À lire de préférence en écoutant "23" de Jimmy Eat World et "The Art of War" d'Anberlin.
L'air tiède devenait plus lourd à mesure que les minutes passaient. Midi approchait, une, peut-être deux heures s'étaient écoulées depuis l'incident. Depuis, des soldats avaient défilé aux soins, et le bruit sourd de corps projetés à terre était devenu une délicieuse litanie. Sous la tente exclusivement réservée aux soins médicaux, Eren s'était assis depuis une demie-heure. Il observait, sous les rayons mesquins du soleil, ses compagnons se battre en riant. Certains faisaient des mauvaises chutes, et d'autres, trop sérieux, se battaient avec violence pour finir à terre. Il nota qu'aucun d'eux n'avait reproduit la même scène que ce matin, lorsque le caporal Rivaille l'avait provoqué. Non, il ne s'agissait ici que d'un entraînement bénin qui, de toute manière, n'était là qu'au cas où. C'est vrai, à quoi la lutte à mains nues servirait-il face aux gigantesques et puissants Titans ? À cette pensée, l'expression d'Eren devint plus grave. Il avait tendance à se considérer comme leur ennemi, bien qu'il ne l'eût pas désiré, à cause de sa seconde nature.
Une silhouette proche créa une zone d'ombre et une voix familière retentit.
"Toc toc ?" fit Mikasa, bienveillante.
Le jeune soldat leva des yeux rassurés vers sa soeur adoptive. Il était tellement content de la voir. Dans l'immédiat, être seul avec ses pensées sombres n'était pas le meilleur remède. Mikasa s'approcha et s'agenouilla devant lui. Elle était aussi calme que d'habitude, ses sourires uniquement réservés pour Armin et lui. Il remarqua qu'elle avait amené avec elle un tissu blanc, immaculé.
"C'est pour quoi ?" demanda-t-il, sourcils froncés.
"Pour réparer les dégâts", répondit la brune en plongeant le tissu dans le bac d'eau à leurs côtés, avant de tamponner délicatement un des nombreux endroits qui s'étaient ouverts.
Au loin, Jean avait cessé de se battre et reproduisait la même expression, en plus grave. Que faisait Mikasa, aussi proche de Jaëger ? Il soupira et, tandis que son adversaire fonçait sur lui, le repoussa d'une main nonchalante, sans bouger d'un pouce. Mince alors ! Il faisait tout et n'importe quoi pour attirer l'attention de la belle, et au final, c'était vain. Si seulement Marco était encore là pour le conseiller... Jean réalisa où divaguaient ses pensées et son visage accueillit des rides d'inquiétude. Il n'était pas encore habitué à la perte de son meilleur ami, et y songer lui serrait toujours le coeur. Ayant perdu l'envie de se battre, il alla s'asseoir dans un coin à l'ombre pour s'isoler, à l'abri des regards indésirables. Près de l'endroit où se tenait Jean une minute plus tôt, Sasha et Conny se battaient comme des enfants, parsement leur lutte d'éclats de rire qui apaisait les troupes agitées. Ils reproduisaient une chorégraphie plus ridicule qu'autre chose et, le sourire accroché aux lèvres, mimaient des gestes de combat qui n'existaient même pas, avant de faire mine de se battre au ralenti. Eren, par-dessus l'épaule de Mikasa, aperçut un bout de la scène et un sourire innocent étira ses lèvres abîmées.
"Tu les as vus ? Il suffit de les observer pour retourner à ce temps d'innocence, pas vrai ? Ca semble si facile...
- Tu ne devrais pas t'en préoccuper, tu sais, lâcha Mikasa d'un ton morne mais réaliste. Dans une semaine, nous serons lâchés dans la nature et tout ce qui comptera sera alors survivre pour mieux décimer les titans. Il ne s'agit pas de retomber dans les souvenirs, Eren. La nostalgie n'est pas toujours bonne."
Elle stoppa son discours net, alors qu'il s'attendait à ce qu'elle continue. Mikasa n'était pas bavarde, mais lorsqu'il s'agissait d'Eren, elle était capable de parler une nuit entière sans reprendre son souffle. Du tac au tac, il se souvint de cette fois, quelques années auparavant, où elle avait vendu la mèche à ses parents, leur confiant sans aucun tact qu'il prévoyait d'entre dans les troupes du bataillon d'exploration. Il revoyait le visage inquiet de sa mère et celui, étrangement calme et compréhensif de son père. Puis celui, jeune et déçu, de Mikasa, avant qu'elle ne lui lâche qu'elle l'y suivrait. Eren fit le parallèle avec le jour d'aujourd'hui, où il se tenait face à ses camarades soldats, qui, dans quelques jours à peine, auraient l'honneur d'arborer les capes vertes du bataillon d'exploration. Et mieux encore, il chassait son visage impressionné au moment où Levi, à cheval, avait croisé son regard en partant en mission, pour y remplacer le presque-sourire qu'il avait surpris à la fin du combat. C'était la personne qu'il avait toujours admirée et dont, plus jeune, il parlait sans cesse. Le plus brave, le plus fort soldat de l'humanité. Oui, l'espoir de cette dernière.
Et dit comme ça, ça semblait presque simple.
"Tu as mal ?" demanda Mikasa en retirant son mouchoir.
Il fit mine d'hocher la tête et s'apprêtait à lui dire quelque chose quand, dans une tente opposée, il vit la silhouette on ne peut plus droite de Levi s'avancer. Il regardait droit devant lui, impassible, puis s'arrêta et sembla chercher quelque chose dans le champ d'entraînement. Lorsque ses yeux croisèrent ceux, troublés, du soldat, il ne réagit pas. Le contact visuel dura plusieurs secondes, trop longues, étouffantes, durant lesquelles Eren retint son souffle. Mikasa, alertée, se retourna en direction de l'objet de ses désirs. Pourquoi se regardaient-ils ainsi ? S'était-il passé quelque chose ? Mais elle se souvint que le caporal avait quitté le lieu de combat tout de suite après avoir arrêté Eren. Non, ils ne s'étaient pas croisés depuis. Alors pourquoi avait-il l'air si grave devant Eren ? Elle ne comprenait pas - mais simplement, était-ce peut-être l'air naturellement blasé de Levi qui était incapable de changer.
Levi coupa le lien visuel et se détourna pour continuer sa marche. Il s'arrêta sous une autre tente, sous laquelle Erwin semblait désespérément chercher quelque chose. Un dernier regard en direction d'Eren, et il balaya le terrain du regard sans témoigner d'intérêt particulier. Aussitôt se retourna-t-il vers le Commandant qui, de là, avait l'air de lui parler.
"Il est incroyable."
Le ton d'Eren semblait plus énervé qu'admiratif, mais Mikasa, incertaine du sens de sa phrase, s'apprêta à lui demander des explications quand, soudain, il la devança, seul au monde.
"Il est incapable d'exprimer la moindre émotion pour quiconque. Je suis sûre que si l'on mourait tous devant ses yeux, il ne cillerait même pas. Il est incroyable !" répéta-t-il, s'emportant légèrement.
Mikasa fit mine de le calmer, mais elle connaissait trop bien son ami pour espérer. Il fallait attendre, attendre que ça se calme, attendre qu'il s'apaise tout seul.
Armin apparut près d'eux, aux côtés de Reiner et de Krista. Les trois semblaient de bonne humeur, et ne manquèrent pas de le leur faire comprendre. Armin, souriant, s'assit aux côtés d'Eren tandis que Krista s'allongea sur l'herbe, pensive. Reiner, lui, se contenta de se tenir debout en croisant ses bras, et observait la scène d'un air satisfait.
"Vous arrivez au bon moment. Eren allait exploser."
Krista écarquilla les yeux et se redressa.
"Oh, Eren ! fit-elle. Ne te transforme pas, hein ?"
Reiner éclata de rire ; Mikasa et Armin guettèrent la réaction de leur meilleur ami. Il semblait marmonner des choses inintelligibles et, grincheux, n'avait pas entendu la réflexion de Krista. Reiner rit derechef en les regardant, tous troublés et immobiles, et il finit par briser le silence :
"Tu vas affronter des titans dehors, de toute manière ; alors autant de te faire la main sur le plus musclé d'entre eux", plaisanta le soldat.
Krista balaya cette remarque en faisant mine d'être vexée, car le ton moqueur de Reiner se faisait fréquent depuis leur binôme de lutte, une heure plus tôt. Mikasa se releva et sur un ton tendre, dit à Armin :
"Veille sur lui, tu veux ? Il fait toujours des bêtises quand il ronchonne comme ça.
- Où vas-tu ? renchérit Krista, tandis qu'Armin hochait la tête.
- On m'a demandé mon aide pour un problème technique tout à l'heure. J'ai juste dit que je viendrai d'abord voir si Eren va bien."
Sur ce, elle s'éloigna, et Krista reprit sa position initiale, yeux vers le ciel. Le ciel était la seule chose qui changeait ici et, même si elle gardait cette peur au ventre à l'idée de mourir une fois sortie de l'enceinte de la ville, celle, plus puissante encore, d'explorer quelque chose de nouveau, lui réchauffait le coeur. Une voix troubla la quiétude précieuse de la petite blonde ; et elle se redressa, alerte. Ymir agitait sa main, au loin, et Krista s'empressa de la rejoindre, laissant Armin, Reiner et le demi-titan tous seuls.
"Ca manque de présence féminine, tout à coup", commenta Reiner en voyant Krista partir. Puis il concentra son attention sur Eren qui, le nez plissé, se grattait l'arrière du crâne. Armin nettoya le tissu imbibé de sang avec lequel Mikasa avait nettoyé ses plaies, et le plia conscencieusement, s'appliquant à la tâche. Reiner s'approcha d'Eren et une zone d'ombre apparut. Il leva la tête.
"Pourquoi vous êtes là ?"
Armin regarda son ami sans comprendre et le grand éclata de rire une troisième fois. Décidément, ce coin-là était bien plus drôle que le terrain de combat. Curieux, il jeta un coup d'oeil à l'autre bout du terrain, plein de silhouettes qui s'appliquaient à découper de la chair dans des mannequins de tissu. Les lames fusaient de partout, et le bruit du tissu qui se déchire semblait accompagner le tintement métallique des sabres cognant le corps inanimé.
"Tu aurais dû t'arrêter quand tu le pouvais encore", souffla Armin en examinant l'étendue des plaies qui couvraient le corps de son ami.
Eren croisa son regard et sourit légèrement.
"Mais quand même, j'ai été content que tu lui montres ta tenacité.
- Il m'a quand même battu...
- Et bien amoché, poursuivit Reiner en haussant un sourcil.
- Peut-être, mais le combat n'était pas juste. On le savait tous."
Les dernières paroles d'Armin flottèrent comme celles d'un sage, et Eren fut partagé entre l'envie d'admettre qu'il avait raison et l'envie, brûlante, de protester. Etait-il si faible à face au caporal-chef ? Oui, évidemment. Il avait une quinzaine d'années d'expérience supplémentaire, des visions bien plus horrifiques, et de plus, une renommée qui valait bien l'honneur de cent ans d'armée. Reiner se tourna vers le Commandant et le Caporal-chef qui, sous la tente opposée, semblaient entretenir une conversation très passionnée. Que se passait-il encore ? Eren détourna les yeux, agacé d'être toujours témoin de ces deux yeux gris impassibles, et frotta son genoux endolori pour passer le temps. Armin resta silencieux, fidèlement présent aux côtés de son ami, mais Reiner ne tarda pas à imiter les filles pour reprendre l'exercice.
Il ne restait plus qu'une semaine avant la mission, après tout. Et ils pouvaient s'avérer chanceux de bénéficier de ce laps de tamps de préparation psychologique avant d'être jetés dans l'arène. Souviens-toi que tu l'as toujours voulu, se disait Eren chaque fois qu'il prenait peur. Mais après tout ce qu'il avait vu, il était décidé à y aller.
Et il reviendrait.
En vie.
Le château qu'ils habitaient temporairement n'était plus éclairé qu'aux lueurs des bougies, des lanternes, et animé par les voix bruyantes du réfectoire. Levi avait quitté la table, ordonnant à Hanji de ne pas le suivre. Non qu'il eut quelque chose à faire, mais il avait besoin d'errer seul, tant que les couloirs du château étaient encore déserts. Bientôt, la masse déferlerait vers les chambres de dortoirs et l'on ne s'entendrait plus hurler. Il avait envie de crier, de taper contre les murs et de sentir cette haine permanente quitter sa chair. Il était épuisé, épuisé de lutter contre un ennemi qui ne meurt pas, contre une menace qui ne se tait pas, contre un cri qui jamais ne s'éteint. Il fallait qu'il évacue cette frustration presque douloureuse qui sommeillait au fond de lui et n'éclatait qu'au bout d'un certain temps.
"Tu mènes ces gosses à leur perte", souffla-t-il pour lui-même, dans le silence du couloir.
Levi s'était assis à même le sol, les genoux repliés contre son ventre. Il appuya ses avant-bras sur ces derniers, avant de poser son front parsemé de mèches noires sur le poignet qui recouvrait l'autre.
"À quoi pensais-tu ? Ce sera une autre massacre, encore. Une autre occasion de faire pleurer des familles entières en leur faisant porter le deuil insupportable de soldats meurts vainement. Le poids du monde est sur mes épaules..."
Sa voix se brisa presque d'épuisement, Levi n'en pouvait plus. Il ne s'agissait pas de fatigue telle qu'on la connaît, qui nous trouve le soir, après une longue journée. C'était celle, lourde, qui s'accumulait année après année, mort après mort, et qui faisait qu'au final, lorsque Levi voyait son reflet, il ne voyait rien d'autre qu'un homme, faible et insignifiant. Certes, il était plus fort que les autres ; et son orgueil rendait impossible le fait de se qualifier, à haute voix, de chose impuissante et minuscule. Mais cette sensation demeurait toujours là, dans sa poitrine, quand il tentait de se convaincre du contraire.
"Ah, Levi... Quels gamins vas-tu encore envoyer à la Mort..."
Des bruits de pas coupèrent court à son monologue. Ils étaient réguliers, calmes, et à l'évidence, ils s'arrêtèrent par surprise. Levi ne se retourna pas, grimaçant à l'avance du fait d'avoir été dérangé. Une fois de plus. Ce château était immense et il n'y avait lieu où il pouvait reposer tranquillement. Sa chambre était petite et étouffante, et il n'avait aucune envie de s'aventurer dehors. Pourtant, quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'une voix familière retentit dans le couloir, étonamment proche de lui :
"C-caporal chef ?"
C'était Jäger. Encore lui.
Toujours, lui.
"Vous n'allez pas manger ? demanda-t-il bêtement, sans trop savoir quoi demander d'autre.
- Je te retourne la question, fit-il.
- Je n'avais pas très faim.
- Alors tu vois", grogna le caporal.
Il sentit le soldat se tenir derrière lui, immobile, la respiration irrégulière. N'allait-il donc jamais s'en aller ? Soupirant, Levi se releva sans peine et, toujours dos au demi-titan, contempla les ténèbres. Gêné de se sentir intrus de la sorte, Eren sentit ses joues rougir et dépassa le caporal afin de poursuivre son chemin hasardeux. Mais il fut retenu, sa manche tirée en arrière par les doigts rapides de son supérieur. Eren se retourna et porta ses yeux surpris à la main qui enserrait son bras, puis au visage fermé du caporal qui l'observait sans cligner.
"Eren."
Ce n'était plus Jäger ? Il fronça nerveusement les sourcils.
"Tu t'es bien battu, aujourd'hui."
Puis sa main s'attarda quelques secondes autour de sa chair musclée avant de retomber mollement contre la hanche du caporal. Pauvre gosse. Il portait en lui le fardeau de l'humanité ; d'une part, le camp premier, faible et plein d'espoir, d'autre part, le camp adverse, puissant et impitoyable. Déchiré entre deux mondes dont il ne savait rien. Ignorant, adolescent, trop jeune, trop impulsif. Sa présence l'agaçait la plupart du temps, mais il ne pouvait s'empêcher de retenir son coeur se serrer en s'imaginant ce visage innocent déchiqueté par la cruauté de la réalité.
Gâchis.
Levi baissa les yeux, et Eren nota que c'était bien la première fois qu'il se montrait faible devant lui. Etait-il fatigué de tenir ce masque de puissance devant tous ces soldats naïfs, alors que tant d'horreur brûlait sous ses paupières ? Son jeu avait-il une quelconque utilité ? Non, assurément. Il releva brusquement les yeux et croisa directement ceux, verts brillants, de son surbordonné. Son front luisait de transpiration, mais la peau de son visage avait été durement abîmée au combat.
Le caporal fronça les sourcils. Avait-il fait ça lui-même ? Tout seul ? Avait-il amoché ce gamin à ce point-là ? Il ressentit une pointe de culpabilité, chassée aussitôt par cette sensation de fatalité : de toute manière, dehors, il ferait face à bien pire. Ne s'était-il pas déjà fait bouffer par un titan, et démembré par la même occasion, en restant bel et bien vivant pour être témoin de cette douleur ? Si, il lui semblait. Dans ce cas, il aurait dû s'y attendre. On ne rigole pas avec la réalité. Et elle, pardonne rarement.
Il quitta ses yeux, dans lequel il remarqua qu'il était aisé de se perdre, et examina d'un coup d'oeil habile l'étendue des plaies qu'il lui avait causées. Il y avait de nombreuses éraflures sur le visage, et lors de sa chute tête contre terre, une pierre, même moindre, semblait avoir déchiré sa peau. Peu profondément, mais déchirée quand même. Un tissu tâché de rouge recouvrait cette plaie dont il devinait aisément l'allure. Quant à sa lèvre inférieure, elle était coupée du côté fauche. Une fine ligne rouge sombre séparait les deux parties et même sèche, avait l'air prête à laisser couler des gouttes bordeaux à tout moment. Son menton était dénué de blessures, seul endroit épargné par la violence des coups portés dans la matinée. Levi fronça les sourcils une nouvelle fois et sans trop chercher à contrôler son image de soldat froid, porta son index et son pouce au menton d'Eren, qu'il attrapa fermement.
Eren, qui regardait le caporal dans les yeux depuis qu'il l'avait retenu, attendait un geste, un mot. Un son. Habitué depuis sa rencontre à un homme froid et distant, il entrevoyait à peine l'ombre d'une âme à l'intérieur de ces prunelles grises. Et, dénué de toute émotion, à part l'agacement, le mépris et la froideur, il semblait revenir à la vie. D'une manière presque triste, à en juger par l'éclat de ses yeux qui perdus dans les blessures d'Eren, contemplaient bien plus qu'une simple éraflure.
"Caporal ?"
Ce dernier, qui tenait toujours fermement son menton dans sa main droite, tendit le pouce afin d'effleurer sa lèvre inférieure. Sèche et humide à la fois, elle avait l'air aussi abîmée que le coeur du jeune soldat. C'était la première fois qu'il le considérait comme tel, et non comme un gamin inconscient qui pensait tout savoir du monde - et de même, qui pensait pouvoir ramener la paix parmi les Humains. Mais s'il faisait ça, ils se débrouilleraient pour déceler un nouvel ennemi. Il le savait. Alors il chassa la réalité d'un clignement d'yeux et oublia tout : les titans, les autres soldats, les gens laissés derrière lui, et ceux qu'il laisserait, le sang, les cris, les bouts de chairs arrachés qui tombaient comme une pluie sanglante. Il frôla délicatement sa lèvre là où elle s'était déchirée, et Eren eut, comme première instinct, un mouvement de recul face à la vive douleur occasionnée. Pourtant, il fronça les sourcils et se calma, laissant le caporal faire sans s'y opposer.
Que faisait-il, d'ailleurs ?
Erwin avait peut-être raison. Peut-être qu'à son âge, il était aussi plein d'illusions et d'espoirs concernant l'avenir. À cet âge fleurissant, on ne réalise pas les conséquences de nos actes et ceux, extrêmes, qui changent à jamais notre futur. Il voulait plonger dans les yeux d'Eren et retrouver cette quiétude, sans être troublé par le bruit reconnaissable d'un pas de titan ou celui, plus violent encore, d'un coeur qui éclate. Il aurait voulu prier Eren de lui rendre son innocence ; mais il doutait qu'Eren en jouisse encore lui-même.
Levi fit glisser sa main jusqu'à sa joue et y laissa sa main tiède, coinçant ses doigts à la frontière de sa chevelure, comme si, d'une certaine manière, sa main avait été faite pour sa joue. Il devina les battements de coeur de son subordonné accélérer et n'eut nul besoin de tendre l'oreille pour vérifier. Une lueur à la fois paniquée et curieuse dans les yeux du jeune soldat lui prouvaient déjà tout.
Je ferai plus attention à toi, la prochaine fois. Oui, je prendrai soin de toi, voulut-il dire, la voix grave.
Mais il n'en fit rien.
"Fais plus attention à toi, la prochaine fois. Tu as eu de la chance de ne récolter que ça." assena-t-il à la place.
Il l'observa, impassible, puis retira sa main en frôlant son visage du bout des doigts. La sensation chaude et apaisante de la paume de Levi contre sa joue demeurait encore sur la peau d'Eren, mais il n'osait trop y penser. Son coeur battait vite et son sang battait à ses oreilles ; il voulait s'enfuir loin d'ici et retrouver le souffle qu'il avait perdu quelque part par là.
"Va dormir, morveux."
Et sur ce, il prit la direction opposée, balayant d'une injure l'image stupéfiante et humaine qu'il venait de lui confier. Ce soir-là, Eren resta seul dans le couloir, avec la nette impression d'avoir volé un petit bout de son Caporal-chef.
