Équilibre – Chapitre IV

Sanctuaire sous-marin – Temple de Poséidon

Elle n'a pas bougé, monopolisant à elle seule le centre de la salle du Trône, aux pieds de son Dieu et maître. Elle n'a pas bougé, elle attend, paisible et résolue, tandis que celui-ci l'observe avec autorité et admiration. Elle est sa création, il la connaît comme s'il l'avait forgée, c'est presque cela, du reste. Elle est imprégnée. De lui, de son cosmos, de ses aspirations, ses idéaux. Elle est : Lui. Poséidon. L'Empereur des Mers. Elle et ses six homologues. Il les aime ses créatures, garantes de l'équilibre et de la protection de ce monde silencieux et ô combien merveilleux qu'est le monde marin. Elles font partie de l'échiquier, celui de la nature, de l'Homme, et plus directement de la vie et de la mort. Elles le savent, aussi bien que lui le sait, qu'elles sont les garantes de l'humanité et l'humanité a besoin d'être encadrée. Avec autorité.

Alors elles peuvent être cruelles. Ça, c'est une spécificité du Kraken, solitaire, tapi dans l'ombre, cauchemar des baleiniers dont il est particulièrement friand. Aucune n'hésite à tuer, pour protéger, réguler, menacer ou tout bonnement faire un exemple. Elles sont sept et ne font qu'un. Elles sont : Lui. Lui, c'est l'océan. Elles sont à l'image de l'océan. Magnifiques et indomptables. Mais sa part de fierté et d'autorité revient sans conteste au Dragon des mers. Les autres s'en plaignent parfois. Elles se complètent, sont interdépendantes et pourtant tellement rivales.

Pour l'heure, Poséidon l'observe, ce dragon paisible, et tellement impérieux. Il semble à la fois heureux et révolté. Entier et pourtant déchiré. Mais il reste calme. L'explosion, c'est pour le moment opportun. Inutile de consumer ses forces bien avant. Et puis Kanon ne vient-il pas de réclamer à le revoir avant son départ ? Kanon... Ce gamin impétueux, révolté, absolument indomptable, nourri de haine et de violence. Enfin, pas tout à fait indomptable non, puisqu'elle l'a dompté, l'écaille, au moins autant que lui l'a fait. Ils se sont domptés. Voilà, c'est plus adéquat. Kanon, dont elle connaissait le secret et dont elle fut la confidente, l'exutoire même parfois, car il lui arrivait de la détester. Kanon, dont les desseins étaient ceux d'un traître. « Son » Kanon. « Son » pari sur l'avenir qui a péché par orgueil, par imprudence et par plein d'autres choses en détruisant le royaume sous-marin dans sa haine.

« Son » Kanon qui l'a abandonnée pourtant, sans qu'elle ait pu se décider à l'abandonner, elle. Tout cela pour lui préférer une rivale dorée qui n'est pas à lui. D'accord, il y a dans cette idée beaucoup de mauvaise foi. Kanon, n'a pas choisi de l'abandonner. Kanon a été sauvé. Par Athéna. Encore une fois. Devrait-elle l'en remercier ? Probablement. Après tout, ça n'était pas la première fois qu'elle sauvait Kanon. « Son » Kanon. Et si durant ces dix jours à souffrir au Cap Sounion, Athéna n'avait pas été là, elle n'aurait jamais eu son porteur. « Son » Kanon.

D'accord, même là, il y a encore un peu de mauvaise foi. Kanon a dit qu'il ne combattrait jamais plus qu'en son nom à Elle Athéna. Mais... Il ne lui a pas dit en face. Il n'a pas prononcé l'infamie cette phrase explicite à laquelle elle refuse de penser. Alors elle est restée fidèle. Et puis, quel crédit apporter aux dires d'un homme qui se sait déjà mort dans les heures à venir ? « Je ne combattrai plus jamais qu'en son nom », la belle affaire, puisqu'il va mourir sous peu... Kanon parle, mais il parle énormément, il embrase, il dupe, il manie les mots, les détourne, les modèle à sa sauce. Alors comment recevoir une telle affirmation prononcée à quelques heures d'une mort annoncée ?

Aujourd'hui, on rebat les cartes.

Parce qu'il peut toujours s'en défendre, lorsqu'elle lui parle, comme tout à l'heure. Il peut nier, dire le contraire, arguer qu'il aurait été remplacé, refuser l'évidence. Elle, elle sait. Tout comme Isaac ne serait jamais devenu un chevalier, puisqu'il appartient au Kraken. Ils sont élus, mais « son » Kanon a du mal à l'accepter. Cependant, il l'a écoutée. Mieux encore il a eu besoin de l'écouter, de résonner avec elle. Il constate, mais il se refuse encore. C'est presque sensuel. Oui, c'est un jeu sensuel. Celui d'une séduction, lorsque née la dépendance et le besoin. C'est malsain, mais tellement fort aussi. Alors elle lui parle, elle l'appelle, elle caresse et apaise cette fougue, sans cesse, pour qu'il comprenne, qu'il cesse de refuser, pour lui rappeler... qu'il est à elle et surtout, qu'il le lui doit. Elle a parié, il doit la faire gagner. Elle dompte, à nouveau, mais elle protège, en retour. Parce que c'est « son » Kanon et que personne ne le lui prendra. Pas même Mac Lir. Surtout pas Mac Lir.

Alors elle a désobéi.

Et depuis, son maître, son Empereur, la regarde. Il sait. Il la caresse quand il passe à côté d'elle. Il réfléchit. Il va juger, mais elle tiendra tête, elle le sait. Elle veut « son » Kanon. Et elle le veut, pour Lui. Son Empereur. Il doit reconnaître qu'elle avait raison de parier. Il doit reconnaître qu'elle a fait le meilleur choix. D'accord, il l'a trahi. Peut-être elle aussi, un peu, mais non, non, elle n'a pas trahi. Elle savait juste que c'était une question de temps et aujourd'hui, elle a raison. « Son » Kanon, va leur ramener le trident. Et surtout, il va contribuer, avec ses abrutis d'amis, à les débarrasser de Mac Lir.

Elle s'emporte. Il la caresse, il l'apaise, « Son » Empereur ». Elle les aime. Qu'est-ce qu'elle les aime ! Son empereur, parce qu'elle est un peu de lui. Son Kanon, parce qu'il est un peu d'elle. C'est un amant, son amant, de... résonance. Quelque chose de très pur, de juste « beau ».

Il doit comprendre et donc, oui, aujourd'hui, elle a désobéi à son maître.

- Crois-tu vraiment que je puisse ignorer ce que tu as fait ? Nous avions des consignes que tu n'ignorais pas, d'autant que je les lui ai précisées devant toi. Trois Dieu. Un... Poséidon sourit... Triangle parfait, si tu me permets l'image. Athéna, en tant que Déesse guerrière, a été choisie pour les manœuvres. Moi et Hadès n'avons que les réponses aux questions. Crois bien que je veux qu'il vive. C'est pourquoi il me semble avoir été généreux en informations. Mais la méthode... lui revient. Trouver la solution, Dragon, lui revient. A lui, à Athéna, et à l'ensemble de son ordre. Mais... Pas à toi. Pas à moi. Tu l'as appelé, il a cédé. Rapidement d'ailleurs, félicitations à toi, mais... Tu ne devais pas. Tu lui as montré. Je sais que tu lui as montré ce dont tu te souviens de notre dernière bataille contre Mac Lir. Tu n'as pas voulu le perdre, comme tu as perdu ton général ce jour passé. Tu lui as montré comment faire. Ou plutôt, comment ne pas faire, ce qui revient presque au même.

Poséidon pousse un grand soupir en se réinstallant dans son trône avant de reposer ses deux yeux océan sur elle.

Tu vas me forcer à trouver des excuses si d'aventure, on m'en fait le reproche. Je doute de pouvoir faire entendre raison à Zeus en lui narrant l'amour fou d'une écaille pour un humain.

L'empereur dessine un geste las de la main droite.

Je dois avouer que je te comprends. J'ai parfois eu du mal, c'est vrai. Mais je suis forcé de reconnaître que ton choix n'était pas... stupide ? Essaies quand même, à l'avenir, de les choisir plus stables car ce gamin avait quand même un énorme problème.

Elle se fâche, se rebelle. Elle est magnifique cette dragonne lorsqu'elle est en colère. Et quel courage d'oser lui exprimer. Il sourit. Il ne lui en veut pas. Il sait lui aussi, que Kanon n'est pas un être ordinaire.

- S'il réussit, je considérerai que la peine est purgée. Il faudra alors, que nous en arrivions au choix, tu le sais. Ne sois pas trop sûre de toi, ne fais pas la même erreur que lui. Les choses ont changé, certes. Mais aujourd'hui... Kanon baigne dans la lumière et malheureusement, c'est celle du soleil. Pour l'heure... Je considère qu'il est encore à nous. Tu as toute latitude pour lui venir en aide. Néanmoins, Dragon, prends garde à ne pas le priver d'air, au propre, comme au figuré. Contrairement à ce qu'il pense, il n'est pas un dieu. Et les Hommes ont tous des faiblesses. Tes appels incessants peuvent devenir... oppressants.

Dès lors, Kanon avait pu sentir le poids de cet appel le libérer peu à peu, l'oppression laissant place à un vide impossible à combler.

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Le Sanctuaire – Temple d'Athéna

- Maintenant, ça suffit.

La voix calme et impérieuse de Saga vient à elle seule de ramener le silence dans ce qui commençait à devenir un capharnaüm de questions sans réponses, de commentaires en tous genres, de disputes et d'avis que pourtant le responsable de tout cela n'a pas sollicités. Kanon.

Kanon qui en quelques minutes leur a exposé ce que son dernier combat et séjour au royaume sous-marin lui ont appris de la situation. Kanon qui n'a pas hésité à débuter son récit de la façon la plus violente qui soit, par un très pragmatique « J'ai libéré Poséidon ». Un discours sans ménagement, sans plus de fierté, mais avec la ferme volonté de leur imposer un fait sur lequel il se passe de leurs avis autant que de leurs jugements. Il aurait pu commencer autrement, expliquer les circonstances avant d'en arriver à la conséquence. Mais non. Il ne l'a pas fait. Il a délibérément choisi de ne pas le faire. La cause est venue après. Sa discussion avec Sorrento, l'éveil de Poséidon, son retour à la villa, la fuite à couvrir, le défi de Zeus, la libération de l'ennemi, son identité, ses avantages, ses faiblesses, en passant par ses objectifs, le trident, les âmes de l'Autre monde et les dates fatidiques.

Rien ne leur est caché.

Sauf peut-être... Tout le reste. Son arrivé au Sanctuaire sous-marin, l'écaille, ses doutes, l'écaille, ses sentiments, l'écaille... Un récit parfait, à l'apparence complète, s'il ne manquait pas la façon dont il s'est tiré des griffes de Mac Lir. L'écaille, qui lui a parlé, à sa façon bien sûr et grâce à laquelle, aujourd'hui, il détient peut-être le moyen de vaincre Mac Lir. Mais ça, selon lui, personne n'est prêt à l'entendre. Sauf peut-être Aioros, mais ce sera pour un peu plus tard. Quand ils seront seuls. .

Aioros sourit. Kanon a des talents d'orateur qui ne sont plus à prouver mais il est aussi provocateur que son frère est diplomate. Il aime ça. C'est probablement dans le conflit qu'il s'est toujours défini et hélas, c'est aussi dans le conflit qu'il entend imposer ses avis. C'est aussi de cette façon qu'il l'a séduit, s'il y songe plus attentivement. Certes de façon moins vindicative, mais en prenant soins d'entretenir une certaine rivalité. Du reste, nombreux sont les sujets sur lesquels tous les deux pourraient être en désaccord et comme l'a souligné Shion, compte tenu de leurs signes respectifs, ils pourraient être cinglants.

Shion qui depuis le début de cette réunion improvisée n'a pas daigné prononcer un mot, sage observateur, curieux et attentif, comme l'est Dohko à ses côtés. Une attitude probablement tenue dans un objectif particulier que chacun espère atteindre à plus ou moins long terme – enfin plutôt « moins » que « long » quand même.

Au cours du débat, même les rangs habituellement très ordonnés de chevaliers se sont délités. Dès le début de l'exposé de son cadet, Saga s'est éloigné. Avant même cette annonce cruciale qui n'avait cependant pas tardé. La plupart ont interprété ce geste comme la déclaration manifeste d'une nouvelle querelle entre les jumeaux. Pour autant, le cadet ne s'en est pas trouvé décontenancé.

Sans un mot et sans aucun sentiment apparent, l'aîné avait écouté le discours structuré et les commentaires qui s'en étaient suivis, variant d'un homme à l'autre, selon son ressenti vis à vis de la dernière guerre contre Poséidon.

« Maintenant, ça suffit »

Trois mots. Trois mots prenant chacun par surprise et provoquant entre Shion et Dohko un discret regard d'intense satisfaction. Enfin. Il aura mis le temps.

Avec une lenteur toute calculée, Saga revient vers eux. Cette lenteur que seuls peuvent s'autoriser ceux dont l'autorité n'est plus à prouver.

- Ne nous déconcentrons pas de l'objectif principal. Nous avons un ennemi à vaincre et désormais nous savons qui il est, comment il s'y prend et quelles sont ses facultés. Et pour ce qui est de la libération de Poséidon, j'ai cru comprendre que l'objectif final était que les trois ennemis puissent enfin cohabiter et permettre le retour à l'équilibre. C'était donc une étape indispensable et puisqu'il se trouve que Kanon a dû en assumer l'exécution seul, nous devrions plutôt en mesurer la difficulté. Quant au fait qu'il soit parti chez les Solo sans prévenir personne hormis Aioros, la réaction de certains ici justifie amplement son choix sans que j'ai besoin de palabrer à ce sujet pendant des heures. Et pour ce qui concerne Aioros et le fait qu'il l'ait couvert... Je crois que le premier en droit de lui en demander des comptes n'est pas encore né. Maintenant, retournons-en à Mac Lir.

- Continuez sans moi, j'en ai fini.

Saga soupire Kanon est déjà sorti.

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Se calmer, et en urgence, si possible.

Allongé dans l'herbe de l'oliveraie, les bras croisés derrière la tête, un frêle sourire se dessine enfin sur ses lèvres, à mesure que la chaleur des rayons du soleil réchauffe son corps. A travers ses paupières, se distillent déjà sa lumière, son éclat. Il le nourrit, l'apaise, le détend. Il est enivrant, vital. Deux jours au sanctuaire sous-marin ont créé le manque et la toute première aube qu'il a pu admirer après treize années à en être privé, lui revient en mémoire. Il était avide, et dépendant. Il était un bourgeon que l'on aurait soigneusement emprisonné dans un étui opaque à l'aube de l'éclosion. Un être privé de son essence et livré aux affres du manque, auquel on offrirait soudain un accès vers le soleil. Pollux, à laquelle on rendrait sa place pour qu'elle baigne dans la lumière. C'était il y a si peu de temps... et aujourd'hui, ce besoin est revenu.

Parce qu'Elle s'est tue.

Elle, l'écaille, qui depuis son départ n'avait cessé de l'appeler. Elle laisse un vide par ce soudain silence, il ne peut le nier. Mais la lumière parvient à le combler. La conclusion s'impose à lui d'une façon très naturelle, mais eux, les autres, ne la comprendraient pas. Aucun. Kanon soupire. Si, peut-être Aioros. De toute façon, il le lui dira, ça, c'est une certitude.

Le cadet des gémeaux plisse le front. Un bruissement d'herbe et une ombre vient se mettre entre lui et le Soleil. Il entrouvre les yeux. L'ombre de Saga.

Saga. Il a fait une erreur en quittant la salle tout à l'heure. Quand bien même ces réunions lui semblent insupportables, quand bien même il ne se sent absolument pas en devoir de partager avec tous, ce qu'il a ramené du Sanctuaire sous-marin, Saga a pris parti.

Pour lui.

Il n'aurait pas dû sortir.

D'une certaine façon, son départ soudain donne valeur aux allégations soulevées contre lui juste avant l'intervention de Saga. Il l'a mis en porte à faux, lui qui pour une fois, a respecté son serment. C'est probablement pour cette raison d'ailleurs, qu'il n'a pas pu tenir en place. Il ne s'y attendait pas. Non pas qu'il ait besoin de son aide, non, il se défend parfaitement tout seul. Mais ils étaient deux tout à l'heure. Deux. Et lui n'a rien trouvé de mieux à faire que de claquer la porte. Pourtant cette petite intervention, enfin non, cette magistrale intervention qu'il a stupidement abrégée, a eu plus de valeur pour lui que toutes les accolades que Saga aime à provoquer. Trop de valeur sûrement, pour qu'il supporte et reste dans cette salle. Et maintenant, il est bien possible qu'il s'en défende, fierté oblige.

- Tu ne veux pas te décaler ?

L'aîné soupire et s'exécute avant de s'installer sur la pelouse, adossé au tronc d'un olivier à ses côtés.

- A toute fin utile, je te rappelle que je ne suis pas perdu et que je n'ai pas besoin de garde du corps.

Il aggrave la situation. Il le sait, mais c'est ainsi qu'il espère gérer cet espèce de sac de nœuds sentimental dans lequel il s'enfonce depuis la veille. La meilleure défense étant l'attaque...

- Kanon, nous devons vraiment discuter.

- Ça ne doit pas être si urgent puisqu' hier soir tu n'as pas pris la peine de m'attendre, pas plus que ce matin d'ailleurs, puisque tu es parti avant même mon réveil.

Saga l'observe un moment, sans aucune animosité, avant de détourner les yeux vers un vieil olivier. Cette fois, si Kanon n'est pas tout à fait juste envers lui, il n'a pas non plus totalement tort. Si l'on part du principe que « lui parler », c'est la première et unique chose qu'il a demandé en revenant du Sanctuaire sous-marin, il a raison d'être blessé. Ou bien est-ce une façon capillotractée de lui signifier qu'hier soir, alors qu'il évacuait difficilement la pression des deux derniers jours, il avait vraiment besoin de lui et ça, il ne se le pardonne pas.

Alors bien entendu, il pourrait lui rappeler qu'il a refusé de parler quand il le lui a proposé, un peu plus tôt, lorsqu'ils remontaient à la maison des gémeaux ou même la façon dont il lui a parlé avant de quitter le temple alors que lui, s'est contenté d'une mise en garde au sujet de son embryon de relation avec le sagittaire. Il pourrait également lui souligner qu'il n'avait aucun moyen de savoir quand il reviendrait de son entrevue avec Aioros, voir même s'il reviendrait tout court, mais ça, vu la situation, ça passerait très mal. Et puis de toute façon, vu à quel point Kanon est sous pression depuis la veille, la version la plus plausible, c'est la capillotractée.

Saga serre les dents. Bien sûr il était blessé la veille, après les accusations de son cadet. Mais quand même. Pour une fois, la première d'ailleurs, où Kanon lui demande quelque chose d'aussi simple que sa seule présence, il la lui refuse.

Pour l'heure, Kanon ne lui laisse pas le temps de répondre et poursuit, plus calmement cela dit. Oui, bien plus calmement.

- Pourquoi tu as fait... ça ?

« Ça ». Inutile de tergiverser longtemps, ce « ça » n'a aucun rapport avec la phrase précédente. Ce « ça », c'est ce qui vient de se passer, dans le temple d'Athéna. La discussion va pouvoir commencer. Du moins, s'il ne commet pas quelques erreurs lexicales, Kanon étant visiblement très sensible sur le sujet. Inutile par exemple d'utiliser, dans quelle que phrase que ce soit, le verbe défendre. Non, Kanon n'a absolument pas besoin de ça. Du reste, ce n'est absolument pas pour cela qu'il l'a fait.

- Parce que c'est ce qui m'a semblé le plus... Juste ? Quelques-uns parmi eux sont inquiets du réveil de Poséidon. Probablement parce que d'une façon ou d'une autre, ils ont été plus touchés par la dernière guerre. Mais il convenait de leur rappeler que ça ne doit pas interférer dans l'affaire qui nous occupe actuellement et qu'au contraire, sa libération est devenue un avantage.

- Ce qui les inquiète Saga, c'est moins le fait que Poséidon soit libéré, que le fait qu'il l'ait été par moi. Si Mu avait libéré Poséidon à ma place, aucun n'aurait réagi de la sorte et tu le sais.

Saga esquisse un sourire.

- Admets que tu as présenté les choses sans la moindre envie d'arrondir les angles.

- Admets que je ne devrais pas avoir besoin de le faire.

Les jumeaux échangent un long regard avant que Saga sourit à nouveau. Kanon les teste, tous, et ça n'est pas forcément une bonne nouvelle. Mais au demeurant, il est calme. Il cherche ses réponses et surtout, c'est auprès de lui qu'il le fait.

- Je te le concède. Tu vois, tu sais donc déjà pourquoi je suis intervenu. Rajoute à cela le fait que je me rallie totalement à ton jugement et peut-être aussi, c'est vrai, je l'admets, une sorte de...

Devant le silence de son aîné, Kanon tourne à nouveau le regard vers lui avant de se redresser et de se hisser à ses côtés, adossé lui aussi à l'olivier. Que Saga peine à ce point sur l'emploi de certains mots mérite au moins qu'il lui accorde autant de patience que d'intérêt.

- Kanon, nous avons désormais tout ce dont nous avons toujours rêvé. Tu as gagné ta place parmi nous et tu l'as fait absolument tout seul. Je ne compte pas gâcher la moindre occasion de nous voir œuvrer ensemble pour Athéna. Il faut que tu comprennes... Pendant ces semaines où tu refusais de revenir parmi nous, je n'ai pas cessé de supplier Athéna de ne pas t'en laisser le choix. C'est égoïste, j'en conviens. Mais je ne supportais pas l'idée que nous ayons enfin une chance de nous revoir et que tu la refuses. Revenir ici sans que tu m'accordes une seconde chance, ça n'a pas d'intérêt. Je sais que tu m'en veux pour ce que je t'ai dit au sujet d'Aioros et toi. J'ai remarqué, tout le monde a remarqué, l'influence que vous avez l'un sur l'autre. Elle est positive, c'est vrai, mais elle est à double tranchant. Je ne veux même pas imaginer la souffrance qui serait la tienne si tu le perdais. Et dans l'état actuel de notre relation, je ne suis même pas certain que j'aurais le pouvoir de t'aider. Et tu ne peux pas me reprocher de ne songer qu'au pire, parce que le pire, c'est toujours ce qui nous arrive. Néanmoins, je m'en veux d'avoir été maladroit en te présentant les choses aussi crûment.

- Crûment Saga ? Attends, laisse-moi me souvenir... « Le service d'Athéna ne saurait souffrir d'une relation envahissante capable de vous détourner d'un objectif aussi capital que ceux pour lesquels nous sommes déjà tombés. Aimes-le, si tu en as envie, mais pas au point d'en être dépendant. Car je le vois bien, moi, que tu ne supportes ce retour que depuis qu'il est à tes côtés. S'il devait ne pas survivre à un combat, y survivrais tu toi ? Si la réponse est non, alors empêche dès maintenant tes sentiments de te maîtriser totalement. Et pense à lui également, parce que la réciproque est tout aussi vraie. » C'est à peu près ça je crois. Ça doit être pour ça que j'ai goûté les joies du Cap Sounion d'ailleurs une relation envahissante qui te détourne de ton service auprès d'Athéna... Saga, Tu ne sais probablement pas que j'ai une idée très nette de ce que peut être la perte de quelqu'un dont on est à ce point dépendant, depuis que j'ai perdu un jumeau.

Le silence s'installe. Cette conversation, il aura fallu des semaines pour qu'elle arrive enfin, et si chacun la refusait jusqu'à aujourd'hui, chacun la savait indispensable pour qu'ils puissent un jour se relever ensemble de leur passé commun. Il ne s'agit pas de demander des comptes. Chacun connaît tout de la situation et de ses propres fautes. Chacun a déjà pardonné. Mais aucun n'a jamais rien dit. Il ne peut y avoir de réelle réconciliation, il ne peut y avoir de réel apaisement, sans que la parole ne serve d'exutoire.

Saga s'est figé. La douleur qu'il peut ressentir sous le poids de ses mots l'a fait frémir aussi sûrement que l'aurait fait le climat du Cocyte. Mais cette douleur n'est rien à côté de l'émotion que peut provoquer un tel aveu. Kanon vient, ni plus ni moins que de lui dire à quel point il l'aimait. D'une façon violente, certes, mais bien à la hauteur de leur histoire. Alors l'aîné le regarde, longuement, tandis que son cadet ne semble pas réussir à quitter son observation du ciel, serrant les dents pour contenir ce flot de sentiments dont il est la proie depuis la veille, les yeux beaucoup trop brillants peut-être, mais sans la moindre pointe de regret.

De quoi commencer à réaliser que, peut-être, son petit discours de la veille le fait davantage souffrir par les souvenirs qu'il ravive que par le crédit qu'il lui apporte aujourd'hui. Parce que ça n'est pas la première fois, mais plutôt la troisième, au moins, que Saga lui parle de sacrifice à faire sur l'autel d'Athéna. Et il y a treize ans, c'était son tour d'être sacrifié. A juste titre ? Ses torts sont avérés, certes, mais justifient-ils le recours à une telle méthode ?

Consciencieusement, le cadet contrôle discrètement sa respiration. Son amplitude, sa vitesse. C'est le seul moyen d'occuper son esprit, pour empêcher les souvenirs de revenir. Ça fait longtemps pourtant qu'il n'y a plus pensé. Une réaction de survie probablement, sans laquelle il serait assurément devenu fou lui aussi. Longtemps aussi que ses nuits n'ont pas brutalement été interrompues par les mêmes images, les mêmes douleurs, l'attente récurrente de la marée et l'effroi.

- Kanon ? Tu ne l'as pas perdu.

- Quoi ?

- Ton jumeau, tu ne l'as pas perdu.

- C'était pourtant bien lui ce jour-là. Mais je n'arrive même plus à t'en vouloir Saga. Il reste juste les souvenirs et j'ai appris à vivre avec. Ce que je veux que tu comprennes, c'est que ton conseil d'éloigner toute relation envahissante, c'est juste impossible à tenir. Ou alors toi et moi, il ne faut plus qu'on se voit. Et encore, même sans se voir, on n'arrête pas de songer l'un a l'autre. Quand je suis rentré du Japon, je n'ai remarqué que ton absence et je ne te parle pas de l'angoisse quand j'ai appris que tu étais en Écosse. Alors oui j'ai filé chez Julian Solo tout de suite, parce que j'avais besoin de ses infos. Et je pense, vu la façon dont tu m'as accueilli hier lors de mon retour, que tu étais, toi aussi, tout aussi inquiet durant les deux jours où j'étais introuvable. N'est-ce pas ?

- Ah ça, je l'étais. Mais il y a toutefois une nuance. Face à l'angoisse facilement palpable de ton... ami, il était indispensable qu'il acquière la certitude que je lui disais la vérité quand j'affirmais que tu étais vivant et chez Poséidon. Parce que je le connais moi aussi. Certainement pas comme toi, j'en conviens, mais je connais des aspects de sa personnalité que peut-être tu n'as pas encore entrevus. Pourquoi crois-tu qu'il ait été le premier convoqué par Athéna dès qu'elle a pu se consacrer à quelqu'un d'autre que toi ?

- Je me doute, Saga, qu'il n'allait pas bien et c'est totalement normal. Il est sagittaire donc, idéaliste et passionné vis-à-vis de ses convictions. Dans son esprit, sa résurrection, il ne lui trouve un intérêt qu'à la condition qu'elle lui permette de tirer les autres vers le haut, de transcender sa fonction auprès d'Athéna et d'ancrer un véritable rapport de fraternité pour y parvenir. Pour ça, il faut au moins qu'il ait en face de lui une porte sur l'avenir. Même pas d'ailleurs, une porte sur le présent serait déjà pas mal. Or, l'attitude de beaucoup ici l'emprisonne dans le passé. Sans compter que de se tourner vers l'avenir quand tu as un trou béant de treize années dans ton passé, doit poser quelques soucis. Tu imagines la difficulté qu'il peut ressentir à l'idée d'y renoncer ? Et pourtant, il n'a pas le choix. C'est comme ça.

- Et bien tu vois Kanon, je crois que le seul à lui avoir ouvert une porte vers ce présent et cet avenir, c'est toi. Il a changé radicalement d'attitude depuis que tu es là.

- Et donc tu as peur que nous soyons séparés de la plus tragique des façons et qu'aucun de nous deux ne puisse s'en relever ? Je te l'ai dit, j'ai pensé la même chose que toi, en tous cas jusqu'à notre retour du Japon. Tu arrives peut-être à contrôler tes sentiments à la perfection Saga, après tout, c'est comme ça qu'ils t'ont élevé, mais en ce qui nous concerne, même si notre relation devait sagement en rester là où elle est actuellement, ça ne changerait rien du tout à la difficulté. Non, vraiment, ça n'est pas la mort qui m'inquiète. Ce serait même tout le contraire…

Donc Kanon est inquiet, d'où cette espèce de réserve amicale qu'ils ont mise en place et qu'il avait d'abord mise sur le compte d'une discrétion polie vis-à-vis des autres. En même temps, discrétion polie ne convient pas tellement à son cadet.

- Et tu ne veux pas m'en dire davantage ?

- Non. Sans appel. Par contre Saga…

Parce qu'au stade de leur relation, il est totalement exclu d'expliquer à Saga, que les amant( e )s ayant un jour franchi les portes de ses appartements privés de l'Atlantique Nord, n'ont eu d'autre choix que de ne jamais y remettre les pieds une fois son affaire conclue. Une seule et unique fois. Une absence totale de sentiments et un dégoût presque systématique. Ne surtout pas s'attacher et surtout, ne pas songer que ce soit possible. On parle trop quand on s'attache. Surtout lorsque le poids du secret s'alourdit au bout des années. Sa couverture valait plus que n'importe quel besoin bassement humain. Et pour s'en convaincre, rien de tel qu'une haine farouche envers eux comme envers tous les autres. C'est cela. La haine est le meilleur recours lorsqu'on perd haleine.

Après treize ans de conditionnement, rien ne peut le laisser penser que son réflexe ne serait pas le même, une fois que sa relation avec Aioros aura pris un tournant plus sérieux. Les choses ont changé, certes. Et celui-là suscite des sentiments qu'il n'a jamais ressentis pour aucun autre. Ça ne fait pas de doute. Des sentiments précieux, mais presque douloureux du fait de leur intensité. Des sentiments qu'il a désormais acceptés mais qui triomphent systématiquement de sa raison, dès lors qu'Aioros initie un contact. Parfois juste en étant là. Et par Athéna, ce que sa seule présence peut-être à elle seule une source de plaisir monumentale. Et s'il est bien persuadé qu'il prendra le risque de franchir ce cap là depuis la veille au soir, rien n'empêche l'Inquiétude de venir s'immiscer entre eux.

Son attitude pensive commence à inquiéter le gémeau en titre alors le cadet se redresse et se décale de façon à lui faire face en s'appuyant sur un genou que l'aîné avait replié.

- Il faut que je te parle de Mac Lir.

- Et tu comptais lui en parler sans moi ?

Kanon esquisse un sourire sans même se retourner à la voix d'Aioros qui vient s'asseoir à ses côtés, enroulant un bras autour de sa nuque en laissant pendre négligemment une main contre son torse. Geste que Kanon a suivi des yeux avant de les relever vers lui, non sans remarquer la proximité tellement réconfortante de son visage.

- C'est une tentative d'étranglement ?

- Tu pourrais aimer ça.

- J'ignorais que les sagittaires étaient pervers.

- C'est parce qu'ils ne le sont pas, mais je suis du premier décan, il y a risque de résidus du scorpion.

Cette fois Saga sourit en secouant la tête avant de les observer tour à tour.

- Vous jouez à celui qui aura le dernier mot ?

- A peu de choses près, ton frère finit toujours par céder.

- Tu te berces d'illusions mon ami, renchérit le cadet non sans associer cette remarque à un rire moqueur. Souviens-toi que le seul de nous deux à devoir une revanche à l'autre, c'est moi. Et d'ailleurs, tu tardes à la prendre. Serait-ce ta peur de perdre le point encore une fois ?

- Dois-je en conclure qu'il faut que je gagne ce point pour obtenir quelques faveurs ?

- Non mais comme si tu as besoin de ça pour me convaincre...

- Ah mais jusqu'à présent je te signale qu' hormis la tentative avortée d'hier soir, tu m'as toujours repoussé gentiment. Monsieur est gémeau donc monsieur exige d'être courtisé. D'accord. Mais je te l'ai dit au Japon, ce ne sera pas à sens unique. Je réclame en échange mon droit à l'expansivité. Tu vois Saga, je n'arrête pas de lui dire qu'il devrait être plus expansif.

- Non mais tu plaisantes ! Hier soir tu te plaignais que je l'étais trop !

- Mais non ! C'était parfait ! Enfin ça l'aurait été si ça n'avait pas été un gros coup de pression.

Saga ferme les yeux, sans pour autant se départir de son sourire et relève un index vers eux, attirant de suite le regard des deux plus jeunes vers lui.

- Vous en parlerez plus tard non ? Revenons-en à Mac Lir. Tu as déjà une petite idée de la façon dont vous allez le vaincre n'est-ce pas ?

- … Dont nous allons… Parce qu'Aioros et moi, nous allons avoir besoin de toi. Alors si tu souhaites toujours nous voir œuvrer ensemble pour Athéna

- Tu sais très bien que la réponse est oui.

- Alors voilà ce qu'elle m'a dit. Il y a plusieurs siècles, Poséidon a déjà combattu Mac Lir. Il ne l'a pas détruit mais l'a enfermé dans l'Autre Monde pour qu'il se limite à sa fonction d'origine, ce qui peut sembler une peine relativement indulgente compte tenu du fait qu'il a au moins perdu l'un de ses généraux. Le dragon de l'époque. En vérité sans l'intervention de Poséidon, aucun des généraux n'avait le moyen « technique » de battre Mac Lir. Et là je ne parle pas de puissance. Je parle d'un avantage réel leur permettant de contourner les spécificités guerrières du dieu. Ce qui s'est passé durant cette bataille, c'est qu'ils l'ont poussé à se diviser en deux entités. Le Dragon des mers en a pris une et le Kraken, la seconde. Les autres sont arrivés en renfort, mais pensant que les deux entités étaient indépendantes, ils n'ont pas mesuré les conséquences d'une attaque combinée déséquilibrée. Ils se sont concentrés sur la doublure et je pense sincèrement qu'ils ignoraient comment les différencier. Mais quand la doublure a été détruite, il y a eu un transfert vers Mac Lir et le Dragon des mers s'est vu renvoyer de plein fouet l'attaque destiné au double de Mac Lir. Il ne s'en est pas remis. Si Mac Lir peut sembler invincible, en réalité, seul l'original possède l'armure réputée indestructible. Comme il n'est jamais détruit, il se dédouble à chaque fois que son second disparaît. Il est le dieu des choses doubles et de la gémellité. Il ne peut pas créer plus d'une copie à la fois. Mais si nous parvenons à produire deux attaques absolument identiques et à les immobiliser tous les deux au moins quelques secondes, Aioros pourra intervenir. Mac Lir n'est pas humain, il est constitué d'eau et de brume. Sa cuirasse a le pouvoir d'oxyder tout métal sensible à l'eau.

- Et l'or ne craint pas l'eau.

- Exactement. Alors j'imagine qu'une de tes flèches d'or peut nous permettre de l'atteindre. Mais avant ça, il nous faut récupérer le trident, car c'est ce qui nous permettra de l'attirer. Mac Lir ne s'attend pas à… trouver des jumeaux dans l'armée d'Athéna. Il ne t'a pas encore vu Saga. Tu n'étais pas là lors de l'attaque du Sanctuaire… Saga ?

Depuis le début du récit, l'aîné écoute avec une attention mêlée de gravité, le regard figé au loin, sur la statue d'Athéna surplombant le sanctuaire. Si les informations ramenées par Kanon sont effectivement déterminantes pour arrêter la façon dont ils viendront à bout de Mac Lir, elles restent théoriques et la mise en pratique soulève un certain nombre d'incertitudes dont les conséquences pourraient être déterminantes elles aussi. Lentement le gémeau en titre cherche son regard afin d'y déceler le reflet de ses propres doutes, pour ne trouver qu'une ferme résolution.

- Attendez une minute tous les deux, intervient le sagittaire d'une façon assez autoritaire pour que les deux paires d'yeux gémellaires se tournent vers lui.

- Je suis désolé de devoir vous rappeler ça et ne vous en vexez pas mais… Ça fait treize ans, TREIZE ans, que vous êtes séparés, que votre expérience a divergé sur bien des points, que vos techniques se sont développées sans aucun parallèle et que vos deux cosmos ne sont plus l'exacte copie l'un de l'autre. Et quand bien même ce serait le cas, il faut une maîtrise impeccable de la chose pour maintenir deux attaques combinées et identiques pendant assez longtemps. Et puis il y a une seule armure.

- A moins d'une autre idée, nous n'avons guère le choix que d'essayer. Et nous avons quelques jours pour nous y préparer.

- Kanon… Tu as commencé ton récit par «Elle m'a dit ». Qui est cette, « elle » ?

La voix pragmatique de Saga qui visiblement se doute de la réponse sans pour autant s'en convaincre totalement tant qu'il ne l'aura pas entendu de sa bouche.

- L'écaille.

- Et tu lui accordes tout ton crédit ?

- Poséidon n'a aucun intérêt à nous voir échouer s'il veut son trident. Et s'il souhaite me tuer, il aura l'occasion de le faire une fois Mac Lir hors circuit.

- Ça m'ennuie, de voir se reposer tout un plan sur… les souvenirs d'une écaille.

- Je comprends qu'il soit difficile de faire confiance en Poséidon, mais comme tu l'as fait remarquer aux autres, tout à l'heure, ce n'est pas sans alliance que nous aurons la victoire. Et puis Saga, si lui me fait confiance, à moi….

- Tu as besoin de lui prouver qu'il a raison. Je comprends. Mais Poséidon demeure un dieu colérique. Prends garde à ce que ta volonté de rachat auprès de lui ne se retourne pas contre toi, si un jour tu devais refuser une offre de sa part. Il ne t'a pas rayé de ses bans et pourtant, tu as choisi la façon la plus officielle qui soit de lui exprimer ta volonté de le quitter. Mais les efforts, voir même, les sacrifices, auxquels tu consens aujourd'hui en sa faveur, peuvent représenter une certaine… ambiguïté, en tous cas pour lui.

Parce que Saga n'est pas dupe. Le fait que Kanon ait consenti à voir Sorrento est en soi, une petite épreuve. Le fait de s'exposer au réveil de Poséidon après l'avoir trahi, en est une un peu plus conséquente. Mais le fait d'être retourné sur cette rive du Cap Sounion, par besoin acharné de protéger le réceptacle de Poséidon, après avoir exigé de Sorrento qu'il l'emmène en sécurité, c'est déjà nettement plus chargé de sens.

D'autant que l'aîné est persuadé d'une chose si Kanon n'a pas prévenu Aioros alors qu'il était proche de l'inconscience, c'est qu'il a parié. Parié sur l'intervention de l'écaille. Et s'il est capable de jouer son avenir sur l'intervention hypothétique d'une écaille en acceptant de se faire entraîner par le fond justement à cet endroit, c'est bien qu'il avait déjà mesuré la nécessité de libérer l'Empereur. Surtout après ce que Saga a vu tout à l'heure les angoisses de son frère pour tout sujet relatif au Cap. Et devant de tels efforts, il serait logique que Poséidon se berce d'illusions.

Mais il est également fort probable, que dans ce besoin qu'à son frère de réparer certaine fautes, il ne se soit pas rendu compte de la portée que peuvent avoir ses gestes dans l'esprit du dieu et qu'il n'en prenne conscience que maintenant.

Mais il est également fort probable que sa double nature ait une part de responsabilité dans tout cela et ça, c'est nettement plus ennuyeux.

- Tu penses vraiment qu'il peut interpréter ça de cette façon ?

- C'est une certitude, répond un sagittaire visiblement totalement d'accord avec les craintes de l'aîné. Mais quel genre de relation entretiens-tu avec l'écaille du Dragon des mers ? J'ai l'impression que c'est très différent de ce que je connais.

- Je ne peux pas vraiment te dire si cela est différent, dans le sens où je n'entretiens hélas aucun rapport avec Gemini. Mais les scales ont cette faculté de t'appeler. Elles n'ont pas le choix, il faut faire venir leur porteur. Elles résonnent, de façon constante. Avec les années, tu t'habitues. Tu ne t'en rends plus vraiment compte. Mais là, dès que j'ai repris connaissance, je l'ai vue. Dès qu'elle a retrouvé sa force, ça a recommencé. Elle ne s'est plus arrêtée, de tout le temps que j'ai passé là-bas. Et franchement, oui, je t'avoue que c'était réconfortant. J'ai détesté me retrouver là-bas, mais avec elle, c'était plus facile. Par contre, rapidement c'est étouffant. Horriblement étouffant dans le sens où elle craint que son appel ne soit pas entendu. Depuis cette nuit, ça s'est arrêté.

Aioros esquisse un sourire.

- Le chant des sirènes ?

- C'est tout à fait ça. Mais, vraiment. Cela dit… elle ne fait pas le poids à côté du chant d'Athéna.

Les trois aînés du sanctuaire échangent un sourire entendu et silencieux.

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- Tu es vraiment sûr que tu veux y aller ?

Devant le lourd portail de fer forgé qui mène à la résidence Solo, Kanon observe d'un œil sombre le domestique s'éloigner, après leur avoir annoncé, à lui et Aioros, que Sorrento s'est absenté, comme il le fait depuis trois jours, pour aller observer la mer dans les ruines du temple de Poséidon.

Après avoir achevé leur discussion au sujet de l'Empereur dans l'oliveraie, Kanon a décrété qu'il fallait qu'il voit l'ancien général et ni Saga, ni Aioros, n'avait pu l'en dissuader. Néanmoins le sagittaire avait obtenu sans grandes difficultés d'ailleurs, le droit de l'accompagner.

- Je crois que c'est impératif et ce n'est pas un sagittaire perfectionniste qui me dira le contraire. En discutant avec vous j'ai réalisé qu'il devait être au mieux : confus, au pire : anéantis. Aller, on y va. J'aimerais autant y arriver avant que le soleil ne commence à descendre.

Et pendant la durée du chemin les séparant des vestiges du temple de Poséidon, Aioros l'observe discrètement, s'interrogeant coupablement sur la façon dont Shion a pu effectuer un choix entre lui et Saga pour prétendre à l'armure des gémeaux. Parce qu'un Homme ne change pas. Il évolue et fait les choix qui s'imposent pour sa survie en fonction des circonstances. Or, l'incarnation du Mal qui se tient à ses côtés, ne peut pas aujourd'hui être prêt à combattre ses démons au Cap Sounion pour apporter…. du soutien à un ancien frère d'armes avec lequel il ne s'est jamais entendu. Illogique. Donc si Kanon a commis des atrocités, il ne peut pas, de base, être le Mal incarné. Il a tendu vers le Mal par instinct de survie probablement. Alors que serait-il arrivé, si c'est lui que Shion avait choisi pour prétendre à l'armure d'or ? Et ensuite, pour lui succéder ? Et une fois Pope, si Saga l'avait remplacé comme chevalier des gémeaux, ce que son cadet était destiné à faire ? Est-ce que les circonstances auraient fait évoluer Saga comme Kanon a évolué ? Ou bien le cadet aurait-il mieux géré la situation ? Autant de questions inutiles puisque de toutes façons, ces deux-là sont nés sous une étoile maudite et rien n'aurait pu leur permettre d'avoir une vie normale.

Le soleil amorce son déclin lorsqu'ils parviennent enfin sur les hauteurs du Cap Sounion où se dressent, malgré l'usure des siècles, les vestiges du Temple de Poséidon. Autour d'eaux, seul le bruit du ressac des vagues, bien en contre-bas, se fait entendre. Depuis la dernière marée, le site habituellement fréquenté, est déserté. A l'autre extrémité du temple, tourné vers la mer, Sorrento observe l'horizon. Seul. Calme. Du moins jusqu'à ce que des bruits de pas sur le marbre ne le fasse brusquement se retourner.

A l'autre extrémité du temple, Aioros s'arrête et s'appuie à une colonne, bras croisés. Inutile d'aller plus loin, ces deux là ont probablement besoin d'un peu de tranquillité, bien qu'elle soit toute relative dans le sens où ils restent parfaitement visibles et audibles.

Kanon s'approche lentement, du moins jusqu'à ce que Sorrento, après les avoir regardés chacun leur tour, n'amorce un discret pas en arrière. Inutile d'aller plus loin sous peine de mettre mal à l'aise le musicien.

- Décidément dès qu'une calamité arrive, tu es toujours dans le coin.

- Bonsoir Sorrento. Je te présente Aioros du Sagittaire.

La sirène les observe à tour de rôle, totalement confus. Quelle est la raison suffisante pour voir ces deux là ensemble, loin du sanctuaire, et hors mission ? Mis à part l'éventualité que l'un des plus grand fidèles d'Athéna, immaculé de fautes, soit chargé de surveiller le presque destructeur de l'humanité…. Mais autant se passer de ce commentaire, d'autant que Kanon semble tout à fait conscient de ses pensées et qu'il choisit d'y couper court.

- J'ai vu Poséidon.

- Le contraire m'eut étonné. Ce qui m'étonne en revanche, c'est que tu sois encore vivant après ça.

Soupir agacé de l'aîné avant de poursuivre.

- Thétis est repartie ?

- Cet après-midi…

- Tu attends quoi ? Tu ne me feras pas croire que tu viens ici, juste pour t'extasier de la… pseudo beauté d'un couché de soleil à cet endroit.

- Tu sais, c'est ce que fait l'écrasante majorité des gens normaux.

Rester calme. Kanon se pince les lèvres entre elles en jetant un regard de côté avant de reposer les yeux sur lui.

- Je sais que tu ne viens pas ici admirer un coucher de soleil. Et puis même si tu le disais dans un sens bien plus mesquin, je te ferais remarquer que tu n'es pas non plus quelqu'un de normal. Si tu viens ici depuis trois jours, c'est parce que c'est ici que tu l'entends le plus. Alors je te repose la question qu'est-ce que tu attends ?

Sorrento baisse les yeux en soupirant d'un air profondément las avant de faire enfin quelques pas vers lui.

- Lorsque tu en parles, j'ai le sentiment que tu trouves cela extrêmement facile et évident. Or, j'ai beaucoup de mal à… l'accepter.

Un premier blasphème mais Kanon ne s'en formalise absolument pas. Il était évident que la Sirène aurait une certaine difficulté à encaisser le retour de Poséidon dans son réceptacle, entraînant la fin de la vie qu'il s'était reconstruite avec Julian.

- Tu ne viendrais probablement pas ici, si tu n'avais pas déjà fait ton choix. Poséidon est persuadé que tu finiras par le rejoindre et je partage totalement son avis. Il va t'attendre et Elle aussi. Quoi que tu puisses regretter ici, tu restes un marina et tu ne pourras être réellement satisfait qu'une fois là-bas. Et puis, Sorrento, nous allons réussir à vaincre Mac Lir, les autres vont revenir, tu crois vraiment que tu réussiras à rester ici ?

- Mac Lir ?

Le gémeau esquisse un sourire devant l'intérêt soudain du plus jeune.

- C'est ça. Poséidon nous a donné les informations nécessaires pour y parvenir. Tu vois, L'Empereur est tellement convaincu par cette paix que tu aurais tort de ne pas en profiter.

- Je te tiendrai au courant de mon choix… Enfin si tu repasses.

Kanon opine, visiblement touché par cette requête sous-jacente de le revoir.

- Et quand toute cette histoire sera réglée, nous n'entendrons plus parler de toi au royaume sous-marin ?

- Quand toute cette histoire sera réglée… J'essaierai enfin de profiter de ce que j'ai chèrement gagné. Donc oui, vous n'entendrez très probablement plus parler de moi.

- Si c'est… « très probable »… alors nous nous dirons très probablement bientôt adieu Kanon. En attendant, bonne chance.

La sirène les salue d'un regard poli avant de quitter le site pour disparaître en direction de la villa. Kanon reste quelques instant à sa place, songeur. Si Sorrento prétend lui dire bientôt Adieu puisqu'il lui a confirmé rester auprès d'Athéna, alors c'est que sa décision est d'ores et déjà prise. Il ne peut que s'en trouver soulagé. Certes ça n'annihile en rien sa culpabilité passée, mais c'est une façon comme une autre de corriger certaines de ses erreurs. Après tout, il n'aura certainement pas trop d'une seconde vie pour y parvenir.

Le contact de la main qu'Aioros laisse glisser de sa taille jusqu'à sur ses reins, le sort de sa réflexion pour le ramener à la réalité. Une réalité qui n'est plus si cruelle en ce lieu maintenant qu'il s'est rappelé à lui. Mais il y a quelque chose d'angoissant à constater l'influence de sa présence après qu'il ait consumé une vie et une mort totalement seul.

Et le pire de tout cela, c'est que le sagittaire a l'air d'en avoir totalement conscience, lorsqu'il cherche à accrocher son regard afin de l'empêcher de repartir, seul, dans ses pensées. Son autre main glisse sur sa nuque alors qu'enfin, Kanon le regarde. Leurs lèvres se cherchent pendant quelques instants, avant que le gémeau ne referme ses doigts autour des mèches brunes pour s'assurer qu'il ne puisse plus l'esquiver. Un sourire vainqueur, et un baiser sur sa lèvre supérieure, puis la seconde avant que leurs langues ne se mêlent définitivement, ne se quittant que pour se retrouver, plus avides encore, effaçant un manque qu'aucun des deux n'a jamais pu combler.

Au prix de beaucoup d'efforts, Kanon parvient à reculer son visage, recollant leur front ensemble et mêlant dangereusement leurs souffles enfiévrés.

- Tu as vraiment envie qu'on reste ici ?

- Oui.

La réponse est tellement franche et spontanée que Kanon le regarde avec un peu plus d'attention, l'obligeant à se justifier.

- Franchement Kanon, De ce que je constate, ni toi ni moi ne sommes en état d'aller bien loin. D'autre part, je n'ai pas envie d'interrompre ce que nous avons précieusement initié et enfin, nous pourrions bien être en Enfer, j'aurais quand même envie de toi, et pourtant, j'y ai passé un certain temps… Alors laisse-moi au moins une chance de te créer d'autres souvenirs ici.

Après un moment d'hésitation sans le quitter des yeux, Kanon esquisse un sourire.

- Tu sais que même s'il tombe en ruines nous sommes quand même dans le temple de Poséidon ?

- Parfait. J'espère qu'il comprendra qu'il va devoir clairement tirer un trait sur toi.

- Je vois. Et toi, la Droiture Incarnée, tu ne crains pas de vexer un dieu ?

- Je n'y peux rien si le respect que je lui dois ne fait pas le poids à côté de toi.

Kanon allait surenchérir, laissant finalement leur bouche s'épouser de nouveau et sa raison s'endormir totalement. Parce que cet homme là est probablement la plus belle chose que la vie lui ait offerte et que lui, n'était absolument pas en mesure d'espérer, ni même de mériter. Et ce sont ses mains, qui s'immiscent sous sa chemise pour la lui enlever avec précipitation comme s'il avait s'agit d'un simple tee-shirt. Ses mains qui courent désormais maladroitement sur les courbes que dessinent ses muscles contractés par l'envie, son bassin qui d'un mouvement précis le fait reculer contre l'une des colonnes du temple et ses lèvres qui, en abandonnant les siennes pour descendre à l'assaut de sa gorge, prennent définitivement le contrôle de leur échange en se louant d'avoir une reddition complète.

Quelqu'un d'autre avant lui peut-il se venter d'avoir fait capituler ce gémeau là ? Personne. Personne à qui il ait offert de le mettre à nu, au propre comme au figuré. Personne qui n'ait eu la chance de recevoir ses caresses avides et enfiévrées, de sentir son désir caresser le sien dans un appel outrageusement lascif. Personne qui n'ait eu le chance de sentir son souffle erratique contre son cou, ni même de le voir se cambrer sous la douleur d'un premier assaut. Personne qui n'ait eu la chance d'attendre, immobile, qu'il rouvre les yeux, qu'il daigne le regarder avec cette lueur de désir sonnant le début du combat.

Aucun qui ne puisse seulement imaginer le délice de l'entendre prononcer son nom dans une prière encourageant leur union, ou celui de sentir ses doigts s'accrocher à ses épaules alors qu'il y enfonce les dents dans l'espoir de voir contenir un cri.

Personne, absolument personne, à n'avoir partager avec ce dragon, le bouleversement d'un tel orgasme.

Se laissant glisser contre la colonne, à même le sol de marbre, seul perdure le bruit de leur respiration. Les bras solidement ancrés à l'autre, comme si le temps menaçait de les séparer, aucun ne fait le moindre mouvement. Lentement Aioros rouvre les yeux, les tournant vers la mer, tout en serrant davantage les mèches azur que ses mains n'ont jamais quittées. Il y a quelque chose de douloureux à caresser le bonheur d'aussi près. C'est de le voir partir, sans pouvoir le retenir.

Le soleil décline. Bientôt la nuit sera là, puis l'aube. Il faudra songer au passage dans l'autre monde, puis au combat contre Mac Lir. Et pourtant, jamais avant aujourd'hui, le sagittaire n'aurait autant désiré être ailleurs. Avec lui. Et la phrase de Saga prend tout son sens. Parce que ce bonheur dont il a été privé pendant treize ans, Kanon vient de le lui offrir. Et vivre sans lui lui apparaît désormais insurmontable. Et puis Kanon s'autorise ce moment d'abandon dans ses bras, alors qu'il est, de base, très loin d'être démonstratif. Et ça, c'est le trésor le plus précieux qui soit.