LE CRÉPUSCULE DES IDOLES
- III -
Rekka jeta un rameau dans le foyer. Son regard fasciné par la danse des flammes lui donnait le prétexte d'éviter de contempler Linos tandis que son ami, nu hormis la pièce de tissu drapée autour de sa taille et qui donnait l'impression d'être à tout moment sur le point de tomber de ses hanches étroites, faisait cercle avec le restant des finalistes autour du Chevalier Sacré. Le Japonais n'ignorait pas que ses efforts pour paraître blasé n'avaient d'autre témoin que lui-même. Le grand gaillard aux mèches auburn était l'unique objet des attentions de tous ses camarades. Il y avait quelque chose de provoquant dans cette scène qui voyait une douzaine de garçons tous muscles luisants, agglutinés autour de cet inconnu en pagne traditionnel ; son torse contre lequel chaque apprenti chevalier avait posé le plat d'une main scintillait doucement, la clarté mordorée faisant reculer la nuit. Il y avait longtemps que la force curative de ce Cosmo avait effacé les traces des nombreux duels livrés par les finalistes et qu'elle se consacrait à éveiller la Lumière latente en chacun d'eux. Trop longtemps au goût de Rekka. Cela avait assez duré. Le brun avait conçu une sourde inquiétude quand il avait intercepté le regard admiratif adressé par Linos à l'émissaire de leur Dieu, lorsque la Porte Sainte devant laquelle ils défilaient en procession avec les novices s'était ouverte grande et que les moines qui esquissaient les danses cérémonielles s'étaient inclinés en déroulant des voiles pourpres sous les pas du nouveau venu. L'homme était à couper le souffle, Rekka se l'avouait de bon cœur, mais Linos aurait dû se garder de le dévêtir aussi crûment des yeux, moins de deux heures après que le Japonais eût physiquement cédé à la passion du Grec. La prescience de la trahison s'était par la suite muée en certitude ; les discrets attouchements tentés par Rekka avaient été reçus avec irritation, ce que l'aîné des deux garçons avait mis au compte de la tension des combats à venir. Mais, lorsqu'ils se furent qualifiés l'un et l'autre pour la dernière épreuve, Linos rejeta péremptoirement ses approches. Se prêter à son tour au désir de son amant ? Très peu pour lui ! et ce, même s'ils devaient trouver la mort en tentant de remporter une armure. Rekka s'était humilié en pure perte, le blond était resté de marbre, ou, plus exactement, il lui avait planté un baiser sur la joue avant de s'excuser pour l'emballement hâtif qui lui avait fait confondre penchant physique et vraie passion. Le pire était qu'il le pensait. Ses yeux avaient été francs, son regard ferme et direct.
La soirée entamée sous des auspices radieux puis parvenue à son nadir lorsqu'ils s'étaient étreints, ne recelait plus aucune promesse. A quoi bon pour Rekka emporter une armure si sa seule perspective d'avenir était d'être témoin des manoeuvres de Linos pour attirer l'œil de ce bellâtre, Phaethon ? Que l'envoyé du Dieu fût Grec ajoutait d'évidence à son charme pour le jeune apprenti. Et celui-ci n'était pas le premier à se montrer sensible à la prestance du nouveau venu ; les garçons bouillaient dans leurs hormones, il aurait fallu être aveugle pour manquer les mines affamées que la vue de sa quasi nudité et le contact de sa peau hâlée avaient accrochées à leurs traits d'ordinaire si gardés, méditation et discipline obligent. Les quatre ou cinq auxquels Phaethon tournait le dos écarquillaient les yeux, tout émoustillés de se trouver à une longueur de bras de ses fesses. Mais aucun n'était mieux placé que Linos ; le blond, dans son innocence hardie, avait plaqué sa main entre les pectoraux du Chevalier, et sa tête inclinée donnait droit sur le renflement du pagne. Les courbes du bas-ventre du rouquin étaient si creuses, et l'intérieur de ses hanches si plates, que le léger vêtement soulevé par le sexe tenait à peine en place, octroyant tout loisir à Linos en surplomb de loucher sur son anatomie.
Rekka d'un bond se mit sur son séant. Le cramoisi de la colère empourprait l'incarnat de ses joues, tout mat qu'il fût. Il ne savait vraiment si c'était la jalousie ou un pressentiment qui le mettait en branle, mais la partie de touche-moi avait assez duré. L'attitude de Phaethon était ambiguë, rien ne l'en ferait démordre. Son pas était ferme comme il plantait sa jambe droite en terre en direction du groupe figé au sein de la clarté falote. Soudain, ce fut comme si l'on avait versé la tétanie dans ses jarrets ; ses muscles avaient beau être bandés, ses nerfs et ses tendons résolus, pas moyen d'avancer d'un pouce. Il était aussi inerte qu'un tronc d'arbre. Une sensation désagréable fit se révulser les pores de sa peau. Le regard du Chevalier Sacré s'était détourné vers lui. Rekka mobilisa sa volonté contre les yeux inexorables qui le fixaient en coin. Ainsi donc le rouquin l'avait paralysé à distance. Un clignement de sourcils de feu masqua provisoirement les pupilles à l'iris dévorant, et la sensation d'être une poupée au bout des fils du manipulateur frappa Rekka avec la netteté d'un soufflet en pleine face. Or voici que ses jambes fonctionnaient ; ses hanches pivotèrent dans le sens inverse de ce qu'il avait souhaité et les articulations de ses tibias et cuisses l'emportèrent à pas raides hors du carré de verdure que Phaethon avait choisi pour sa démonstration. La panique faisait tomber les unes après les autres la raison, la logique et toutes les bornes qui contenaient la terreur dans son recoin de l'esprit pragmatique du garçon pour envahir ses pensées. Il reconnaissait l'endroit où l'emmenaient à contrecœur ses pieds. La falaise, en haut de l'a pic dominant la cascade où Linos et lui avaient fini par s'avouer leurs sentiments. De son sommet la chute était vertigineuse, droit sur l'effleurement des écueils responsable des embruns et des jets d'eau qui découpaient la cataracte.
Phaethon l'envoyait marcher au suicide. Et rien de ce qu'il tentait afin de reprendre le contrôle de son corps ne semblait fonctionner. Pire, son pas s'était accéléré. Il avait atteint à peu près le milieu de la sentine raide serpentant à travers la forêt qui formait comme la chevelure de la montagne, ses pieds en sang à travers le cuir déchiré de ses chaussures, et ses bras hors d'état de le protéger des branches qui cinglaient sa poitrine à peine couverte, son cou et sa tête, et cependant nulle fatigue n'étreignait ses jarrets mus par le vouloir du Saint, et ses foulées ne sentaient pas l'effort. Ses lèvres obturées par ses masséters étaient hors d'état de pousser un cri ; la somme du contrôle sur son corps qui demeurait au garçon tenait dans ses yeux roulants et fous dans leurs orbites. A ce point, Rekka ne désirait rien mieux que de périr sur place, mais son cœur animé du rythme lent d'un métronome avait d'autres projets. Le couvert des arbres s'interrompit, le sommet du mont emporté par un éboulement de terrain au bout duquel se découpait la béance du vide. Insensibles en contrebas, les vents nocturnes balayaient furibonds ce versant découpé ; l'appel de l'abîme en était rendu presque matériel.
Tout se passa avec une promptitude effrayante. Les jambes de Rekka le portèrent au devant du précipice, son corps en équilibre sur l'affleurement de pierre y tangua. Et il tomba. Le film de sa vie défila sur sa rétine, ses lèvres libres d'expulser le cri si longtemps contenu bien incapables à présent de vocaliser un son.
Ayant senti le vide cingler le corps de sa victime, Phaethon retira promptement le lien télépathique. Il était inutile de souiller la tranquillité de son esprit par l'agonie de ce gêneur. Le seigneur Hélios lui avait fait don de la Domination mentale en prévision du cas, improbable quoique à envisager, où Phobos et Loxias seraient en position de vaincus potentiels ; au troisième Chevalier alors de les contrôler à distance, afin de les lancer contre l'ennemi en un mouvement d'autant plus imparable que les deux Saints seraient capables d'exécuter des attaques combinées à la puissance triple. — Puisse ce Japonais être maudit pour avoir contraint le rouquin à user de cette botte de traître ! Mais il était trop imprévisible, et son amour envers ce Linos dont Phaethon au tout premier coup d'œil avait distingué l'extraordinaire Cosmo latent de la Lumière, laissait prévoir des obstacles à l'accomplissement de la mission du Saint. En sa présence, celui-ci avait le sentiment que l'Ombre et la Lumière se disputaient en parts à peu près égales l'âme de ce Japonais à la peau étonnamment pâle et à la carrure surprenante ; il n'arrivait néanmoins pas à en acquérir la certitude raisonnée, et c'est cela qui l'avait prévenu de prendre la vie du gamin séance tenante. Par contre, quand, pour l'avoir assez observé, le rouquin s'était convaincu que ce
Rekka n'était ni homme à laisser tomber un être cher ni de l'espèce des apprentis malléables que sa mission lui intimait de sacrer Chevaliers, son arrêt de mort avait coulé de source. Phaethon n'avait eu qu'à isoler le jeune homme en le coupant de son chéri ; Linos songeait lui-même déjà qu'il s'était fourvoyé avec lui, cela était facile de consommer leur rupture. Quelques oeillades y avaient suffi. Du reste, à qui savait lire les esprits, le Grec était imbu d'une coquetterie et d'un ego savamment dérobés par sa franchise d'allure, inconstant sous le rapport des sentiments, et avec cela intelligent, à la limite de la rouerie. Ce Rekka était un âne ; l'innocence qu'incarnait le blond était une façade, une pose qui lui permettait d'aboutir à ses fins. Et l'une de ces fins avait précisément consisté à attirer dans ses rais certain brun trop viril pour être vraiment certain de sa sexualité. Linos était sous ce rapport un autre Phaethon.
Le rouquin fut submergé par les souvenirs ; le Cosmo qu'il brûlait lentement dans le cercle des garçons pressés autour de son buste, désirait lui-même l'introspection. Le Saint s'y laissa aller. Il était né dans un village reculé du Nord de la Grèce, d'une mère demie barbare à laquelle il devait ses cheveux et ses yeux, et d'un père achéen qui lui avait laissé sa stature, à ce moment de l'Histoire où le monde mycénien en ruines subsistait à l'état de vestiges dans les récits des Anciens et où le monde nouveau des cités, de la puissance maritime et de l'agriculture pointait seulement à l'horizon. Athlète accompli et coureur fanatique des bois dès l'âge tendre, le petit Cléon avait grandi en force et en beauté, bercé par les histoires contées à la veillée. Mais ni le sac de Troie ni la geste des héros ne trouvaient grâce à ses yeux ; ce à quoi l'adolescent au corps ouvré des Grâces se délectait par dessus tout était les légendes mettant en scène les Dieux. Leur existence au sommet de l'Olympe brumeux, leur intérêt pour les mortels, leurs errances au gré de leur fantaisie, leurs coups de cœur, remplissaient son âme fière du désir d'émulation. Vain de se trouver si désirable, Cléon avait versé dans une totale infatuation de sa personne ; seuls les Immortels le méritaient. Sa soif de transcendance le conduisait à la folie, ce dont il n'avait cure. Perfectionner sa condition physique de sorte d'être une vivante statue de chair était devenu son credo et son confiteor. La région avait beau être reculée, le bruit qu'un garçon fait à ravir battait les chemins en osant en appeler au Ciel pour qu'un des Dieux descende l'honorer de son étreinte, avait fini par porter au loin le témoignage de son outrecuidance, blessant la piété du populaire. Jusqu'au jour où ses parents étant morts il se trouva au ban des villageois, un homme désormais, et désespérant de susciter un jour la curiosité d'En Haut. Une fille ravissante, qui se proclamait d'extraction divine, une Nymphe disait-elle ou une Hamadryade, toucha son cœur hautain, ils se marièrent, leur ego flatté chacun par l'autre, et reprirent leurs rêves à deux. Puis, un jour que lui revenait de faire paître ses chèvres dans les alpages, son pas croisa celui d'un homme plus âgé, que sa tenue annonçait être un militaire. Une campagne avait eu lieu contre la tribu de sa mère, plus loin au Couchant, une défaite écrasante qui avait vu les Thessaliens ses frères de race passés par le fil de l'épée. Le soldat dépareillé et couvert de poussière n'avait pas bonne mine, pourtant Cléon, quoique sa morgue se rebellât contre l'instinct qui le fit porter assistance à ce pouilleux, le conduisit chez lui et s'induisit à lui faire bonne chère comme à un magistrat. Son épouse en conçut un déplaisir très vif, et refusa tout net d'aider le misérable à prendre le bain d'hospitalité. Sous les haillons et la couche de saleté, le maître des lieux ne fut pas peu étonné de découvrir un corps jeune, bien proportionné et pour tout dire attirant. Le militaire faisait moins que son âge ; seuls ses traits burinés trahissaient sa vie aventureuse. A le voir paré d'une tunique de son mari l'épouse conçut un grand désir pour lui. A la nuit elle se glissa dans le chambre de l'invité... pour y trouver son homme chevauché par le soldat. Le matin vit le départ de ce dernier ; il n'avait pas plus tôt disparu au détour du chemin que sa femme plongeait dans le dos de Cléon la hachette à fendre le bois. Lorsque Cléon était revenu à lui, il se trouvait allongé dans son lit, indemne. Le corps de la meurtrière finissait de se consumer dans le foyer, percé d'autant de coups qu'elle lui en avait portés. A ses côtés militaire souriait le, sauf que, plus grand qu'auparavant et couronné de l'éblouissement de ses cheveux dorés par dessus son front transfiguré, ce n'était nullement un homme mais l'un des Immortels. Hélios avait décidé de mettre le jeune homme à l'épreuve. A celui qui avait su deviner le Dieu derrière le travesti de la dépouille humaine il offrit une très longue vie exempte de maux. Phaethon était né.
Durant des siècles, le nouveau Chevalier du Zénith avait couru les mortels et les demi dieux, culbutant sans vergogne tous ceux qu'il pouvait plier à sa main, mais n'arrivant jamais à supprimer son besoin d'affection. Son Dieu souriant le regardait faire, idole énigmatique qu'il ne lui serait jamais venu à l'esprit de croire intéressée s'il n'avait un beau jour ressenti un regard distant glisser sur ses reins tandis qu'il se frottait d'onguent après un combat particulièrement éprouvant contre un des Saints de Zeus. De la part d'Hélios cela équivalait à une déclaration en forme. Il crut le Dieu madré, alors qu'il n'était qu'inexpérimenté. L'un et l'autre demeurèrent longtemps à s'observer, à la recherche des arrière-pensées de l'autre. En quête de ses intentions qu'ils ne parvenaient pas à s'empêcher de croire malignes. Christ venait de vagir dans son étable de Bethléem quand Hélios consentit enfin à voler un baiser à son Saint, et lorsque ce dernier s'enhardit à lui répondre. Il était temps. Les jours heureux du panthéon hellénique étaient derrière eux ; bientôt les dieux païens devraient abandonner la Terre pour leur propre plan d'existence hormis durant les jours comptés de leurs réincarnations.
Plus concupiscent que Phaethon, ce Linos n'en était pas moins aussi perdu dans son manque d'affection que le rouquin l'avait été. Ce dernier ne savait pas au juste si le ténébreux Japonais qui vouait un attachement si absolu au blond lui convenait vraiment davantage que le Grec ne désirait le reconnaître, mais la similitude de sa situation incitait le Chevalier Sacré à la mansuétude. Certaine lubricité y avait sa part, aussi. Le Saint devait le reconnaître, l'innocence perverse du jouvenceau faisait vibrer sa corde sensible, la contemplation appuyée dont il faisait l'objet le flattait. Cela, Sire Hélios devait l'avoir éprouvé toutes les fois où ce scorpion de Loxias avait allumé le Dieu, confiant en sa bonté pour n'être pas éconduit.
Il suivit des yeux le regard du garçon penché sur certain renflement entre ses reins, ravi de la vague de bien-être diffus que suscitait chez lui pareil intérêt. La fatuité vira tantôt à la confusion ; l'émoi avait gagné l'entrejambe du Saint, ce qui était embarrassant compte tenu de son état vestimentaire. Un changement subtil dans son Cosmo adultéra la perception des gamins autour de lui, témoins leur visage rêveur et leurs expression absente ; mais il était trop tard pour dissimuler son début d'érection à Linos. L'ébauche de sourire qui flottait à la commissure des lèvres du blond, en dépit de ses yeux vitreux, parlait d'elle-même.
Phaethon chassa la perspective dans un recoin de son cerveau. Les échos du combat que ses camarades disputaient contre Pégase et Andromède, pratiquement à l'autre extrémité du monde, attestaient de la bonne marche de leur mission ; il lui incombait de se maintenir dans les temps. Donc de choisir les futurs Saints ici et maintenant.
La vue des douze jeunes en quasi catatonie suscita sur ses lèvres un rictus déterminé. L'idée avait fait mourir son érection. Comme toujours Sire Hélios avait choisi au mieux.
Un coup d'œil aux environs lui apprit que les préparatifs étaient achevés. Les bonzes avaient fait diligence en apprêtant le dojo. Le monastère entier, naguère brillamment illuminé de torches et de braseros, à chaque fenêtre le sien, lueur cireuse encore augmentée des flambeaux accrochés à l'embrasure des portes, avait insensiblement plongé dans l'ombre. Le profilé massif des bâtiments, lourdes constructions de l'époque féodale vaille que vaille adaptées à la période moderne, tranchait par ses verticales et ses angles à vif sur le grain uniforme de l'obscurité. Aux revers des portails monumentaux dont la succession conduisait à la cour d'honneur s'accrochaient des formes indistinctes flottant avec raideur dans la brise de la nuit — les étendards des maisons nobles à la piété desquelles, par le passé, le complexe avait dû de survivre, lorsque les vocations se faisaient rare et que la voie du Samouraï attirait combien plus les énergies des classes jeunes. Honneur mérité, encore qu'il contrariait Phaethon désaccoutumé aux façons matérielles du pays et du temps. Pour la première fois depuis un millénaire que des Saints de Platine allaient être donnés à la Terre, la foule des grands jours se pressait dans le patio de la Lumière, aux pieds du dojo ; leur silence absolu égalait en recueillement celui des moines qui s'épandaient en oraisons en égrenant les perles de leur rosaire, entretenant la ferveur contenue de l'assistance.
Phaethon laissa s'éteindre son Cosmo en même temps que la stase verrouillant les perceptions des garçons, et s'écarta doucement du cercle des mains qui le pressaient. Une cuisse finement musclée qui s'était interposée par hasard sur son passage, frôla sa hanche. Linos. Cette provocation fit long feu ; il se contenta de presser le pas, confiant dans les jeunes gens pour le suivre. Un roulement des épaules fit apparaître son armure sur son dos. Dans un miroitement, les pans d'une toge couleur de safran s'épanchèrent derrière lui, soulignant l'énergie élégante de sa démarche. Les cris perçants des paons juchés sur les portiques entourant le dojo avaient informé les moines que la cérémonie pouvait s'ouvrir.
Presque absente dans son ciel en deuil, la lune retint son souffle.
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Seiya se mordit cruellement l'intérieur de la joue. Surtout, ne pas crier. Il voulait bien être damné s'il concédait ce plaisir à son adversaire. Mais, par les Dieux ! en supposant qu'il aie encore beaucoup de Cosmo à incendier pour remettre d'aplomb son corps criblé de coups et le lancer une fois de plus à l'assaut, il finirait en magma informe sur le sol, trahi par l'implosion de ses organes ou la tétanie de ses terminaisons nerveuses. Le miracle qui lui avait jusqu'à présent permis de surmonter les tourments de l'Enfer aux mains de ses ennemis pour mieux se dresser et triompher, faisait long feu face à l'inoxydable Saint du Crépuscule. Pégase avait eu beau diriger son énergie cosmique vers ses poings de manière à augmenter la puissance et la vélocité de son Météore, il n'y avait rien eu à faire, l'autre se déplaçait beaucoup trop vite ; tout ce que le Saint d'Athéna voyait la plupart du temps tenait dans les plis de la cape accompagnant avec grâce les esquives du Chevalier aux dreadlocks avant qu'ils ne se détendent et ne claquent sèchement, brisant l'élan de Seiya, quand ils ne le balayaient pas comme fétu. L'armure au cheval ailé qui avait pris la teinte et la solidité de l'or témoignait de la violence avec laquelle le dénommé Phobos abattait contre ses côtes ses coudes et ses genoux gainés dans cette étonnante panoplie rougeoyante — car son assaillant n'utilisait guère que ses articulations, décontenançant Pégase rompu à des styles de close-combat beaucoup plus directs.
Son ultime espoir était de revêtir l'armure du Sagittaire. Elle ne lui avait jamais fait faux bond, grâces en fussent rendues aux mânes d'Aioros ; mais, pulvérisée par le Foudre de Zeus en même temps que son propriétaire, il était fort possible que rien n'en subsistât, auquel cas son pouvoir de reconstitution par le truchement du Cosmo d'Athéna serait sans objet. Le sang qui bourdonnait aux oreilles de Seiya, tant sous l'aiguillon de sa rage pour n'avoir été jamais été en mesure de toucher son ennemi que par l'engorgement de son cerveau parvenu à la limite de ses capacités vasculaires, altérait ses perceptions, il était le premier à en convenir, et la situation n'était peut-être même plus loisible d'être redressée. Mais il n'avait que cet atout en main.
Le jeune Japonais s'extirpa avec peine du puits que sa chute avait creusé dans le sol, crachant ses poumons toutes les deux bouffées d'air qu'il inspirait. La bataille avait arasé le plus clair des jardins du pope après s'être déplacée depuis la bordure immédiate du palais ; les deux adversaires s'opposaient depuis de longues minutes sur le versant nord du Sanctuaire, à l'opposé des douze temples. Dans ce paysage érodé parcouru de ravines il n'y avait pour ainsi dire pas de coin contre lequel Seiya n'était entré en collision à un moment ou à un autre. En l'instant présent la bataille grondait sur les premiers contreforts de la chaîne montagneuse qui allait s'aplatissant vers l'horizon, là où les derniers vallons plongeaient dans la mer.
— « Qu'attends-tu pour passer au niveau supérieur ? », l'interrogea Phobos ; le Saint avait jailli devant Pégase et, redressant son buste avec une souplesse prodigieuse pour quelqu'un de sa taille, lui avait cinglé la poitrine des méplats de ses avant-bras. Après quoi il avait pivoté sur lui-même et cueilli le Chevalier de Bronze à l'abdomen d'un coup de pied haut dont la force de recul fit s'envoler le jeune homme ainsi qu'un projectile, jusqu'à ce qu'un affleurement de la pente vînt stopper de son écrin de pierre sa course folle. « Je m'attendais à une force de la nature », reprit le colosse qui s'était déjà matérialisé devant Seiya encastré dans le roc, « et je n'ai en face qu'un tigre de papier... Consternant. Tu offenses ta déesse et blesses mon honneur de guerrier, en te battant aussi mal. Si tu as quelque chose à tenter, c'est maintenant, Chevalier. »
— « Il est trop tôt pour crier victoire... Pegasus sui sei ken !! »
— « Vous m'ennuyez, toi et ton attaque stéréotypée. Puisque tu n'as en réserve que cette parodie de Météore, je vais t'enterrer avec ma propre version de ta technique. »
Phobos dévia la rafale à lui adressée d'un revers du bras enroulé dans un pan de cape puis, rejetant vers l'arrière les coins tombants de la pièce de tissu, il exposa ses avant-bras aux phalanges contractés en des poings deux fois plus larges au moins que ceux du Saint d'Athéna. Leurs allers et venues dans l'air dessinaient une constellation en laquelle son vis-à-vis interloqué reconnut Pégase. Un Cosmo de faible intensité mais extrêmement vivace habillait les jointures du grand gaillard à l'armure pourpre.
— « Vous Chevaliers du Sanctuaire vous glorifiez de faire échec à n'importe quel assaut pourvu que vous ayez subi une fois déjà la technique en question. Je ris de cette naïveté. Sache que nous les Saints de la Lumière pouvons perfectionner toute posture de combat qui nous est opposée. Je le prouve avec mon Météore du Crépuscule ! »
— « Tu n'auras pas le temps de me l'asséner ! », rugit Seiya en bandant chaque muscle de son corps dans un effort désespéré pour mobiliser tout ce qui subsistait en lui comme force. « Que mon Cosmo s'embrase et t'expédie à tous les diables ! »
Il boucla le premier la séquence de son arcane. L'intensité de la gerbe de balles de lumière bleu tendre qui explosa au bout de son poing fit éclater les pièces de son armure sur la longueur entière du bras, épaulette incluse. Il aurait fini manchot s'il n'avait aussitôt repoussé avec l'énergie du désespoir la véritable comète qu'il était parvenu à conjurer. Pour le coup son Cosmo était drainé. Il ne vit pas le tunnel de plasma dévorer l'espace et englober le Chevalier Sacré dans ce qui devint sur le champ un pilier de dévastation qui léchait le plafond des nuages dans sa giration sur lui-même. La terre furibonde grondait. Les craquelures qui faisaient tanguer le Saint d'Athéna menaçaient de l'emporter dans les entrailles du sol, tellement la glèbe roulait fort. Son sens du danger retentit tout à trac. La colonne de lumière bleue s'était scindée en deux dans le sens de la hauteur, quasi tranchée par une force supérieure, et un faisceau lumineux plus large encore que son Météore et aveuglant comme un laser filait droit sur lui. La chaleur en était perceptible malgré les quelques centaines de mètres sur lesquelles l'arcane de Pégase avait propulsé sa cible. Le jeune Japonais laissa ses paupières occulter ses globes oculaires parcourus de soubresauts sous l'extrême de sa tension ophtalmique. Il avait tout tenté, cela s'était révélé insuffisant, à présent il allait mourir. Fin de l'histoire.
Une claque mentale dissipa sa résignation. Cet esprit qui le baignait de ses radiations positives... Aioros ! Le Saint du Sagittaire se tenait devant lui, il en avait la certitude, quand bien même il ne pouvait ressentir autre chose que le Cosmo outremer qui se déchaînait à portée de bras de sa poitrine exposée par le délabrement de sa cuirasse. C'était exactement cela. L'arcane imité du sien lui assénait les coups de boutoir des milliers de Météores dont il était constitué, sans que Seiya en éprouve davantage qu'un infime déplacement d'air.
Et pour cause. La panoplie du Sagittaire avait revêtu le jeune homme au tout dernier moment imaginable, tandis que le grand bouclier d'Athéna, ébréché par les assauts du Foudre quoique encore solide, s'interposait pour recevoir le plus clair de l'attaque. Celle-ci mourut, mais pas avant que le rire de Phobos ne comble de ses inflexions profondément méprisantes le versant de la montagne. Le bouclier d'or suspendu en l'air était retombé devant Pégase en une courbe parfaite ; les incisions avaient fondu en son centre et rien ne subsistait de ses sillons décoratifs, mais les couches de métal ouvré des Dieux tenaient bon, si elles ne portaient plus beau.
— « On m'avait dit que tu bénéficiais toujours de concours inespérés », constata le colosse aux nattes en planant avec majesté au milieu des décombres et des roches en fusion. « C'est très en deçà de la vérité ; tu es, ce me semble, un habitué du deus ex machina. Hélas ta chance s'arrête ici. Mais d'abord, rétablissons une égalité entre nous. Je n'ai nul bouclier, tu n'en as pas besoin non plus. Burning Cremation !! »
Phobos s'était emparé des pans extrêmes de sa cape qu'il serrait des doigts de chaque main. Bras en croix, jambes ramenées l'une sur l'autre, les plis de l'étoffe gonflée par le vent battant dans son dos telles des ailes menaçantes, la pose le faisait ressembler à une chauve souris. Seiya avait assisté auparavant à une démonstration similaire : cette posture calquait de fort près l'arcane de Belzébuth, le meilleur des Anges Déchus de Lucifer. Les Ailes de l'Enfer.
La ressemblance fut balayée à tous les vents quand des cercles de feu apparurent sur les bras et les jambes du Chevalier Sacré et que ce dernier, rompant la garde en un enchaînement foudroyant, s'en saisit à pleines mains pour les décocher directement à la face de Pégase. Leurs trajectoires possédaient la fluidité mortelle du boomerang. Le bouclier de la Justice s'était bien sûr interposé ; chaque cerceau enflammé, ou plutôt chaque disque attendu que la circonférence en était pleine, mordit sa surface dans laquelle il pénétra sans rencontrer de résistance. Le ballet des flammes tournoyantes en train de dépecer sur place l'item sacré prit fin lorsque les disques refluèrent tous vers sa partie la plus épaisse. Le nombril du bouclier s'abattit aux pieds de Seiya en sections pathétiques, comme un jambon tranché.
— « Nous voici revenus à égalité. Maintenant, c'est ton tour de goûter aux révolutions mortelles des Disques du Soleil. »
Les iris de Seiya revinrent se fixer sur son ennemi qui planait à présent à un mètre du sol, au dessus des restes du bouclier. Une haine inhabituelle habitait le regard du plus impétueux des Chevaliers. Le Cosmo de l'armure du Sagittaire s'était allumé comme jamais, sous l'aiguillon de la sainte colère du favori d'Athéna. L'arc d'or apparut entre ses mains. Un battement de cœur lui suffit pour le bander et y glisser la flèche responsable de la perdition de tant d'ennemis de la Terre. La pointe acérée du projectile était une étoile de blancheur écrue et pure ; quand le Cosmo le fit s'animer, le carreau sembla fait d'énergie solidifiée.
Pégase avança d'un pied résolu. Son visage plissé en un masque de haine exprimait la somme des frustrations et des rancoeurs accumulées ces dernières années de batailles non stop.
— « Sur tout ce que j'ai de plus cher, je vais te faire payer ce sacrilège !!! »
— « Tu vas reposer en plaies, et moi je pisserai sur ton cadavre. Burning Cremation !! »
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Athéna détourna d'un revers de son sceptre la poussière d'or corrosive crachée par les deux paons qu'elle n'avait pas encore éliminés. Un troisième jusqu'alors dissimulé en profita pour déverser entre ses omoplates son venin pailleté. Le Cosmo de la déesse s'alluma ; ces créatures malhabiles avec leurs queues démesurées et leurs ailes inutiles faisaient étalage d'une férocité qui ne méritait aucune espèce de pitié. Le pommeau du sceptre se chargea de lumière. Le rayonnement qui en émanait cautérisa les brûlures de son dos avant de s'épancher vers l'avant toute, à la manière d'une pleine charrette de feux d'artifices. Saisis au beau milieu de leur roue, les oiseaux sacrés poussèrent des cris, et voulurent régurgiter une nouvelle salve de magie. La femme aux cheveux mauves ne leur en laissa pas le loisir ; elle se saisit à deux mains de la hampe de son arme et avec un han ! déterminé, en abattit la hampe à la volée sur le dallage. Une fontaine de rayons lumineux, résidus des attaques assénées à la vitesse de la lumière, s'épancha hors du sol au dessous du trio de créatures roussies mais pas vaincues. Il n'en subsistait plus une trace quand la poussière eut fini de se déposer. Saori exhala un soupir de soulagement, sa lassitude supportée par le sceptre auquel elle s'agrippait jusqu'à s'en faire blanchir les jointures.
Sa méditation sous les astres avait pris brutalement fin lorsqu'elle avait eu la conscience subite des deux forces gigantesques en approche du Sanctuaire. Ce qu'elle avait lu au firmament ne répondait pas à toutes ses interrogations, il s'en fallait de beaucoup, et s'informer davantage n'eût pas tant été un luxe de son point de vue qu'une nécessité, cela étant le niveau de menace lui créait l'obligation de se porter en tête de ses troupes. Elle devait assister Andromède, le seul de ses Saints en mesure de réagir. Hélas ! un verrou de brume s'était appesanti sur le Mont Etoilé sans qu'elle s'en aperçoive ; tout juste avait-elle pu rompre son isolement en envoyant le bouclier au secours de Pégase au moment où elle l'avait senti à un cheveu du trépas. Le Cosmo qu'elle pouvait mobiliser lui était nécessaire, la faute aux volatiles qui s'étaient matérialisés par dizaines à l'intérieur de la chapelle. En tuer un, comme elle l'avait vite compris, revenait à faire don de sa puissance à tous les autres. Par cela s'expliquait qu'à mesure qu'elle les abattait, la déesse se trouvait confrontée à des paons de plus en plus retors et dangereux.
A cette occasion elle avait pris la mesure de sa baisse de forme depuis le dernier acte de la guerre du Tenkai. Son Cosmo n'était plus que l'ombre de lui-même ; ses techniques de combat avaient progressé, maintenant qu'elle ne s'interdisait plus de recourir à la force à l'encontre du Mal, mais son énergie trop de fois éprouvée tirait à sa fin. Dans son corps de mortelle Athéna ressentait les stigmates totalement nouveaux de l'épuisement et de la lassitude ; quelque vigueur que l'esprit divin insufflait à son enveloppe, cela n'était jamais assez. Si la déité perdait son contrôle sur Saori, la jeune femme égoïste et nantie risquait fort de remonter à la surface ; dans ce cas Athéna pouvait très bien perdre la confrontation sur le terrain psychique et ne jamais plus reprendre l'ascendant. La perspective hérissait de chair de poule les bras de la déesse. Tout plutôt que cela.
Tout plutôt qu'assister aux premières loges aux caprices de la Saori pimbêche. Celle qui ne voudrait à coup sûr rien faire pour le salut des hommes. Celle qui laisserait ses deux Chevaliers survivants périr sans le moindre pincement au cœur.
Une voix moqueuse et nasillarde fit irruption dans ses pensées.
— « Telle est donc la pire crainte de la Déesse de la Sagesse... N'être plus en mesure d'accorder la priorité aux souffrances d'autrui. Tu as dû l'entendre souvent, Athéna ; tu es quelqu'un d'étonnant. Et je le pense. Par malheur, puisque mon adversaire désigné ne saurait continuer le combat et que Pégase tient encore debout, le flambeau a passé entre tes mains. En garde ! »
— « Qu'as-tu fait de Shun ? Réponds, si tu as un tant soit peu d'honneur ! »
L'homme blond, dégingandé et fier qui avait pris place sur le siège, dans le coin opposé de la chapelle, se contenta pour toute réponse de ramener à ses pieds la traîne écarlate de la toge qui drapait son armure d'une rivière de sang. Un mouvement brusque de son pied déroula le drapé. Un corps humain y tenait face contre terre. Des éclats métalliques roses s'accrochaient aux loques sanguinolentes de ce qui avait dû être une chemise émeraude et un pantalon de toile blanche. Saori avait déjà remarqué la chevelure verte et glutineuse. Un vif soulagement l'empoigna, pour sa grande honte ; durant un quart de seconde, elle avait été si certaine de reconnaître Seiya... Andromède lui avait toujours été moins cher, et cela s'étendait à ses autres compagnons. Il n'empêchait que le voir dans cet état, dépourvu de la plus petite étincelle de Cosmo...
Le Chevalier à l'armure pale ponctua sa lutte intérieure d'un petit rire sans joie.
— « J'en était convaincu. Même la blanche colombe recèle un cœur sec si d'aventure elle est face à l'essentiel : le choix de la vie ou de la mort de la personne plus importante que soi. Dire que tu l'as éconduit, ce pauvre Pégase... Il ne saura jamais à quel point il valait mieux que toi ; il a commis la folie de tenir tête à Phobos. Ce qui va subsister de lui suffira juste à remplir un vase. »
Il se propulsa debout à la simple force des coudes. Bien qu'Athéna ait eu son compte d'yeux maléfiques pendant ses démêlés avec les Olympiens, les siens la glaçaient de pied en cap. L'éclat intimidant de ses pupilles évoquait à la déesse le jaguar prêt à bondir.
— « Mais ne sois pas triste ; tu seras la première à partir au pays des Ombres. Dix mille dards ! »
Le corps entier de Loxias, toge incluse, se porta instantanément au blanc. La lumière écrue qu'exsudait chaque parcelle de son être se décomposa aux couleurs du spectre et s'épancha en un stroboscope assassin sur la silhouette médusée d'Athéna. L'arcane n'avait pas demandé un centième de seconde pour être décoché. La chapelle n'était d'ores et déjà plus, l'aiguille rocheuse s'enfonçait sous la poussée et l'avalanche de rayons ne paraissait pas devoir s'arrêter.
Elle le fit pourtant. Une immense balle dorée roula dans l'air nocturne, contraignant la pluie de dards à se tarir avant terme. La femme aux mèches violettes avait dardé son sceptre au dessus de sa tête, les moulinets qu'elle décrivait avec suscitant une contre-attaque à un niveau proche de la botte du Chevalier. Mais pour ce faire elle avait brûlé la totalité de son énergie vitale.
Loxias apparut devant elle. Une chiquenaude projeta le sceptre hors de ses doigts, la poigne du guerrier refermée avec force sur ses avant-bras la hissa à la hauteur requise afin que leurs yeux se rencontrent. Athéna voulut trouver la force de lui cracher au visage. Elle y parvint.
Le blond essuya la salive de sa main libre. Tel était son self-control que pas un muscle ne réagit sur sa face. Saori en conçut un déplaisir extraordinaire ; le tempérament de la jeune mortelle bouillonnait dans et à travers l'esprit de la divinité. Mais qu'était-il loisible d'essayer sans arme ni énergie et avec un Cosmo complètement à sec ? Il n'importait, la partie profondément cabocharde de la conscience d'Athéna ne voulait plus être ignorée.
Si Loxias avait connaissance de la fureur qui s'amoncelait dans la psyché de sa victime, il l'écarta comme négligeable, car il prenait à l'évidence son temps. Le mouvement ascensionnel qu'il imprimait à la déesse et lui était marqué au coin de la lenteur.
— « Je t'avais dit que tu précéderais Pégase... », répondit-il enfin ; son ton de voix étudié ne laissait filtrer aucune émotion, ce qui rendait d'autant plus crédible la menace implicite. « Personne n'a encore expérimenté mes Dix mille dards à bout portant ; le résultat devrait être spectaculaire. »
Il lança un coup d'œil vers le bas. Leur ascension était venue à son terme. Leurs têtes effleuraient presque le plafond nuageux ; la Lune monstrueuse envisagée de ce point de vue baignait la scène de sa clarté de deuil. Le voile orange qui diaprait sa moitié inférieure rehaussait le caractère fatal de la position des astres au firmament.
Athéna se forçait à penser froidement. Cela ne pouvait s'achever ainsi. En aucune façon. Pas à la veille de la mère des batailles. Ni quand les protagonistes véritables demeuraient en retrait à tirer les ficelles. Que faire cependant lorsque les seconds rôles incombaient à des forces de la nature comme ce garçon, et que les défenseurs de la Terre étaient réduits à deux, Seiya et elle ?
— « De cette hauteur, personne au Sanctuaire ne saurait manquer la déflagration. Adieu, Athéna ! »
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Loin de ce tumulte, une plage sur les berges de l'île du Sanctuaire. Un couple de rongeurs aventurés hors champs errait au hasard, en quête des menues proies attirées par la fraîcheur de la nuit et le sommeil de leurs prédateurs. Au détour d'un bois flottant abandonné par l'eau la carcasse d'un crabe se profilait justement. Le silence était complet, la mer d'huile. Une petite brise venue des terres tiédissait l'atmosphère maintenue moite par les flots de l'Egée.
Effarouchés par de subites trépidations du sable, les bêtes laissèrent en plan le festin à peine flairé et s'enfuirent à couvert. Des ondes concentriques ridaient la grève en synchronie avec la pulsation. Le rythme était devenu frénétique, la fourche des arcs électriques striait le firmament à la voûte plombée de nuages d'une vilaine couleur olive. Tout se calma soudain, puis le sable jaillit à une hauteur considérable. Une lentille dimensionnelle, d'un vert incandescent, venait de déployer son vortex entre le rivage et les premières brasses d'eau. Les éclairs qui s'y ajustaient depuis le ciel montraient la résistance du monde physique au chevauchement de sa réalité avec l'autre dimension. Le phénomène disparut sans crier gare en un ultime déchaînement de foudre. Il pleuvait dorénavant des galets luisants et ronds, produits de la vitrification du sable sous les températures extrêmes qui avaient régné au cœur de la distorsion. Deux formes humaines gisaient à l'endroit où la lentille s'était ouverte. La plus longue secoua lentement sa torpeur, testant précautionneusement chaque membre avant de se risquer à les remuer. La lune qui choisit ce moment pour percer tomba sur de longues mèches aigue-marine et une armure de neige.
Une ombre était penchée sur le corps du Saint de la Lyre. Les yeux d'Orphée s'ouvrirent, sa bouche murmura un remerciement envers les contours indistincts et pratiquement déjà effacés.
— « Je ne t'oublierai jamais, Rune de Balrog. Même si tu as agi par obéissance envers Hadès... »
Le fantôme ailé inclina le buste, en désignant d'un air navré le néant qui progressait le long de sa robe. Il avait déféré au souhait de son seigneur qu'Andromède fût sauvé, il pouvait retourner au néant l'âme en paix, confiant en la miséricorde du Dieu des Enfers pour recouvrir un jour prochain une seconde existence. Ne pouvant se matérialiser dans le monde des vivants, le Juge avait projeté son Cosmo afin d'extraire des Limbes le seul Saint à l'âme assez pure pour braver tous les dangers et sauver le garçon aux boucles vertes en se propulsant incognito au milieu de la bataille. Dans sa hâte, il avait mésestimé la capacité de destruction des Dix mille dards de Loxias ; le guerrier de la Lumière, trop occupé avec Athéna, ne l'avait certes ni aperçu ni ressenti, mais une part de sa formidable énergie s'était engouffrée sur les talons d'Orphée dans le portail ouvert par Balrog quand le Chevalier de la Lyre avait agrippé le corps chutant comme pierre d'Andromède. S'en était suivi une explosion que le Cosmo combiné d'Orphée et de Balrog avait à peine suffi à contenir ; le Juge avait alors sacrifié son être de façon à propulser Andromède et l'amant d'Eurydice dans le monde réel, avec cette prière que les deux Chevaliers survécussent à la chute.
Aucun pouvoir au monde n'aurait pu préserver sa forme physique, il ne le savait que trop. Surtout pas dans ces conditions. Les Spectres avaient parti lié avec l'Obscurité ; la Lumière leur était une ennemie naturelle. L'arcane du Saint de l'Aurore l'avait donc dévoré sur place. Seul ce qu'il y avait en Rune de ténacité lui offrait ces suprêmes minutes de répit.
Lesquelles couraient à leur terme. Il ne possédait désormais plus de corps en dessous de son cou. Il adressa à Orphée une moue à mi chemin entre le sourire qu'il n'avait pas le cœur d'articuler et la grimace provoquée par la sensation de gazéification de ses cellules.
— « Tu es un être magnifique, Orphée de la Lyre. Sa Majesté tenait à ce que tu saches que tu avais touché son cœur ; c'est un peu tard, lui et moi le savons, aussi accepteras-tu qu'Il te confie Shun en pleine connaissance de cause. »
Le musicien céleste opina du chef ; le sous-entendu ne lui avait point échappé. Il se préparait à répondre, mais le Haut Spectre lui intima silence d'un hochement de tête.
Ses derniers mots se firent entendre alors que c'était au tour de sa tête de disparaître. Il y avait des choses qui devaient être prononcées fût-ce par delà la tombe. Son Dieu s'opposait à ce qu'il s'en ouvre à Orphée, mais il fallait que le Juge s'épanche avant qu'il ne fût trop tard. La fin de sa tirade mourut en même temps que la dernière flammèche au fond de ses yeux lilas.
— « Je t'en conjure, dis-leur que Sire Hadès n'était pas mauvais, même quand il a engagé la guerre. Il a sincèrement cru que sous son autorité les hommes vivraient heureux et préservés de la tyrannie, qu'elle soit celle de Zeus ou des puissances que je pressens à l'œuvre autour de nous. Je me tiens pour heureux d'avoir contribué à son dessein, et je m'en vais en paix... »
Orphée s'était mis debout. Sa harpe ensorcelée reposait non loin de Shun. Il savait que sa première pensée aurait dû être pour ce dernier ; le jeune Saint avait tant enduré d'épreuves ! Mais le Chevalier de la Lyre se sentait le cœur si gros qu'il s'abandonna aux larmes. Retrouver Andromède dans de telles conditions n'avait rien de joyeux, même si, compte tenu de la brutalité avec laquelle les Saints d'Athéna et lui s'étaient séparés, dans le Giudecca, c'était inespéré.
— « Eurydice », chuchota-t-il dans un sanglot, « où que tu sois, adieu et pardonne-moi, je t'en prie. Cette fois il n'est pas question que je perde qui j'aime... »
