Thème 1.3 : Quatre anneaux de lumière au plafond

La nuit était en train de tomber sur la baie et seule la lumière déclinante permettait à Aang de s'en rendre compte. Seul dans la pièce plongée dans la pénombre, il se tenait allongé au sol, un simple tapis en guise de matelas et ses propres bras nus en guise d'oreiller. Il ne méditait pas, non. Ses yeux étaient grand ouverts. Ils fixaient le plafond et le scrutaient sans le voir. Qu'y avait-il à voir de toute manière ? De simples planches en bois sombre et ciré, comme parfaitement entretenus malgré tant d'années d'abandon, dont les lignes s'estompaient dans l'obscurité. Des poutres de part et d'autre de la pièce dont il ne devinait la présence que du coin de l'œil, elles aussi masquées par les ténèbres. Et ces quatre anneaux lumineux. Quatre ridicules petits anneaux lumineux.

Aang se mordit la lèvre, songeur et amer, mais il ne put en détourner le regard bien qu'il le voulût. Juste quatre anneaux – et ils parvenaient à mettre son esprit en vrac. Un rouge, un bleu, un vert et un blanc, entrelacés les uns avec les autres, de sorte qu'ils dégageaient une petite figure issue de la superposition de ces quatre cercles. Comme les quatre éléments. Zuko lui avait parlé de ce que son oncle Iroh lui avait dit un jour, lorsqu'il s'était efforcé de lui apprendre les subtilités de chaque élément et du sien par la même occasion. Qu'ils se complétaient, même si peu étaient capables de les maitriser tous. Juste lui, en fait. Ainsi, quelle meilleure figure que l'Avatar pour illustrer cette combinaison parfaite ?

Aang serra les dents et le reste de son corps se raidit, pourtant il ne parvenait toujours pas à détourner son regard de ces petits anneaux de lumière. Les propos de Zuko le hantaient, eux aussi. Il aurait pourtant dû s'y attendre. Après tout, cela paraissait effroyablement logique : pourquoi Ozaï n'aurait-il pas profité du passage de la comète pour éliminer la dernière grande poche qui lui faisait de la résistance et ainsi abattre les derniers espoirs de tous les autres peuples ? Comment avait-il pu écarter cette possibilité de son esprit ? Naïvement, il avait espéré combattre le Seigneur du Feu après son passage, ce qui lui accorderait plus de temps pour s'entrainer – et même, espérer le vaincre sans avoir besoin de maitriser les quatre éléments pour cela. Car le temps passait, cet instant approchait et il en était toujours incapable !

Et le serait-il même un jour ?

Un immense poids s'abattit sur les épaules du jeune adolescent et pendant un bref instant, il crut que son souffle se coupait. Il se mordit les lèvres une fois de plus alors qu'il haletait doucement – cet instant ne dura heureusement que quelques secondes. Il força sa respiration à se calmer, usant de ce savoir transmis par les moines de l'Air, sans toutefois fermer les yeux. Il en était incapable. Les quatre anneaux immobiles dansaient devant ses yeux et le narguaient, inaccessibles et immatériels. Illusoires. Comme l'était la maitrise des quatre éléments – jamais il ne pourrait être prêt. Il avait encore tant à apprendre.

Un panneau grinça à une extrémité de la pièce vers sa gauche mais Aang l'ignora. Il se doutait de qui cela pouvait être. Des pas qui se voulurent silencieux s'introduisirent dans la pièce mais le parquet fit échouer la personne dans son but et craqua dans un bruit sourd. Ils s'approchèrent lentement de lui. Aang garda les yeux rivés vers les quatre anneaux d'où venaient-ils ? Quel objet créait un tel jeu de lumière ? Il ne tourna cependant pas la tête pour en découvrir l'origine, ni même pour observer le nouvel arrivant. Il savait ce qu'elle allait dire. Oh, elle devait compatir, oui.

Mais elle ne comprenait pas.

– Aang…, souffla la voix douce de Katara, terriblement désolée.

Les traits du jeune maitre de l'air se contractèrent subtilement, lui donnant un air presque froid. Pourtant, cela ne la fit pas reculer, même si son silence obstiné la rendit un peu mal à l'aise.

– Ecoute… je sais que ce que t'a dit Zuko te perturbe, mais…

Le perturber ? Aang aurait pu ricaner si tant est que son visage fût alors capable de relâcher quelque chose à cet instant. Le mot était faible. Il n'était pas juste perturbé.

Il était anéanti. Le poids de sa charge l'anéantissait. L'opprimait plutôt. Tant de choses dépendaient de lui, tant de destins, tant de vies. La vie d'Ozaï contre celles de tant d'autres. Pourquoi était-il forcé de le tuer, d'ailleurs ? N'y avait-il pas un autre moyen ? Et ces quatre éléments… qu'il ne maitriserait sans doute pas d'ici là. Il ne savait pas quoi faire – il ne savait plus quoi faire. Comment pouvait-il être réduit à un tel état d'incertitudes ? Et que penseraient-ils s'il se révélait ne pas être à la hauteur ? Peut-être ne seraient-ils pas si surpris, en définitive. Après tout, il les avait bien déçus une première fois et certains n'attendaient déjà plus rien de lui. D'autres ne croyaient même plus en son existence.

Etait-il donc destiné à apporter la honte sur la longue lignée de ses prédécesseurs ?

Sa gorge se serra et il plissa les yeux, retenant ces larmes qu'il refusait de sentir couler sur ses joues bien qu'elles ne fussent pas encore présentes. Fuir. Katara parlait mais le sens de ses paroles lui échappait totalement, les mots glissaient sur ses oreilles sans y pénétrer. Il voulait juste fuir. Ne pas avoir à faire ce choix – car il le devrait tôt ou tard. Ne pas avoir à affronter cette réalité. Juste fuir… et peut-être que finalement, elle finirait par ne plus exister. Et ces quatre anneaux ne le hanteraient plus.

Eux, et cette charge qu'il n'avait jamais désirée.

Il ferma les yeux.