Chapitre III

-Je vous avais pourtant conseillé de ne pas quitter le pays, fis-je en entrant dans la salle d'interrogatoire.

De nouveau, j'allai m'asseoir en face du fiancé de la victime.

-J'avais besoin de me remettre les idées en place, dit-il.

Je remarquai que son calme n'était plus une simple apparence ; la colère semblait avoir cédé la place à la fatigue.

-Où êtes-vous allé, ces trois jours ?

-En Russie, en Allemagne, en Islande puis en Norvège, répondit-il.

Consultant les papiers envoyés par sa banque dont son attitude suspecte nous avait permis d'obtenir la collaboration, je remarquai que cela concordait parfaitement.

-Qu'êtes-vous allé y faire ?

-Je vous l'ai dit ; j'avais besoin de me remettre les idées en place.

-La Russie étant votre patrie d'origine, je peux le comprendre, mais pour les autres... il s'agit, comme par hasard, de pays où résident des proches d'Anna.

-Je n'ai pas été me venger, si c'est cela que vous insinuez.

Je n'aimais pas ça ; il parlait sur un ton apaisé, avec un triste sourire aux lèvres. Même si, là encore, l'histoire était dure à avaler, il paraissait sincère. Je le fixai un moment, silencieuse, préoccupée, puis décidai de mettre des mots sur mes doutes.

-Vous étiez en colère, la dernière fois. Où donc toute cette rage est-elle passée ?

-Dans mes larmes, madame la commissaire. Yuri me manque. De plus, vous ne pouvez me reprocher ma colère ; par deux fois je suis tombé amoureux, et par deux fois l'être que j'aimais m'a été arraché. Je suis désespéré, madame, mais pas au point de tuer des innocents. Pour être honnête, si Anna terminait ce qu'elle a commencé, cela me conviendrait.

C'est alors qu'il se mit à pleurer et il en eut l'air tout autant surpris que je l'étais. Il porta une main à sa joue pour rattraper la larme qu'il fixa, ahuri, avant de me regarder puis de s'excuser. Ou bien il était un très bon comédien, ou bien il disait la vérité. Si mon cœur penchait pour la seconde option, ma raison restait orientée vers la première. Je continuai donc ;

-Monsieur Nikiforov, les corps du petit-ami, de l'ex-petit ami et des parents d'Anna ont été retrouvés. Tous ont été tués de la même manière ; avec une balle dans la tête, comme votre fiancé. Et tous dans le laps de temps que vous avez passé dans leurs pays respectifs. J'ai un mot pour nommer cela ; vengeance.

-C... Comment ? Souffla-t-il, les yeux écarquillés. Ils sont... Et vous pensez que...

-Oui.

Je tentai de le sonder, mais tout ce que je pouvais noter était une profonde stupeur. Est-ce que, réellement, il pouvait être innocent ? Le hasard aurait pourtant été particulièrement cruel... Soudain, il inspira bruyamment.

-Oh mon Dieu... Elle m'a suivi ! C'est cela ! Elle m'a suivi ! S'écria-t-il, catastrophé. Et elle les a tués parce qu'ils m'ont ouvert leur porte !

-Je ne vous suis pas.

Il se pencha sur la table pour se rapprocher et m'expliqua ;

-Il fallait que je parle de tout ça à quelqu'un, et alors que je marchais à Moscou, j'ai pensé à Hans ; nous étions bons amis ! Alors j'ai été le retrouver et c'est lui qui m'a parlé de Kristoff ! Mais d'abord, j'ai été rendre visite aux parents d'Elsa car malgré les soupçons contre moi, à l'époque, nous nous étions quittés en bons termes. Et sur ma lancée, j'ai été trouver Kristoff à l'adresse qu'ils m'avaient confiée. Tous les quatre ont été très à l'écoute et ont tenté de m'épauler comme ils ont pu... Mais Anna a dû me suivre et leur faire payer leur « traîtrise » ! Mon Dieu... C'est ma faute... C'est ma faute !

Je décidai de le laisser seul un moment, de plus en plus hésitante sur le vrai du faux dans ses propos. Ses réactions étaient étranges depuis le début de cette affaire, mais non pas parce qu'elles manquaient de sens ; juste parce qu'elles n'étaient pas communes. Il assumait les flous de ses histoires, comme certain de n'avoir rien à se reprocher. Encore une fois, il n'avait pas d'alibi mais cela ne semblait pas l'inquiéter outre mesure et, là non plus, il n'y avait ni témoin, ni arme du crime. Lorsque je refermai la porte, l'un de mes subordonnés vint à moi ; les balles retrouvées sur les quatre autres victimes étaient du même type que celle qui avait tué Yuri. Était-ce la même arme qui avait tiré ? Nous ne pouvions en être sûrs pour le moment. Mais je n'eus pas le loisir d'y réfléchir davantage ; Anna en personne venait d'entrer dans le commissariat.

[... ... ...]

Menottée à sa chaise, dans la seconde salle d'interrogatoire, elle pleurait à chaudes larmes. L'arme du crime, qu'elle avait amenée avec elle, était partie à l'examen pour savoir si c'était bien d'elle dont venait les balles retrouvées dans les différents corps. Pour le moment, tout ce qu'elle avait pu me dire sur le meurtre de Yuri concordait avec la version de Viktor.

-Et donc, pourquoi avoir attendu huit ans pour agir ?

-Je n'avais pas prévu de le tuer ! Je voulais réunir des preuves contre lui et obliger la Justice à faire son travail, mais ses fiançailles avec Katsuki ont été annoncées ! Je ne pouvais pas laisser faire ça ! Je devais le sauver !

-Le sauver ? Répétai-je, sourcils froncés.

-Oui ! Nikiforov a tué ma sœur ! Il aurait aussi tué Katsuki ! Il fallait que quelqu'un fasse quelque chose et personne ne m'aurait crue si j'en avais parlé !

Voilà qui expliquait sa fuite après le meurtre de Yuri. Saisie de panique et d'horreur d'avoir tué un innocent, elle n'avait même plus pensé à s'occuper de celui qu'elle croyait coupable à la base. J'eus rapidement la confirmation de cette théorie de sa bouche et je demandai alors ;

-Vous auriez pu attendre d'avoir supprimé monsieur Nikiforov avant de vous livrer. Pourquoi débarquer maintenant ?

-J'y ai pensé mais... je ne pouvais pas...

-Vous étiez trop occupée à faire le ménage ? Proposai-je.

Elle me regarda, l'air de n'y rien comprendre et je sortis alors les photos des quatre nouvelles victimes. Elle les observa, effarée, le souffle coupé. Puis elle hurla à plusieurs reprises longuement.

-Non ! Non, non, non ! NON ! NON ! AAAH ! NON !

Crispée, lèvres pincées, j'avais du mal à croire qu'elle ait pu feindre sa surprise et surtout la souffrance infernale qui peignait ses traits. Elle ne parvint à se calmer que de longues minutes plus tard. Alors, l'air hagarde, elle gémit.

-Il les a tués... Et il a signé... Pour que je sache que c'était lui... Il les a tués... Il les a tués... Il les a tués... Je voulais sauver Katsuki... et maintenant ils sont tous morts... Tous... Est-ce que j'en suis responsable ? Non... Tout est à cause de lui... de Nikiforov...

-Pourtant monsieur Nikiforov, justement, nous affirme que c'est vous leur assassin.

-C'EST UN MENSONGE ! Enragea-t-elle brusquement.

-L'analyse de l'arme nous le prouvera ou non.

-Il vous a eue vous aussi, comme les autres à l'époque, avec ses belles histoires ! ARRÊTEZ DE TOUS LE CROIRE !

-Veuillez vous calmer. Monsieur Nikiforov n'avait certes pas d'alibi, mais rien ne prouvait sa culpabilité. Son ADN était forcément partout sur les lieux du crime vu qu'il s'agissait de son domicile. Il ne pouvait y avoir d'effraction vu que les portes n'étaient jamais fermées à clé. L'arme n'a pas été retrouvée.

-Il n'y avait pas de trace de lutte ! Ma sœur aurait fui si un étranger était entré chez elle ! Elle connaissait son agresseur ! Suffisamment pour le laisser approcher sans se méfier alors qu'il tenait le couteau QUI A SERVI A L'ÉGORGER !

-Pour quel mobile l'aurait-il tuée ? Elle était sa fiancée.

-Il était jaloux d'elle ! Il ne voulait pas qu'elle devienne meilleure patineuse que lui ! Et elle attirait les convoitises ! Il ne voulait pas la partager !

-Rien qui puisse être prouvé, en somme. Et surtout, le même mobile qu'aurait pu avoir n'importe quel patineur ou stalkeur énamouré. D'ailleurs, en parlant de cela... vous non plus, à l'époque, vous n'aviez pas d'alibi.

-Qu'osez-vous prétendre ? Suffoqua-t-elle.

Je tapai du poing sur la table. Après tout, si j'avais imaginé que Viktor pouvait me mener en bateau, pourquoi pas elle ? De toute façon, un des deux mentait.

-Que peut-être vous êtes amoureuse de monsieur Nikiforov depuis des années et que vous supprimez une à une les personnes qu'il compte épouser ! Que peut-être vous avez pris peur que les personnes restées neutres à l'époque se mettent à douter de vous avec ce nouveau meurtre et que vous les avez tuées, elles aussi ! Que peut-être vous essayez de tout lui mettre sur le dos parce qu'en prison à vie ou condamné à mort, personne ne sera plus susceptible d'alors vous le prendre !

Je fus coupée par des coups à la porte et j'allai ouvrir. Mon subordonné me chuchota les résultats de l'analyse de l'arme. Je le remerciai et retournai interroger la suspecte.

-Les balles qui ont tué vos proches n'ont pas été tirées avec l'arme que vous avez utilisée contre monsieur Katsuki.

-Vous voyez ! S'écria-t-elle. C'est Nikiforov qui-... !

-Cela ne prouve rien ! L'interrompis-je. Sans arme, sans empreinte, sans témoin, vous êtes tous les deux innocents et tous les deux suspects pour ces quatre meurtres-ci. Pour votre sœur, l'enquête est classée, malheureusement non-élucidée, mais classée. Quant à vous, je vous inculpe pour tentative préméditée d'assassinat sur la personne de Viktor Nikiforov et pour le meurtre accidentel de Yuri Katsuki.

Pour être honnête, les circonstances du meurtre de Yuri étaient les seules choses dont j'étais sûre. Pour ce qui était des raisons... Soit Anna disait la vérité et elle avait vraiment voulu sauver Yuri des griffes de l'assassin de sa sœur, soit elle était folle et s'était convaincue de la culpabilité de Viktor pour mieux justifier ses propres pulsions meurtrières, soit elle était cette stalkeuse que j'avais dépeinte et jouait divinement bien la comédie. De même pour Viktor lui-même. Soit sa version des faits était vraie et il était la victime d'un sinistre hasard, soit il mentait mais là encore... avec brio. Quoi qu'il en soit, mon travail était de trouver l'assassin du jeune Katsuki et c'était chose faite ; le reste de l'affaire revenait aux enquêteurs des autres pays et je ne pouvais que leur envoyer un rapport.