Chapitre 4 – Essayer d'être soi-même.
Les notes d'un piano. Un enchaînement de notes. Une chaîne irrégulière de sons assemblés d'une telle façon qu'ils dessinent dans l'air silencieux des couloirs une peinture invisible d'une rare beauté.
Peut-être est cela...peut-être est-ce ce lien...
Mais tout ce que je sais...C'est que cela m'attire. Irrésistiblement. Rien n'existe plus que ce son. Quand je pousse la porte de l'auditorium, le calme du lieu m'envahit, laissant dans le même moment danser la musique autour de moi.
Elle est là. De profil. Elle ne m'a pas entendu et continue à jouer.
En m'approchant, j'aperçois la finesse avec laquelle ses doigts dansent sur le clavier. L'aisance du toucher qu'elle leur accorde. Hypnotisée, mon regard remonte le long de ses bras, traverse la courbe de sa nuque pour venir s'attarder sur son visage. Les yeux fermés, la musique semble l'emporter d'une façon délicate. L'habiter. Comme une seconde peau que son corps laisserait s'exprimer.
Le rythme ralentit avant que la dernière touche ne résonne longuement dans l'air qui nous entoure.
Son visage se tourne alors vers moi.
Son visage. Ce visage.
La tristesse est la première expression que ses yeux me renvoient, une seconde avant que la surprise ne les agrandissent. Quelques secondes à peines avant que cette chose particulière ne se déverse dans l'éclat sombre de ses iris.
Nous restons là. La distance entre nous me coupant le souffle d'une drôle de façon. Comme si elle n'attendait que d'être combler.
La cicatrice de l'accident commence soudainement à m'élancer. Sans réelle douleur. Seulement assez forte pour que je me rappelle de sa présence.
C'est peut-être cela qui fait que j'avance d'un pas.
Et c'est étrange de sentir la façon dont mon corps aimerait se comporter se heurter à l'interdiction de ma raison. C'est étrange cette attraction...ce besoin d'aller vers elle. Cette chose qui m'empêche de respirer.
Un instant, elle hésite.
Perdue. Elle a l'air...perdue.
Je vois qu'elle voudrait faire quelque chose. Bouger. Mais elle reste simplement là.
Alors je m'avance encore. Jusqu'à arriver juste à côté de la scène.
- C'est magnifique...
« C'est magnifique »...Les seuls mots qui franchissent mes lèvres. Emplit d'une vérité plus large que le sens que je veux bien leur donner.
Elle reste ainsi. Me regardant. Et je ne sais combien de minutes s'écoulent avant qu'elle ne réagisse enfin, comme sortie d'un songe.
- Merci.
Et le son de sa voix est doux. Exactement comme dans mon rêve. Doux.
- ça fait longtemps que tu joues ?
Son regard se fissure un instant, laissant quelque chose comme de la mélancolie venir se superposer à tout ce qu'elle représente. Et je ne sais pourquoi...pourquoi cette tristesse me fend autant le cœur.
- Oh...je ne joue pas très bien...
- Au contraire.
- Tu sais en jouer ? Demande-t-elle avec un très léger sourire.
Et quelque part, à cet instant, je voudrais tellement pouvoir avoir l'air de cette fille « cool » que les gens me décrivent. Au lieu de ça, gênée, je baisse un instant la tête.
- Je...je ne sais pas...
Je m'attends à de la surprise, de la pitié peut-être, mais pas à la douceur que son visage me transmet.
- Tu ne veux pas essayer ?
- Es...essayer ?
Mon léger bégaiement étire son sourire. Un vrai sourire cette fois-ci. Magnifique. C'est bien ça.
- Viens...
Et je l'écoute. Je m'avance, laissant s'amenuiser la distance entre nous. La comblant jusqu'à arriver juste devant elle. Elle penche sa tête à droite pour m'inciter à m'asseoir à côté d'elle. Je me demande un instant de quoi je dois avoir l'air. Là, à la regarder comme une fille qui aurait oublié de savoir comment penser correctement. Mais je laisse mes doutes de côté et m'approche pour finalement me retrouver à côté d'elle.
- Tu étais moins timide dans mes souvenirs, lance-t-elle sur le ton de la plaisanterie.
Je dois rougir. Oui, la chaleur qui envahit mes joues ne peut venir que de là.
- Beaucoup moins timide, dit-elle alors que j'ose enfin la regarder à nouveau.
Comment ne pas réagir ainsi devant elle ? Comment ne pas être intérieurement tremblante de peur à ne pas savoir ce qui me fera prendre un peu d'importance à ses yeux, et ce qui me fera passer pour la fille paumée que je pense être devenue ?
- Vas-y...m'incite-t-elle.
Les touches lisses glissent un instant contre le bout de mes doigts. Ils s'attachent délicatement à certaines irrégularités, les redécouvre comme on le ferait en revoyant un vieil ami. J'appuie lentement sur l'une des notes. Le son bref fendant l'air. Une deuxième touche vient à nouveau s'attarder dans le silence qui nous entoure. Et c'est là que je me rends compte...Qu'ici...tout à l'air...si lointain. Comme couper du monde. Et j'aime cette idée.
Une touche. Puis la deuxième. Encore. Je le sens...là...la mémoire de cette chose qui m'échappe encore.
En me tournant à nouveau vers Rachel, je remarque instantanément le sourire qui s'est dessiné sur ses lèvres. Et sa beauté m'atteint comme seules les choses aimées peuvent le faire. Avec une clarté qui m'empêche de penser à autre chose correctement. Là, tournées l'une vers l'autre, je m'accroche au lien qui nous retient. A cette chose étrange qui ne m'a pas quitté depuis que son prénom a laissé sa consonance à l'intérieur de mes pensées.
- Je ne me rappelle plus de celle que j'étais...
Les mots se dessinent entre nous. Et au lieu de nous séparer, je vois le mouvement imperceptible du corps de Rachel qui s'amorce vers moi. Et alors qu'elle s'approche légèrement, je sens ses doigts se coller légèrement au mien. Les effleurer.
La forme de ses yeux. Son nez. Sa peau. Son parfum. Ses lèvres.
- Alors...essaye simplement d'être celle que tu es maintenant...
Nos deux corps poussés l'un vers l'autre se rapprochent encore.
Ses yeux. La douceur de leur couleur. Son parfum. Presque tendre. Ses lèvres.
Et l'affreux son strident de la sonnerie qui nous sépare brutalement. Si près l'une de l'autre, nous sommes maintenant plus éloignées...moins nous-même. Je reprends ma respiration alors qu'elle tourne le regard, gêné.
- Je dois y aller, dit-elle.
Comment lui faire comprendre ? Quels mots choisir ? Aucun. Aucun qui ne me fasse pas passer pour une folle.
- D'accord...
Elle se relève, prend le sac posé à côté du pied du piano pour s'en aller. En passant devant moi...je ne sais ce qu'il me prend, je ne sais pourquoi, mais je laisse simplement s'exprimer un besoin. Presque primordial. Vital. Ma main se tend et attrape le dos de la sienne. Surprise, elle stoppe, tout à côté de moi. Je lève mon regard vers elle. Sans trop savoir quoi dire. Avec juste l'envie de la retenir...encore un peu.
Et c'est idiot. Je le sais. Mais voilà...je ne peux pas faire autrement. Son regard chocolat s'attarde longuement sur mon visage et je me demande un instant ce qu'elle peut bien y voir. Je me demande de quelle manière elle me voit...moi.
Et un instant, j'ai cette impression qu'elle se retient de faire quelque chose.
- Merci, dis-je en laissant ma main glisser puis quitter la sienne.
Un instant, nous restons encore ainsi. Prolongeant le moment. Mais rien ne peut durer éternellement. Je ne peux la retenir indéfiniment.
Ainsi, elle s'éloigne. La réalité me rattrapant durement, la laissant remonter vers la sortie de l'auditorium. Et, alors qu'elle va ouvrir la porte, je la vois suspendre son geste pour se retourner vers moi.
- A plus tard ? Demande-t-elle, presque hésitante, comme si elle doutait de ma réponse.
Je hoche simplement la tête.
- Oui...à plus tard.
La laissant partir, le cœur un peu moins lourd.
Et alors que mes doigts caressent à nouveau les touches du piano, je ne peux m'empêcher de sourire.
