si seulement son sang n'était si chaud !

À la fin des cours matutinaux, le lycéen paraissait contrarié. Malgré sa résolution, il doutait sur comment l'appliquer. L'unique fait d'approcher Leo aujourd'hui semblait téméraire, alors discuter… il pouvait d'ores et déjà compter ses abattis car il était sûr d'y perdre un œil, un organe ou un autre élément vital quelconque de son anatomie. Peut-être fallait-il que le petit brun fût calmé avant d'engager une potentielle conversation ? Mauvaise idée. Le laisser isolé à ruminer trop longtemps attiserait probablement son irritation. Le jeune noble émit un soupir dépité. Sa malle noire nonchalamment hissée sur l'épaule droite, il atteignit le local dédié aux casiers de sa classe. Il se dirigea vers le sien à l'intérieur duquel il rangea les affaires dont il ne nécessitait plus. Il les ordonna bien proprement, organisant les différents niveaux d'étagère à sa bonne convenance. Le garçon ne possédait qu'un credo : chaque place réservée à son manuel et chaque manuel disposé à sa place. Durant ce ménage scrupuleux, sa concentration resta focalisée sur l'absent. De quelle manière devait-il procéder ? C'était la première fois que tous deux se trouvaient confrontés à une telle crise et le plus grand ignorait comment la gérer. Face à ce constat, Elliot fronça les sourcils tout en terminant son rangement : il n'était définitivement pas un animal sociable. Enfin, il fallait bien un début à tout, non ?

Avant la voie du réfectoire, il emprunta celle des dortoirs afin de s'assurer que son camarade ne manquait de rien. Il se ferait incontestablement incendier à peine l'embrasure de la porte franchie, seulement il préférait accomplir ce détour. Au cas où. Sans raison précise et même s'il n'arrivait pas à crever l'abcès maintenant. En même temps qu'il marchait, l'étudiant continuait de cogiter, enserré par une multitude de sentiments contradictoires, sournoisement enchevêtrés les uns aux autres. Le doute. La stupéfaction. La rancœur, envers l'agressivité de Leo mais également la sienne. Ainsi qu'une petite once d'espoir, malgré tout. Aussi maigre fût son expérience en terme de rapports amicaux, il aimait croire que ce qu'ils vivaient n'étaient qu'un orage passager qui finirait bien par s'estomper. Ils ne pouvaient pas se quitter de cette façon, si peu de temps après s'être enfin réunis. Ils étaient bien au-dessus de cela, ils dénicheraient un terrain d'entente, à la longue. Du moins, c'était ce que le jeune homme se répétait afin de se rassurer.

Au final, chacun n'avait encore rien vu de l'autre. Leur relation semblait si naturelle qu'il oubliait parfois qu'il connaissait Leo depuis seulement l'été dernier. Quel âge avait leur rencontre, aujourd'hui ? Six mois, à peine ? Une demi-année, grossièrement de vulgaires poussières à l'échelle de toute une existence, en somme. Il n'avait, pour l'instant, entraperçu la personnalité de l'orphelin qu'en surface. Ils auraient bien l'occasion de se découvrir au fur et à mesure que le temps s'écoulerait. De s'apprendre. De mûrir. Mais les choses iraient-elles forcément en s'améliorant ? Le jeune héritier ne pouvait encore rien affirmer et cette incertitude persistante l'horripilait. En ce moment précis, l'éphèbe craignait ce à quoi le petit domestique pensait. Regrettait-il de l'avoir laissé s'immiscer dans son quotidien, alors qu'il n'avait rien demandé ? De l'avoir suivi au manoir pour une vie qui ne lui correspondait clairement pas ? D'avoir abandonné la maison de Fiona et ses occupants, et donc d'avoir été loin lorsqu'Helen et John avaient eu besoin d'être protégés ? Oui, le pauvre se maudissait sûrement d'avoir choisi celui désigné comme son « maître » plutôt que sa famille de substitution. Cette idée pinçait les entrailles du jeune duc en devenir.

Elliot ne souhaitait aucunement que son valet reniât tout cela. Lui. Eux. L'esquisse fragile du lien qu'ils tissaient doucement, gentiment. Ensemble. De parole bancale en petit pas balbutiant. De plaisanterie innocente en prise de bec enfantine. Chaque minuscule miette ou petit rien dont ils se nourrissaient sans jamais exiger plus. Ces instants indolents suspendus sur une ligne temporelle gelée, ceux-ci bercés par autant de mots que de silences. Il culpabilisait devant l'éventualité que Leo se sacrifiât pour son bien-être exclusif. Pourtant… il avait peur que leur histoire s'achevât là alors qu'elle commençait juste. Qu'on lui arrachât ce qu'il avait si éperdument attendu. De se noyer une fois de plus au cœur des eaux glacées de la solitude alors qu'il recouvrait jour après jour un nouveau souffle. De perdre la trogne malicieuse de ce petit être insolite à la spontanéité adorablement dérangeante.

La présence du petit roturier à ses côtés sonnait dorénavant comme une évidence. Revenir en arrière, à l'époque où le monde n'était qu'hypocrisie et faux-semblant, l'affecterait. Il ne savait pas tout et le chemin parcouru paraissait dérisoire. Seulement, avec Leo, ils échangeaient même sans parler. Des regards complices, des mimiques taquines, des moues agacées puis quelques notes sur un clavier noir et blanc. Et la simplicité de ce partage rendait l'aristocrate serein. Ni plus, ni moins. Ce dernier expira. De telles réflexions néfastes le déprimaient.

Il arriva bientôt devant l'huis le séparant de sa destination, sans l'ouvrir pour autant. Il se cloua sur place, paralysé, réticent à entrer. Cette chambre était également la sienne, non ? Pourquoi hésitait-il, alors ? Tout lui indiquait qu'il avait plus intérêt à tracer sa route. Malgré tout, il s'arma de bravoure puis osa s'introduire entre l'encadrement et la cloison avant de remarquer que son servant somnolait. Lui semblait-il, tout du moins. Il progressa à travers la petite chambrée lumineuse tout en s'efforçant de demeurer discret. L'endormi ne lui dévoilait que son dos, alité sur le flan et pelotonné sous les couettes. Son lit situé vers le fond de la pièce, près de la fenêtre, était encerclé de plusieurs colonnes de livres empilés les uns sur les autres. Celles-ci formaient une forteresse de bouquins, comme un mur dissuadant l'indésirable d'approcher. Inquiet quant à l'état du souffreteux, le visiteur ne put s'empêcher de se pencher au-dessus de lui. Replié en chien de fusil, Leo avait ramené ses jambes à sa poitrine, ses cheveux obscurs rendant invisible sa figure esquintée de douleur. L'intrus le contempla de nombreuses secondes. Était-ce vraiment à cause de lui si Leo dépérissait de la sorte ? S'était-il trompé en lui proposant de le rejoindre en tant que serviteur ? Finalement, il tendit une main timide vers l'inconscient puis, avec beaucoup de précaution, il remonta le drap jusqu'à ses épaules. Ensuite, il pivota sur lui-même avant de fuir. En détalant, une drôle d'intuition remuait ses viscères. Celle de n'être qu'un crétin fini.


Tous ses muscles se maintinrent contractés jusqu'à ce que le loquet de la poignée se verrouillât lors d'un cliquetis significatif. Leo se redressa puis tourna la tête en direction de l'issue par laquelle son colocataire venait de déguerpir. L'esseulé étouffa une plainte aiguë, à genoux sur l'édredon. Les mirettes égarées dans le vague, son crâne chuta lourdement au creux de son oreiller. Il enlaça fort le morceau de literie contre lui, comme s'il désirait s'encastrer dedans, puis se nicha à nouveau sous les couvertures. Au fond de sa cachette en tissu, il se sentait abominablement mal. Et pas que sur un plan physiologique. Il éprouvait des remords. Pour Helen et John mais aussi pour s'être braqué contre son ami. Il avait commis une erreur. Tout cela n'avait jamais été la faute d'Elliot. C'était la sienne. Sa santé défaillante avait perturbé leur programme hebdomadaire. Sans ça, tout ce serait déroulé comme d'accoutumée et ils auraient secouru les deux malheureux. Cette pensée le bouleversa.

Parler au conditionnel était pire que de parler au passé.

Le garçon palpa son front : la température était stabilisée mais son organisme le faisait toujours souffrir. Une puissante céphalée compressait ses connexions neuronales il devait s'empresser d'implorer le pardon de son maître sinon sa cervelle risquait d'éclater, à force de tergiverser. Surtout, c'était la moindre des choses : Elliot s'était montré prévenant, avait pris soin de lui sans recevoir aucune gratitude en contrepartie. Leo resta couché un moment. Sa confrontation future avec le jeune noble le pétrifiait. Il respira doucement, le temps de s'insuffler du courage puis, comme pour un pansement à arracher, il s'extirpa de sa tanière douillette d'un bond afin de s'habiller en vitesse. D'après l'horloge, c'était encore la pause du créneau de midi, juste avant que les élèves ne reprissent le chemin de la classe, aux alentours de quatorze heures. Il avait peut-être une chance d'intercepter sa cible. Il s'éloigna hâtivement de la partie pensionnat afin de regagner la structure principale. En parcourant le grand hall d'accueil, une soudaine sensation d'étourdissement l'envahit.

L'établissement de Lutwidge proposait un environnement clair qui jouait sur toutes les nuances de blanc. Blanc cassé, crème, opalin, immaculé, laiteux, platine, écru… Plein de blanc. Beaucoup de blanc. Trop de blanc. Si cela présentait l'avantage de faire rayonner les bâtiments de façon assez naturelle, la suprématie de cette teinte exsangue aliénait quelque peu les perceptions visuelles de Leo. Même si sa frange carbonée réduisait un minimum son éblouissement, cet éclairage diaphane exagéré l'exaspérait. Il se fit violence pour négliger sa gêne et arpenta les multiples couloirs, se concentrant exclusivement sur son objectif. Autrement dit, Elliot. Bourreau de travail qu'il était, il se trouvait peut-être dans un coin désert, à réviser en toute tranquillité ? Ou bien mangeait-il à la cantine ? Ou lisait-il à la bibliothèque ? Ou même jouait-il du piano ? Le petit domestique grogna. Tellement d'endroits où fouiller et si peu de temps pour tous les explorer : quelle plaie ! Il poursuivit sa course quand icelle se vit subitement interrompue.

« Ah, Leo ? On ne l'a pas du tout vu, aujourd'hui. Étrange, non ? »

À la prononciation de son prénom, le susnommé freina la cadence. Il découvrit à sa gauche une porte ouverte sur une salle d'étude, à l'intérieur de laquelle bavardaient un groupe de trois bourgeoises bêcheuses aux échanges oraux bien sonores.

« Il n'était plus amusant alors Nightray s'en est débarrassé. »

Leurs pouffements idiots retentirent lors d'un unisson discordant tandis que le guetteur plissa le nez de dégoût. Pourquoi jaquetaient-elles, ces cruches ? Il s'absentait une demi-journée et toutes les péronnelles du canton ragotaient déjà à son sujet ? Le trio cancanait joyeusement sans apercevoir la pique meurtrière que leur octroyait l'individu tapi dans l'ombre.

« Les Nightray sont tellement arrogants : personne n'est assez bien pour eux. Ils se croient tout permis alors qu'ils ne méritent même pas leur titre de grande famille ducale. Mon père dit que ce ne sont que des chiens, des traîtres. Un vrai fléau ! Ils répandent la calamité partout où ils passent ! »

Plus son discours s'éternisait, plus il bouillonnait chez l'épieur l'envie furieuse de défenestrer cette sale vipère. Pourquoi tant de dédain ? Se rendait-elle compte de ce qu'elle avançait, au moins ? Que quelqu'un fît taire cette pimbêche ! Sur le champ ! Comme pour narguer ses prières, un rire gras exulta derechef.

« Si le chasseur de têtes pouvait tous les abattre, cela ferait une tare en moins pour la société ! »

Leo tiqua nerveusement. C'en était trop. La commère gloussait bêtement, ne ressentant guère l'aura malveillante juste derrière elle. Sans crier gare, une poigne brutale lacéra son bras puis la fit valser de sa chaise, provoquant la rencontre fortuite de son fessier avec le plancher. L'impudente s'insurgeait âprement pendant que les deux autres harpies assistaient penaudes à la scène.

« Hé ! C'est quoi ton pro… »

Elle n'acheva pas sa jérémiade qu'elle discerna, stupéfaite, l'œillade sombre de son agresseur. Celui-ci ayant oublié ses lunettes, sa victime subissait de front ses iris anthracite, deux spirales infernales qui semblaient sur le point de l'engloutir. De ses orbes intransigeants, il lui darda l'étendue son aversion pour elle avant de s'emparer du siège de la malotrue. L'attaquant souleva le dossier bien au-dessus de sa tête, impassible. En voyant le garçon prêt à cogner leur collègue, les deux pécores entonnèrent ensemble un hurlement strident.

Il allait la tuer.

Il se préparait véritablement à la tabasser lorsqu'un obstacle bloqua son geste. Alors que l'arme improvisée s'effondrait au sol dans un bruit sec, Elliot harponnait le coude de son servant avec fermeté, la lueur excédée de son regard indigo lui adressant tout son mécontentement. Sans se préoccuper des potiches effarouchées, l'intervenant traîna le rebelle de force jusqu'au fin fond des corridors de l'école. Les foulées du premier dévoraient les mètres d'un rythme soutenu, contraignant le second à quasiment courir afin de le suivre. L'emprise était tellement rêche qu'elle lui faisait mal. Son ravisseur les emmena jusqu'à un passage peu fréquenté, au creux d'un angle adjacent où il épingla ses épaules contre le mur, enfonçant presque ses ongles au sein de sa chair.

« Mais à quoi tu joues, bon sang ! »

L'interrogé se réduit à quia, redoutant de lui faire face. Contre son gré, il tremblait frénétiquement. Lui-même paraissait dépassé par les évènements.

« Elle… elle t'a… »

Devant le désarroi de son ami, le jeune homme adoucit la prise qu'il gardait sur lui et l'observa avec indulgence.

« Comment… comment tu peux supporter tous ces gens qui t'insultent ? »

Le concerné ferma les paupières. Inspira lentement.

« Je ne peux pas. »

De ses paumes Leo camoufla ses yeux. Hoqueta piteusement.

« C'est affreux, Elliot. Je suis comme eux. Je suis comme eux ! »

Le prénommé demeura coi. Sa fragilité ainsi écorchée à vif, son petit serviteur lui fendait le cœur. D'ordinaire si fier et espiègle, son enveloppe charnelle se désagrégeait dorénavant sous la honte et la faiblesse de son esprit exténué. Ses paroles chevrotaient, sa salive s'acidifiait, ses boyaux se tordaient. Représentation de l'Homme plongé aux plus bas-fonds de la misère. Pitoyable.

« Je suis désolé… Tellement désolé… »

Il se rétracta sur lui-même, désireux de se ficher sous terre pour toujours, quand une pression délicate l'incita à relever le menton. Deux grands saphirs le sondaient, à la fois bienveillants et intrigués.

« Tu ne vas pas pleurer, tout de même ? »

À cette question, l'interpellé sentit un sillon salé creuser sa pommette livide, à la grande déception de son maître. Cette vision du petit roturier en péril psychologique le déstabilisait.

« Ah non ! Pas ça !

- Désolé…

- Tais-toi donc, tu veux ? »

D'un claquement de langue faussement réprobateur, le jeune milord sécha de sa manche les quelques vilaines crasses translucides accumulées en excès au niveau des canaux lacrymaux. Embarrassé par le trouble exacerbé de son camarade, Elliot le blâma d'un ton qui se voulait plus railleur que moralisateur.

« Ah ! Ce n'est pas vrai ! De quoi je vais avoir l'air, moi, avec un pleurnichard pareil ? »

Son valet arbora une moue pathétique, les lèvres et les pupilles frémissantes. Maladroit avec les âmes torturées, cette tristesse débordante commençait à mettre très mal à l'aise le jeune héritier. D'un mouvement qu'il espéra bien assuré, il tapota gentiment le haut de la caboche du petit mélancolique.

« Allez, allez. C'est bon, c'est fini. Viens, je te ramène. »

L'adolescent opina faiblement du chef puis se laissa raccompagner sans broncher. Saisissant son poignet, Elliot le guida jusqu'à leur chambre.


Leo se retrouva donc allongé – encore –, son ami assis sur le matelas, à côté de lui. Celui-ci contrôla la fièvre puis réarrangea l'épais voile de jais de son compère devant sa frimousse blafarde. Le binôme se toisa de longues secondes sans mot dire. Le plus grand réfléchissait : fallait-il lancer le dialogue ? Ou bien le temps cicatriserait-il les plaies de lui-même ? Non, éviter la fatalité – aussi absurde fût-elle – ne les aiderait ni l'un ni l'autre. Les derniers jours avaient été fatigants pour l'orphelin mais, aujourd'hui, il pouvait se tenir près de lui. Et c'était à lui de réaliser le premier pas.

« Je sais que c'est dur pour toi, Leo. Seulement… je ne peux pas t'affirmer que nous aurions sauvé Helen et John si nous avions été présents. »

Son interlocuteur demeura interdit. Ça, il en avait déjà conscience, même s'il préférait ne pas méditer là-dessus. Il renifla, encore chancelant, puis s'excusa pour la énième fois. Le jeune noble parut de marbre face à cela.

« Ce qui est arrivé… est épouvantable. Sauf que ce n'était pas une raison pour être odieux. Tu sais pourtant mieux que quiconque jamais je n'essaierais de te blesser. »

Cette réplique acerbe refroidit le souffrant qui se raidit. Il s'enveloppa de son couvre-pied de manière à masquer son minois empreint de culpabilité. Le jeune noble se baffa mentalement en bredouillant dans sa barbe. Mince, avait-il été trop franc ? Il retira l'étoffe afin de distinguer de nouveau son camarade.

« D-désolé, je ne voulais pas le dire comme ça. Tout ira bien, je te le promets. Je suis ton allié, alors ne pense pas l'inverse, s'il te plaît. »

Le garçon acquiesça timidement, la joue ensevelie au fond de son coussin. Un nouvel instant de quiétude s'installa entre eux. Le jeune Nightray souffla en délestant le nœud de son uniforme qui encombrait son larynx. Il plaqua ses mains sur le lit puis étira ses gambettes qu'il croisa ensuite, fixant au loin un point imaginaire. Évasives, ses cordes vocales vibrèrent enfin pour briser le mutisme ambiant. Il expliqua que lorsque son aîné et son oncle furent tués, il se sentit fautif malgré lui. Ainsi, dans le but de se soustraire de ce détestable sentiment, il se mit à exécrer n'importe qui. Même sa propre famille. À cette époque, il ne comprenait pas pourquoi tous s'évertuaient à tourner la page au plus vite pendant que lui persistait à ne pas oublier, à ne pas pardonner. Il alimentait sa haine un peu plus chaque minute, chaque heure. Il n'acceptait pas l'absence.

Néanmoins, un élément perturbateur apparut. Un danger imminent qui l'obligea à rectifier le sens de ses priorités. Une épée de Damoclès au-dessus de sa fratrie. De sa mère. Suite à ce drame, celle-ci ne semblait jamais concentrée, ses billes optiques inexpressives toujours absorbées par le vide. Si lui ressentait une profonde lésion plantée jusque dans l'âme, il n'imaginait même pas dans quel état elle se trouvait après la décapitation sanglante de son fils et de son frère. Et tandis qu'elle était affaiblie, un curieux inconnu rôdait de façon suspecte autour d'elle.

Un homme. Un serpent.

« Isla Yura. »

Dès que ce nom infect siffla à ses tympans, une bile âcre brûla la gorge éraillée de Leo. Ce reptile. Encore. Où qu'il allât, il finissait systématiquement par en réentendre des nouvelles. Cependant, il ne se manifesta pas lors de la tirade du conteur.

Le benjamin des Nightray n'affectionnait point ce personnage saugrenu. Son attitude excentrique, ses propos loufoques, ses minauderies cauteleuses, cette grimace venimeuse collée à son faciès cadavérique… rien chez ce pitre ridicule ne transpirait l'honnêteté. D'ailleurs, Claude, Ernest et Vanessa Nightray ne l'appréciaient guère plus. À contrario de la duchesse qui s'amusait beaucoup des bouffonneries du plaisantin. Il circulait des rumeurs alarmantes sur icelui et ses activités malsaines au sein d'une secte, raison pour laquelle le jeune héritier appréhendait l'influence croissante de ce clown azimuté sur sa mère. Il avait peur qu'il la manipulât aux services d'effroyables desseins. Toutefois, pour une raison inconnue, le duc se révéla absolument hermétique aux avertissements de sa progéniture. En conséquence, il partit lui-même à la rencontre de sa génitrice afin d'avouer ses frayeurs quant à cet usurpateur. Bien sûr, l'adulte ne partagea nullement son opinion. De son point de vue, cet homme paraissait plutôt charmant quoique très atypique. Cette réponse terrifia son dernier-né. Désemparé, il se jeta à ses genoux et lui conjura de reprendre pied. Pria. Quémanda. Supplia.

« Pitié, n'arrêtez pas de vivre. »

Vernis Nightray écarquilla ses grandes prunelles caramel avant de cueillir son garçon de ses bras et de le claustrer contre sa poitrine. Leur embrassade fut comme un pacte tacite qu'ils scellèrent. Ils vivraient. Peut importerait leur infortune, ils vivraient. L'adolescent devinait que le sourire de sa mère ne resplendirait plus autant qu'autrefois, que son rire aérien carillonnerait différemment, maintenant. Pourtant, il n'aurait de cesse de la raccrocher à son existence. Surtout, il ne permettrait pas ce cinglé d'Isla Yura de s'approcher trop près d'elle. C'était sa décision. Sa mission. Son devoir.

À la fin de son monologue, Elliot ébouriffa d'une main lasse ses mèches châtain puis massa sa nuque endolorie. Il réorienta ses globes turquoise sur son petit domestique, dont l'attention se portait avec insistance sur une fibre quelconque de son polochon en mousseline. Il se taisait, écoutait simplement. Son maître conclut d'une voix dissonante malgré lui, presque désenchanté par ses propres mots.

« Les proches que l'on a perdu… ne nous reviennent jamais. Mais il faut continuer de lutter pour ceux que l'on a encore à protéger. Enfin, c'est ce en quoi je crois. »

Leo ne le réfuta en rien. Au moment de rejoindre la résidence des Nightray, trois mois après sa rencontre avec le benjamin de la fratrie, le petit roturier avait eu vent de l'exécution de Fred Nightray par le biais des autres employés. Or, il n'avait jamais évoqué cette tragédie avec son jeune maître, estimant que ce n'était pas à lui d'abordé le sujet. Il comprenait parfaitement pourquoi l'aristocrate gardait le silence sur cet épisode traumatisant de son enfance, ne possédant pas le recul nécessaire afin de se livrer posément, même à son serviteur. Celui-ci grelottait suite au soliloque de son ami, affecté par ses confidences. Il se blottit contre les draps.

« Avant… ça, je ne connaissais pas la mort. »

Son vis-à-vis le jaugea un instant, étonné. Ah oui ? Et ses parents, alors ? Leo ne visualisait plus son père dans sa mémoire son visage, son caractère, l'homme qu'il était, ce dernier étant mort dès son jeune âge. Il avait donc vécu avec sa mère jusqu'à ce qu'elle fut portée disparue à son douzième anniversaire. Et uniquement « portée disparue ». En effet, le matin où la femme fut soi-disant occise, le garçon renia cette alternative. Aucune déclaration officielle, aucune enquête, ni aucune hypothèse ne furent établies. Pas même un cadavre déterré ou un témoin auditif et/ou oculaire fiable. Que des on-dit dispersés de bouche à oreille à travers la bourgade dans lequel il habitait. Au début, il les ignora. Pour lui, il ne s'agissait que de quolibets et de calomnies pour les dénigrer gratuitement, sa mère et lui. Néanmoins, le soir même, elle ne revint jamais à leur domicile. Dans son entêtement à ne pas vouloir admettre le pire, le gamin la chercha avec assiduité durant plusieurs jours. En vain. Au fil du temps, même s'il n'en était pas encore sûr, il s'était habitué à l'idée qu'il ne reverrait plus sa maman. Sa dernière famille. Il n'y pouvait rien, c'était ainsi. Quand bien même il aimait l'idée qu'elle vivait encore quelque part ici-bas, à l'abri.

À brasser de la sorte de tels souvenirs, le timbre de l'orphelin buta sous le silence respectueux de son voisin. Ses doigts se crispèrent, son ventre se noua. Oui, à cette période, il avait encaissé et géré le deuil de cette manière. Seulement, quand son ami avait confirmé le trépas d'Helen et John, zéro sortie de secours se trouvait à disposition. Ce n'était guère devant lui l'un de ces villageois qui se contentait de suppositions, qui supputait à tout-va. C'était Elliot. Elliot ne mentait pas. Dans ce cas… comment supporter cela si ce n'était point un mensonge ? Comment endurer une réalité qui s'imposait aussi brusquement à lui ? Tout cela avait surgi de nulle-part trop rapidement, sans anticipation, sans possibilité de le contourner comme pour sa mère. Et maintenant, il fallait l'accepter sauf qu'il n'y parvenait pas.

Le jeune noble lorgnait son servant en train de sangloter, la mine rembrunie. Même s'il était agréable la majeure partie du temps – à condition que nul ne s'interposât entre lui et sa lecture –, Leo restait émotionnellement très secret, inaccessible. Son maître le savait moqueur, irritable, distrait, apathique, impulsif parfois… mais il n'avait jamais soupçonné l'existence de cette facette-là de son tempérament. Cette vulnérabilité totalement exposée devant ses yeux nus. Celle d'une pauvre petite créature farouche à fleur de peau. Par ailleurs, se rendre compte de son manque d'informations latent quant au passé et aux humeurs de son domestique le vexait contre son gré. Cependant, pouvait-il vraiment le juger pour ça ? Après tout, lui non plus ne disait pas tout. Cette réaction était stupide, irrationnelle. Seulement, il ne pouvait s'empêcher d'être à la fois curieux et soucieux de son acolyte. À nouveau la crainte l'assaillit : était-il égoïste au point que la planète ne gravitât plus qu'autour de son nombril et de ses problèmes personnels ? Monopolisait-il son ami, son égal, tant et si bien que celui-ci effaçait ses tracas et ses besoins en sa présence ? Elliot se frotta l'arête du nez d'une expression consternée, en rogne contre sa propre personne.

Face à ce grognement rauque, le petit serviteur papillonna des paupières, abasourdi. Les traits fins du jeune héritier paraissaient si graves. Était-ce à cause de lui ? Malhabile, il prit le poignet de son camarade puis lui accorda une œillade aimable.

« Merci… d'être là. »

Ceci arracha un sourire au plus grand, visiblement touché par ce joli message subliminal. Suite à ce long échange, l'étudiant se redressa finalement et s'adressa à son collègue. Il lui ordonna de se reposer et lui signala qu'il reviendrait le visiter à la pause de seize heures. Or, tandis qu'il partait, le grabataire saisit le pan de sa veste afin de le retenir. Le jeune homme se stoppa net, incrédule.

« Cela te dérangerait de… rester avec moi, encore un peu ? Je ne veux pas être seul. »

Elliot consulta la grosse pendule de leur chambre : niveau temps, il était large. Il réfléchit… une fraction de seconde. Puis sourit à l'attention de la bouille attendrissante de son compagnon.

« Jusqu'à ce que tu t'endormes, dans ce cas. »