Cette nuit là, alors qu'elle dormait, son père lui apparut en rêve.

« Kira, ma chérie, je vois que tu aimes ton art, et j'en suis très fier, mais je ne peux pas te laisser peindre des dieux comme ça… Tu comprends? C'est dangereux pour les humains, et je n'ai pas spécialement envie que ton exposition nous attire des nuisibles. J'ai déjà assez de travail comme ça. Si les autres dieux écrivaient au lieu de regarder bêtement les humains, ou de jouer aux cartes, on n'en serait pas là. Mais bon, comme d'habitude, personne ne veut faire de nouveaux dieux et je dois tout arranger tout seul. C'est très long et fastidieux. Tu comprends n'est-ce pas? Je donne mon maximum pour que ma fille adorée ait un héritage décent le jour où je meurs. C'est très compliqué. Si tu crées encore plus de travail, je devrai te gronder, Kira, tu comprends? »

Son image mentale hocha la tête.

« Et je ne veux pas me fâcher. »

Ce qui servait de visage au roi s'assombrit encore plus. Sa fille, endormie, était bien consciente du danger, et savait que se réveiller était inutile.

« Tu as ton cahier ? Ne laisse surtout pas les humains mettre la main dessus. J'ai assez d'empotés ici pour ne pas en vouloir d'autres. Et ton sang ne te sera d'aucune aide dans cette affaire. Alors prends garde à toi, ma fille. »

La voix et le corps difformes disparurent. Le calme repris dans le rêve de Kira, mais elle ne se sentait pas calme. Elle était très inquiète. Il fallait trouver le moyen de réaliser sa dernière exposition comme elle le souhaitait, en préservant l'humeur de son père. Il était tantôt doux, tantôt furieux. Quelle étrange créature. Sa mère, elle, n'était pas du tout comme ça – des souvenirs qui lui restent. Mais pour piquer l'intérêt du roi de la mort, il fallait bien avoir une personnalité hors du commun… non ? »

Le matin arriva rapidement, et sa routine commença. Aujourd'hui, elle décida de ranger. Pour repartir de zéro. Après tout, elle avait appris la veille que son cher et tendre était en vie, alors qu'elle le croyait mort pendant tout ce temps. Cette découverte valait bien un nouveau départ.

Il n'empêche que pendant son rangement, son ménage, et sa réorganisation, elle ressentait en elle une forme d'irritation.

Une graine de colère.

En milieu d'après-midi, le petit appartement de banlieue est enfin rangé, et propre. L'atelier n'est pas dégoûtant, et elle peut enfin se reposer, et manger un bout.

Cependant, elle ressent toujours en elle ce chatouillement, cet énervement. L savait-il que Beyond était en vie ?

Elle fit les cent pas. Joua du violon pendant cinq minutes. Puis du piano durant dix minutes, et fit une fausse note. C'est à ce moment là que, claquant le couvercle du piano, elle saisit brutalement le téléphone, les clefs de sa moto, et partit pour le manoir.

Une demie heure plus tard, elle toquait avec insistance sur le lourd battant de chêne.

« Oh, Madame, c'est un plaisir de vous revoir si vite la salua Watari

- Watari, où est L ? demanda-t-elle sèchement

- Je vais prévenir Monsieur de votre arrivée… Entrez donc, je vous ferai un café serré dès que Monsieur vous aura rejointe. »

S'installant lourdement dans le boudoir, Kira tapait du pied sur le tapis, pendant que ses ongles s'occupaient de la petite table.

Au bout de quelque minutes, le maître de maison daignait enfin descendre.

« C'est pas trop tôt ! » lâcha-t-elle sèchement, le voyage l'ayant rendue trop impatiente pour rester polie

L s'assit paisiblement, attendant les questions, que son amie s'empressa de poser.

« L ! Je veux des explications. » finit-elle.

Il se tut. Il était bouche bée.

« Cairngorn, je… Je n'en avais aucune idée. Je croyais que Kira l'avait tué. Je suis aussi surpris que toi. »

Les larmes emplissaient ses yeux. Ses poings serrés sur ses genoux faisaient ressortir ses articulations blanches, et son sang bouillonnant.

« C'est injuste, c'est n'importe quoi ! Il aurait dû nous prévenir ! Quel égoïste. C'est toujours la même chose avec vous deux. Vous ne pensez qu'à vous. Je vous déteste. »

Elle pleurait de colère, le regard glaçant la pièce et transperçant le cœur de L. Il n'aimait pas la voir ainsi, même s'il le cachait la plupart du temps. Il avait toujours du mal à accepter de pouvoir ressentir des émotions autres que le caprice et l'égoïsme. Pourtant, là, maintenant, son amie avait besoin de son soutien.

Une minute de sanglots et d'insulte passa. Puis une deuxième. Une troisième, remplaçant les insultes par des plaintes. C'est à ce moment que L décida d'agir, et de s'autoriser à ressentir comme un être humain correctement construit.

Il s'accroupit près de son fauteuil, et pris ses mains, plongeant son regard dans le sien.

« Kira, regarde-moi. Nous sommes tous les trois vivants. Et nous deux, nous sommes ensemble. Beyond ne nous a jamais surpassé quand nous étions tous les deux. Nous le retrouverons. Ensemble. »