Pour atteindre le sommet
Déroulement (progressif)
Sans jamais être intronisé officiellement comme membre du gang de Kyle, Mello devint pourtant dès ce jour très proche de ce dernier, au point de menacer la place de bras droit du boss.
L'évolution de leur relation s'était faite toute en douceur, au point que personne n'y avait pris garde. Quand on s'en était rendu compte, le garçon était déjà devenu son plus proche confident, et la manière dont il avait pénétré dans leur communauté s'effaça bien vite des mémoires ; de toute façon, la plupart de ces pauvres types traînaient derrière eux de tristes ou lourds souvenirs, et il était d'usage, dans ces contrées, de ne pas chercher à s'informer de ceux des autres.
Mello avait pris le temps de s'imaginer un roman sur son enfance, au cas où on lui aurait demandé des comptes ou des justifications, mais il s'aperçut bien vite de l'inutilité d'une telle mesure. Quand un nouveau se présentait, on le refusait ou on l'acceptait, mais toujours en le jugeant sur la base de ses actions présentes, et non sur ses éventuels antécédents. En fait, rejoindre l'univers des gangs revenait à faire table rase du passé, à renaître pour une existence totalement neuve. C'était s'offrir un nouvel avenir, peut-être désabusé ou ténébreux, mais un avenir qui s'ouvrait sur un présent dénué de préjugés fallacieux. Rejoindre les gangs, c'était l'opportunité de se réincarner en une vie qui, au moins, présentait l'apparence d'un choix.
Les gangs constituaient un univers impitoyable, sans pitié, tissé de fidélité aveugle et de démonstrations de force, mais jamais Mello n'avait vu ailleurs de groupes si soudés, si fiers, si prêts à vivre ou à mourir pour la communauté, mais toujours ensemble. Il était conscient du caractère saugrenu d'une telle vie, à une époque comme la leur, mais ne pouvait pourtant s'empêcher de s'y reconnaître, au moins un peu. Car il appréciait ce sentiment grisant de liberté et d'entraide. Pouvait-on parler de ces liens comme de liens d'amitié ou d'amour ? Probablement pas, mais leur force n'en restait pas moins impressionnante, et Mello aimait la force. Et il admirait Kyle, le plus sincèrement du monde.
Kyle vivait seul dans un appartement deux pièces, dans le même quartier. Du moins il y vivait seul jusqu'à l'arrivée de Mello car, ayant deviné tacitement que ce dernier n'avait nulle part où dormir, il l'avait gracieusement invité à passer la nuit chez lui. Contre toute attente, ils n'avaient pas passé les heures suivantes non pas à sommeiller, mais à parler ; de tout et de rien, et surtout de sujets qu'aucun des deux garçons ne se serait cru capable d'évoquer, la plupart sans intérêt : les neiges du Kilimandjaro, la longévité du condor des Andes, la solitude impénétrable de l'aigle royal, ou le caractère à a la fois puissant et éphémère d'une tornade ravageant les terres américaines… Ils se découvrirent pour la vie un amour commun, entaché seulement par la violence du monde dans lequel avaient décidé de s'établir, mais dont la laideur ne saurait jamais occulter la beauté…
Cette seule nuit ne pouvait suffire à rapprocher immédiatement et fortement deux personnalités telles que les leurs, mais elle posa les fondations d'une amitié indéfectible, vouée à croître, et c'est ainsi que Mello en vint à loger chez Kyle, non seulement le lendemain mais tous les jours suivants, et que leur lien ne cessa de croître.
Mello arborait maintenant une livrée qui n'avait plus rien à voir avec ses anciens vêtements de successeur potentiel de L, à l'exception de leur taille trop grande pour lui, mais après tout, il s'agissait à la fois de la mode et de l'usage. Il était déjà habitué à leur fâcheuse tendance à flotter au vent en particulier lors des bastonnades ; mais il s'y sentait parfaitement à l'aise, et ne leur reprochait au fond qu'un certain manque de panache. En contraste, il admirait secrètement la mise noir et or de leurs ennemis avoués, les Black Angels, nettement plus attirante avec son cuir zébré de chaînes d'argent… Mais il taisait son envie et s'adaptait au camp qu'il avait choisi, respectant au mieux le code de conduite des gangs de son ami.
Les habits qu'il portait présentement sur le dos appartenaient à Kyle ; quant au moyen dont lui-même se les était procurés, il valait sans doute mieux ne pas le savoir. Dans tous les cas, ça ne le dérangeait pas vraiment, l'idée était en effet loin de lui déplaire ; il manquait seulement d'habitude.
Au cours des journées qui suivirent, le temps fraîchit progressivement jusqu'à ce que l'hiver se décide enfin à frapper. Un beau matin, une fine couche de givre demeura à blanchir le sol, dissimulant de traîtresses plaques de verglas. Le lendemain, une pellicule de neige recouvrait le bitume et les voitures, perturbant la circulation tandis que traîner dans les rues se faisait de plus en plus pénible, sans pour autant décourager qui que ce soit ; au contraire, ce froid vif exacerbait leur audace et leur offrait toutes sortes d'opportunités propices au développement de leur délinquance juvénile.
La neige assista ainsi à la première participation de Mello à une action d'envergure.
Cette dernière ne lui apporterait certes pas grand-chose, mais le garçon voyait en cette occasion une expérience intéressante et il éprouvait tout en soufflant sur ses doigts un surprenant mélange d'excitation et d'anxiété.
Flirter avec la légalité… Se moquer de la loi, vivre avec ses propres règles, mais non sans honneur. Et défier ouvertement les forces de l'ordre, en accord avec sa propre vision de la justice. Voilà le genre de théorie qu'on ne lui avait jamais enseignée à la Wammy House, mais qui n'en restait pas moins juste.
Et Kira, dans tout cela, puis-je vraiment le condamner ? N'agit-il pas en suivant son propre sens de la justice, lui aussi, avec résolution et fierté ?
Voilà qui méritait réflexion ; il se promit d'y consacrer un moment dans la soirée.
Pour l'heure, la surveillance de l'entrepôt devant lui exigeait toute son attention.
Pour se rendre ici et parvenir à l'endroit désigné, il leur avait fallu s'arranger pour emprunter gratuitement le métro ; après une vingtaine de minutes et une demi-douzaine de gares, ils descendirent en jouant des coudes, retroussant les lèvres ici ou là pour se faire de la place ; ensuite, une bonne demi-heure de marche les amena là où ils se trouvaient actuellement. Ils s'étaient donc éloignés plus que d'habitude de leur territoire, et ces rues-là ne leur étaient pas familières, bien qu'elles fussent assez semblables aux leurs, du moins pour ce qui était de l'aspect.
Kyle ne se trouvait pas avec eux ; une mission d'aussi peu d'envergure ne nécessitait pas sa présence. Mello se trouvait au sein d'un groupe dirigé par Mike, le chef de l'un des gangs directement affiliés à celui de Kyle ; ils étaient une dizaine de personnes au total, et obéissaient à leur leader au doigt et à l'œil.
C'est impressionnant… L'autorité de Mike n'est pas comparable à celle de Kyle, mais n'en est pas moins totale.
Un jour, moi aussi je voudrais me trouver à la tête d'un groupe qui me vénérerait de cette façon…
Mello se secoua pour chasser cette idée de sa tête. Il ne fallait pas qu'il se disperse. Pour l'heure, il devait sa loyauté à son ami. Mais un jour, oui, peut-être…
Leur proie traversa son champ de vision au même moment. Il entendit Mike pousser un « Go ! » retentissant et aussitôt ce fut une mêlée furieuse. Les corps se délièrent, se servirent de leurs jambes pour se propulser en avant ; la tension s'accrut et l'atmosphère s'appesantit considérablement tandis que chacun se ruait sur la cible désignée. Cible qui, bien sûr, n'attendit pas d'être rejointe par la cavalcade tumultueuse avant de détaler au pas de course ; rapide, elle bondissait et se faufilait avec agilité, non sans négocier astucieusement ses virages. La poursuite continua ainsi pendant une dizaine de minutes, personne dans le groupe ne paraissant vouloir faiblir.
La victime emprunta soudain une ruelle en pente dont Mello se souvint sur-le-champ.
Je suis déjà passé par ici…
Ce ne pouvait être lors de son errance dans les rues, tout de suite après avoir quitté la Wammy House. Avait-il fréquenté ce chemin lors de ses rares sorties, à l'époque où il suivait encore l'enseignement de l'orphelinat ? Ou cette impression de déjà-vu pouvait-elle dater d'une période antérieure à son arrivée là-bas ?
Il l'ignorait, et pourtant, la suite du chemin se dessina clairement dans son esprit, avec une grande netteté, comme une route balisée. Il lui semblait que la carte des lieux se déployait littéralement devant lui. Il sut instantanément ce qu'il convenait de faire, et prit sa décision dans la seconde. Sa foulée suivante l'amena ainsi à obliquer d'un coup, à la surprise de ses camarades, dont il ignora les interpellations ; il dévala une rue qu'il voyait pour la première fois, et dont il lui semblait pourtant reconnaître chaque pierre.
Un peu plus bas, après voir suivi une route sinueuse, il se heurta à une barrière qu'il n'hésita pas une seconde à enjamber. Il attendit un moment, le cœur battant. Au premier mouvement furtif, il se jeta dans le vide, atterrit directement sur le dos du fuyard qui poussa un cri sourd et heurta le sol sans grande élégance. Quant à Mello, il roula souplement ; la neige, molle et fondue, n'amortit pas du tout sa chute et le choc avec le bitume lui cogna les membres et lui griffa la peau, mais il ne tint nullement compte de la douleur qui ne tarda pas à se répandre dans son corps. Au contraire, il profita de son élan pour achever son action, et se jeta sur la proie qu'il immobilisa sous son poids. Derrière lui, le bruit d'une course lui apprit que ses coéquipiers s'apprêtaient à surgir d'un instant à l'autre. Sans relâcher sa pression sur son adversaire qui à présent se débattait farouchement, il s'arqua, grognant sous l'effort, pour s'emparer de l'objet convoité. Enfin, dans une ultime contraction, il parvint à refermer ses doigts sur sa prise.
C'est alors que retentit une gigantesque clameur de guerre. Il tourna la tête ; stupéfait et horrifié, il se rendit compte que les pas qu'il venait d'entendre ne venaient non pas de ses alliés, mais bel et bien de ses ennemis. Une foule en cuir noir évoquant un vol de corbeaux furieux déferla sur lui à l'improviste ; il eut à peine le temps de se replier sur lui-même et d'enfouir sa tête au creux de ses bras qu'une pluie de coups s'abattait déjà sur lui. Il serra les dents de son mieux, sachant que les secours ne tarderaient pas à arriver… ce qui n'empêcha pas une peur irrationnelle de l'envahir.
L'attente lui donna l'impression de durer une éternité, quoiqu'en réalité elle ne dépassa probablement pas la demi-minute. La dilatation temporelle qui semblait l'avoir frappé lui permit de saisir avec une incroyable acuité les événements qui suivirent ; ses yeux rivés au sol, paupières abaissées, n'assistèrent pas à toute la scène mais ses oreilles enregistrèrent chaque son, sa peau perçut chaque mouvement, tous précipités et violents. Quand, libéré de cette averse haineuse, il parvint à se redresser et à se jeter dans la bagarre, ignorant ses contusions et ses ecchymoses naissantes, une adresse stupéfiante l'animait et le changeait en fauve d'adresse, en machine de guerre inépuisable. Il tournoyait comme une toupie et abattait un adversaire après l'autre, sans se lasser ; il se sentait empli d'une énergie qui paraissait inépuisable…
Autour de lui, les corbeaux s'abattaient les uns après les autres, laissant place aux visages abasourdis de ses amis…
0
00
000
00
0
Quel froid… Je suis gelé…
Le garçon se redressa difficilement. Toutes les cellules de son corps hurlaient de concert lorsqu'il bougeait, mais il n'avait pas le choix s'il voulait se réchauffer et continuer à vivre. Il avait appris, par le passé, que tant qu'il souffrirait, il n'aurait pas à s'inquiéter sérieusement de sa santé, hormis le risque d'un rhume, évidemment. Pourtant, il ne pouvait s'empêcher, tout en massant ses doigts rouges et durcis, de rêver à sa couette bien chaude, à une tasse de chocolat chaud fumante que Mello guetterait avec une avidité gourmande.
Mello… Où pouvait-il bien se trouver ?
Même sa mauvaise humeur me manque… pensa Matt avec un sourire intérieur cynique.
Il ne savait pas très bien ce qu'il avait espéré, en quittant l'orphelinat comme un voleur. Mello, avec ses moyens limités, ses maigres ressources financières et son absence de bagages, n'avait pas pu aller bien loin ; de plus, les probabilités qu'il ait quitté la ville s'élevaient à un faible pourcentage, Londres en elle-même lui offrant nettement plus d'avantages que n'importe quelle autre cité anglaise, avec son grand nombre d'habitants, ses moyens de communications faciles et son aéroport à proximité... Dans un sens, il avait rêvé de le retrouver avec aisance, porté par la puissance de son amitié et de son dévouement, mais la réalité avait durement brisé ses chimères.
La capitale était une métropole particulièrement gigantesque, constituée de nombreuses artères et quartiers ; son ami avait pu se réfugier n'importe où. De plus, son comportement impulsif et imprévisible rendait ses mouvements difficiles à prévoir… Il avait beau se creuser la tête, Matt n'aboutissait à aucun résultat concret, et ses recherches piétinaient. Il songeait avec désespoir que le temps passant réduisait indubitablement ses chances de réussite. Et si Mello parvenait à se forger un réseau d'une force semblable à celui de L, elles tomberaient à zéro. Il devait absolument le retrouver avant cette issue irréversible.
Mais où ? Où ?
Réduire ses hypothèses de façon à obtenir un rayon d'action suffisamment mince pour que ses recherches en deviennent raisonnablement applicables semblait mission impossible.
Globalement, s'il est actuellement occupé à rassembler des informations pour une raison ou pour une autre, il fréquentera essentiellement des cybercafés et des bibliothèques. À cela je peux ajouter les magasins de chocolat. Mais ces endroits se comptent par millions dans une ville comme Londres…
Et s'il était à la recherche de compagnons fidèles sur qui compter ?
Les enfants de la Wammy House n'entretenaient aucune relation avec l'extérieur, ce qui excluait la possibilité de se réfugier chez une connaissance ou un ami.
Des amitiés faciles à nouer, pour peu d'en avoir le caractère, et il l'a, on en trouve dans les quartiers défavorisés et mal famés. Chez les étrangers, chez les pauvres, chez les fugueurs. Peut-être dans les gangs.
Voilà comment Matt en était arrivé à diriger ses pas vers le sud de la ville, loin du centre et de sa circulation abondante et touristique. L'orphelinat lui-même se situait dans un quartier résidentiel relativement isolé, ce qui lui épargnait du déplacement mais puisqu'il ratissait la cité dans tous les sens, l'économie de temps se révélait plutôt maigre. Et chaque jour, Mello s'éloignait peut-être un peu plus.
Ça ne sert à rien que je demande aux gens s'ils l'ont vu. Le rendre célèbre ne lui rendrait pas service, de plus il est trop intelligent pour ne pas se faire discret, au moins dans l'immédiat.
L'entreprise paraissait désespérée. L'énorme métropole se dressait entre lui et son ami comme un labyrinthe dont les murailles toucheraient le ciel.
J'ai froid…
Dès qu'il se sentit mieux, Matt cala son sac sur le dos après en avoir un peu épousseté la neige s'y étant accumulée durant la nuit. Aujourd'hui encore, il reprendrait sa route ; jamais il ne cesserait de chercher Mello, jusqu'à ce qu'il le retrouve… ou que ses forces s'épuisent. Mais abandonner, jamais.
Encore un petit effort…
Matt savait qu'il ne résisterait pas longtemps s'il continuait ainsi à mener la vie d'un vagabond, épuisant ses forces à marcher, mangeant le minimum vital et dormant dehors en plein hiver, mais il n'avait guère le choix. Lui aussi avait quitté l'orphelinat sans rien dire à personne, même si Near avait sans nul doute prémédité son départ – sans quoi il ne l'aurait pas encouragé. Il n'en restait pas moins qu'il était sorti sans la moindre ressource financière ; comme il n'existait pas sur l'état civil, ou en tout cas qu'il ne pouvait en user sous son vrai nom, la possession de cartes bancaires était exclue. Et son argent de poche économisé jusqu'à présent ne durerait pas indéfiniment.
La Wammy House lui aurait ouvert tous les portes imaginables, mais il avait rompu avec elle…
Peu importe. Inutile d'y penser, puisque quoi qu'il arrive, je le retrouverai…
0
00
000
00
0
- J'ignorais que tu possédais ce genre de ressources, Mello.
- Moi aussi, à vrai dire.
C'était la pure vérité. Il avait toujours été doué en baston, essentiellement parce qu'il en provoquait la plupart, mais il ne s'était encore jamais battu ainsi, avec autant de fougue et d'habileté. À vrai dire, il ne se souvenait pas très bien de ce moment ; seulement qu'une peur intense l'avait envahi, si intense qu'elle avait annihilé toute forme de pensée et réduit son corps à un simple objet mécanique, dont la marche parfaite ne s'encombrait plus de doutes et d'hésitations.
Comme si j'avais su instinctivement ce qu'il fallait faire, justement parce que je n'y réfléchissais pas.
Ce n'était pas tout à fait le genre de méthode d'action qu'on lui avait enseignée, mais il avait déjà commencé à remettre ses acquis en question, alors sans doute valait-il la peine de se pencher sur cette question aussi ; parce qu'après tout, si on aboutissait au résultat souhaité, peu importait la méthode, n'est-ce pas ?
Et en l'occurrence, grâce à son esprit d'initiative, à son courage et à son habileté, la mission avait réussi. Le gang était parvenu à voler aux Black Angels le précieux butin d'un de leurs propres coups fourrés. Ça leur apprendrait.
- En fait j'aurais dû m'en douter, reprit Kyle. Après tout, si on s'est rencontrés, c'est bien parce que t'avais tabassé trois de mes gars sous un orage. Mais en abattre une dizaine, honnêtement je me croyais le seul à en être capable.
Moi aussi. Enfin, il vaut peut-être mieux que je le garde pour moi, vu la tournure que prend la discussion…
Mello voyait bien, en effet, que Kyle était en train de réviser quelque chose dans son jugement. Immobile, il gardait le silence en attendant la suite des événements, auxquels il entendait bien s'adapter afin d'éventuellement les influencer selon ses désirs.
- Je vais être franc avec toi, murmura le chef de gang après un long silence. Je n'arrive pas à déterminer à quel jeu tu joues. Et je sais pertinemment que tu ne me dis pas tout. Que l'on se comprenne bien : je conçois que tu veuilles garder des choses pour toi, c'est normal et c'est un accord tacite entre chacun d'entre nous, les jeunes des rues. Mais toi, j'ai l'impression que tu t'amuses avec le feu. Je te respecte, Mello, ou quel que soit ton nom. Tu as de grandes qualités et tu pourrais t'élever haut dans notre hiérarchie. Mais tu n'es pas franc. Ton regard dissimule un autre but, comme si tu visais plus haut. Et maintenant ça. Honnêtement, je n'arrive pas à déterminer si je peux te faire confiance.
0
00
000
00
0
Mello shoota rageusement dans une canette vide abandonnée sur le trottoir. Après la brutale répartie de Kyle, il avait marmonné un « J'ai besoin de réfléchir » et s'était éclipsé de l'appartement, passablement vexé. Il fallait croire qu'il n'était pas encore suffisamment bon acteur.
C'était vrai, il avait tenté de l'utiliser. Mais pas avec des intentions hostiles, pas dans un but qui, d'une façon ou d'une autre, aurait pu lui faire du mal, à lui ou à son gang. Sa volonté de lui apporter son aide était sincère, dans la mesure où, même involontairement, il lui accorderait nécessairement la sienne en retour. Mais…
Ma façon de procéder cloche quelque part.
Le constat n'était pas bien compliqué. Mais c'était un problème de trop.
Mello marcha d'une traite jusqu'à une bibliothèque en périphérie et en poussa la porte machinalement. Il se dirigea ensuite vers un certain rayon, parcourut rapidement les étagères, en sortit une pile de livres que, après avoir fait un détour par lequel il s'empara du quotidien du jour, il posa sur une table isolée dans un coin où il passerait assez inaperçu.
Là, il parcourut rapidement le journal, se focalisant essentiellement sur les nouvelles étrangères et les morts provoquées par Kira, dont on parlait désormais comme d'une catastrophe tragique mais habituelle, apte à effrayer la population mais plus vraiment à la scandaliser. Puis, ayant mémorisé l'essentiel du contenu qui l'intéressait, il se pencha sur ses ouvrages, en ouvrit un sans hésiter à la page à laquelle il s'était arrêté la veille et reprit sa lecture.
Il n'en avait peut-être pas l'air quand on connaissait son caractère, mais Mello était un véritable intellectuel. Il possédait incontestablement un cerveau hautement plus performant que la norme, capable de tout enregistrer et de faire avec d'autres renseignements précédemment acquis des recoupements instantanés, dont il tirait aussitôt une longue liste de conséquences possibles. Non seulement il réfléchissait avec une promptitude effrayante, mais il savait également réagir rapidement ; comme il courait beaucoup, qu'il savait se battre et entretenait donc une excellente forme physique, tout conspirait pour en faire un être complet. Il aurait dû être insurpassable. Il aurait dû être le premier.
Pourquoi un nain blanc de la tête aux pieds passant sa vie accroupi à entasser des cubes se révèle-t-il toujours meilleur que moi ?
Mello travaillait sans jamais prendre de notes écrites. Quand il le pourrait, il s'achèterait un ordinateur portable qu'il programmerait à effacer ses données s'il devait lui arriver malheur ; en attendant, il engrangeait tout dans ses innombrables neurones, en sachant qu'il pouvait compter sur elles pour le moment, car il n'en était après tout qu'aux prémices de son enquête.
Il avait pris l'habitude, tous les jours vers la fin de l'après-midi, de se rendre dans cette bibliothèque pour étudier discrètement. Bien fournie tout en étant relativement peu fréquentée, elle constituait pour lui le refuge idéal. S'il continuait d'apprendre à ce rythme, d'ici peu il connaîtrait mieux les innombrables ficelles de la mafia italienne que sans doute plusieurs de ses membres.
Kyle ne me fait toujours pas confiance. Comment lui faire comprendre que je suis de son côté, même si je garde mes petits secrets ? Voyons… Et si je mettais mon intelligence à profit pour lui faire gagner quelques coups face aux Black Angels, en attendant l'échéance du 2 mars, remonterais-je dans son estime ? Pour l'instant, je n'ai fait que prendre part à ce qu'on me proposait, il serait peut-être temps de montrer de quoi je suis capable. Je pensais qu'il valait mieux me faire discret pour le moment, mais apparemment ce n'est pas le bon moyen.
Famiglia Nostra, la plus ancienne des mafias de la péninsule, était originaire du Sud de la Sicile, une région propice aux développements d'organisations criminelles ; en effet la violence et l'illégalité avaient longtemps fait partie de ses mœurs, essentiellement à cause de sa grande pauvreté car, située loin des grandes métropoles européennes et de la capitale italienne, elle avait été délaissée par les autorités jusqu'à fort récemment.
C'était quoi, ce sentiment, ce matin ? Quand j'ai eu l'impression de reconnaître cette rue… Comment ai-je su où la cible s'apprêtait à s'enfuir, comment ai-je deviné comment l'intercepter ? Je n'étais pourtant jamais passé par là…
La légende prêtait à Famiglia Nostra une existence ancienne, qui en réalité ne l'était probablement pas tant que cela. On en avait entendu parler pour la première fois vers la fin du dix-neuvième siècle, et l'on situait donc sa naissance probable durant les périodes troubles récentes. Elle se distinguait par sa hiérarchie stricte ainsi que par ses nombreuses valeurs morales (rejet de l'adultère, du proxénétisme, du trafic de drogue et interdiction de s'en prendre aux femmes et aux enfants, notamment), dont la plupart avaient aujourd'hui été abandonnées face à la concurrence de bandes rivales moins regardantes, même si elle continuait à refuser de s'adonner à l'enlèvement contre rançon.
Je ne me rappelle pas de mon passé avant la Wammy House. Je sais que je n'y suis pas né, que je n'y ai pas toujours vécu. J'étais jeune quand j'y suis arrivé, mais j'ai été choisi parce que je me distinguais déjà des autres. De quelle façon ? Comment m'ont-ils repéré ? C'est idiot, je n'ai jamais songé à poser la question à Roger. Maintenant, il est trop tard. Je ne retournerai plus là-bas… Pas avant d'avoir attrapé Kira, d'avoir battu Near, et d'avoir obtenu la première place.
Famiglia Nostra comprenait entre mille et deux mille familles, elles-mêmes de tailles diverses. Leur degré de virulence variait au moins autant que leurs chiffres d'affaires, qui pouvaient facilement atteindre cent milliards d'euros. Des membres de l'organisation s'étaient infiltrés dans plusieurs entreprises influentes ainsi qu'à l'intérieur de certaines sphères politiques, et quand ils ne s'y trouvaient pas eux-mêmes, ils obtenaient toujours le moyen de s'y assurer un appui par la corruption ou la menace. Leurs victimes se soumettaient sans guère de difficulté et gardaient le silence, payant volontiers pour s'assurer leurs propres revenus, en général non négligeables. Il faut dire qu'elles en avaient les moyens.
D'où est-ce que je viens ? Qui suis-je en réalité ? C'est bizarre, c'est la première fois que je me pose ces questions…
Il existait différents grades au sein de Famiglia Nostra ; au sommet se trouvait un chef unique, dont les idées influençaient grandement l'orientation de l'organisation durant le temps de son règne. Il était soutenu et conseillé par une base de direction située à Palerme ; autour d'eux s'élargissaient trois cercles concentriques définissant l'envergure plus ou moins élevée des personnes qui s'y trouvaient : vers le noyau les plus importantes, vers le centre les hommes de main et les proches initiés par le sang ou le parrainage, vers l'extérieur des associés et des contacts qui jamais ne seraient initiés formellement.
Je me demande ce que font les autres.
Famiglia Nostra se construisait essentiellement sur la famille, ou plutôt les familles, d'où son nom. Particulièrement rigoureuse, elle ne recrutait pas ses membres n'importe où. Seuls pouvaient y être admis des hommes, fils légitimes, siciliens de père et de mère, nés en Sicile, de confession catholique. Les divorcés, les homosexuels, les fils et frères de prostituées, ceux ayant de près ou de loin des contacts avec des communistes, des fonctionnaires de l'ordre public ou d'anciennes victimes de l'organisation, voyaient également leur candidature rejetée d'office.
Et Kira ?
Lors de la cérémonie d'initiation, l'aspirant maffieux jurait sur un code d'honneur imprégné de fierté de respecter les valeurs morales de Famiglia Nostra, ainsi que de ne jamais en parler ni écrire quoi que ce soit la concernant. Le baptême se faisait le plus souvent par le sang, en d'autres termes, un meurtre.
Pourquoi est-ce que je poursuis Kira ? S'il possède la même dignité que moi, le même orgueil, le même désir d'atteindre son but quels qu'en soient les moyens, je ne suis pas certain d'avoir le droit de le condamner.
L'entrée dans l'organisation était définitive. On n'en sortait que mort ou exclu, ce qui en principe revenait au même.
Il faut aussi que je trouve un moyen de savoir ce que traficote Near. Je ne dois pas le laisser prendre de l'avance sur moi !
Tout crime commis sur un membre de Famiglia Nostra devait être vengé. C'était le seul moyen de rétablir l'honneur de la famille…
Il faut… que… je… Kira, Kyle… Oh, zut !
Comprenant que, cette fois, il ne parviendrait pas à se concentrer correctement, Mello décida de renoncer et referma son ouvrage d'un coup sec, non sans en avoir retenu la page de prime abord. Il alla reposer les constituants de sa pile chacun à leur place, repassa mentalement en revue les quelques informations qu'il venait de retenir, puis se dirigea vers la sortie.
Quand il poussa la porte, la fraîcheur de l'air l'enveloppa immédiatement, et il lâcha en fermant les yeux un gros soupir de soulagement. Il n'avait pas eu conscience d'avoir été si tendu. Il fallait vraiment qu'il s'accorde un moment pour répondre à toutes ses questions ; elles le souciaient tellement que même son travail à la bibliothèque n'était pas parvenu à le distraire… C'était bien la première fois.
Lorsqu'il releva les paupières, il crut discerner une ombre familière.
Matt ?!
Un battement de cil plus tard, elle avait disparu. Mello resta sur place, indécis, se demandant s'il avait rêvé. Il regarda par terre, mais l'employé qui s'était occupé de pousser et tasser la neige avait bien fait son travail : elle ne laissait pas voir la moindre trace de pas, même fondue et changée en flaque d'eau.
Je suis bête. Matt est resté à la Wammy avec les autres. Il ne peut pas être là…
Sur ce, il releva la tête et partit d'un pas décidé dans la direction opposée. Ce soir, il retournerait chez Kyle et se comporterait comme d'habitude. Mais dès le lendemain, il commencerait à faire ses preuves.
Je suis désolée décrire si lentement... J'espère que ce chapitre n'était pas trop mauvais, dixit l'autatrice.
