Chapitre 4.
Et si je me recréais, Daphné ?
Prompt-« L'autre bout du monde »
Allongée dans le lit où tu dormais, entourée de ma douleur et du passé, je fixe depuis des heures cette peinture enchantée en face de moi. Un des tableaux que ta sœur a fait. Un des multiples qu'elle m'a offert. Un de ceux que je préfère. Ce tableau, Daphné, c'est un portrait de nous. Nous, qui rions, heureuses, insouciantes, pour autant que je l'ai un jour été. Nos mains sont liées, et ton regard, déjà pur, est plongé dans le mien. Tes joues sont rougies par le vent, et tes cheveux flottent autour de ton visage. Les miens, coupés courts, tombent sur mes yeux. Derrière nous, de l'herbe. Partout. Encore et encore. De l'herbe qui nous chatouille les pieds, que nous avons nu, et que nous adorions arracher, comme lorsque nous étions enfants. Enfant. J'aurais aimé qu'on le reste. Gardant cette innocence dans notre relation, dans mes sentiments envers toi, loin de ce tumulte qui m'emporte à présent. Ce tumulte dont il me faudrait m'éloigner.
Brusquement, je me redresse, tandis qu'une lueur de compréhension m'éclaire soudainement. M'éloigner ! Il me faut partir, loin de ce pays où tant de souvenirs sont rattachés. Partir ailleurs, et me recréer une vie. Abandonner ici tout ce qui fait de moi 'Pansy Parkinson',m'en aller et profiter d'une nouvelle existence. Je me lève brutalement, quitte précipitamment la pièce et cours vers le salon. Je demande un de mes elfes de maisons, qui apparait aussitôt en un « poc » sonore. C'est l'elfe qui m'a proposée du thé à la menthe. Je ne me souviens plus de son nom, mais cela m'importe peu. Il n'est là que pour me servir, il n'est rien et son nom n'a que si peu d'importance. Toujours aussi servile, il s'incline bien bas, mais je coupe court à ces formalités en m'exclamant :
-Prépare mes bagages, empaquète tout, je pars.
L'elfe m'observe les yeux grands ouverts, immobile. Je ferme les paupières, et souris doucement. Oui, je pars. Je m'en vais, je quitte cette maison, ce pays. Je vais me reconstruire. Alors, lentement, je réalise qu'apporter toutes mes affaires, tout ce qui remplit cette maison n'est pas une bonne idée. Tout ce qui se trouve ici est attaché à trop de souvenirs que je dois oublier. Je rouvre les yeux et, sourire toujours aux lèvres, ordonne :
-Empaquète le strict nécessaire. Ne préviens personne que je pars. Compris ?
-Oui mademoiselle, bien mademoiselle, murmure-t-il de sa petite voix aigue avant de disparaitre.
Je demeure un instant ainsi, immobile au milieu de l'immense salon principal. Partout, des dorures, des signes de richesse, tout ce qui fait que la famille Parkinson possède sa renommée. Je déambule dans la pièce, m'arrêtant de temps en temps devant un objet qui me remémore un souvenir heureux. Autant dire que je ne m'immobilise que très peu. Sans aucun regret, je la quitte, refermant soigneusement la porte derrière moi. La première de mon passé que je clôture. Rapidement, je fais le tour de l'habitacle. Dans ma chambre, je fais attention à ne rien laisser qui pourrait mener une personne à ce que je souhaite faire ou à la raison de cette transformation. Les photos de toi sont brûlées, ainsi que tous les souvenirs de notre amitié. Je n'existe plus, n'est-ce pas ? Alors cette relation n'a plus lieu d'être. Pourtant, alors que je m'apprête à jeter la dernière photographie de nous, celle qu'Asteria a peinte et qui est ma préférée, je sens ma main trembler. Je ne peux me résigner à la détruire totalement. Au fond, tu n'as rien fait. Je suis la seule responsable de ce qui m'arrive. Responsable et victime. Finalement, je me décide à la garder. Juste elle, cette simple photo. Ce n'est que nous enfants, sans aucune ambiguïté et le seul souvenir qui vaut la peine d'être remémoré. Après l'avoir glissée dans la poche de ma veste, je quitte ma chambre. Toujours sans regrets. A vrai dire, elle n'a rien de très personnelle. Outre toutes les photographies de Drago, Blaise et toi, de ceux qui ont été mes amis, je n'y ai laissé aucune marque. Maintenant que la seule qui ait existée a disparu, je n'ai plus aucune raison de m'y sentir attachée.
Je décide alors de me consacrer à la dernière pièce qui a un semblant d'importance pour moi. Ta chambre, Daphné. Celle qui porte ton odeur, cette fraicheur que tu transportes partout avec toi, en toi. Un doux parfum de lilas, mêlé à l'odeur de ton corps, qui enivre mes sens. Merlin sait comme j'aime cette odeur. Pourtant, il est temps de tirer un trait dessus. Alors, souriante, je fais un pas à l'intérieur de la pièce. Je m'imprègne longuement de ton parfum, jusqu'à ce que mes sens soient saturés, et mon nez incapable de déceler la moindre différence de tons, d'amertume ou d'acidité dans ton odeur. Puis, lorsque ton arôme a fini d'engourdir mon corps, je me dirige lentement vers le cadre qui décore la pièce. Tout comme les souvenirs de toi, à part la photographie dans ma poche, je le fais brûler. L'odeur âcre et charbonneuse qui en résulte chasse rapidement tes effluves, ne laissant dans la pièce que le goût peu agréable du brûlé. Je me sens comme apaisée. Ça y'est, Daphné. Tu as cessé d'exister. Ton odeur a disparu, tes représentations aussi. Il ne reste que les souvenirs. Mais que sont les souvenirs ? Des bouts de mémoire, qui s'effaceront avec le temps et disparaitront inévitablement. Tu as disparu. Maintenant tu es pour moi ce que je suis pour toi. Tu l'as compris, Daphné, à partir de ce jour, tu n'es plus rien. Cette décision, étrangement, me soulage. Je sais que le chemin pour t'oublier définitivement sera dur. Nous avons toujours été ensemble et tu es celle que j'aime. Pourtant, je sais également que j'en suis capable. Comme pour me le prouver, je me retire de la chambre, de ce morceau de toi, et la ferme à l'aide de ma baguette. La porte est close, et celle de notre amitié l'est, également.
Je descends rapidement les marches du grand escalier principal, et me dirige vers le hall d'entrée. Comme je m'y attendais, mes paquets y sont, prêts à être emportés. Je m'en approche et remarque que l'elfe de maison semble m'y attendre. Je hausse un sourcil, l'enjoignant à parler. Il toussote et dit d'une voix claire :
-Les bagages de mademoiselle sont prêts. Seulement, Twinky se demande où les bagages de mademoiselle doivent être envoyés.
Ainsi, il s'appelait Twinky est ma première pensée. Futile, vraiment, et je me surprends d'y avoir pensé. Ensuite, c'est le reste de sa phrase qui percute violement en moi. « Où » ? D'abord le thé, ensuite cela. C'est bien clair. Cet elfe a le don, vraiment, de poser les questions qui font le plus mal, celles douloureuses, auxquelles je n'aime pas ou ne sais que répondre. Je ferme les yeux et me passe une main lasse sur le visage. Je ne sais que lui répondre, assurément. Je souhaite simplement partir, loin. Un peu à l'autre bout du monde. Là où les gens ne viendront pas m'embêter, où les souvenirs cesseront de m'harasser. Je rouvre les yeux et réponds franchement, me surprenant moi-même :
-Je ne sais pas où mes bagages doivent être envoyés. Je veux simplement aller ailleurs. Emmène-moi dans un endroit éloigné, Twinky. Vraiment loin. Dans un autre pays ou bien même sur une autre planète, j'ajoute en riant doucement.
Je n'ai pas un beau rire. Je le sais pertinemment. Il est trop aigu, trop long, trop faux. Il n'est pas vrai, ne sort pas spontanément. C'est un rire moqueur, méchant, sans joie. Il n'est pas beau et je ne sais même pas si je peux réellement qualifier le son que j'émets de « rire ». Pourtant, là, c'est simplement un rire insouciant, celui d'une jeune fille qui a grandi trop vite, et qui rit de sa vie et de ses illusions. Un rire simple, sans aucune moquerie, sans aucune gaité non plus. Juste un rire. Mais cela me fait du bien, après toutes ces journées passées à me morfondre. Tout le monde devrait rire.
-Dans un autre pays, vous avez dit, mademoiselle ? s'exclame Twinky.
Je cligne des yeux et reviens brusquement à la réalité. Puis, affirmative, j'hoche la tête.
-Oui, un autre pays. Je veux quitter l'Angleterre, j'annonce clairement avant de m'interrompre durant un instant, réfléchissant. Je reprends alors en m'exclamant :
-Tu sais où je pourrais aller ?
Twinky écarquille les yeux, surprise que je lui demande un conseil, presque son avis. Au fond, plus j'y réfléchis et plus cela me semble mieux. Twinky va m'emmener quelque part, loin d'ici, un endroit dont je n'aurais pas la connaissance. Un pays complètement nouveau pour moi, où je pourrais me reconstruire en paix. Alors, quand Twinky hoche lentement la tête, pour me dire que oui, elle sait où elle pourrait m'emmener, je sens mon visage s'éclairer d'un sourire. Ça y'est. Je vais redevenir moi. Je m'approche de Twinky, et ferme les yeux. Il se saisit de mon bras, et je l'entends réunir d'une incantation mes bagages auprès de nous. Puis, impatiente, j'attends la sensation désagréable du transplanage, cette impression de tourner sans fin dans les tuyaux du monde, qui m'amènera loin d'ici. J'attends. Rien ne vient. J'ouvre brusquement les yeux, et les plante férocement dans ceux du petit elfe. Elle semble réfléchir et en voyant que je l'observe, elle s'exclame timidement :
-Vous ne voulez vraiment prévenir personne ?
Mes lèvres se tordent en une grimace et j'ai une infime pensée pour Drago et Blaise, mes parents, ceux avec qui je me suis liée d'un peu d'amitié, et même pour Daphnée et sa petite sœur, mais je suis décidée. Je dois partir, loin d'ici, sans que quiconque ne soit au courant et puisse me retrouver. Pansy Parkinson d'Angleterre va disparaitre. Alors je secoue la tête, et Twinky soupire discrètement avant de murmurer :
-Très bien, alors accrochez-vous, mademoiselle.
Je ferme à nouveau les yeux, et ai à peine le temps de me dire que je quitte définitivement l'Angleterre que l'horrible sentiment de transplanage me prend au ventre et m'emporte. Je suis entraînée dans une espèce de tourbillon, et sens une envie de vomir parcourir mon corps. Le trajet me semble étrangement plus long qu'à l'accoutumé. Lorsque mes pieds retrouvent le sol comme support, je manque de peu de m'écrouler, demeurant stable simplement grâce à l'aide de Twinky. Les yeux toujours fermés, je respire longuement, surprise par la douce odeur de café fraichement moulu qui vibre dans les airs. De chauds rayons de soleil me caressent le visage, le réchauffant agréablement. Des voix s'élèvent autour de moi, des cris de joie, des rires d'enfants. Au fond de moi, je sais déjà que j'aime ce pays. Finalement, je me décide à ouvrir mes yeux, qui sont un instant éblouis par le soleil. Je les referme, et me mets une main devant le visage pour les protéger. Puis, timidement, mes paupières se relèvent. Et je reste là, le cœur battant à tout rompre, devant ce nouveau chez-moi, ce pays où je vais fonder une autre existence. Le soleil, partout. La mer, les bâtiments, les magasins, les ruelles, les gens souriants. Tout est différent de Londres, monotone et si souvent couvert de grisaille. J'éclate alors de rire, de ce rire pur et spontané qui ne m'a pas échappé depuis bien longtemps. Je ris longuement, et me mets à tourner sur moi-même, entourée par les couleurs des bâtiments qui se mêlent dans mes prunelles en une fusion vivace, enveloppée d'une musique gaie et rythmée, aux accents reggae. D'une voix amusée, Twinky s'exclame :
-Bienvenue dans le Brésil sorcier, mademoiselle ! Twinky savait que vous aimeriez. Vous êtes une femme qui a besoin de rire et de revivre, vous savez, maitresse ? La lueur dans vos yeux doit redevenir gaie. Twinky espère que vous y arriverez, vous êtes bien plus belle avec un sourire.
J'arrête alors de tourner et pose un regard reconnaissant sur le petit elfe de maison.
-Merci, Twinky.
Elle hoquète, rougit, bafouille une réponse inintelligible, et s'incline de nombreuses fois en murmurant :
-C'est un plaisir, tout autant qu'un devoir, mademoiselle.
Je demeure silencieuse, ne sachant pas vraiment comment réagir. Le remerciement est sorti spontanément, et je n'ai pas pour habitude d'être aussi agréable et sympathique avec des elfes de maisons… D'être agréable tout court, si je veux être honnête. Ce n'est pas dans mon caractère. Mais, après tout, ne suis-je pas venue ici pour me recréer ? Devenir quelqu'un d'autre ? Je me passe une main dans les cheveux, puis me masse doucement le cou avant de m'exclamer :
-Veux-tu rester avec moi, Twinky ? Je compte rester longtemps ici, et j'aurais besoin de quelqu'un pour m'aider dans le quotidien. Je ne suis pas habituée à être complètement seule. J'ai un minimum de confiance en toi et maintenant tu me sembles être la personne la plus la plus apte à le faire. Qu'en dis-tu ?
-Twinky se dit qu'elle serait ravie de rester avec mademoiselle, bafouille l'elfe en me regardant dans les yeux.
Je lui souris lentement, puis me retourne et observe la mer qui s'étend sous mes yeux. Maintenant, à l'autre bout du monde, loin de toi, Daphné et des souvenirs que je laisse derrière moi, je peux revivre, respirer, redevenir. Une nouvelle vie débute.
