REFLETS
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Angelina & fred
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Ardoise
C'était Katie qui voulait, au départ. Mais finalement, ce n'était peut-être pas une si mauvaise idée. Et puis ça commence à aller mieux, les bars et les rues commencent à se remplir à nouveau. S'autoriser à vivre, à rependre certaines habitudes, ce n'est pas forcément oublier. Chaque minute, chaque seconde passée à sourire, peut-être à rire, bientôt, ne sont pas forcément des insultes aux disparus. Peut-être que c'est un hommage. Peut-être que c'est le plus bel hommage qu'on puisse leur faire. Surtout à lui, surtout à Fred.
« C'est ce qu'il aurait voulu », répètent les gens. Qu'est-ce qu'ils en savent ? Angelina ne sait même pas ce qu'elle veut, même pas où elle va, alors ce que veulent ou voudraient les autres …
Mais si l'on ne peut plus rien pour les morts, alors, au moins, elle essaie pour les vivants. Pour Katie. Elle se laisse entrainer dehors, elle la suit dans ce bar où elles allaient tout le temps et qui vient de rouvrir. Elle ferme les yeux et acquiesce quand on lui dit que ça lui fera du bien.
Il y a tout ce bruit autour d'elle, ces tabourets et ces chaises qui raclent le parquet, ces verres et ces bouteilles qui tintent et s'entrechoquent, ces voix, ces rires qui bourdonnent. Tout ce boucan qui assourdit tout et lui donne l'impression d'être dans une bulle, tout près, au milieu de tous ces gens, et pourtant un peu à l'écart. Les effluves de bièraubeurre se mêlent à celles du whiskey et d'autres liqueurs encore qu'elle ne reconnaît pas, au bois ciré et aux pipes que les vieux sorciers fument trop près de la porte pour que la fumée n'y entre pas elle aussi.
En prenant une chaise, à une petite table au fond qu'elles aiment bien, Angelina se sent déjà un peu enivrée, un peu ailleurs. Un peu plus légère aussi. Et la culpabilité de se sentir presque bien ne la mord plus aussi brutalement, n'ouvre plus cet abyme douloureux au creux de son cœur et de son estomac. Peut-être qu'il est temps. Peut-être que les gens n'ont pas entièrement tort en fin de compte. C'est étrange de l'admettre. Bien sûr, ça ne veut pas dire qu'elle a tort non plus, mais …
Les sourires de Katie, encore un peu timides, encore un peu coupables parce qu'elle les affiche quand son amie les bannit, la bouleversent. Alors elle se promet de faire plus d'efforts. Son deuil lui appartient. Katie lui pardonne, elle fait avec, elle la soutient – elle resterait auprès d'elle jour et nuit si elle le lui demandait – mais elle lui en impose déjà bien assez. Beaucoup trop. Elle ne peut pas accabler les autres d'un malheur qu'elle traîne pour la seule raison qu'elle est incapable de s'en défaire et de le surmonter.
— Tu veux quoi ?, demande Katie en indiquant le bar d'un signe de tête. Je prends la première tournée.
Elle s'apprête à dire « n'importe » mais se ravise juste à temps. Katie en a marre qu'elle se foute de tout et à vrai dire, elle commence à en avoir marre aussi. S'il faut bien commencer quelque part, autant que ce soit avec des choix sans importance.
— Bièraubeurre, répond-elle assez fort pour se faire entendre au dessus du brouhaha.
Son amie hoche la tête et disparaît derrière les silhouettes massées autour du comptoir. Une fois seule, Angelina embrasse à nouveau la salle du regard, baignée dans la lumière douce et mordorée des chandelles qui flottent avec paresse entre la tête des clients et le plafond noirci par d'intrépides flammèches.
Il n'y a pas beaucoup de gens de leur âge, principalement des commerçants qui passent leurs journées dans des boutiques vides où ils rénovent et retapent davantage qu'ils ne vendent, et leurs soirées à échanger au sujet de leurs difficultés à reprendre les affaires. Ils parlent fort et vite, comme si l'appréhension de n'avoir pas assez de temps, la crainte de ne pas se retrouver le lendemain, affectait encore chaque instant de leur vie pourtant redevenue monotone.
Des bribes de conversations lui parviennent, dont elle écoute plus la mélodie que le contenu, se laissant bercer par leurs sonorités presque mélodieuses lorsqu'elles se mêlent. Leur chœur dépourvu d'harmonie l'apaise, fait danser quelque chose de chaud et de léger dans sa poitrine qu'elle croyait vide.
De temps en temps, la clochette accrochée au linteau de la porte d'entrée tinte avec légèreté, comme pour donner le rythme, ajouter une note aigue à cette étrange symphonie dominée par les graves. Quelqu'un entre, se fraie un chemin entre les groupes agglutinés et se fond au milieu de connaissances. D'autres s'installent seuls. Mais personne ne reste seul bien longtemps. Comme s'ils n'avaient pas le droit, que le principe de ne laisser personne derrière s'appliquait encore. S'appliquerait toujours désormais. Angelina sourit. Ce n'est pas plus mal.
À nouveau, la clochette résonne. Si ténue que c'est à peine si elle l'entend. Mais, à chaque fois, elle tourne la tête. Elle n'attend personne pourtant. Mais c'est comme un appel.
Cette fois, pourtant, ses traits se figent. Au cœur du vacarme, elle espère que personne n'a entendu l'exclamation qu'elle n'a pas tout a fait réussi à étouffer. Elle sent ses mains trembler sous la table. Vite, peut-être trop pour ne pas attirer l'attention de ses voisins, elle baisse les yeux, s'enfonce un peu plus dans sa chaise.
George.
Comme s'il n'en avait pas le droit, elle se demande ce qu'il fait là. Ce qu'il fait là seul. Comme c'est étrange de n'en voir entrer qu'un seul. Son cœur se serre. Parce que malgré ses efforts, elle n'a pas pu s'empêcher de chercher l'autre. Toute la place qu'ils prenaient tous les deux, toute l'attention qu'ils accaparaient, toujours, dès qu'ils entraient quelque part … C'est tellement étrange de ne voir personne se retourner sur George, personne le saluer. Tellement étrange de ne pas entendre ses éclats de voie et de rire s'élever au dessus de tous les autres.
Il entre seul, s'avance seul, commande seul, s'assoit seul. Et Angelina le regarde, cachée derrière toute une salle de clients, tout au fond. Il faudrait qu'elle lui fasse un signe. Mais s'il la voyait ? Si elle l'appelle, elle sera sûrement trop loin pour qu'il l'entende. Mais on ne sait jamais.
Elle n'a jamais été de ceux qui font ce genre de chose, qui ignorent les autres parce qu'ils ont honte ou redoutent trop d'y être confrontés. Honte de qui d'ailleurs ? et honte de quoi ? Elle n'en a pas la force, c'est tout. Elle ne l'a vu qu'une seconde pourtant, et c'était déjà trop. Bien sûr, c'est de la faiblesse. En fin de compte, elle ne vaut pas mieux que les autres.
S'il la voyait comme ça … Et si Fred la voyait comme ça … Tout ce qu'elle exècre et méprise. Tout ce qu'elle n'est pas. Qu'elle croyait ne pas être.
— Angelina !
Le cri de Katie la fait presque sursauter. Les trois bièraubeurres qu'elle pose avec fracas sur la table, en s'entrechoquant, font déborder une petite vague de mousse qui glisse le long de la pinte avant d'échouer sur la table.
— Tu en as pris tr—
Mais la fin de sa phrase s'étrange dans sa gorge lorsqu'elle lève les yeux vers sont amie. Parce qu'elle n'est pas seule. Et que la troisième bièraubeurre n'est pas pour elle.
— Regarde qui j'ai trouvé ! s'exclame cette dernière, un large sourire illuminant son visage.
Angelina secoue la tête, les sourcils froncés, comme refusant d'y croire. Ses yeux font d'incessants va et vient entre Katie et son invité, entre l'invité et Katie. Elle voudrait se lever et partir. Elle voudrait pleurer pour que tout s'arrête, pleurer de honte parce que Katie a eu raison.
— George, balbutie-t-elle.
Il sourit presque. Sans répondre, il tire une chaise et s'assoit à côté d'elle. Pas trop près. Peut-être pas tout à fait assez loin non plus. Et dans le silence qui s'installe, personne ne sait quoi dire, comment commencer. Qu'est-ce qui vient après les « ça va ? » qu'on n'a plus le droit de demander ?
Katie interroge du regard la jeune femme qui la rassure d'un bref hochement de tête. Elle a bien fait. Évidemment qu'elle a bien fait.
— Je ne savais pas que tu étais rentré, lance Katie à l'adresse de son ancien batteur.
— J'étais chez moi.
— Au Terrier ? demande Angelina.
Il marque un moment d'arrêt, surpris qu'elle s'en souvienne et qu'elle ait retenu ce nom. C'est vrai qu'elle était souvent là. Avec eux deux.
— Non, chez moi, ici.
— Au dessus de la boutique ?
— Ouais.
— Tout seul ?
Lorsqu'elle réalise ce qu'elle vient de dire, la culpabilité lui coupe le souffle. Trop tard. Elle s'empresse de baisser la tête. Parce les larmes qui lui montent aux yeux et le rouge qui empourpre ses joues la pétrifient. Et qu'il n'a pas besoin de voir ça.
Feignant de prendre sa bièraubeurre, George effleure doucement son poignet. Katie ne s'en aperçoit même mais, mais ce geste, d'une étrange tendresse manque de faire perdre pied à la jeune femme. Même après des années à jouer ensemble au Quidditch, à traîner dans les mêmes couloirs, fréquenter les mêmes salles de classe, la même salle commune, le même dortoir, elle a l'impression de n'avoir jamais été aussi proche de lui. Là serrés tous les trois autour de cette petite table au fond d'un bar bondé et bruyant, elle perçoit entre eux une harmonie dont tous les autres sont exclus.
Un battement de cils, rien de plus. Il avale une lampée ambrée de sa pinte pour faire couler le nœud qui lui serre la gorge et acquiesce d'une voix éraillée qu'il peut mettre sur le compte de l'alcool.
— Ouais. Enfin Ron squatte un peu en ce moment. Je l'ai embauché pour voir.
— Oh.
— Le temps qu'il retombe sur ses pieds et voie ce qu'il veut faire cette année.
Angelina hoche la tête sans savoir quoi répondre. Il y a trop d'absence dans les non-dits de son ancien coéquipier. Ancien ami ? Non. Non pas ancien. Il parle pour combler les vides, mais tout semble toujours les ramener au même endroit, au même point. Il est tout seul. Il ne s'en sort pas tout seul.
Elle ne connaît pas Ron, mais ça semble être une bonne solution. George n'a probablement pas eu à demander, son petit frère a toujours paru avide d'aider, de rendre service. Et lui aussi devait avoir besoin de s'occuper, d'avoir quelque chose sur quoi se concentrer du lever au coucher du soleil. Avant de finir épuisé dans son lit. Avec un peu de chance, assez épuisé pour dormir d'un sommeil sans rêves.
La boutique reste dans la famille. Elle reste ouverte surtout. Certains commerces, certaines enseignes n'ont pas le droit de s'éteindre. Surtout pas maintenant.
Tous deux échangent un regard et George comprend qu'elle a su lire entre les lignes. C'est bien. Il y a des choses qu'il n'est pas prêt à expliquer à qui que ce soit. Et ça fait du bien de trouver quelqu'un à qui on n'a pas besoin de tout expliquer ou de tout dire. Ça lui manquait. Même si ça ne sera jamais pareil.
Alors ils se détendent un peu. De manière si imperceptible que même Katie ne doit pas s'en rendre compte. Tout à coup, Angelina a moins peur de dire ou de faire quelque chose de mal, quelque chose qu'il ne faudrait pas dire ou faire. Le bruit tout autour – c'est forcément à cause du bruit tout autour – les oblige à se pencher un peu plus sur la table, à se rapprocher un peu les uns des autres. Leurs mains se touchent presque alors elle préfère garder les siennes bien serrées contre le verre à la fraicheur apaisante de sa bière.
Ils ne parlent vraiment de rien, mais ce n'est pas ce qui compte. Dès que leur pinte est vide, elle se remplit à nouveau, si bien qu'ils finissent par ne plus savoir à combien ils en sont. George dit que ce n'est pas grave, qu'il connaît le patron et qu'il a une ardoise. Angelina se demande vaguement comment elle va rentrer chez elle. Mais finalement ce n'est pas grave. Parce qu'elle n'a pas envie de rentrer chez elle.
Quelques heures doivent leur filer entre les doigts sans qu'ils sachent non plus combien exactement. Ils mesurent la fatigue aux mots de plus en plus difficiles à articuler, au fait que George, avec sa seule oreille, se penche de plus en plus sur la table pour les entendre. Il dit que ça lui donne un air d'artiste. Comme ce peintre dont il a oublié le nom. Katie n'est pas du bon côté, mais ça la fait rire de devoir presque crier et de l'obliger à se tourner. Et son rire leur fait du bien.
— Tu comptes rouvrir bientôt ? demande-t-elle.
Bercé par le brouhaha ambiant, le jeune homme sursaute. Il ne s'endormait pas vraiment, mais commençait à se laisser porter par la sourdine de l'arrière plan et apprécier la légèreté du silence.
— Les gens reviennent, les boutiques et les terrasses se remplissent … ajoute-t-elle, méprenant son mutisme pour de l'incompréhension.
— Quand on sera prêts, oui. Ça ne devrait plus être très long.
— Tant mieux, conclut-elle. Votre boutique me manquait.
— À moi aussi, souffle George juste assez fort pour que les deux filles l'entendent.
— Si tu as besoin d'aide…, renchérit Angelina, laissant l'offre et la question en suspens.
— Merci, mais on va s'en sortir.
Il parle de lui et Ron, se dit-elle alors. Il parle forcément de lui et Ron.
