La première partie de DD&mD est ce que Dipper a fait de plus amusant depuis qu'il est naufragé temporel ; et comme il a cambriolé des banques dans ce laps de temps, ce n'est pas rien.
Ford joue un magicien elfe obsédé par les manuscrits magiques originaux. Fidds joue un ranger, étrangement expert en étude du climat. Il y a aussi un barde semi-orque et un paladin nain, et la quête est résolument neutre bonne, consistant à empêcher des créatures maléfiques d'inonder le monde en ouvrant un Portail vers le plan élémentaire de l'eau.
Pendant les dix premières minutes, Dipper pense au réchauffement climatique qui menace son époque. Il pense à Ford dont le futur est de presque détruire le monde en ouvrant un Portail. Puis il oublie ces considérations, parce que le Maître de Jeu est vraiment doué.
Dans cette partie, ils croisent une horde d'orques. Leur dieu de la pluie a prophétisé qu'ils ne pourraient être sauvés que s'ils rejoignaient la plus haute montagne en écrasant tout sur leur passage ; et les joueurs ont fort à faire, entre protéger les populations civiles, les infiltrer pour obtenir le texte exact de la prophétie, et survivre aux échecs critiques.
A la fin, personne n'est mort empalé (le sort réservé aux espions chez les orques), ni noyé, ni même sous contrôle mental démoniaque (à ce qu'il semble). Dipper pense n'avoir bu qu'une ou deux bières, et pourtant, alors qu'il suit Ford et Fidds dans les couloirs de Backupsmore, il se sent un peu ivre.
"Au fait, tu habites où, finalement ?" demande Fiddleford.
Ce n'est sans doute pas le moment de mentionner qu'il est toujours un interne clandestin. "Par là." répond-il en désignant vaguement un quartier qu'il peut voir par une fenêtre, où il n'a jamais mis les pieds.
"C'est loin !" s'exclame Fiddleford. "Tu veux rester dormir avec nous ?"
"Mais vous n'avez que deux lits !" proteste Dipper.
"Ha, je ne dis pas que c'est le grand confort, mais avec mon matériel de camping et les couvertures supplémentaires pour jours de grand froid, on doit pouvoir t'installer quelque chose par terre." Il se tourne vers son camarade de chambre. "Ca ne te dérange pas, Ford ?"
"Non !" répond Ford. "Ce serait une bonne occasion de préparer déjà une stratégie pour la prochaine fois."
"Je suis à peu près sûr que le bourgmestre y est mêlé." explique Dipper. Il faudrait juste trouver un moyen de l'enlever et le faire parler."
"Mais ensuite, ses commanditaires sauraient que nous nous élevons contre eux." proteste Fidds.
"Tant mieux ! Plus on a d'assassins envoyés contre nous, plus on peut en faire parler. On est bloqués, sinon !"
Ford ne semble pas apprécier l'audace de sa propositions.
"Au fait," dit-il soudainement, "je voulais te demander. Pour ta théorie du voyage dans le temps, te places-tu dans un cadre où la ligne temporelle est unique, et où tout retour dans le passé ne fait que réaliser ce qui est déjà advenu ? Ou avec une ligne temporelle qui peut être changée ? Ou des lignes temporelles multiples qui sont chacune un univers parallèle ?"
"Des lignes temporelles multiples." répond Dipper. "J'appelle ce système polychronique. Mais il doit être possible de revenir à une autre ligne, après avoir modifié le passé, sans pour autant croiser notre double, en fusionnant avec lui."
Ford hoche la tête. "Je me suis toujours demandé, si le voyage temporel était possible, pourquoi nous n'avions pas déjà de visiteurs."
"Bonne question. Soit ils se cachent bien, soit notre époque est réputée ennuyeuse et personne ne veut la visiter, soit il y a trop de paperasse à remplir."
Fidds éclate presque de rire, avant de se retenir parce qu'il est très tard, et certaines personnes dorment dans le couloir.
"Ou bien notre époque est trop bien documentée, avec tous les journaux, et ils visitent des destinations plus lointaines et exotiques ?" propose Ford.
"C'est possible !" s'exclame Dipper. Il devient doué, sa voix ne trahit rien du tout. "Mais je m'intéresse aussi à des points plus techniques, et cela demanderait d'appliquer le principe d'incertitude dans la dimension du temps ; c'est pour ça que si tu trouves n'importe quoi sur l'unification, je suis preneur !"
Ça y est, ils sont arrivés à la chambre de Ford et Fidds. Ils montent, comme prévu, un lit de fortune entre les deux.
"Quand j'étais en première année," raconte Fidds, "on a dormi à six sur un lit une place, une fois. Trois sur le sommier, trois sur le matelas qu'on avait placé par terre. Le lendemain, j'avais oublié d'éteindre le réveil pour aller en cours. Ils m'ont tellement maudit dans toutes les langues que j'y suis même allé !"
Dipper rit, Ford lève les yeux au ciel. Finalement, le lit est bien installé, et tout à fait acceptable.
La lumière est éteinte, et ils se préparent à dormir.
"Dipper ?" C'est la voix de Ford. Elle est ensommeillée, et basse, comme pour ne pas réveiller Fidds.
"Oui ?" répond Dipper, qui se tend soudain.
"Je voulais te dire que je suis content de t'avoir rencontré."
"Moi aussi !" répond Dipper, et il doit retentir un petit ricanement, en pensant à tous les mensonges par omission que contient cette réponse si sincère pourtant.
"Peux-tu me faire une prophétie ?" demande Ford.
Dipper n'a absolument pas préparé cela. Il y a tant de choses qu'il voudrait lui dire ! Qu'il ne devrait pas attendre trente-cinq ans pour se réconcilier avec Stan - mais Ford le soupçonnerait-il à nouveau d'avoir enquêté sur lui ? Qu'il ne devrait pas faire confiance à Bill - mais tout le monde le lui a dit, et il n'a rien écouté.
Mais a-t-il seulement le droit de modifier aussi sérieusement la ligne temporelle dans laquelle il se trouve ?
Il voudrait le faire. Il voudrait épargner à l'Oncle Ford - et à l'Oncle Stan ! - les souffrances qu'ils ont traversées. Les histoires de voyages dans le temps sont effrayantes en science-fiction, mais il ne change pas l'Histoire ! Cela devrait bien se passer ! Bien sûr il y a l'effet papillon, mais pour être honnête, est-il possible de faire pire que Trump président ?
Et pour les Agents Temporels, Dipper soupçonne qu'ils seront indulgents s'il peut ainsi épargner au Time Baby sa désintégration pour mille ans.
Mais même après avoir rationalisé sa décision, il ne trouve rien à dire qui ne risque pas de lui faire perdre sa confiance à nouveau.
"L'année prochaine, il y aura une réédition de Donjons, Donjons et plus de Donjons avec encore plus de monstres !" bafouille-t-il.
Ford répond par un "oh" poli, avant de s'enrouler dans les couvertures pour dormir. Dipper est certain que ce n'était pas la réponse qu'il attendait.
En pratique, la vie de Dipper est presque la même, entre les cours, les siestes clandestines, et les nuits de travail.
Mais avoir des amis change tout.
Quand il n'est pas certain du rôle que jouait une pièce brisée, il peut l'apporter à Fidds, dont l'intuition pour ce genre de matériel est presque effrayante.
"Des trucs de fantômes…" répond-il quand on lui demande à quoi ça sert.
Et les discussions avec Ford sur la nature quantique de la quatrième dimension sont incroyablement éclairantes sur la structure globale. Il a vraiment l'impression de se rapprocher de son objectif. Il n'a pas toutes les pièces de la Machine Temporelle, même cassées, mais il se sent capable de faire des hypothèses sur ce qui lui manque.
Et en même temps, que ce ne serait pas si grave de rester un mois de plus. Sinon, il ne saura jamais qui veut un monde entièrement aquatique !
(Même si à cette époque, personne ne comprend ses blagues sur Pokemon et la Team Aqua.)
Et parfois, il discute avec Ford de tout et de rien, des professeurs, de films, de bandes dessinées. Et s'il lui spoile par accident que Magneto est un survivant de l'Holocauste et le père de Wanda et Pietro, il peut toujours faire passer cela pour une prophétie accidentelle…
"Les réunions familiales doivent être complexes." commente Ford avec une satisfaction amusée. Puis, sans attendre de réponse, il détourne la conversation. "As-tu déjà voulu être un mutant ?"
"Oh, sûrement !" s'exclame Dipper. "Le nombre de fois où j'ai essayé de faire venir un objet à moi par la force de la pensée ! Ou de me téléporter !"
"Quand les X-men ont commencé à sortir," continue Ford - Dipper calcule qu'il avait presque neuf ans - "j'avais ce fantasme où l'école du professeur Xavier existait vraiment. Mes mains à six doigts voulaient dire que j'étais un mutant, et un jour, je développerais des pouvoirs et ils viendraient me chercher pour que je devienne un super-héros."
Il a parlé vite, les yeux baissés, comme s'il était embarrassé. Mais d'un coup, il relève la tête, regarde Dipper. "Et toi ? Après tout, tu es comme moi…"
Il lève la main, et de ses six doigts, effleure la marque sur le front de Dipper, qui avale sa salive. Ce n'est pas la première fois qu'ils se touchent, ils se sont serré la main plusieurs fois ! Mais cela semble tellement plus intime, tellement plus doux. Dipper voudrait que cela ne s'arrête jamais. Il voudrait que quand il rentre chez lui, Ford le fasse encore... à quoi pense-t-il ?
Puis il se rappelle que Ford attend une réponse.
"J'espérais que ça serait un signe d'une prophétie extraterrestre !" s'exclame-t-il. "Qu'un jour je serais enlevé, que je partirais dans une grande quête pour sauver leur civilisation, et que je reviendrais avec… oui, avec des super-pouvoirs psychiques qu'ils m'auraient appris à développer. Et une licorne ailée pour ma soeur. C'était sa partie préférée."
"Tu as une sœur ?" demande Ford. "Tu la vois de temps en temps ?"
"Pas en ce moment, un peu contraint et forcé. Mais je compte retourner la voir le plus tôt possible. Peut-être à Noël."
"Votre famille est chrétienne ?"
"En partie, et juive du côté de mon père. Certains disent que cela ne compte pas, mais personne ne peut résister à ma sœur quand elle décide que ça nous fera le double de fêtes."
"C'est une sœur plus âgée, plus jeune ?"
"Jumelle !" répond Dipper, parce qu'une différence d'âge de quelques minutes ne compte pas.
"Comme Wanda et Pietro !" s'exclame Ford avec un sourire forcé. Puis il baisse la tête. "Moi j'avais - j'ai - un frère jumeau. Mais ce n'est pas une histoire très intéressante."
"J'aimerais l'écouter." répond Dipper.
Il se sent quelque peu escroc, à faire comme s'il ne savait pas. Mais après, il aura le droit de savoir, alors il sera un peu moins imposteur.
Et Ford, sans plus hésiter ni se faire prier, lui raconte une histoire que Dipper a déjà entendue.
"Et je ne saurai jamais !" conclut Ford. "Je veux dire, bien sûr, il m'a menti. Il a dit qu'il n'avait rien à voir avec ça. Mais est-ce que c'était vraiment un accident, ou est-ce c'était une nouvelle justification ? J'aime croire que c'était la première fois qu'il le faisait, mais c'est tellement plus plausible de penser que c'était dans ses habitudes, que ce n'était que la première fois que je m'en rendais compte ! Et le pire est qu'il me manque encore ! Je voudrais le revoir ! Mais il ne s'excusera pas, pas maintenant, après ce que mon père lui a fait…"
Dipper lui prend la main.
"Tu devrais essayer de le retrouver." dit-il.
"Je sais ! Mais je voulais devenir un grand scientifique avant, et surtout… lui doit savoir où je suis, il lui suffirait de demander à maman, mais il n'est pas venu, alors il n'a pas envie de me voir, ou pire ! Et moi, je ne sais pas !" Il regarde Dipper avec espoir. "Tu ne pourrais pas avoir une vision sur ça ?"
Dipper voudrait vraiment se rappeler, mais l'Oncle Stan n'a jamais été clair sur les détails de ses voyages entre états, encore moins sur la chronologie.
"Je suis désolé." murmure-t-il.
"Ce n'est rien." dit Ford. "Je ne sais pas si j'étais prêt de toute façon." Il ne retire pas sa main.
