Le lycée, déjà. Annie soupira longuement, avant d'attraper le manche de sa valise à roulettes et prendre la direction de l'internat. Le week-end passait toujours beaucoup trop vite à son goût. La cour était encore déserte, l'heure était trop matinale pour que quiconque d'autre que les internes se trouve déjà sur place. Les chanceux – ou malheureux, tout dépendait le point de vue – qui vivaient à Trost étaient encore tranquillement blottis sous leurs couettes. La jeune fille ne les enviait pas. Elle préférait mille fois devoir se lever avant le soleil pour aller à l'école que de passer deux jours de plus dans cet environnement pourri et renfermé. Même si d'autres démons l'attendaient dans son village natal, au moins elle n'y était pas seule. Avançant d'un pas posé, le bras tendu derrière elle à cause du poids de son bagage et l'irrégularité du sol, Annie sentait quelques regards s'appesantir sur elle sans qu'elle n'y prête aucune attention. Des gens de sa classe, des voisins de chambre, des inconnus. Un regard en particulier lui brûlait le dos. Impassible, elle s'obligea à continuer tout droit alors que les yeux de Berthold ne la quittaient pas. Tu me fixes trop, idiot. Retour au lycée signifiait retour à la solitude. Les nuits passées ensemble n'avaient jamais existées, pour les cinq jours à venir ils n'étaient plus que de vagues connaissances habitant le même coin perdu dans la campagne. Annie détestait ce froid qui l'envahissait à chaque fois. Soudain, une paire de couettes brunes entra dans son champ de vision, l'illuminant d'un sourire éblouissant.
« Annie ! l'appela Mina, accompagnant son cri d'un vaste signe de main. »
La jeune fille sentit ses lèvres s'étirer imperceptiblement alors qu'elle se dirigeait vers sa colocataire. Il n'y avait bien qu'elle pour la faire se sentir mieux dans un moment pareil. Comment cette petite boule de joie et de chaleur condensées pouvait-elle supporter d'être au contact d'une créature comme elle ? Cette question resterait sans doute à jamais sans réponse, la blonde ayant bien trop peur de la poser. Elle avait beau savoir qu'elle ne devait s'attacher à personne, que cette vie banale d'étudiante comme les autres n'était qu'une macabre couverture, Mina était devenue un être important de son petit monde. Cette dernière vint aussitôt glisser son bras sous le sien quand elle fut à sa hauteur, pressant son épaule contre la sienne dans un geste affectueux. Annie avait beau aimer Berthold et Reiner plus que tout au monde, la simplicité de l'amitié que lui offrait la brunette lui avait manqué. Avec elle, elle se sentait comme une fille normale. Presque immédiatement, Mina commença à lui demander de ses nouvelles, comment s'était déroulé cet interminable week-end où elle s'était mortellement ennuyée dans la maison de ses parents, à devoir supporter ses insupportables frères et sœurs, si elle avait réussi l'exercice trois du cours de physique, parce que elle n'avait rien compris, si Berthold s'était assis à côté d'elle dans le bus, pourquoi elle ne lui demandait pas de sortir manger une crêpe en ville un soir après les cours, si ça ne la déprimait pas trop d'être collée tous les mardis jusqu'aux vacances, si l'idée d'aller à un concert un de ces quatre ne la tentait pas, et pourquoi le concierge les observait avec trop d'intensité. Jusque-là silencieusement amusée par l'habituel monologue de sa camarade, Annie redressa le nez à l'entente de la dernière demande. En effet, près du portail, Rivaille semblait les transpercer du regard. La petite blonde le toisa une fraction de seconde en retour, avant de reporter son attention vers les portes de l'internat qui se profilaient devant elles. Cet homme ne lui inspirait rien de bon. Mais au moins pouvait-elle le remercier pour la formidable opportunité qu'il lui avait donnée en lui organisant des tête-à-tête avec Eren pour les semaines à venir.
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« Je vais faire un tour en ville, je ne serai pas longue. »
Sasha opina distraitement du chef, une barre chocolatée entre les dents, avant de se redresser brusquement une fois l'information assimilée. Se tournant vers la personne qui partageait sa chambre, elle lui jeta un regard paniqué.
« Toute ch'eule ?! Ch'urtout 'as !
_ Sasha, je ne comprends rien avec ce truc dans ta bouche, rit doucement Christa.
La campagnarde se dépêcha d'engouffrer le reste de sa friandise, mâchant à une vitesse éclair avant de déglutir bruyamment. La petite blonde l'observa faire avec un mélange de tendresse et d'angoisse, se demandant à chaque fois comment elle faisait pour ne pas s'étouffer.
_ Je ne peux pas te laisser y aller toute seule ! s'exclama la plus âgée. C'est trop dangereux, tu es trop mignonne et ne connais pas le quartier !
_ Tout ira bien, je t'assure. Et puis je vais juste à la superette où tu m'as emmené une fois, je dois refaire le plein de stylos, je n'en ai plus.
_ Mais…
_ Arrête de t'inquiéter, la coupa la jeune fille d'une voix rassurante. Ça ne me prendra pas longtemps et j'ai mon téléphone au cas où. »
Sasha la fixa avec ces yeux plein d'inquiétude et d'amour qu'ont les chiens lorsqu'ils voient leur maître s'en aller alors qu'eux doivent rester à la maison. Pour un peu elle se serait mise à couiner. Christa rit à nouveau, un peu flattée et un peu gênée d'être le centre de tant d'attention. Mais elle ne voulait pas déranger sa colocataire pour si peu, elle était après tout tout-à-fait capable de faire ses courses toute seule. Il ne lui arriverait rien. Et si jamais quelque chose lui arrivait effectivement eh bien… tant pis. Ce n'était pas comme si c'était important. Sortant de ses pensées, la blonde sourit et attrapa son sac avant de se diriger vers la porte de la chambre.
« Tu ne veux pas au moins mettre quelque chose d'un peu plus long ? tenta une dernière fois son amie avec un regard éloquent à l'uniforme scolaire qu'elle portait encore.
_ Je te ramènerai des chips ! se contenta de répondre Christa en disparaissant dans le couloir.
_ Reviens vite ! »
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Peut-être aurait-elle dû accepter la proposition de Sasha, après tout. Peut-être que depuis le début une part d'elle savait que cet anodin passage à la superette ne se terminerait pas aussi bien que prévu. Peut-être qu'au fond, elle voulait que ça se passe mal. Christa remonta une fois de plus la rue, jetant des regards faussement calmes autour d'elle alors que l'angoisse augmentait petit à petit dans ses veines. Le coin avait beau lui sembler familier, impossible de retrouver le magasin qu'elle avait déjà visité. Pourtant, elle était sûre d'avoir tourné à droite au dernier croisement la dernière fois qu'elle était venue… à moins que ça ne soit à gauche ? Ses souvenirs s'embrouillaient dans sa tête. La jeune fille se força à inspirer et expirer lentement, avant de se remettre à marcher en serrant son sac contre son corps frêle. La nuit était tombée depuis un moment, mais la nuit tombe tôt en hiver alors elle tentait de ne pas s'en inquiéter. La lumière peu flatteuse des lampadaires se déversait sur les passants alors que celles plus crues des enseignes des boutiques se réverbéraient avec un elle-ne-savait quoi de glauque sur les trottoirs encore humides. Plus elle avançait et plus les lieux se vidaient, les habitants se pressant de rentrer chez eux, poussés aussi bien par la fatigue que par le ciel grondant au-dessus de leur tête. Christa n'avait pas pris de parapluie, songeant naïvement que l'orage de la veille était terminé. Elle ne voulait pas se faire tremper mais abandonner sa recherche lui semblait inacceptable. Un moment, elle songea à demander son chemin, avant de décider que ce n'était pas nécessaire. Pourquoi embêter les braves gens avec ses problèmes, ne pouvait-elle pas se débrouiller toute seule ? Et qu'importe si l'heure tournait, si les rues lui étaient de moins en moins connues, si les regards qu'elle sentait s'appesantir sur elle devenaient de plus en plus dérangeants et si la pluie ne tarderait pas à tomber. Pour la première fois, la jeune fille regretta de ne pas porter des collants opaques comme sa colocataire le lui avait conseillé cent fois. Les rires gras derrière elle ne lui disaient rien qui vaille. Mais après tout, tout ceci n'était-il pas de sa faute ? Elle méritait ce qui était en train de lui arriver, ce qui ne tarderait pas à lui arriver. Si elle n'était pas sortie toute seule. Si elle avait écouté Sasha. Si elle n'était pas venue habiter dans ce quartier. Si elle n'avait pas cherché son père. Si elle n'était pas née. Un bruit de verre brisé la fit violemment sursauter, jetant un coup d'œil anxieux par-dessus son épaule. Rien. Mais de quoi avait-elle peur au fond, elle savait qu'elle terminerait comme cela. Seule, dans une ruelle obscure et malodorante. Ses doigts se portèrent instinctivement à sa bague, qu'elle se mit à faire tourner par habitude. Une canette fut écrasée sur le sol et cette fois elle se retourna d'un bloc, ses cheveux et les plis de sa jupe d'écolière volant dans son mouvement. Il était trop tard pour qu'elle se cache, alors l'Ombre ne bougea pas. Emmitouflée dans son manteau trop grand, le visage dissimulé par l'obscurité de sa capuche, elle resta droite, plantée sur le trottoir d'en face. Christa resta immobile, elle aussi. Son instinct lui disait de courir. Sa volonté lui disait de ne pas faire un mouvement, d'accepter ce qui allait suivre. Un coin de son cerveau nota que l'endroit était désert, même les sans-abris ne dormaient pas dans un lieu aussi lugubre. L'ampoule d'un lampadaire grésillait, clignotait dans sa fin de vie, ajoutant encore à l'effet terrifiant de cette apparition. Un instant elle la voyait, parfaitement éclairée, la seconde suivante il ne restait que l'image collée sur sa rétine et le noir de la rue. C'était fou le simple effet que pouvait avoir un éclairage sur son rythme cardiaque. Comment la peur, simple projection irréelle de l'esprit dans le futur proche, pouvait faire réagir un corps pourtant bien matériel lui. Ses genoux se mirent à s'entrechoquer alors qu'elle fermait lentement les yeux, se préparant mentalement tandis que sa vie défilait dans sa mémoire. Une vie fade, peu remplie, relativement malheureuse. Il fallait dire qu'à à peine quinze ans, elle n'avait pas vraiment eu le temps d'en faire plus. Sa respiration était aussi brûlante que celle d'un coureur de marathon et elle entendait le sang battre désagréablement à ses oreilles. Fuir, elle voulait fuir. Des pas s'approchant la firent tressaillir et elle se fit violence pour rester sur place. Ne bouge pas Christa, tu attends ce moment depuis si longtemps. J'en ai tellement marre de toujours courir, de toujours avoir peur. De regarder derrière moi quand je marche. Il me suffit de ne pas bouger et je serai enfin libérée. Enfin. Un bruissement de vêtements, proche, lui fit monter les larmes aux yeux. Elle se mordait si durement la joue pour se contraindre au silence qu'elle sentit la saveur ferreuse du sang lui agresser les papilles. Partir, il fallait qu'elle parte d'ici. Un nouveau mouvement attira son attention, puis le ciel explosa. Les nuages se crevèrent et toute l'eau contenue en leur sein se répandit sur terre, s'abattant avec la même force et le même effet qu'une claque sur la nuque. Christa tourna les talons et partit en courant, son instinct de survie ayant repris le dessus. Au fond, tout au fond, une petite partie d'elle voulait vivre. Encore.
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Ses muscles lui faisaient mal, son souffle se faisait rare. Son uniforme lui collait à la peau, alourdi par la pluie, mais elle avait l'impression de nager dans de la lave tant elle avait chaud. De toute sa vie, jamais elle n'avait couru aussi vite. Son cœur battait de façon totalement erratique dans sa poitrine, cognant contre sa cage thoracique avec violence comme s'il souhaitait s'en échapper. Christa tenta de continuer à avancer, vite, mais ses forces la lâchèrent et elle s'effondra contre un mur, la gorge nouée par le manque d'oxygène. Il fallait qu'elle se remette au sport. Aux prix d'efforts qui lui semblèrent faramineux, elle réussit à se soulever assez pour s'adosser à la surface dure et regarder derrière elle. Personne. L'Ombre avait dû abandonner. Le soulagement lui coupa les jambes et elle se retrouva assise à même le sol sans avoir rien pu faire, ni la saleté environnante ni l'orage au-dessus de sa tête ne lui faisant le moindre effet. Elle avait mal partout mais elle était vivante et c'était tout ce qui comptait. Vivante, elle ne savait trop si elle devait en rire ou en pleurer. Alors qu'elle réfléchissait au dilemme, les deux se mêlèrent dans son esprit tandis que des larmes se mettaient à ruisseler sur ses joues rouges et un rire amer s'échapper de ses lèvres. Vivante. Son calvaire allait donc continuer une journée de plus. A moins que quelqu'un d'autre n'y mette un terme. Plus haut dans la rue où elle se trouvait, de la lumière s'échappait des vitres sales d'un bar. Quelques clients courageux ou trop saouls pour s'en soucier bravaient la pluie une cigarette dans une main, une bouteille dans l'autre. Elle n'avait pas besoin de lire sur les lèvres pour savoir qu'elle était au centre de leur discussion. Les regards qu'ils lui lançaient lui faisaient froid dans le dos mais elle était trop fatiguée pour réagir. Ses cheveux étaient plaqués sur son crâne, sa veste entravait ses mouvements, sa jupe épousait un peu trop bien la forme de ses cuisses. Quand un garçon se détacha du groupe pour venir dans sa direction elle pensa à se relever et se remettre à courir mais ses maigres forces et son abattement l'en empêchèrent. Christa se résigna. Le type approchait, d'abord d'un pas mesuré, avant d'accélérer sensiblement. Elle n'arrivait même plus à trembler, se contentant de greloter de froid alors que ses os s'entrechoquaient douloureusement. Peut-être qu'elle pourrait appeler à l'aide ? Elle se souvint brutalement qu'elle avait son téléphone, quelque part dans son sac, et le numéro de Sasha enregistré dessus. Elle avait promis de l'appeler en cas de problème. Mais bon, à quoi bon. Le garçon était déjà au-dessus d'elle, une main tendue vers son visage. Il était trop tard. Au moins il lui faisait un abri contre la pluie. Quand ses doigts touchèrent sa joue elle tressauta brusquement et lui donna un coup instinctif avec ce qu'il lui restait de puissance.
« Hé, doucement ! C'est moi ! »
Elle connaissait cette voix. Le garçon s'accroupit devant elle, rabattant sur ses épaules la capuche qui le protégeait depuis tout ce temps, lui jetant un regard qui se voulait rassurant mais où brillait l'inquiétude. Christa savait parfaitement à qui appartenaient ces taches de rousseur.
« Ymir ? »
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Ce serait sans doute le dernier orage de la saison, avant que les températures ne chutent et que le ciel ne se dégage pour ce bleu si clair caractéristique de l'hiver. Mais pour l'instant, la jeune fille regardait l'eau ruisseler sur les fenêtres du bistrot où elle travaillait, se préparant mentalement à sortir affronter le froid et l'humidité afin de rentrer chez elle. Son sac à dos bien en place, elle glissa la capuche de son sweat informe sur sa tête et, avec un dernier signe à l'adresse du patron, poussa la porte. L'air frais la fit frissonner et Ymir s'immobilisa quelques instants avant d'adresser un mouvement de tête à quelques habitués occupés à fumer malgré le mauvais temps. Ils lui répondirent vaguement avant de retourner leur attention vers le bas de la rue, là où une scène de toute évidence captivante était en train de se dérouler.
« Qu'est-ce qu'il se passe ? demanda-t-elle en suivant leur regard.
_ Une brebis égarée, sourit l'un des hommes d'un air mauvais. »
Parfois, la brune avait juste envie d'appeler les flics dans l'espoir qu'ils embarquent la quasi-totalité de la clientèle. Seulement c'était un rêve peu probable et elle s'était tout bonnement résignée à frayer avec la lie de la société. Réprimant une grimace de dégoût pour cet être qu'elle abhorrait, elle se contenta de plisser durement les lèvres avant de chercher des yeux la brebis dont il parlait. Assise sur le trottoir, elle reconnut non sans mal une silhouette portant l'uniforme de son lycée. Une silhouette féminine même, vu les jambes et la longueur des cheveux. Quelle espèce d'imbécile se baladait aussi tard et sans porter de collants opaques, bordel ? D'un côté, Ymir avait juste envie de prétendre n'avoir rien vu et rentrer simplement à son appartement se faire à manger. D'un autre, elle n'avait pas envie de se faire poursuivre pour non-assistance à personne en danger et la lueur lubrique qui dansait dans les yeux des hommes près d'elle la révulsait. Seule la pensée de son loyer l'empêchait de les frapper. Avec un soupir, elle se mit en mouvement vers la crétine à l'agonie, priant pour qu'elle ne soit pas en trop mauvais état. Elle allait voir si elle allait bien, éventuellement appeler pour que quelqu'un vienne la chercher et puis basta, adieu. Alors qu'elle s'approchait et que le rideau de pluie se faisait de plus en plus fin, Ymir sentit un drôle de sentiment lui nouer le ventre. La couleur de ses cheveux, sa taille, sa corpulence, le profil de son visage. Elle accéléra sans s'en rendre compte, son cœur en faisant de même alors que la silhouette à ses pieds se faisait de plus en plus précise. Quand elle arriva à sa hauteur, elle courait presque. Christa la fixait de sous ses paupières tombantes, de toute évidence exténuée. Son visage était encore rouge alors que sa poitrine se soulevait à un rythme rapide, même si ses lèvres bleues laissaient deviner à quel point elle était frigorifiée. On aurait dit un chaton noyé. La jeune fille ne réfléchit pas. Elle tendit la main vers la blonde, folle d'inquiétude, et s'étonna presque quand cette dernière la repoussa sans douceur. Elle était si faible que ce mouvement ajouta encore à son angoisse croissante.
« Hé, doucement ! C'est moi ! »
Le regard devant elle se fit moins suspicieux, plus fixe, moins flou. La brune se mit à sa hauteur et enleva sa capuche, dévoilant ses traits à sa compagne. Les yeux bleus s'élargirent sensiblement en croisant les siens.
« Ymir ? »
La susnommée soupira, soulagée pour elle ne savait trop quelle raison. La pluie lui battait désagréablement le crâne mais c'était, pour l'instant, le dernier de ses soucis.
« Qu'est-ce que tu fais là ? s'exclama-t-elle en redressant la tête, un soupçon de colère dans la voix. Tu ne devrais pas trainer dans ce genre d'endroit habillée comme ça, c'est risqué ! Et bon dieu qu'est-ce qu'il t'est arrivée, t'es en nage. »
Christa ne lui répondit pas, continuant de la fixer comme si elle était une apparition et non un humain fait de chair et de sang. Agacée par ce silence, Ymir se releva et lui attrapa le bras, tirant pour qu'elle se lève à son tour.
« Allez viens, je t'emmène loin d'i… »
Elle fut coupée net, sa main repoussée une nouvelle fois par celle de la petite blonde. Elle pensait qu'une fois son identité déclarée cette dernière la suivrait sans rechigner, mais elle avait eu tort. La plus jeune la regardait d'un air revêche, quelque chose comme de l'énervement dans le regard. Pourquoi ? Qu'avait-elle fait pour qu'elle réagisse comme ça ?
« Je crois me souvenir que tu ne donnes pas dans l'altruisme, articula-t-elle d'une voix glaciale. »
Ymir se figea sur place, interloquée, avant que son visage ne se ferme à son tour. C'était vrai. L'altruisme, aider les gens, ça apportaient plus d'emmerdes qu'autre chose elle en était convaincue. Mais là… c'était différent. Elle ne savait pas pourquoi, mais c'était différent. Mais après tout ce qu'elle avait dit, tout ce qu'elle avait fait, elle comprenait que Christa ne la suive pas naturellement en lui donnant le bon dieu sans confession. Elle l'avait presque agressée, après tout, lui avait craché des horreurs. N'importe qui se méfierait d'une personne comme la brune en la croisant dans la rue, le soir. Seulement là, alors qu'elle était de bonne volonté, elle la repoussait. Ymir se renfrogna imperceptiblement, le cœur mordu par le froid qui se dégageait du regard de sa compagne.
« Ouais, t'as raison, ce genre de truc c'est pas pour moi, répondit-elle d'un ton mort. Du coup je vais te laisser là et rentrer me faire des pâtes, amuses toi bien avec tes futurs petits copains. »
Et elle se détourna, rabattant sa capuche sur ses cheveux de toute façon trempés. Si Christa ne voulait pas d'elle, alors tant pis pour elle. Elle aurait essayé. Même si l'idée de l'abandonner aux vautours de Trost lui laissait un arrière-goût désagréable sur la langue.
« Ymir, attends… ! »
La brune s'immobilisa, pesant le pour et le contre, avant de finalement se retourner. La blonde avait la tête appuyée contre le mur, passant une main lasse sur sa figure mouillée. Quand elle la regarda enfin, ses yeux bien que fatigués avaient retrouvé la chaleur que la jeune fille avait l'habitude d'y voir.
« Je suis désolée, je ne voulais pas dire ça, je suis juste… un peu sous pression, je crois. »
Pourquoi se sentait-elle soulagée bordel ? Il allait falloir qu'elle s'occupe de ce boulet, elle devrait se sentir accablée au contraire ! Pourtant quand Ymir fit demi-tour pour lui tendre la main, c'était bien plus légère que lorsqu'elle s'était éloignée en lui tournant le dos.
« Allez, lève-toi. Tu peux marcher ou il va falloir qu'en plus je te porte ?
_ Non non, je peux marcher ! s'exclama Christa en s'aidant de sa main pour se remettre debout sur ses deux jambes. J'avais juste besoin de reprendre mon souffle, tout va bien à part ça.
_ Qu'est-ce qui t'es arrivée exactement ?
La blonde baissa la tête sur leurs mains encore jointes, pensive. L'aînée en fit de même, patientant un instant, avant de délier leurs doigts et se racler bruyamment la gorge.
_ Je… me suis perdue, finit-elle par lui avouer. Et à un moment j'ai pris peur et me suis mise à courir et… je n'ai pas regardé où j'allais, donc je suppose que je me suis perdue encore plus que je ne l'étais déjà. J'ai été stupide, conclut-elle avec un sourire fade. »
Ymir la contempla, un peu circonspecte, avant de se mettre à marcher dans la direction du cœur de Trost. Sa compagne lui emboita le pas sans rien dire, la suivant docilement dans ce lieu qu'elle ne connaissait pas.
« Ouais, t'as été stupide. Surtout de sortir dans cette tenue, ajouta-t-elle avec un regard éloquent à sa jupe d'uniforme. Pourquoi tu t'es pas changée à l'internat, sérieusement.
_ Je ne pensais pas rester dehors si longtemps, je voulais juste faire quelques courses… »
Christa frissonna soudainement, lâchant un éternuement à faire pâlir de jalousie le plus mignon des bébés animaux. La délinquante la fixa un moment, s'étonnant elle-même d'être aussi sensible à ce genre de chose adorable, avant de secouer la tête pour se remettre les idées en place. S'arrêtant au bord d'un passage piéton, elle fit passer son sac devant elle afin d'en fouiller le contenu en grommelant. Elle finit par attraper ce qu'elle voulait et posa sa propre veste d'uniforme encore sèche sur le corps tremblant de sa compagne. Elle était deux fois trop grande pour elle.
« Tiens, essaye de te protéger de la pluie avec ça et de ne pas chopper la crève. Alors, où est-ce que je dois te déposer ? demanda-t-elle avant que la plus jeune ne fasse le moindre commentaire sur son acte de générosité.
_ Oh, indique moi juste le chemin du lycée et je rentrerai toute seule, ne t'inquiète pas ! Tu m'as déjà suffisamment aidé comme cela, je ne voudrais pas abuser de ta gentillesse. D'ailleurs, tu es vraiment sûre pour ta veste ? Elle va être toute mouillée, tu devrais la reprendre avant qu'elle ne soit abîmée, je n'ai pas froid je t'assure et… Quoi ? Qu'est-ce qu'il y a ? Est-ce que j'ai dit une bêtise ? »
Ymir cligna des yeux une fois, deux fois, avant de finalement pencher la tête sur le côté, ses sourcils froncés par un pressentiment de ce qui allait suivre.
« Tu sais quelle heure il est ? Le lycée est fermé depuis longtemps, il ne réouvrira pas avant demain matin. A moins que tu ne saches escalader le portail tu vas devoir te trouver un autre endroit où dormir ce soir, tu n'as pas de la famille qui pourrait t'héberger ?
D'abord étonné, le visage de la petite blonde se décomposa petit à petit devant l'horreur de la situation. Elle jeta un regard atterré à sa montre, ayant de toute évidence perdu la notion du temps qui passe lors de sa course poursuite. Sous le choc, elle fixa sans la voir la route devant elle, ses doigts tripotant la bague de sa main gauche.
_ Je… non, pas de famille, non.
_ Des amis ?
_ Non plus.
_ Des connaissances ? insista la brune.
_ Non…
_ Et je suppose que tu n'as pas assez de sous pour l'hôtel hein… »
Christa ne répondit pas à sa question qui ne requérait, de toute façon, aucune réponse et Ymir se passa lentement la main sur le visage en soupirant. Elle le savait qu'en allant la secourir ce serait le début des emmerdes, elle le savait. Mais alors pourquoi ne pouvait-elle se résigner à l'abandonner à son sort ? Grognant contre sa bonne conscience qu'elle trouvait un peu trop présente ces derniers temps, la jeune fille aux taches de rousseur se remit en marche, la blonde sur les talons.
« Où est-ce que l'on va ?
_ Chez moi.
La plus jeune s'arrêta sous le coup de la révélation, obligeant sa compagne à en faire de même pour l'attendre. Elle avait l'air à la fois touchée et horriblement gênée, ce qui ajouta à l'humeur bougonne de la plus grande.
_ Oh, Ymir, je… je ne peux pas accepter, c'est…
_ Quoi, tu préfères dormir dans la rue ? lui demanda-t-elle abruptement.
_ Non…
_ Alors dépêche-toi, j'en ai marre de toute cette pluie, j'ai envie de rentrer me mettre au sec ! »
Et elle se mit en route, bizarrement satisfaite en entendant derrière elle le bruit caractéristique de petits pas qui la suivaient.
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Christa resta un moment interdite, plantée devant la porte d'entrée à disséquer du regard l'environnement autour d'elle. C'était plus petit que ce à quoi elle s'attendait, et plus vide également. En fait, elle avait naïvement supposé qu'Ymir vivait avec le reste de sa famille puisqu'elle habitait le quartier, mais à moins qu'elle ne se trompe ce studio semblait être conçu pour une seule personne. Elle se sentait un peu stupide d'avoir sauté à la conclusion. Son hôtesse se déchaussa et elle se dépêcha de l'imiter, ne voulant pas être une gêne plus qu'elle ne l'était déjà, avant de reprendre sa position immobile. La petite blonde dégoutait sur le carrelage de la cuisine, une flaque se formant lentement à ses pieds alors que son uniforme gorgé d'eau se délestait de ce liquide étranger. Un coup d'œil à la veste généreusement prêtée lui tira une moue désolée, elle était aussi trempée que le reste de ses vêtements. Finissant par se rendre compte qu'elle restait sans bouger, l'aînée se retourna vers elle et détailla sa silhouette tremblante avec un soupir exaspéré qui la fit se tendre. Elle détestait tellement ça, être la source d'ennuis.
« La salle de bain est là-bas, lui dit la brune en lui désignant l'unique porte de l'appartement. Va te prendre une douche, je vais te filer des vêtements. Même si je ne pense pas en avoir à ta taille, ajouta-t-elle avec un coup d'œil éloquent à sa fine corpulence.
_ Merci beaucoup…
_ Ouais ouais. »
Ymir la congédia d'un vaguement mouvement de main, trop occupée à retourner ses tiroirs à la recherche d'habits trop petits pour elle. Christa traversa la pièce à vivre rapidement, se hâtant afin de ne pas en mouiller la moquette, observant timidement ce lieu où elle allait passer la nuit. Un lit deux places encore défait, une table basse encombrée, quelques coussins, une vieille télévision et une console qui traînait au sol, une étagère couverte de livres et de papiers, une commode où sa compagne s'affairait, de vieux trophées plein de poussière. C'était étrange, de se retrouver là, alors qu'elles se connaissaient à peine. Elle avait l'impression de pénétrer dans la vie d'Ymir, faire intrusion dans son intimité, voir des choses qu'elle n'était pas censée voir. D'être de trop dans ce décor inconnu. Dire qu'elles ne s'étaient parlées qu'une fois avant ça et que ça s'était terminé en dispute. La salle d'eau était aussi modeste que le reste de l'appartement, un évier, une douche et des toilettes se battant en duel pour occuper les quelques mètres carrés de la pièce. La brune entra à sa suite, une pile de tissu dans les bras.
« Je te pose ça sur l'évier, tu vas flotter dedans mais j'ai rien de mieux. Y'a des serviettes dans le placard. »
Avant de disparaitre sans que la petite blonde ait le temps de la remercier. Elle était horripilante à faire ça. Christa soupira et se déshabilla avec délectation, se glissant sous l'eau brûlante en comparaison de sa peau glacée. Doucement, elle sentit ses extrémités se réchauffer alors que toute la fatigue de sa journée s'évacuait lentement avec la crasse accumulée. Elle profita longtemps de cette pause bien méritée, se promettant de rembourser le prix de la facture à Ymir plus tard. En vingt-quatre heures, la jeune fille s'était perdue, avait échappé de justesse à l'Ombre, une troupe d'hommes peu engageants, s'était réconciliée avec l'adolescente aux éphélides – mais pouvait-on vraiment parler de réconciliation ? – et s'apprêtait maintenant à passer la nuit avec elle. Chez elle, se corrigea-t-elle. Christa sortit de la douche et s'enroula dans une épaisse serviette, savourant son contact moelleux avant d'enfiler avec circonspection les vêtements qui l'attendaient. En effet, le t-shirt aurait aussi bien pu lui servir de robe et elle aurait pu remonter le jogging jusqu'à sa taille qu'il trainerait encore par terre. Mais enfin, c'était sec et chaud, elle n'avait aucune raison de s'en plaindre. Portant le bras à son nez, elle renifla un peu de l'odeur d'Ymir. Elle sentait bon, un mélange de cannelle et de lessive, féminin et étonnamment délicat à la fois. C'était une sensation particulière que d'être enveloppée de la sorte dans le parfum d'une autre personne. Surprenante, mais pas vraiment dérangeante. La serviette encore posée sur ses cheveux humides, la petite blonde retourna craintivement dans la salle voisine, ne sachant pas trop à quoi s'attendre de la part de son hôtesse. Une odeur de nourriture la cueillit aussitôt, rappelant à son estomac à quel point il était vide et le faisant honteusement gargouiller. Le grincement de la porte attira l'attention d'Ymir en cuisine, qui se retourna le temps de lui adresser un sourire en coin. Elle ne savait pas trop si c'était par affection ou pour se moquer de sa tenue qu'elle savait ridicule, mais Christa piqua un fard sans pouvoir s'en empêcher.
« Amène tes vêtements, j'ai sorti le sèche-linge, dit-elle en lui désignant l'objet stratégiquement installé devant le chauffage dans un coin de la pièce, sa veste y pendant déjà. Après on mange un morceau et j'irai me laver à mon tour. »
La plus jeune opina vivement du chef avant de retourner chercher ses affaires restées entassées sur le sol et passa quelques minutes à les étendre de façon à ce qu'elles sèchent aussi vite que possible mais sans prendre trop de plis pour autant. Elle n'osait pas parler, ne savait pas trop comment entamer une conversation. Christa était étrangement intimidée. De toute évidence parfaitement à l'aise, elle, la brune vint la rejoindre dans ce qui servait de salon, une assiette fumante dans chaque main. Elle les posa sur la table basse, poussant sans faire attention ce qui la recouvrait déjà, et s'installa sur un coussin devant elle.
« Qu'est-ce que c'est ? demanda la petite blonde en prenant place en face d'elle. Ça sent bon.
_ Un repas équilibré, répondit son interlocutrice. Tu as besoin de reprendre des forces ! »
Ymir sourit et elle réalisa que c'était la première fois qu'elle la voyait le faire d'une façon si sincère. Habituellement elle grimaçait, se moquait, taquinait. Mais pas cette fois. Troublée, Christa baissa les yeux sur le steak qui trônait dans son plat entouré de haricots verts. Une part d'elle avait arbitrairement supposé que la jeune fille n'était pas une grande cuisinière, un peu comme ce stéréotype de la délinquante qui ne mange que des produits à emporter ou à passer au micro-onde. Plus elle en apprenait sur sa compagne, plus elle réalisait qu'elle était loin de la vérité. Elle avala une première bouchée timide, avant de se jeter sur le reste de son assiette avec voracité, sous l'œil amusé d'Ymir. Toutes ses émotions l'avaient plus creusée qu'elle ne le pensait. Le repas se déroula dans un silence uniquement entrecoupé par les bruits des couverts qui s'entrechoquaient et des mastications. De plus en plus embarrassée par cette absence de discussion, Christa se décida à y remédier.
« Tu vis ici toute seule… ?
C'était la première question qui lui était venue à l'esprit et elle laissa son regard faire le tour du mobilier pour se donner une contenance. La brune leva la tête de son auge pour la fixer d'un air indéchiffrable.
_ Ouais. Je suis partie de chez moi il y a longtemps maintenant, depuis je me débrouille.
_ Oh, d'accord… Mais comment tu fais pour le loyer ?
En vérité ça ne l'intéressait pas plus que cela, elle aurait préféré savoir pourquoi la jeune fille vivait en solitaire, mais ce genre de choses ne se demandait pas. Alors elle se rabattait sur le loyer.
_ Je travaille dans un bar après les cours, lui expliqua-t-elle en mâchant un bout de viande, celui devant lequel tu t'es échouée pour être précise. Après j'ai des aides de l'Etat et je donne quelques cours particuliers à ceux qui sont assez bêtes pour en avoir besoin.
_ Des cours ? s'étonna-t-elle.
Décidément, sa liste des préjugés infondés était sans fin. Après ses talents de cuisinière, voilà que c'était au tour de ses résultats scolaires d'apparaitre sous un nouveau jour.
_ Tu pensais que j'étais nulle c'est ça ? l'astiqua Ymir avec une mimique moqueuse, pointant sa fourchette dans sa direction. Eh bien détrompe toi, je me débrouille pas mal dans de nombreuses matières, j'aurais pu être une bonne élève si c'était pas aussi chiant l'école. »
Elle retourna à ses légumes, laissant une Christa confuse détailler la moquette du regard. A force d'errance, ses yeux se portèrent sur son sac posé négligemment contre un mur et son cœur bondit dans sa poitrine quand elle se souvint de ce qu'il contenait.
« Oh bon dieu Sasha ! J'ai totalement oublié de la prévenir ! Elle doit être morte d'inquiétude, s'exclama-t-elle en rampant pour récupérer son téléphone.
Ymir se mit à rire en la voyant s'agiter dans tous les sens d'un air paniqué et la petite blonde lui renvoya un regard revêche dans le but naïf de la faire taire. Il n'y avait rien de drôle, sa colocataire risquait d'alerter la police si elle ne l'appelait pas rapidement.
_ T'inquiète, je m'en suis occupée, la rassura la brune. Je lui ai dit que je t'avais sauvée la vie et que je t'hébergeais pour la nuit.
_ Si tu fais ça pour qu'elle te soit redevable…
_ Je ne vois pas de quoi tu parles, sourit-elle ingénument. »
Christa poussa un long soupir exaspéré mais sans pouvoir retenir ses lèvres de s'étirer imperceptiblement. Malgré ses bonnes actions, Ymir restait Ymir. Cette dernière rit devant sa mine agacée et la petite blonde leva les yeux au ciel, incapable du moindre reproche tant l'ambiance était à la bonne humeur. Elle observa la jeune fille prendre un morceau de pain et s'en servir pour éponger le jus resté au fond de son assiette, une lueur attendrie dans le regard.
« Et toi sinon, d'où tu viens ? lui demanda-t-elle soudainement entre deux bouchées. D'un village paumé ou un truc du genre ?
La plus jeune se raidit instinctivement, des souvenirs qu'elle aurait préféré occulter remontant à la surface de sa mémoire. Ses doigts trouvèrent sa bague sans y penser, la faisant tourner par habitude. Christa avait les yeux dans le vague alors qu'elle cherchait comment formuler sa réponse.
_ Oui… Je suis née dans une ferme, en pleine campagne, dit-elle doucement. Ensuite je suis venue vivre dans le centre de Sina avec mon père, mais maintenant… Je suis ici. »
En face d'elle, Ymir la contempla un moment en mâchant d'un air peu convaincu. Avant de finalement avaler et hausser les épaules avec flegme.
« Bizarre. Bon, ajouta-t-elle en posant ses mains à plat sur la table et se servant de leur appui pour se relever, je vais me laver. T'as qu'à faire ce que tu veux en attendant, allumer la télé ou bouquiner un truc. »
Soulagée par le changement de sujet, Christa acquiesça promptement tandis que la brune disparaissait à son tour dans la salle de bain, ce qui devait être son pyjama sous le bras. Elle resta d'abord sans rien faire, étudiant les activités qui s'offraient à elle, avant de finalement se décider à récolter la vaisselle sale et la nettoyer. Après tout, elle lui avait offert son hospitalité sans rien lui demander en retour, elle lui devait bien ça. Obligée de remonter ses manches au maximum, la jeune fille eut tout le mal du monde à ne pas les tremper durant son activité. Une fois les ustensiles propres, elle retourna s'asseoir sur l'un des coussins de la pièce à vivre, fixant les murs avec un semblant de somnolence. Cette soirée l'avait vraiment fatiguée et la digestion était en train de l'achever si bien qu'elle avait du mal à tenir les yeux ouverts. Quand Ymir émergea de la salle d'eau, ce fut pour trouver une Christa affalée sur la table basse, la tête confortablement posée sur ses bras croisés. Elle poussa un soupir avant de sourire doucement.
« Hé, va te coucher si tu dors debout, dit-elle en la poussant du bout du pied. Et vite, avant que l'envie me vienne de prendre des photos de la coqueluche du lycée en train de baver et de les revendre au plus offrant.
_ Non, non, tout va bien, rétorqua la petite blonde en s'étirant et se frottant les yeux. J'irai me coucher quand tu iras, je peux tenir. »
Se redressant, elle jeta un regard encore un peu embué à la brune au-dessus d'elle, qui la toisait de toute sa hauteur. Qu'elle était grande. Elle portait un débardeur sans manche et ce qui ressemblait à un caleçon, une serviette posée autour de son cou épongeant les gouttes qui glissaient encore de ses cheveux. Elle ne l'avait jamais vue avec les cheveux détachés, ça lui allait plutôt bien. Ça lui donnait un côté féminin pas désagréable. Lentement, alors que la jeune fille la fixait toujours d'un air circonspect, Christa laissa ses yeux glisser sur sa gorge à la peau dorée et s'attarda un moment sur les petites taches foncées qui la parsemaient jusqu'à la naissance de sa poitrine. Elle ne portait pas de soutien-gorge. Se secouant brusquement, la plus petite se frotta énergiquement le visage dans le but de se réveiller et chasser les dernières pensées qui lui avaient traversé l'esprit. Ymir se gratta la tête et elle se força à lui faire face, clignant furieusement des paupières pour tenter de garder un air digne. Soudain, le détail qui aurait dû lui sauter aux yeux dès le début s'imposa à elle, alors que ses iris se contractaient avec horreur.
« Mon dieu Ymir, qu'est-ce qui t'es arrivée ?
_ Ah, ça ?
La brune jeta un regard las aux cicatrices qui marbraient hideusement son bras droit et tranchaient de façon dérangeante avec la ligne élégante de sa jambe. Épaisses, plus claires par rapport au reste de son épiderme, elles semblaient à la fois anciennes et encore terriblement douloureuses.
_ Un vieil accident, répondit-elle d'une voix morne, de toute évidence ailleurs. »
Christa abaissa la main qu'elle avait instinctivement porté à sa bouche, essayant tant bien que mal de détourner les yeux de ces marques mais ne pouvant s'empêcher d'y retourner invariablement, comme si elles les aimantaient. Gênée par son attitude qu'elle trouvait déplacée, elle finit par tourner carrément la tête et fixer le faux bois de la table devant elle.
« Désolée, je ne voulais pas te mettre mal-à-l'aise…
_ C'est rien, éluda Ymir en retournant s'asseoir en face d'elle. Ça fait souvent cet effet-là la première fois, j'ai l'habitude. »
Elle se mouvait avec une aisance incroyable pour quelqu'un qui avait subi de si terribles blessures, ne put s'éviter de remarquer la blonde. A moins que ce ne soit que superficiel ? Bizarrement, elle en doutait. Dire qu'elle ne boitait même pas, c'était impressionnant.
« Je dois encore faire mes maths, tu devrais aller te mettre au lit, continua son hôtesse. Je n'ai pas besoin de toi en train de dormir à côté. »
La plus jeune voulut rétorquer mais n'osa pas. Elle ouvrit la bouche avant de la refermer aussitôt, songeuse. Elle avait causé assez de soucis comme cela, elle n'allait pas en plus faire sa gamine capricieuse à ne pas vouloir aller se reposer alors qu'elle tombait de toute évidence de fatigue. Lentement, elle se mit debout et se dirigea vers le clic-clac qui lui tendait les bras.
« D'accord, désolée. Bonne nuit.
_ Bonne nuit. »
Ymir ne lui adressa pas un regard, déjà plongée dans un problème de trigonométrie. Timidement, Christa se glissa entre les draps qui embaumaient son odeur, se couchant le plus loin possible du bord afin de ne pas gêner sa compagne quand elle viendrait la rejoindre. D'abord tranquillement allongée sur le dos, elle tourna le regard vers la jeune femme qui s'activait un peu plus loin. Ses épaules s'agitaient spasmodiquement tandis qu'elle écrivait, la peau couvrant ses muscles se tendant et se pliant au grès de ses caprices, faisant tressauter ses petites éphélides. La blonde sourit sans s'en rendre compte alors que ses yeux se fermaient graduellement, bercée par le grattement du crayon sur le papier et le souffle calme d'Ymir.
x
Un genou frôla le sien et Christa se réveilla en sursaut, le cœur battant et la respiration haletante. D'abord paniquée, elle se retourna brusquement dans le lit avant de s'immobiliser tout aussi rapidement, analysant cet environnement inconnu qui l'encerclait de toutes parts. Un grognement près d'elle l'interpella et elle fixa sans la reconnaitre la personne à ses côtés. Il lui fallut encore quelques secondes supplémentaires pour que ses yeux fassent le point et que le visage d'Ymir se superpose à celui de la créature endormie à moins de quelques centimètres d'elle. Lentement, les évènements de la veille lui revinrent alors qu'elle retrouvait progressivement son calme. Les courses, la fuite, la rencontre avec la brune, son hébergement. Rassurée, Christa se laissa retomber dans les couvertures sous elle, se maudissant pour sa stupide paranoïa. Ses démons l'avaient rattrapés dans ses rêves, une fois n'était pas coutume. Mais pour la première fois, ce n'était pas uniquement pour elle qu'elle avait peur. Tournant la tête vers sa compagne, elle observa silencieusement la silhouette alanguie d'Ymir. Elle ne l'avait même pas entendue se coucher, elle avait dû être vraiment discrète. Ou, elle, vraiment usée jusqu'à la corde. Dans son sommeil, la brune semblait étrangement paisible. Aucune moue ne venait déformer ses traits, aucune lueur acérée ne venait faire briller son regard, juste un front lisse dépourvu des rides soucieuses qui s'y creusaient habituellement et un souffle profond et régulier. Elle dormait la bouche légèrement entrouverte, l'air frôlant ses lèvres à chaque inspiration et expiration. Christa fronça pensivement ses fins sourcils, ses pensées partant vagabonder alors que ses yeux restaient ancrés sur la jeune femme devant elle. Est-ce que l'Ombre les avait vues ? Elle ne pensait pas, après tout elle l'avait semée depuis un moment quand elle était tombée sur sa sauveuse. Mais si jamais, que ferait-elle ? Elle ne s'en prendrait pas à Ymir, n'est-ce pas ? Après tout c'était juste une fille parmi tant d'autres, pas vraiment une amie, pas vraiment une camarade de classe, juste une connaissance qui lui avait offert un toit alors qu'elle était seule et perdue. Lui faire du mal afin de l'atteindre n'avait aucun sens, si l'Ombre voulait la faire souffrir elle s'en prendrait bien plus volontiers à Sasha qu'à la grande délinquante. Elle se faisait du souci pour rien. Les doigts d'Ymir tressaillir soudain dans son sommeil, agités par elle ne savait trop quel rêve. Christa sourit et enfonça sa tête sans son oreiller, respirant à plein poumon cette odeur qu'il dégageait. Une odeur que, inconsciemment, elle associait déjà au bonheur simple de la sécurité.
x
« Allez blondie, debout ! »
Une main lui attrapa l'épaule, la secouant pour la sortir de son sommeil si paisible. Christa gémit plaintivement avant de se retourner sur le dos, ses doigts allant machinalement frotter ses yeux. Se redressant sur les coudes, encore à moitié endormie, elle jeta un regard flou à la cantonade. A la fenêtre aux volets ouverts, elle voyait que le soleil n'était pas encore levé.
« Il est déjà l'heure ? grommela-t-elle d'une voix enrouée. Je n'ai même pas entendu le réveil. »
Elle se frotta une nouvelle fois le visage, tentant par ce geste symbolique de chasser les derniers restes de fatigue matinale. Assise en tailleur sur le lit, elle redressa soudainement la tête, les dernières informations lui montant enfin au cerveau.
« Attends, comment tu m'as appelée à l'instant ?
_ Tes vêtements sont secs, lui dit la grande brune sans répondre à sa dernière question. Et tu es une vraie marmotte, ça fait cinq minutes que j'essaye en vain de te réveiller ! »
La plus jeune se sentit rougir sous la gêne, rampant hors de sa couche l'air le plus digne possible. Ymir s'agitait déjà dans tous les sens, apparemment parfaitement reposée et prête à attaquer la journée, amenant tout ce qui pouvait s'apparenter de près ou de loin à un petit-déjeuner sur la table basse. Alors qu'elle la suivait vaguement du regard, encore en train d'émerger, les yeux de Christa tombèrent sans le vouloir sur les cicatrices qui dénaturaient ses membres droits et elle les détourna vivement, honteuse. Son hôtesse ne semble pas se rendre compte de son malaise et vint s'asseoir sur un coussin comme elle l'avait fait la veille, l'enjoignant à en faire de même, avant de mordre à belles dents dans un toast.
« Ce n'est pas comme à l'internat ici, l'informa-t-elle avec un soupçon de cynisme, il faut se lever plus tôt si on veut arriver à l'heure en cours. Et plus tôt encore si on veut arriver en avance.
La petite blonde hocha pensivement la tête, attaquant le repas le plus important de la journée avec néanmoins un peu moins d'enthousiasme que sa compagne. Elle n'était pas du matin. Elles mangèrent dans le silence, chacune plongée dans ses propres pensées alors que le ciel à l'extérieur prenait lentement une teinte de bleu de plus en plus claire. Alors qu'Ymir sortait son uniforme froissé de son sac à dos – elle avait de toute évidence oublié de l'en enlever quand elles étaient rentrées la veille au soir – Christa alla chercher le sien toujours pendu au sèche-linge. Il était effectivement sec et même encore un peu chaud grâce au chauffage tout proche. Elle constata avec un petit sourire que c'était également le cas de la veste que la brune lui avait prêté. Emportant ses affaires avec elle dans la salle de bain, elle s'y changea sans pouvoir s'expliquer pourquoi elle ne pouvait se résoudre à le faire dans la même pièce que la jeune femme aux taches de rousseur. Elles étaient toutes les deux des filles après tout, non ? Ymir ouvrit brusquement la porte, entrant dans la pièce sans s'annoncer et faisant sursauter la plus petite.
« T'as fini c'est bon ? demanda-t-elle en attrapant sa brosse à dents. On va pas tarder. »
Christa cligna des paupières, se remettant de sa frayeur injustifiée, observant sans savoir quoi faire sa compagne faire sa toilette. Elle aurait bien aimé retourner dans le salon mais l'espace était insuffisant pour qu'elle puisse passer derrière son aînée, du moins pas sans la toucher. Sa chemise était chiffonnée, ses pans dépassaient allègrement de la ceinture de sa jupe et sa cravate était nouée n'importe comment. Elle avait furieusement envie d'arranger sa tenue mais elle réussit à se contenir. La brune termina de se rincer la bouche et se tourna vers elle tandis qu'elle s'attachait les cheveux à l'aide de sa broche habituelle.
« Tu peux utiliser mes affaires si tu veux.
_ Ah ! Non, c'est bon, je vais passer à l'internat avant d'aller en cours. Ça ira je t'assure, s'exclama-t-elle en agitant nerveusement les mains pour se donner une contenance. »
Ymir haussa les épaules et quitta la salle sans rien ajouter, au grand soulagement de sa camarade qui la suivit gentiment. La blonde plia proprement les habits qu'elle lui avait prêté pour la nuit, les déposants sur le lit qu'elle avait fait au passage. Elle aurait aimé les emporter afin de les laver avant de les lui rendre, mais son sac était trop petit. Déjà, sa sauveuse était en train de piétiner devant la porte d'entrée, l'incitant à se dépêcher. La rue où elles se trouvaient était encore déserte, sans doute trop enfoncée dans le quartier, mais au fur et à mesure qu'elles se dirigeaient vers la route principale le trottoir se remplissait. Travailleurs, chômeurs, parents, enfants, poivrots et sans-abris. Aucune des deux ne parla de tout le trajet, Christa se contentant de suivre comme elle pouvait les grandes enjambées de sa compagne, sa sacoche serrée contre sa poitrine pour ne pas gêner ses mouvements. Sa montre disait qu'il était encore tôt et elle s'étonnait de devoir se presser autant ; elles arriveraient largement à l'heure à cette allure. Ymir faisait-elle partie de ces gens qui aiment arriver une heure en avance ? Bizarrement, elle en doutait. Jetant des coups d'œil discrets à la brune, elle constata que son visage s'était fermé depuis qu'elles avaient franchi le seuil de l'appartement. Ou même depuis qu'elles s'étaient levées. Adieu les sourires et risettes malicieuses, c'était une autre personne que celle qui l'avait hébergée qui marchait à ses côtés. La grand-rue se profila soudain devant elles et la plus grande s'arrêta sans raison, alors qu'elles étaient encore cachées de la foule par l'ombre de la ruelle.
« Tu sais retrouver ton chemin à partir d'ici ? lui demanda-t-elle sans pour autant la regarder, ses yeux semblant détailler chaque recoin qui les entourait.
_ Oui, je suis venue ici plusieurs fois avec Sasha.
_ Bien, alors vas-y. »
La petite blonde opina sagement et fit quelques pas, avant de s'immobiliser en réalisant que la jeune fille aux taches de rousseur ne la suivait pas. Elle la dévisagea sans comprendre.
« Tu ne viens pas ?
_ Non, c'est ici que nos chemins se séparent.
_ Ah, dit-elle avant de faire une pause. Mais pourquoi ? »
Ymir soupira, sans qu'elle ne sache vraiment si c'était d'exaspération ou de peine, avant d'avancer dans sa direction un air sérieux peint sur le visage. Elle posa une de ses grandes mains sur chacune de ses minuscules épaules et Christa se demanda ce qu'elle avait de si grave à lui annoncer pour prendre une tête pareille.
« Ecoute, tu te souviens de ce que je t'ai dit quand nous étions dans l'infirmerie ?
_ Oui…, souffla-t-elle doucement, comme si elle avait peur de comprendre. Tu as dit que j'étais naïve.
_ J'ai dit que tu étais une gentille fille. Et ce que j'ai dit sur moi, tu t'en souviens ?
_ Oui, mai-
_ J'ai dit que je n'étais pas une gentille fille, tout au contraire, la coupa-t-elle. Et il faut que tu comprennes qu'ici, à Trost, ce n'est pas comme dans ta ferme ou comme chez ton père. Ici, les gentilles filles ne traînent pas avec les méchantes. Jamais. Sinon il leur arrive des bricoles. »
Christa fronça les sourcils, l'énervement prenant doucement le dessus sur la surprise qu'avait provoqué cette révélation. Se dégageant sans douceur de la poigne pourtant amicale d'Ymir, elle la foudroya du regard. Campée devant cette fille qu'il la dépassait d'une tête, le nez levé pour lui faire correctement face, les poings sur les hanches, elle fulminait.
« Mais pour qui tu me prends ? Je suis peut-être nouvelle mais je suis capable de me défendre toute seule, je n'ai pas besoin que tu me surprotèges comme un nouveau-né ! Je pense être capable de gérer le fait d'arriver en même temps à l'école que toi !
_ Tu ne comprends pas, se renfrogna son interlocutrice. A partir de maintenant nous ne nous connaissons plus, nous ne sommes que deux inconnues qui avons amené Sasha à l'infirmerie ensemble un jour. Ce qui s'est passé hier soir n'a jamais eu lieu, si on me pose la question je nierai tout en bloc et tu devras en faire de même, continua-t-elle en pointant un index autoritaire dans sa direction. Et d'ailleurs même si tu viens me parler je ferai comme si cette soirée n'avait jamais existé, tu dois l'effacer de ta mémoire. Sasha est déjà au courant donc n'essaye pas de la convaincre, ça ne servirait à rien. Compris ? »
La blonde la fixa un long moment, toute bonne humeur rayée de son visage. Ymir ne cilla pas, soutenant avec hargne ces yeux bleus qui la toisaient avec colère et incompréhension. Et peut-être un peu de douleur aussi. Finalement, au bout de longues secondes, Christa les détourna pour fixer le sol avec peine.
« Non, je ne comprends pas, articula-t-elle faiblement. »
Elle fit un pas dans la direction de la rue, puis un deuxième, lui tourna le dos et continua d'avancer avant de s'arrêter à la lisière de la lumière qui en provenait. Une dernière fois, elle s'obligea à faire face à celle qu'elle avait vaguement pensé être son amie.
« Je ne comprends pas pourquoi une personne aussi gentille se force à agir comme la pire des pestes. »
Ymir se raidit sous l'insulte mais ne répliqua pas, soutenant d'un regard sans émotion celui si vibrant de Christa. Puis, comme un papillon emporté par un courant d'air, la blonde disparut dans le flot des passants.
xxx
La jeune fille ouvrit la porte de sa chambre, se tournant pour la fermer derrière elle. Dans le couloir, elle tomba nez à nez avec sa voisine de palier. Une petite blonde à l'air innocent, qui lui sourit en croisant son regard tout en murmurant un « bonjour » poli. Annie la détailla d'un rapide coup d'œil ; mal coiffée, portant un sac qui n'était de toute évidence pas son sac de cours, en train de rentrer chez elle au petit matin. Elle avait apparemment découché. Tournant le verrou, elle s'éloigna vers la sortie du bâtiment sans répondre à son salut, glaciale. Ainsi, c'était elle. Renz, l'ange dont Reiner n'arrêtait pas de parler. A ses yeux, elle n'avait pas grand-chose de divin.
L'air était frais quand elle déboucha dans la cour, faisant voleter les cheveux rebelles qui lui tombaient sur les tempes. Annie porta une main à son visage pour se protéger la vue, prenant d'un pas calme le chemin de sa salle de classe. Elle était loin d'être en retard, mais elle aimait s'installer avant tout le monde. Avoir le temps de poser ses affaires, observer un à un ses camarades arriver qui avec une mine fatiguée, qui une moue ravie aux lèvres. C'était fou comme des êtres aussi insignifiants pouvaient se révéler intéressants à étudier. Seulement aujourd'hui ne s'annonçait pas comme une bonne journée. Annie s'était levée d'une humeur maussade après une mauvaise nuit de sommeil, troublée de rêves plus angoissants les uns que les autres. Sa mission, sa mission l'attendait. Scrutant d'un œil acéré les adolescents qui commençaient à arriver au lycée, elle tenta de déceler un indice sur cette fameuse noble qu'elle devait retrouver. Malheureusement l'apparence ne suffisait pas pour ce genre de recherches et les maigres informations données par Ape – principalement familiales – ne l'aidaient pas des masses. Soupirant, elle allait reprendre sa route quand un regard brûlant lui lacera la nuque, la faisant s'arrêter net. Se retournant, elle tenta de retrouver l'origine de cette aura si meurtrière quand deux yeux noirs vinrent se ficher dans les siens. Pas de doute, c'était bien eux qu'elle avait senti. L'asiatique à qui ils appartenaient lui était étrangère, même si sa silhouette et l'écharpe rouge qui lui couvrait le cou titillaient quelque chose dans sa mémoire. Eren surgit soudain à ses côtés, parlant avec animation à un garçon blond, et c'est à ce moment-là qu'elle se souvint : elle l'avait vue sur le terrain de sport en compagnie du brun, c'était la jeune fille qui avait vainement tenté de mettre fin à sa bagarre. Annie n'avait pas besoin d'en savoir plus à son compte pour comprendre à quel genre de colère elle avait affaire – la colère c'était son domaine, elle savait les reconnaitre comme d'autres savent reconnaitre les plantes. Une fureur protectrice, violente et dévastatrice. Elle comprenait d'autant bien que la même rage coulait jour après jour dans ses veines. Cette fille semblait avoir parfaitement cerné ses motivations à l'encontre de son ami, ou du moins se douter que quelque chose se tramait dans l'ombre. Quelque part au fond d'elle, Annie était impressionnée par un tel instinct. L'attention de la brune fut attirée autre part, délivrant son adversaire par la même occasion. Après un dernier regard vers cette opposante malvenue, elle s'éloigna en direction de sa salle où sa chaise et son bureau l'attendaient.
Comme elle s'y attendait la classe était vide à son arrivée et elle alla directement s'asseoir près de la fenêtre, là où était sa place. Elle avait vue sur les terrains de sport, ce qui lui avait permis de suivre le conflit d'Eren avec cet autre garçon aux cheveux plus clairs. Alors qu'elle sortait tranquillement ses feuilles, une main inconnue vint se poser sur le bois de sa table, envahissant son champ de vision. Il ne lui fallut que quelques secondes supplémentaires pour identifier le propriétaire de cette main.
« Salut Annie ! Bien dormi ? »
L'interpellée leva un regard d'une indifférence rare sur Hitch, une de ses collègues de classe. C'était une jeune fille plutôt sympathique d'aspect, avec ses cheveux courts et son regard malicieux, mais cette manie qu'elle avait de toujours se mêler des affaires des autres lui tapait vivement sur le système. D'un autre côté, c'était une activité plutôt normale pour la présidente du journal du lycée.
« Ouuuuh, à ta tête je devine que non ! s'exclama la châtaine avec ce sourire en coin qui donnait des envies de meurtre à la moitié des étudiants. Et toujours aussi bavarde à ce que je vois, ce week-end au grand air t'a fait du bien on dirait. »
Annie retourna à ses cours, les sortant avec minutie avant de s'attaquer à ses stylos. Constatant son manque de succès, Hitch haussa une épaule avant de partir asticoter un autre élève arrivé entre temps. La blonde se permit un soupir après son départ, laissant son regard se perdre dans le vide. Encore une journée comme les autres.
xxx
Sa matinée se déroula comme d'habitude, sans qu'aucune fausse note ne vienne la troubler. Après avoir passé son énervement – à moins que ce ne soit sa frustration ? – sur une poubelle dans la rue, Ymir avait calculé la vitesse de sa marche afin d'arriver pile au moment de la sonnerie dans sa salle. Rien, que ce soit dans sa tenue ou son comportement, ne pouvait laisser supposer qu'elle avait hébergé une certaine blonde durant la nuit avant de se disputer avec elle sur le chemin de l'école. Et la jeune fille était plutôt fière de son art pour la dissimulation. Elle salua Berthold et Reiner comme elle l'avait toujours fait, avant de s'asseoir docilement sur sa chaise et attendre que le cours commence. Les cours se révélèrent bien entendu d'un ennui mortel et elle ne tarda pas à piquer du nez sur son bureau, enfouissant son visage dans ses bras croisés sans que les professeurs ne trouvent rien à y redire. Elle ne se redressa que lorsque l'intercours sonna, s'étirant de tout son long tandis que ses camarades en profitaient pour sortir se dégourdir les jambes. Reiner se pencha afin de la pousser du bout de son doigt.
« Pourquoi les profs te laissent dormir et pas nous, c'est injuste, râla-t-il.
_ Parce que j'ai de bonnes notes, moi, rétorqua-t-elle avec une grimace hautaine.
_ Quelle vantarde. Tu devrais montrer un peu plus l'exemple au lieu d'en profiter pour ne rien faire. Après tout c'est toi la plus âgée de la classe, il ne faudrait pas que les autres te prennent en modèle.
_ Sérieusement, qui voudrait me prendre en modèle ? ricana-t-elle. Tu cherches juste un sermon parce que tu es jaloux.
_ Mais pas du tout ! »
Ymir se mit à rire doucement, se tournant pour jeter un regard acide à son voisin. Mais Reiner semblait occupé ailleurs, toute son attention captivée par quelque chose qui se trouvait de l'autre côté de la salle. Un peu vexée, la brune fronça songeusement les sourcils jusqu'à ce qu'un toussotement discret ne la fasse se retourner. Pour tomber nez à nez avec Christa. Cette dernière sourit poliment – mais avec un petit air bravache que seule son opposante remarqua – tandis que la jeune fille la fixait avec un étonnement difficilement dissimulable. Mais qu'est-ce que tu fais ici ! ; elle se retint juste à temps de le crier haut et fort.
« Tu es… la fille de l'infirmerie, c'est ça ? déclara-t-elle de son ton le plus placide. Qu'est-ce qu'il y a, tu as encore besoin d'aide pour porter Sasha ?
La susnommée leva brusquement la tête de derrière le livre de chimie où elle s'était cachée pour manger un morceau de pain. Avisant les deux jeunes femmes un peu plus loin, ses yeux s'écarquillèrent alors qu'elle avalait de travers sous l'émotion. Ymir continua de toiser la petite blonde, avachie sur sa chaise avec toutes les mauvaises manières du monde, les turbines de son cerveau tournant à cent à l'heure malgré son apparence tranquille. Cette Christa, quand elle avait une idée en tête elle ne l'avait pas ailleurs décidément. Elle semblait avoir décidé que lier une relation avec la délinquante n'était pas si terrible que cela et s'efforçait d'y arriver. Quelle foutue tête de mule.
_ Non, Sasha va bien, lui répondit-elle avec un petit coup d'œil à sa colocataire qui reprenait sa respiration un peu plus loin. En fait, si je viens te voir c'est pour moi-même.
La brune leva un sourcil interrogateur, se demandant ce qu'elle allait bien pouvoir trouver pour arriver à ses fins.
_ J'ai entendu dire que tu donnais des cours privés ? J'en aurais bien besoin en physique, continua-t-elle avec un sourire désarmant, je n'y comprends pas grand-chose. »
Ymir dû s'y prendre à deux fois avant de comprendre qu'elle la fixait sans rien dire, comme la plupart des garçons de la pièce. Cette façon qu'elle avait de remettre une mèche de cheveux derrière son oreille tout en étirant ses lèvres avec douceur, c'était tout bonnement criminel. Clignant plusieurs fois des paupières, elle réalisa qu'elle était battue. Une personne qui venait la voir pour prendre des cours, elle ne pouvait pas la refuser, qu'elle la connaisse ou pas. L'argent ne poussait pas sur les arbres et surtout pas ceux de Trost. Se fendant d'un sourire vaincu, la jeune fille se redressa pour s'accouder sur sa table en sortant son téléphone d'une poche de sa veste.
« Si tu es assez stupide pour vouloir te payer mes cours, je ne dis pas non, répondit-elle avec son piquant habituel. Allez, donne-moi ton numéro que l'on s'arrange ça. »
Christa s'exécuta aussitôt avec entrain et Ymir jura voir quelques mâles sortir un stylo à toute allure afin de noter ses coordonnées. Une fois les formalités faites, la blonde prit congé non sans oublier de lui jeter un dernier regard victorieux avant de disparaitre dans le couloir. La brune soupira à cette vue, jusqu'à ce que deux bras musculeux ne lui encerclent le cou et la tirent en arrière avec assez de force pour l'étouffer.
« Aaaaah, cette fois je suis vraiment jaloux ! s'exclama Reiner en couinant de sa voix de basse.
_ Reiner, lâche-la ! s'écria aussitôt Berthold. Elle est toute bleue, tu es en train de l'étrangler ! »
Et alors qu'Ymir retrouvait sa liberté ainsi qu'une respiration normale, elle sentit son téléphone vibrer dans sa paume. L'ouvrant avec circonspection, elle ne put retenir un grognement mêlé d'amusement à la lecture du message qui s'y trouvait.
[De : Christa l'idole
A : 10h37
Je t'avais bien dit que je pouvais me protéger toute seule !]
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Le directeur se tenait droit devant eux, les mains jointes derrière son dos alors que son regard las détaillait l'assistance. A son port de tête altier et à la carrure de ses épaules, on devinait sans mal son long passé militaire. Il avait une figure fatiguée par les ans et les coups bas, mais au milieu des rides qui cernaient ses orbites ses yeux brillaient encore comme deux billes d'acier. Jean se triturait nerveusement la peau des doigts, l'attaquant de l'ongle alors qu'un silence de mort planait dans la salle. Un silence de mort, c'était parfaitement l'expression qu'il convenait. Tout le monde savait que lorsque Dot Pixis quittait son bureau pour venir parler à ses élèves, c'était rarement pour leur annoncer une bonne nouvelle. L'homme se racla la gorge, le mouvement faisant frémir sa moustache, avant de prendre une longue et grave inspiration qui tendit l'uniforme impeccablement repassé sur son torse maigre. Les deux roses, emblème du lycée qu'il portait cousu sur le cœur, luirent d'un éclat particulier.
« J'ai le malheur de vous annoncer le décès de votre camarade, Tomas Wagner.
Un murmure s'éleva aussitôt de la classe, Jean se contentant de baisser son regard sur le sol. Il aurait dû s'en douter. Quand une personne venait à disparaitre trop longtemps, il avait appris à redouter le pire à force d'années et d'expérience. Devant lui, Christa qui était arrivée joyeuse de la pause s'était mise à trembler. C'était vrai, c'était sans doute la première fois qu'elle perdait un ami de la sorte.
_ Il a eu la malchance de se trouver devant sa fenêtre alors qu'un règlement de compte avait lieu en bas de chez lui ; une balle perdue l'a atteint. Il n'a pas souffert. »
Le garçon voyait la scène d'ici, tellement entendue et ressassée à la radio et la télé. Tomas avait été victime de Trost, comme tant d'autres avant lui, simplement au mauvais endroit au mauvais moment. Il s'était effondré sur le coup, sans avoir le temps de crier ou d'appeler des secours. Il était mort sans que personne ne le sache, sans que ses voisins ne viennent frapper à sa porte pour s'étonner de son silence, sans que les professeurs ne soient alertés par son absence, sans que ses camarades ne prennent le temps d'aller chercher de ses nouvelles. Il avait fallu que le week-end arrive, que ses parents s'inquiètent de son manque de répondant et qu'ils se décident à appeler la police ou aller voir eux-mêmes. Jean imaginait sans mal l'horreur et le chagrin qui avaient dû défigurer leurs traits devant le cadavre de leur fils, oublié sur le sol de son studio et en train de se décomposer depuis plusieurs jours déjà. Le corps humain était bien faible devant la puissance de la nature. Le châtain ferma les yeux, les serrant de toutes ses forces alors qu'il tentait de repousser la vague de détresse qu'il sentait sur le point de l'emporter. Un de plus. Tomas n'était que l'un de plus.
« Ses obsèques auront lieu ce samedi, si vous voulez vous y rendre, les informa le directeur. De plus, si vous éprouvez le besoin de parler, le psychologue scolaire est à votre entière disposition. »
Personne n'irait le voir – personne n'y allait jamais – mais Pixis persévérait à répéter cette même phrase à chaque nouvelle perte dans le rang de ses étudiants. Un bruit sourd attira l'attention de Jean, qui leva un regard fiévreux sur Eren qui venait d'abattre un poing sur sa table deux rangées plus loin. Il le scruta un moment, attendant que le brun le remarque et ne se tourne vers lui à son tour. La colère et la haine faisaient briller ses yeux d'un bleu si fantastique, mais d'une façon si arrogante qu'elle révolta le garçon qui lui faisait face. Plus calmes, les pupilles marron de Jean mordaient avec la fraicheur de la glace et la chaleur d'un brasier, une lueur que seule l'expérience pouvait apporter les acidifiant encore. Regarde, connard, disaient-elles. Regarde comme ce monde est cruel.
Bonjour/bonsoir chers lecteurs !
Youhou, deux chapitres en une semaine, c'est la fête ! En fait la raison de cette cadence effrénée est assez simple : je vais bientôt partir une semaine au ski (loin de tout ordinateur) avant de déménager à mon retour et alors qui sait quand je retrouverai ma connexion internet ! Dans le doute je préfère vous acheter avec ce chapitre supplémentaire (surtout les amateurs de Yumikuri) et espérer ne pas mettre trop longtemps à revenir. Je pensais éventuellement vous soudoyer avec également les différents pairings qui apparaitront dans cette fic, mais finalement je pense garder ce pot de vin pour plus tard.
Sinon, je viens de tuer mon premier personnage, champagne ! Et je vous dis à dès que je peux, en espérant que vous serez encore là ~
