Chapitre 4 : Discussion et rencontre
Lorsque Bernardo entra dans la taverne, le sergent devina que sa pause était terminée.
— Bien, Don Diego, je vais vous laisser, le devança-t-il.
— À notre prochaine rencontre, Sergent Garcia.
— Merci encore, Don Diego, lui dit le sergent en se levant.
Diego l'imita et fit signe à Bernardo de le suivre à l'extérieur.
— As-tu appris quelque chose sur le marché ? demanda Diego sitôt qu'ils furent à côté de leurs chevaux.
Bernardo hocha la tête négativement.
— C'est bien ce que je craignais… Mais après tout, ce n'est pas si grave, la discussion avec le sergent a été fort intéressante. Rentrons avant qu'il ne soit trop tard et que mon père m'en fasse la remarque.
Bernardo sourit au commentaire et hocha la tête.
…
Le dîner se passa dans le calme, la conversation tourna autour de la vie du pueblo, des aléas du temps et le sujet de Zorro ne fut pas évité. Ce fut d'ailleurs le capitaine Toledano qui eut l'idée étrange de la mettre sur le tapis.
— Qu'est-il donc advenu de Zorro ? questionna-t-il. D'après le sergent Garcia, nul ne l'aurait vu depuis six mois.
Diego reposa le verre dont il voulait prendre une gorgée tandis que Don Alejandro levait les sourcils, intrigué par la question du capitaine.
— Pour le peu que j'ai ouï dire au pueblo, Zorro serait en train de mener une enquête… Une autre rumeur dit qu'il aurait eu des problèmes de santé, s'amusa Diego avec calme. Mais après, ce n'est qu'une rumeur… vous savez ce que c'est.
Toledano sourit au commentaire tandis que Diego réalisa la familiarité de cette phrase anodine.
— Pourquoi cet intérêt soudain ? questionna Don Alejandro avec curiosité.
— Avant mon départ, nous avions jouté ensemble, amicalement et il n'avait pas l'air en bonne santé.
— Et vous n'en avez pas profité ? s'exclama le gouverneur.
— Nous avons combattu côte à côte contre des brigands dont il m'a sauvé. C'eût été malhonnête de ma part.
Don Esteban écouta attentivement, souriant.
Le capitaine Monastario en aurait tiré parti. Mais pourquoi ai-je le sentiment que le capitán Toledano se doute de quelque chose ? pensa-t-il.
— Señores, à propos de la réunion de demain, il serait préférable que les lanciers ne soient pas présents, dit-il ensuite pour changer le sujet de la conversation.
— Et nous offrir à ces bandits ! s'exclama le gouverneur.
— Justement non ! S'il n'y a pas de lanciers, cela n'attirera pas l'attention.
— Si je puis me permettre, intervint Diego, Don Esteban a raison. De plus je doute que ces bandits ne sachent que la réunion a été reportée à demain, appuya-t-il.
Le gouverneur sembla pensif un instant… Le jeune De la Vega avait raison.
— Fort bien ! soupira le gouverneur.
Lorsque le dessert fut servi, plus personne n'osa parler si ce ne fût pour féliciter le maître des lieux qui, lui, félicita son chef cuisinier. Le dîner prit fin et les convives retournèrent au pueblo sans encombre.
…
Le lendemain, la réunion arriva rapidement.
— Señores, Señorita, je vous remercie d'être revenus aujourd'hui. Je vais être bref. La révolte mexicaine se propage et le Roi ne peut rien y faire. Il est lui-même confronté à des insurrections au pays… Le tout étant, allons-nous résister, tout en sachant que nous n'aurons aucun appui, ou accueillerons-nous les révoltés à bras ouverts lorsqu'ils arriveront en Californie ? déclara le vice-roi.
— Comment ! Vous voulez rester sans rien faire face à ces… ces… ces moins que rien ! s'insurgea le gouverneur.
— Gouverneur, avec la distance qui nous sépare de la Mère-Patrie, nous avons, en un certain sens, un semblant d'indépendance… Oui, nous suivons la politique du Roi, oui nous maintenons nos traditions… Si le régime mexicain ne bouscule pas les habitudes, pourquoi ne pas l'adopter… Verser du sang n'amènera rien de bon, souligna Don Alejandro pensif.
— Et trahir la couronne ?
— Vice-roi ?
— Le señor De la Vega est un homme sage… Ce n'est pas une trahison, mais une manière d'aborder le problème… La force brute ne servirait à rien en ce cas. Les forces armées espagnoles ne sont pas assez nombreuses en Californie. Même le fameux hors-la-loi ne pourrait rien y changer.
— Par contre cet homme pourrait y gagner au change, fit remarquer Toledano.
— Comment ça ? s'étonna le gouverneur.
— Les mexicains n'ont rien à reprocher au Renard… Après tout, il a combattu pour le peuple, ici à Los Angeles, souligna le capitán.
— Et à Monterey, rajouta le gouverneur. Il a même refusé l'amnistie.
— Sans doute avait-il une bonne raison, indiqua Don Alejandro avec surprise.
Don Esteban le regarda, perplexe.
— Avant que Zorro n'arrive, le peuple n'osait pas se rebeller, nous étions sous le joug de la terreur à Los Angeles. Les temps ont changé et Zorro a montré l'exemple de ce que devait être la justice, intervint Don Cornelio.
— Aussi bien parmi le petit peuple que parmi nous, rajouta Don Nacho.
— Le peuple respecte El Zorro, appuya Don Alejandro.
— Peut-être est-il temps d'effacer complètement les charges contre cet homme et de le laisser aller librement, indiqua le vice-roi.
— Faire un geste envers ce… bandit de grand chemin… pourrait être perçu comme une main tendue pour les révoltés, énonça Diego choisissant ses mots avec précaution.
— Il a déjà refusé par le passé, pourquoi accepterait-il aujourd'hui ? interrogea le gouverneur.
Il y eut un silence dans la pièce, visiblement, personne ne pouvait apporter de réponse à cette question.
— Peut-être faudrait-il avertir les citoyens de Los Angeles de la menace qui pèse sur eux. Après tout ils sont tout autant concernés que nous par cette évolution, énonça Diego faisant sourire le vice-roi. Il ne nous appartient pas de décider pour tous ce qu'il convient de faire ! rajouta-t-il après un temps d'arrêt.
— Diego a raison, indiqua Don Donatio.
— Et que faisons-nous de nos agresseurs de la veille ? demanda le gouverneur.
— Laissons Zorro intervenir… Je suis presque certain qu'il est déjà au courant de cette attaque, ironisa le vice-roi en observant les diverses réactions.
— Vous semblez bien sûr de vous ! s'étonna le gouverneur.
— Qu'est ce qui vous fait penser ceci ? questionna Don Cornelio dans le même temps.
— L'avez-vous déjà vu à l'œuvre ?
— D'un certain point de vue, affirma le gouverneur.
— Alors vous n'êtes pas sans savoir que cet homme est toujours là où on s'y attend le moins… Réfléchissez à ma proposition, aux événements qui ont fait que ce cavalier a surgi hors de la nuit, expliqua le vice-roi.
— Zorro n'a pas aidé uniquement le peuple, indiqua Toledano. Il a aussi déjoué des complots menés contre l'armée…
De nouveau Don Esteban observa chacun, s'attardant sur le gouverneur puis sur Diego qui demeurait silencieux et pensif.
— Señores, je ne pense pas que Zorro soit notre problème principal, fit remarquer Don Donatio. Le vent de révolte qui souffle me paraît plus problématique. Il me semble évident qu'il faille informer les citoyens le plus tôt possible.
— Comment comptez-vous procéder ? demanda Don Nacho.
— Le mieux est d'organiser une réunion d'informations à Los Angeles. Une très grande majorité de citoyens répond toujours présent à ce genre de réunion, souligne l'alcalde.
— Laisser le peuple décider ? s'exclama le gouverneur.
— Si nous ne faisons rien, les mécontents se lèveront et vous pouvez être certain que nous ne serons pas assez nombreux pour résister. Si nous devançons le changement, nous serons mieux jugés. Le peuple a toujours dépendu de Zorro pour lutter contre l'injustice… Mais se défendre contre un autre peuple… Il faut nous unir et mettre de côté notre orgueil et nos classes. Nous sommes tous égaux devant la menace. Le peuple de Los Angeles, le peuple de Californie a contribué à l'essor du pays… Certes, nous nous sommes enrichis plus que d'autres mais, sans eux, nous ne serions rien, intervint Don Alejandro qui fut approuvé par plus d'un.
— Alors c'est entendu. Señor, je vous confie l'organisation de cette future réunion, affirma le vice-roi s'adressant à l'alcalde. Si vous avez besoin d'informations nécessaire, vous pourrez me trouver au pueblo. Señores, Señorita, je compte sur votre discrétion jusqu'à notre prochaine rencontre.
Tous se saluèrent alors et retournèrent chez eux. Après avoir raccompagné Salena, Diego monta dans sa chambre où Bernardo l'attendait.
— Bernardo, Don Esteban a raison sur un point.
Bernardo fronça les sourcils, intrigué.
— Mon ami, te rappelles-tu de l'embuscade dans laquelle nous sommes tombés il y a six mois ?
Bernardo grimaça au souvenir.
— Eh bien ces bandits doivent avoir un lien avec ceux d'hier…
Bernardo le regarda avec étonnement.
— Après ma convalescence, j'ai fait ma petite enquête. Tout ce que j'ai pu découvrir jusqu'à ce jour est un nom… Enfin un surnom. El Lobo. Et j'ai de plus en plus la conviction que l'homme, que j'ai assommé, est celui dont j'ai soutiré cette information… J'ai le sentiment que ce loup voudrait manger du renard, mais pourquoi ? Je vais sortir, je ne pense pas que leur piste soit encore très fraîche, mais qui ne tente rien n'a rien.
Zorro ? dessina Bernardo du bout des doigts.
— Oui, mon ami.
Bernardo lui indiqua son bras gauche.
— La douleur me lance de temps en temps et, fort heureusement, la blessure n'est pas gênante en soi.
Bernardo s'indiqua, cherchant à savoir ce qu'il pourrait faire.
— Eh bien, je n'apprécie pas ta mixture lorsque je suis fiévreux, mais si tu connais un baume pour favoriser la guérison, je ne dirai pas non, dit Diego lui donnant une tape amicale, le déséquilibrant alors.
Peu après les sabots de Tornado craquelèrent le sol aride, soulevant plus de poussière que d'ordinaire.
— Mon brave, Tornado, la piste ne sera pas facile à retrouver… Néanmoins, j'ai déjà une idée de l'endroit où commencer nos recherches, expliqua Zorro à son compagnon équidé qui se cabra alors et hennit fortement.
Zorro retourna là où, six mois auparavant, Diego et Bernardo avaient été attaqués par des bandits. A bien y penser, c'était un endroit stratégique, la route faisait un coude et disparaissait derrière des rochers. L'enclave naturelle favorisait les embuscades et le début de l'année avait été riche de ce genre d'agression.
A son approche, Zorro tira sur les rênes de Tornado pour le faire ralentir. Un bruit familier attira son attention. Le fer croisé résonnait non loin. Un combat se jouait. Il lança alors Tornado.
Quelle ne fut pas sa surprise de trouver le señor Monastario luttant contre non moins de trois hommes armés. Assit plus loin sur un rocher, un homme attira son attention.
Yago ! songea-t-il en le reconnaissant sans peine.
Ce dernier, apercevant le Renard, siffla. Le combat s'arrêta alors, surprenant Zorro. Mais au plus grand étonnement de Yago, ses amis prirent la fuite en voyant El Zorro. Seul le señor Monastario ne bougea pas.
Il devina Yago qui l'observait et s'approcha de Zorro.
— Tout va bien, Señor ? questionna le Renard.
— Descendez de votre cheval et vous verrez si tout va bien, lança Monastario avec hargne.
Yago sourit, Zorro sentit que quelque chose sonnait faux.
— Si c'est ce que vous voulez, répondit alors le Renard avant de mettre pied à terre.
Sitôt lâcha-t-il les rênes de Tornado que le señor Monastario attaqua. Zorro recula, esquivant la lame.
— Eh bien, Señor ! Que de vivacité dans votre pique ! dit Zorro.
Il ne s'amuse pas, songea-t-il.
— Sortez votre arme, Señor Zorro, ragea Monastario répétant son attaque et lui faisant un signe discret dans l'espoir de lui faire comprendre la situation.
De nouveau Zorro esquiva l'attaque en plongeant au sol. Tout en se relevant, il sort finalement son arme et para le troisième assaut. Du coin de l'œil, il nota Yago qui venait de sortir son pistolet. Zorro appuya son arme contre celle de Monastario et le poussa en arrière avant de reculer à son tour tandis que Yago tira.
Râlant d'avoir raté sa cible, Yago descendit de son perchoir.
— El Chivo, débarrasse-t-en, hurla-t-il avant de prendre la fuite.
El Chivo, s'étonna Zorro perplexe.
Monastario sentit un poids se retirer de ses épaules lorsqu'il remarqua partir Yago. Zorro le ressentit aussi dans son attaque.
— Señor ? interrogea-t-il.
— Ne vous arrêtez pas je vous prie, murmura Monastario continuant de se fendre.
— Fort bien, mais expliquez-vous, murmura Zorro de la même façon et se fendant à son tour.
Les fers se croisèrent de nouveau. Les deux hommes étaient presque côte à côte.
— Je suis toujours observé.
— Et ?
— El Lobo vous dit quelque chose ?
— El Lobo… Que faites-vous à ses côtés ? demanda Zorro avant d'attaquer l'ex-capitán.
— Croyez-le, je n'y suis pas de mon plein gré, ragea Monastario bien malgré lui. Depuis quand n'avez-vous vu Isabella ?
— Elle n'est pas partie en voyage, n'est ce pas ? interrogea Zorro reculant sous le nouvel assaut de Monastario.
— Vous connaissez la route, alors allez lui rendre visite, murmura Enrique tandis que les deux hommes étaient de nouveau face à face, arme contre arme en un bras de fer métallique.
— Veuillez me pardonner, Señor, affirma-t-il ensuite tandis que les lames glissèrent l'une sur l'autre.
— Vous pardonner ? A quel propos ? questionna Zorro.
— Celui-ci, répondit Monastario frappant Zorro au visage avec le pommeau de son arme.
Zorro tomba alors à terre aux côtés de Tornado. Monastario fit mine de s'approcher, mais Tornado s'interposa.
Bon cheval, pensa Monastario devant la réaction de l'animal.
Tornado se mit à hennir fortement et se cabra de nouveau. Devant la sauvagerie de l'équidé, Monastario prit la fuite à son tour, laissant le señor Zorro sur le sol encore groggy.
