Et voici le quatrième chapitre! Mes remerciements à Tinamour, P'tite mimi, Ping d'Acier et Lot pour leurs reviews, ainsi qu'à ceux et celles ayant placé cette fic dans leur favoris et/où leurs followed. Bonne lecture à tous!
Chapitre 4 : Troubles
C'est quand même dommage qu'elle n'ait pas accepté mon offre. Bon, je l'aurais sans doute tuée quand même, mais plus tard, et j'aurais au moins su le chemin à suivre pour arriver à cette fameuse Trouée du Rohan. Je soupire et dégage mon couteau. La fille s'écroule sans un cri. Au moins a-t-elle eu la gentillesse de crever sans bruit. Bon, maintenant que j'ai tué les cinq idiots, je vais peut-être pouvoir déguster leur repas, cette fameuse cuisse de chevreuil qui avait l'air si appétissante même depuis la lunette de mon fusil. Et puis après tout, c'est un peu elle qui m'a mené droit sur ces imbéciles. J'éjecte le chargeur vide de mon Eagle et le remplace par un plein, au cas où. Je préfère quand même ce genre de calibre à celui d'un petit semi-automatique pourri. Je mets Walther dans mon paquetage. Je n'en aurais pas besoin avant un bout de temps, maintenant que l'Eagle est plein. Ainsi armé, je reprends mon sac, au grand dam de mes épaules qui me tirent une grimace. Vivement que je trouve une véritable ville où passer la nuit, du genre avec un hôtel cinq étoiles aux lits rembourrés de plumes. Après trois ans à dormir sur une paillasse aussi solide que du béton, un peu de confort pourrait pas me faire du mal.
Je n'ai vu personne d'autre que le groupe en haut de la falaise, aussi ne crains-je aucune attaque, mais je garde tout de même la main gauche sur mon fusil d'assaut, le doigt sur la gâchette. Si quelqu'un se pointe, une petite pression et on en parle plus. Guidé par l'odeur de la viande cuite à point, je rejoins rapidement leur petit camp de fortune. Le feu brûle encore, mais sans plus cuire mon repas, et pour cause : il n'y a pas plus de cuisse de chevreuil que dans mon cul, ici ! Je me mets immédiatement en joue en avançant dans le cercle délimitant le camp, tout en réfléchissant à toute vitesse sur ce qui a pu clocher. Un animal sauvage aurait pu la récupérer. En aussi peu de temps, et sans laisser de traces ? Non. Je sentais encore la viande il y a deux minutes. Un de ces « orques » ? Je n'ai vu aucun, et ces types l'auraient buté, de toute manière. Les deux derniers auraient pu l'enlever du feu avant de venir voir ce qui se passait ? Possible.
Je baisse imperceptiblement mon arme. J'ai beau me dire que la broche doit traîner quelque part, posée contre un arbre, je peux pas me débarrasser des frissons qui me parcourent le dos. Quand j'étais en mission et que je sentais ce genre de truc, c'est que quelqu'un m'observait. Je déteste ça : on me voit, mais moi je ne sais même pas qui c'est ni ce qu'il me veut. Dans ce genre de situation, j'ai pour le moment trouvé qu'une seule façon de dénouer le problème. Le hic, c'est que rien me dit que les types de ce monde réagissent comme ceux du mien… ou plutôt, tout me dit qu'il ne va pas réagir pareil, justement. Mais bon, qui ne tente rien n'a rien.
« C'est bon, sors de ton trou, je sais que t'es là », lance-je à la cantonade. Seul le silence suit mes paroles. Je le savais, il va pas me répondre. Je hais ce mec. C'est alors que je me rappelle que j'ai pas vu cinq types dans ma lunette, mais six. C'est le dernier enfoiré, et il m'a piqué mon déjeuner. « Tu veux pas essayer de discuter entre gens civilisés ? Y'a plus que nous deux. Tes copains sont morts, mais ils m'avaient fait chier. Si tu te montres maintenant, on pourrait partager le chevreuil et se quitter en de bons termes, non ? » Toujours rien. « Tu sais, j'ai rien contre toi. Les orques, je les bute volontiers, mais t'en es pas un, je me trompe ? Je te ferais rien. Allez, viens ! » Gros mensonge, mais il me connait pas, et il peut pas savoir que j'aime tuer tout ce qui bouge, y compris lui.
A priori, il est pas près de venir. Pourtant je sais qu'il est tout près, je le sens. Histoire de le mettre en confiance, je baisse totalement mon fusil et m'accroupis près du feu, faisant mine de me réchauffer les mains. Presque aussitôt, une silhouette saute d'un arbre en face de moi. Je m'efforce de réagir le moins possible, bien que lever la tête pour au moins voir de quoi il a l'air me démange affreusement. Je l'entends faire quelques pas dans ma direction. Une fois qu'il s'est approché un peu, je me relève lentement, pour ne pas l'affoler. La première chose que je remarque, c'est qu'il a lui aussi une flèche encochée, arc bandé dans ma direction. La seconde, c'est qu'il fait au moins deux mètres, ce qui fait qu'il me dépasse largement. Putain, je déteste tomber sur des géants qui peuvent me toiser de haut !
D'un accord tacite, on prend tous les deux le temps de se dévisager mutuellement. Il a pas l'air vraiment dangereux, avec son corps assez fin pour sa taille et ses traits plutôt efféminés. Mais c'est quand même un homme, ou alors une fille vraiment plate. Attends, je rêve où il porte des collants sous sa tunique ? Et il se coiffe ses cheveux blonds en tresses, en plus. Sans son absence de poitrine, effectivement, j'aurais cru avoir affaire à une femme. Et puis il a… des oreilles pointues ! Il est de la même race que le cadavre des marais, où je suis qu'un imbécile. Ça me tente de lui demander si c'est caractéristique de l'espèce, de continuer à cligner des yeux quand on est mort.
« Ces humains combattaient pour leurs pays », me dit-il. « Si vous n'êtes pas du côté des orques, alors vous avez eu tort de les tuer. »
Ces humains ? Parce qu'il se considère même pas lui-même comme humain ? « Je suis du côté de personne, parce que personne n'est du mien. T'as peut-être pas remarqué que c'est eux qui ont commencé à m'accuser de sorcellerie ? » Je crois pas du tout en la magie, mais ils ont l'air de le prendre au sérieux, dans ce bled, alors autant l'utiliser.
« Je vous saurais gré de ne pas me tutoyer, humain. » Bah voyons. Il se prend pas pour de la merde, lui. « Je vous ai vu à l'œuvre, et je peux dire effectivement que leurs accusations étaient fondées. Ces armes sont maléfiques, assurément, pour faire de pareils dégâts. »
Ça s'appelle la balistique, connard. « Je suis maléfique, si je manie des armes maléfiques ? C'est mesquin, ça. Et puis tant que ça tue, qu'est-ce qu'on en a à foutre du moyen utilisé ? »
« L'honneur est en jeu, quand il s'agit de combattre », me rétorque-t-il.
Mais ils ont quoi avec l'honneur, ici ? « Dans mon pays, l'honneur, c'est une utopie, un concept dont les hommes rêvent mais qui n'a jamais existé et n'existera jamais. » C'est vrai. A la limite, on peut considérer que les chevaliers en possédaient un peu, mais ça s'arrête là. Maintenant, la guerre se résume à des bombardements de civils et des massacres ethniques. « Certains prétendent avoir de l'honneur, mais tu sais quoi ? J'ai vu plus de gens mourir pour l'honneur qu'à cause de la guerre elle-même. Et toi, là, tu me gardes en joue alors que j'ai les mains vides, tu trouves ça honorable, tocard ? » Putain, ils ont le don de m'énerver, les mecs d'ici. Je rapproche ma main de mon fusil sans le quitter des yeux. S'il le remarque, il n'en laisse rien paraitre.
« Abattre un homme avec sa propre arme alors qu'il vous l'offrait, cela, ce n'est pas honorable. Vous tuer quand j'étais dans mon arbre, cela n'aurait pas été honorable. Mais je suis ici, en face de vous. Que me reprochez-vous donc ? » Mais ta gueule.
« Je te reproches de me casser les couilles avec tes conneries de principes, connard. » Je m'empare de mon fusil et tire une rafale droit sur lui. C'est pas pour rien si j'ai été pris dans l'unité des snipers, je rate jamais mon coup. Sauf que cet imbécile vient de l'esquiver ! Sidéré, je relâche la pression de mon doigt sur la détente. En un bond, il a volé hors de portée de mon tir ! Bordel, je commence à comprendre pourquoi il est pas humain. En plus, il me tient toujours en joue, sans même sourciller.
« Jamais un serviteur de l'Ennemi ne réussira à m'abattre avec ses traitrises maléfiques », me lance-t-il. « C'est ennuyeux, n'est-ce pas ? »
« Au contraire, au contraire », réponds-je en me passant la langue sur les lèvres. « J'en avais assez des tapettes incapables de se battre. Mais là, je sens qu'on va bien s'amuser, tous les deux. Allez, montre-moi de quoi tu es capable, l'oreille pointue. »
Il ne se fait pas prier, cet enfoiré. Sa flèche m'atteint en plein torse, et je titube légèrement sous les chocs. Deux minutes. « Les » ?! En moins de deux secondes, il m'a planté trois flèches dans mon gilet, et il en a encore une encochée. Il semble se rendre compte que je suis blindé, parce qu'il recule en courant et remonte dans l'arbre le plus proche. Je vise la cime et y envoie une grenade avec le lanceur intégré à mon arme. L'arbre explose littéralement, en projetant une tonne d'aiguilles de pins enflammées qui se répandent un peu partout par terre. Je le vois sauter sur l'arbre voisin, que je détruis de la même manière. Mais cette fois, il saute à terre, en me décochant deux traits alors qu'il est encore en l'air. Le premier est bloqué par le gilet, mais je suis obligé de me jeter à terre pour esquiver le second, qui me frôle les cheveux.
Mon adversaire se rétablit d'une roulade et me tire encore dessus, envoyant coup sur coup trois projectiles que je dois encore bloquer ou esquiver avant de pouvoir riposter. Il parvient encore à ne se prendre aucune balle, alors qu'il est à peine à dix mètres. Mais comment il fait ? Pas le temps de m'appesantir sur la question, il encoche une nouvelle flèche. Les dernières, plantées dans mon gilet, bloquent mes mouvements d'une façon des plus désagréables. Je tente de me jeter sur lui, mais il se dégage d'un entrechat et j'atterris pratiquement dans le feu, dont je répands les cendres. Je me roule par terre pour me débarrasser des flammèches qui me lèchent déjà les habits et me précipite derrière un tronc. J'entends le choc sourd de son trait qui vient de se ficher dans l'écorce. Je profite de ce court répit pour changer le chargeur de mon arme et poser mon sac. Ça va me permettre de gagner suffisamment de rapidité pour me faire cette enflure. J'arrache vivement les hampes qui dépassent de mon gilet et relève mon arme. Je souffle un coup avant de passer la tête vers la clairière.
Il se tient, comme moi, à côté d'un arbre, prêt à se réfugier derrière le tronc. A peine ai-je esquissé le geste de sortir de ma cache qu'il me tire encore dessus, me forçant à me remettre à couvert. J'aurais jamais cru qu'un archer puisse me donner du fil à retordre. Si ça venait à se répandre dans le camp, je serais la risée de l'armée. Enfin en même temps, il est pas humain, ce mec ! Je ressors et tire une courte rafale, qui le manque encore. Ça devient évident que je l'aurais pas par les moyens conventionnels. En prenant garde à ne pas dépasser du tronc, j'ouvre mon sac et récupère tout ce qui m'est vraiment utile : je fourre mes munitions dans les différentes poches de mon gilet et mon froc, me place la bouteille d'eau à la ceinture –et ah, oui, je range précautionneusement le chocolat à l'abri du pare-balle. Je me déleste ensuite de mes grenades et les accroche au sac, que je jette dans la clairière, près du feu. C'est bête de sacrifier tout le reste de mon paquetage, mais il faut bien un appât. Si je lançais que les explosifs, il se douterait de quelque chose, surtout qu'il a l'air plus intelligent que ses potes. C'est là que je me rends compte qu'il me manque un truc. Merde, j'ai laissé le Walther dedans ! Trop tard. J'espère juste que je le regretterais pas plus tard.
Logiquement, avec tout ce qu'il a utilisé, il devrait être pratiquement à court de flèches, ce qui va le forcer à prendre des risques. Enfin, c'est ce que j'escompte, parce que s'il réagit encore bizarrement, ça va être la merde. Je sors de ma cachette et tire une rafale, aussitôt suivie d'une riposte de sa part. On continue comme ça un moment, jusqu'à ce qu'il ne tire plus. On y est. « Tu sais, ça commence à me plaire ! » crie-je. Je m'assieds derrière mon tronc et tends l'oreille. Il y a deux possibilités : soit il fuit, soit il sort son épée et essaie d'engager un corps-à-corps. Et dans ce cas, il va être obligé de traverser la clairière. Je jette un coup d'œil. Effectivement, il est sorti de son arbre, arme en main. Bingo. Je ferme les yeux et essaie de me débarrasser de toute pensée. Je n'aurais pas de deuxième chance. Après les explosions et autres coups de feu, la forêt semble vraiment vide de tout bruit. Sauf de celui des pas de mon adversaire sur les aiguilles de pin encore crépitantes.
Jusqu'au moment où il n'y a plus de bruit.
Où il marche dans les cendres.
Où il arrive près de mon sac.
Je me relève d'un bond et vise les grenades. « Eh, l'oreille pointue, le jeu est fini pour toi ! » Je lui lance un des sourires sadiques dont je suis si fier, qui se fige quand je le vois. Il a lâché son épée et ramassé mon Walther. Il me tient en joue. « Mais… C'est pas très réglo, ça, tu sais. Tu triches ! » Je suis qu'un pauvre humain moi, je peux pas esquiver les balles ! Son tir me frôle la tête et m'atteint seulement à la tempe. Une chance qu'il ne sache pas viser… Il n'empêche que le choc autant que la douleur me jettent à terre, et je m'écrase sur le dos. J'ai pas le temps de faire quoi que ce soit qu'il se tient juste au-dessus de moi, sa jambe sur la main qui tient le fusil, la lame de son épée sur ma gorge.
« Ça vous amuse toujours ? »
Un peu moins, à vrai dire. Il déplace son épée vers mon épaule et la plante juste sous ma clavicule. Je ne peux retenir un cri. Il la tourne encore et encore, élargissant la blessure et faisan gicler mon propre sang sur mon visage. « Tu parlais d'honneur ?! » parvient-je à prononcer. « Alors comment peux-tu faire ça ? » Je rassemble ma volonté et tends mon bras vers lui. Je sais pas trop ce que je peux faire, mais n'importe quoi vaut mieux que rester inactif. Il dégage son épée, la plante au sol, et m'attrape le bras. Dans l'expectative, je lui lance un regard de défi. Il tourne violemment mon bras sur l'axe du coude, et avec un craquement écœurant, mon membre prend un angle bizarre. Je hurle de nouveau, pour dégager ma souffrance et ma frustration. Comment ai-je pu tomber si bas ?
« Je ne vais pas vous tuer », me dit-il. « Vous allez devoir expier, avant. »
« Je… je te préviens », souffle-je. Je ne compte pas le laisser faire preuve de pitié ou de compassion à mon égard, c'est hors de question. « Je vais te traquer, te retrouver. Et je te tuerais. » Aucune chance que j'oublie son visage. S'il me laisse en vie, il le paiera un jour ou l'autre, autant qu'il le sache.
« Ai-je dit que je vous laisserais intact ? » Il reprend son épée et la place juste au-dessus de mon œil gauche. Je louche dessus. Il ne va quand même pas… Non, il la relève. « Vous avez peur, n'est-ce pas ? Mais perdre la vue par le biais d'une épée serait trop doux. » Hein ? Trop doux ? Mais va te faire mettre ! Il m'assène un coup de pied dans l'entrejambe, et je lâche mon fusil pour pouvoir serrer les poings. Je ne crierais pas de nouveau, je me le promets. Il me relève en me prenant par le gilet et me tire vers les cendres. Je tente de me débattre, mais mon bras cassé me fait autant souffrir que mes couilles, et je ne parviens qu'à lui faire resserrer sa prise. Il a vraiment pas une carrure de taureau, et pourtant j'ai jamais vu quelqu'un d'assez fort pour tirer un homme encore armé et équipé d'un gilet de kevlar sans plus de difficulté que si c'était un sac de patates. Il me jette sans ménagement dans les cendres. Je prends appui sur mon bras valide pour me relever un peu, les braises encore chaudes me brûlant la main. La douleur reste heureusement supportable face aux autres qui m'assaillent. Il place son pied sur ma tête et commence à l'approcher des braises.
« Qu'est-ce que tu fais… enfoiré ! » crie-je. Mon visage n'est plus qu'à quelques centimètres des cendres, et je sens leur chaleur sur ma peau. Non, pas ça ! « Va te faire mettre ! »
Il accentue encore la poussée, et tout à coup mon visage heurte les braises. Malgré mes paupières closes, j'ai l'impression que mes yeux fondent en-dessous. Je hurle encore, rompant la promesse que je m'étais faîte. Il continue à appuyer plusieurs secondes, jusqu'à ce que je réussisse à me contrôler un peu plus. A tâtons, j'agrippe sa jambe et la tire brutalement en avant, le faisant basculer avec un cri de surprise. Je me relève précipitamment et ouvre les yeux. Les cendres ne devaient pas être assez chaudes pour me brûler sérieusement les paupières, mais ma vision est totalement floue. Au moins ne suis-je pas aveugle. Je vois sa silhouette se redresser, mais je ne lui laisse pas le temps de faire plus : je dégaine mon Eagle et lui tire par deux fois dessus. Il n'esquive pas. C'est moi qui le rate. Un bourdonnement inextinguible m'emplit la tête, et je tombe à genoux, alors que lui est de nouveau debout. Il va pouvoir achever son boulot. Je tends le bras vers lui, tentant de le viser correctement, mais la douleur sous mon crâne devient telle que je lâche mon flingue et me prends le visage dans les mains.
« Vous n'êtes rien de plus que de la vermine, humain. Comme tous ceux de votre race, vous ne valez pas la confiance que les elfes vous portent. » Il crache et s'éloigne.
« Reviens ! Où est-ce que tu vas ! » crie-je. « Allez viens là ! C'est pas terminé ! »
« Ça l'est, pour moi », répond-il. « Puissiez-vous mourir lentement, comme un chien solitaire. »
Mes élancements m'empêchent de répliquer, et je m'étale dans l'herbe parsemée d'aiguilles de pin. Le bruit de ses pas s'estompe peu à peu, me laissant seul dans la clairière, incapable de réfléchir correctement avec mon coude brisé et mes yeux brûlés. J'attends, plié en deux, que ma douleur au crâne cesse, mais elle persiste et ne fait même qu'empirer. Je sens un liquide chaud couler le long de ma tempe, passer entre mes doigts, continuer dans mon cou et s'écouler le long de mon bras. La balle du Walther a laissé une profonde estafilade le long de mon crâne, qui saigne abondamment. Je ne sais pas si le bourdonnement continuel de ma tête vient de ma blessure ou des brûlures qui ont suivi, mais si ça ne cesse pas rapidement, je crois que je vais devenir fou pour de bon. La douleur devient telle que je sens des larmes s'échapper de mes yeux, sans que je puisse les contrôler. Je pleure du sang.
Comment un homme seul a-t-il pu me battre, moi ? J'ai toujours été le meilleur. Je n'ai jamais laissé personne prendre le dessus sur moi. Jamais je n'ai eu de blessure plus sérieuse qu'une balle dans l'épaule ! Et voilà qu'en l'espace de quelques instants, je me retrouve avec un bras cassé, le visage brûlé, une épaule percée d'un coup d'épée, et tout ça à cause d'un seul adversaire ! « Je te retrouverais », crie-je en levant le visage vers le ciel. « Je te tuerais, je te tuerais, je te tuerais ! Il n'y aura nul endroit où te cacher quand je me mettrais à te traquer ! Surveille tes arrières, l'oreille pointue ! Je serais toujours derrière toi, à attendre le moment opportun ! » Je ne sais pas pourquoi, mais ça me soulage un peu d'hurler comme un dingue. Je me relève tant bien que mal, la vision toujours trouble. Jamais il ne sera dit que Bando Liebert s'est laissé abattre par une simple défaite. Il aurait dû me tuer quand il en avait l'occasion, parce qu'une fois que j'aurais buté John-le-rôdeur et que j'aurais rapporté sa bague à Murol, je reviendrais ici. « Je reviendrais pour toi, connard ».
Mon mal de crâne s'atténue petit à petit. Je ramasse mon Eagle et m'apprête à le ranger, quand je me rends compte que l'oreille pointue a emporté mon sac. Putain d'enfoiré ! Je vois peut-être flou, mais je suis pas aveugle, et tout mon paquetage a bel et bien été emmené. J'ai un petit rire nerveux. J'ôte rageusement mon gilet et déchire une partie de mon t-shirt pour bander mon épaule blessée du mieux possible, ce qui n'est pas vraiment facile avec une seule main. L'avantage, c'est que ça a pas l'air d'être trop dégueulasse, malgré les cendres qui parsèment la plaie. Mais bon, je peux pas trop juger, étant donné que je ne vois que vaguement mon épaule. Je déchire un autre lambeau de tissu pour m'en faire une écharpe et y passer mon bras gauche qui pend, inutile, à mon côté. Je ferais une attelle plus tard, quand j'aurais rejoint le fleuve que j'ai aperçu de la falaise. Normalement, il devrait être sur ma gauche. Je prends donc mes fusils et mon gilet sur mon épaule et je me mets à marcher tout droit, en essayant de ne pas tomber à chaque putain de racine qui sort du sol.
Je parie qu'en temps normal il m'aurait fallu même pas un quart d'heure pour arriver au fleuve, mais là j'y mets une bonne heure, et encore, en accélérant vers la fin à partir du moment où je commence à entendre le grondement de la chute d'eau. La rive est constituée de galets gros comme mon poing, parsemés de quelques touffes d'herbe éparses. La lisière du bois commence à une dizaine de mètres de l'eau, et le cours d'eau doit faire à peu près une trentaine de mètres de large. Encore une fois, j'en sais trop rien, puisque j'y vois presque rien, et la nuit qui commence à tomber n'est pas pour arranger les choses. Par contre, ce que je ne peux pas louper, c'est un feu de camp qui trône juste devant moi, au bord de l'eau, une cuisse de je ne sais quoi cuisant lentement dessus.
Je lâche tout et dégaine mon couteau. Si j'ai pas pu avoir cette enflure avec un fusil, il me reste à tenter le corps-à-corps. Même sans trop y voir, je le laisserais pas m'avoir sans me battre. Mais rien ne bouge, et la viande reste désespérément seule, sans que personne ne vienne s'en occuper. Je fais quelques pas en direction du feu, et une forme sombre dans l'eau attire mon attention. Un sac. Mon sac. Je me précipite dessus, en manquant de peu de m'écraser sur les galets, mais ça saute aux yeux qu'il est vide. Cette enflure l'a vidé dans l'eau avant de le laisser là pour me narguer, avec un morceau de viande en compensation.
« Tu peux te la garder, ta compassion à deux balles ! » crie-je. « Va te faire foutre ! » De colère, je jette le sac vide dans le courant et le regarde s'éloigner vers la chute d'eau. Je vais chercher mes affaires et les pose près du feu. Ça me fous vraiment la rage de faire ça, mais je m'empare de la cuisse de chevreuil et la dévore à pleines dents. Je sais plus qui disait ça, mais un ennemi abruti est un cadeau béni, et en m'offrant mon dîner, l'oreille pointue se classe parmi les premiers. Vu qu'il ne compte apparemment pas me tuer par lui-même, le traquer n'est pas urgent. J'aurais le temps de repasser prendre un meilleur équipement avant de commencer sa chasse. Et à ce moment-là, il regrettera vraiment de m'avoir nourri aujourd'hui.
La cuisse finie, je jette ses os dans le fleuve, qui les engloutit avec un gros « plouf ». J'en garde néanmoins deux petits, entre lesquels j'enserre solidement mon bras cassé pour former une attelle de fortune. C'est plus solide que du bois, et de toute manière j'ai que ça sous la main en attendant de trouver un village convenable. Je vais ensuite me rincer rapidement l'épaule et le visage dans l'eau. Elle est franchement froide, mais au moins me remet-elle un peu d'aplomb. Je baisse la tête jusqu'à ce qu'elle touche presque la surface, pour pouvoir me regarder sans me voir trop flou. Contrairement à ce que je pensais, mon visage n'a pas été trop brûlé. J'ai juste une belle trace rouge vif sur la joue, et je n'arrive pas à déterminer si c'est juste une rougeur ou carrément de la chair à vif. Par contre, mes yeux sont gorgés de sang, et la pupille elle-même me parait rouge. Pas étonnant que j'y vois pratiquement plus rien.
Je soupire et vais m'allonger près des flammes. Je n'ai plus ni couverture ni tenue de rechange, et je suis sûr que je vais me les geler toute la nuit malgré le feu. Mais le truc qui me fait vraiment chier, c'est mes yeux.
Une peur sourde commence à prendre place au creux de mon ventre.
Je crains que ma vue ne se rétablisse jamais.
Fin de ce chapitre, sur la première défaite de Bando. Je vous saurais gré de me laisser une petite review pour m'informer de vos impressions sur ce récit!
