Ça fait maintenant six ans... six ans depuis que je suis parti du Rosen Kreuz... Cinq ans depuis que je suis marié à ma petite Esther... qui est devenue une femme ravissante... Quatre ans depuis notre premier enfant, un joli petit garçon qui me ressemble comme deux gouttes d'eau, mais avec des yeux bleus comme l'océan, comme sa mère... deux ans depuis notre second enfant, une fillette qui nous ressemble à tout les deux... Le RK n'a pas refait surface. La guerre n'a pas recommencé. Je suis marié avec Esther, mais je ne suis pas son roi et je ne touche pas aux affaires de son royaume... Le prêtre vient nous rendre visite de temps en temps...
Au début, cette vie me comblait. Quand Lazliel, notre garçon, est né, j'étais si heureux... si heureux, que je me suis mis à craindre... Isaak... Je pense tous les jours à lui... Pas seulement avec cette douleur, qui, je dois bien avouer, s'est atténuée un peu avec le temps et les bons soins de ma petite Esther, mais parce que tout ça n'est pas normal... J'étais à lui, et pourtant il n'a rien fait pour me retenir... il n'a rien fait pour me retrouver, pour me punir... Chaque matin je crains de me réveiller pour trouver ma famille en lambeaux sanglants éparpillés un peu partout autour de moi... Quand on vient cogner à la porte, je crains toujours que la personne qui se trouve de l'autre côté soit Isaak, venu pour prendre sa vengeance...
Et puis... d'un autre côté... cette vie est trop tranquille... Depuis quelques temps... environ trois ans, je dirais... mes envies d'homicide me sont revenues... La nuit, je ne rêve plus seulement d'Isaak, mais aussi des gens que j'ai massacrés joyeusement quand j'étais jeune... Mon père... ma mère... la ville entière... Tous morts de mes mains et je jubilais dans leur sang quand Mein Herr m'a trouvé... Il m'a ramené dans les ruines d'un château que lui et Isaak occupaient à ce moment et m'a offert... comme... "cadeau"... en disant qu'Isaak semblait s'ennuyer et qu'un animal de compagnie lui ferait sans doute le plus grand bien... ce n'est que maintenant... environ quinze ans plus tard, que je m'en souviens... et je m'en souviens avec une clareté déroutante... chaque fois que je regarde mon fils, je me revois à son âge, planifiant déjà mon massacre... je me revois massacrer des animaux pour m'entraîner à tuer... je me revois en train d'haïr... Et je ressens à nouveau cette haine qui me broyait les trippes et me tenait à la gorge... Je ressens ce désir de tous les tuer quand j'assiste aux audience d'Esther...
Cette sensation me fait peur... j'ai peur de ce que cette innactivité pourrait me faire devenir... J'aime Esther... j'aime Lazliel et Gabrielle, mes propres enfants... mais... il y a un monstre en moi... Mes tentatives pour trouver un défouloir se sont révélées infructueuses... Même la chasse ne peut me sustenter... Mon corps tout entier démange de cette soif de violence, cette soif de sang... cette soif d'Isaak. Ce n'est que maintenant qu'un détail me revient. Lorsque j'étais au RK, je ne ressentais pas cette envie dévorante, cette obsession... J'étais libre de massacrer, de dépesser, de me baigner dans le sang... mais je ne le faisais pas... je n'en avais pas envie... j'avais Isaak.
Sans doute que ses actes, aussi cruels aient-ils été envers moi, étaient justement à cet effet... La douce torture qu'il m'infligeait chaque fois que nous baisions satisfaisait pleinement mon besoin de violence... mais cette inactivité, cette vie dans la lumière, dans le bien... Je sens mon contrôle craquer un peu plus à chaque jour... Je me surprends de plus en plus à me demander ce que les gens autour de moi auraient l'air avec les trippes à l'air libre... Je m'imagine les murs couverts de sang, j'hallucine sentir son odeur... Je n'ai pas utilisé mes fils depuis que j'ai accroché Radu devant le manoir, mais je dois sans cesse me retenir de les utiliser...
Je crois que Esther commence à se douter qu'il y a quelque chose qui ne va pas chez moi... Je n'ai pas la même énergie lorsque nous faisons l'amour... Je suis tout le temps distrait, j'ai le regard dans le vague au lieu de la suivre continuellement des yeux... Je ne joue presque plus avec mes enfants... Je dois partir... Je ne supporte plus ses regards inquiets quand nous mangeons tous ensemble... Je ne supporte plus ces pensées... Ces envies... J'ai envie de baiser comme un animal... de me faire plaquer au sol et me faire prendre violemment... d'avoir mal... J'ai envie d'entendre mes propres cris d'agonie presqu'autant que ceux des autres... C'est en train de me rendre complètement fou...
Et Isaak... Isaak, Isaak, Isaak... J'anticipe sa venue avec autant de crainte que d'impatience... Quand viendra-t-il? Viendra-t-il seulement dans cette vie, ou m'enlèvera-t-il mon fils quand il sera un peu plus vieux pour en faire un second Dietrich? Je ne sais pas... Ces pensées obsédantes ne me laissent jamais en paix et je peux sentir ma sanité s'enfuir au gallop... Même le prêtre a sans doute deviné que j'ai un problème... Mais que pourraient-ils faire? Je n'ai pas le droit de m'approcher de l'armée, et encore il n'y a plus de guerre... C'est à peine si j'ai le droit d'aller chasser! Et encore, Esther a dû plaider avec moi pour que j'y aie droit!
Je ne sais pas quoi faire... Je ne veux pas blesser, et encore moins tuer ma famille... mais ces pensées qui m'emplissent le crâne... Ces envies de meurtre, de sang... Je n'arriverai pas à les combattre indéfiniment... C'est sans doute pour ça que Esther semble inquiète... Le prêtre et elle ont peut-être deviné ce qui me ronge, mais ils ne peuvent rien y faire... Mon esprit est comme une bombe à retardement...
Je dois partir. Partir assez loin pour ne pas risquer de leur faire du mal. Ils comprendront. Peut-être que je pourrais revenir quand je me serai calmé un peu... ou peut-être qu'il serait mieux que je parte pour de bon... Comment expliquer ça aux enfants? Esther ne peut pas leur dire "Votre père est un psychopathe et il est parti loin pour assouvir ses envies de massacre, mais il va revenir dans quelques mois et tout ira bien!" Non, ça ne se fait pas... Aujourd'hui, je contemple Esther. Je sais que c'est peut-être la dernière fois que je la vois. Elle est radieuse, comme d'habitude... Je contemple mes enfants, si magnifiques... Je joue avec eux comme je le faisais avant... Je souris, je ris... Je les taquine, je les borde... Puis je me retrouve enfin seul avec ma petite Esther... Ma douce, très chère épouse... Je la rejoins dans le salon, où elle s'occupe d'une petite pile de paperasse à laquelle je n'ai pas le droit de toucher. Je m'approche d'elle, je mets mes mains sur ses épaules, que je masse doucement. Elle rigole. Elle pose une de ses mains sur une des miennes et elle lève la tête pour me regarder à l'envers, en appuyant sa tête sur mon ventre. Je me penche et je l'embrasse tendrement, longuement.
"Qu'est-ce qui te prend, aujourd'hui, Dietrich? Voilà trois ans que tu dépéris à vue d'oeil et aujourd'hui tu retrouves la pêche! Une soudaine inspiration divine?", rigole-t-elle en serrant ma main.
Je m'efforce de garder le sourire pour ne pas l'inquiéter, mais comment aborder le sujet? Comment aborder un sujet que nous avons éviter depuis six longues années? Je n'ai jamais été bon pour les tactiques... ça a toujours été plutôt le domaine d'Isaak... Je ferais mieux d'y aller directement... "Esther, j'ai quelque chose d'important à te dire...", que je commence en serrant doucement ses épaules.
Elle ferme les yeux avec le sourire. "Moi d'abord!", m'interrompt-elle. Elle prend ma main et la fait glisser vers le bas, par-delà sa poitrine, jusqu'à son ventre. "Nous allons avoir un autre enfant, Dietrich!"
Je suis pétrifié. Déchiré entre le bonheur et l'horreur. Je ne peux pas la laisser alors qu'elle attend un autre enfant... Je ne peux pas... Et pourtant il le faut... Je pourrais craquer d'un jour à l'autre... je dois partir avant de leur faire du mal...Je ne laisse que mon bonheur transparaître et je pousse l'horreur et ma décision loin dans mes pensées. Je dois réfléchir à tout ça. Je lui souris béatement en l'embrassant de nouveau, caressant son ventre comme je le faisais la première fois qu'elle m'a fait cette annonce... Je sens une main glisser dans mes cheveux alors qu'elle répond à mon baiser avec amour. Esther fait partie de ces femmes qui ne gagnent presque pas de ventre pendant la grossesse. À Lazliel, nous l'avons su lorsqu'elle a fait appelé un médecin à cause de ses nausées constantes. À Gabrielle, nous savions déjà à quoi nous en tenir, et maintenant... Je sens un petit coup sur ma main et je sursaute, brisant le baiser, et elle se met à rire.
"Tu veux écouter?", me demande-t-elle. Je lui fait signe que oui de la tête et elle tourne sa chaise. Je m'agenouille devant elle et je pose mon oreille contre son ventre... "En fait, ça fait un petit moment que je le sais, mais Abel n'était pas certain que ce soit une bonne idée de te le dire..."
Je relève la tête et je la regarde alors qu'elle prend mes mains dans les siennes. "Pourquoi ça?"
"Tu devenais de plus en plus distant... Même lorsque nous faisions l'amour, tu semblais... ailleurs... Nous nous inquiétons tous pour toi, Dietrich... Surtout puisque tu étais avec le Rosen Kreuz... tu tuais des gens et tu aimais ça... tu aimais faire du mal aux autres... Mais depuis que nous t'avons trouvé dans cette ville au milieu de nulle part, tu es doux comme un agneau... tu n'as fait de mal à personne, tu ne t'es même pas défendu quand l'Inquisition t'interrogeait... Nous avions peur d'une éventuelle... "rechute", si tu vois ce que je veux dire... Nous pensions que c'était la raison pour laquelle tu étais de plus en plus distant... Mais j'imagine que nous nous inquiétions pour rien..." Je suis figé d'effroi. Ils ont tout deviné, comme je le craignais... Esther prend mon visage dans ses mains et me regarde avec inquiétude. "Dietrich? Ça va?"
Je me ressaisis et je dépose un baiser sur chacun de ses poignets. "Oui, ça va, ne t'inquiète pas... Juste un peu fatigué... J'ai joué avec les enfants pendant une bonne partie de la journée..."
Elle dépose un baiser sur mon front et me souriant tendrement. "Tu es un papa formidable, mon Dietrich... Et maintenant, qu'est-ce que tu voulais me dire?"
Je lui souris. "Que je t'aime et que tu es encore plus magnifique qu'avant."
Elle rigole en me poussant doucement. "Flatteur! Allez, cesse de me faire ces yeux doux. Tu peux aller te coucher en premier, je dois terminer ces papiers..."
Je me relève et je dépose un rapide baiser sur ses lèvres en caressant son ventre une dernière fois. "D'accord. Et je te promets de ne pas me fâcher si tu me réveilles pour me remercier de ce compliment..."
Elle éclate de rire en me donnant un petit coup sur l'estomac. "Pervers! Allez! File te coucher avant que je décide de te faire dormir sur le sol!"
Je lui lance un dernier sourire puis je quitte la pièce, et celui-ci tombe. Je suis mal. Très mal. Je ne peux pas partir comme ça. Pas maintenant. Je vais devoir continuer à repousser... à endurer ces envies... ces impulsions... je pourrais aller à la chasse et utiliser mes fils une fois seul dans la forêt... massacrer chaque animal sur lequel je tombe... peut-être kidnapper un homme dans une ville voisine et le manipuler avec mes fils pour qu'il me maltraite... puis effacer sa mémoire... Je ne peux pas laisser Esther comme ça... pas avec un troisième enfant en chemin... je... Isaak...! Isaak, Isaak, Isaak! Pourquoi est-ce que je suis parti? Pourquoi je n'ai pas réalisé plus tôt? Avant de connaître cette vie, ce bonheur... cette joie de voir la chair de ma chair rire et courir sans le moindre soucis...!
