ASGARD
Mime avait été appelé en urgence à la salle du trône.
- Il est cinglé! Fenrir a pété un câble, grave! Cria Hagen, tentant de maîtriser l'animal dont les grognements de fureurs ne présageaient rien de bon, crocs enfoncés dans la chaire du bras, protégeant le visage de Mérak.
Le guerrier de Bêta s'était vu attribué la tache déplaisante d'agripper le fauve le temps que Siegfried mette à l'abri les femmes. Les gardes avaient appelé Mime sous les ordres de Hilda. Le guerrier blond arrive enfin, pressé sans l'être, le visage serein. Il agrippa son arme à corde, et le travail fut fait en un rien de temps. Fenrir ligoté et immobilisé dans des cordes d'instrument.
- Mime! Libère-moi! J'ai rien fait! S'agita Hagen lui aussi prit dans les filets comme dans une toile d'araignée.
- Oups, et Mime libéra le blond.
- Hagen! Entendit-on un cri d'effroi. Tu saignes!
La jeune princesse s'élança vers son mari.
- Il faudrait peut-être penser à s'occuper de Fenrir, hasarda le musicien.
En effet, la pauvre bête s'était assoupie, ruiné par la fatigue et l'effort qu'il avait dû produire toute cette nuit pour survivre. Il s'était habitué à vivre bien au chaud et la nuit avait été éprouvante.
On l'installa dans sa chambre (qui avait une odeur de fauve). Mime conseilla de le veiller et de lui injecter une petite dose de calmant à son réveil si jamais il posait encore des problèmes.
- Bonne idée, concéda Hagen sarcastiquement le bras gauche dans un bandage. Et c'est qui, qui va s'adonner à la tache de garde-malade? Je vous préviens tout de suite, je ne me dévoue pas! J'ai déjà un bras en charpie, merci bien!
Les gardes étaient aussi hors-jeu, car ils avaient beaucoup de chance d'y laisser la vie si jamais Fenrir se levait de mauvais poil. Les deux princesses idem.
- On peut toujours demander à Bud! Fit Thor l'air de rien.
Il venait de se lever, et on lui avait tout naturellement proposé la corvée, qui avait été tout naturellement refusée.
Les quatre guerriers divins s'étaient réunis ensemble, débattant la situation.
- C'est vrai que ce n'est pas une mauvaise idée, fit Siegfried pensif. Où est-il d'ailleurs? Je l'ai pas vu de toute la mâtinée.
- Peut-être faut-il demander à Syd. Il doit savoir où il est.
- Je ne crois pas. Après ce qui s'est passé hier, ça m'étonnerait. Ils avaient l'air vraiment en rogne l'un contre l'autre.
- La peste avec les jumeaux d'Asgard! S'exclama le cheval fou.
Il eut droit à tous les regards noirs de l'assemblée.
- Bon, on élimine Albérich pour la garde, car là, c'est sûr, on aura un mort sur les bras, Hagen est blessé, donc lui non plus. Bud a disparu de la circulation, alors il va falloir le retrouver pendant que quelqu'un veille Fenrir: ce qui nous reste Mime, Thor et Syd, résuma le guerrier d'Alpha.
- Et toi, sourit Mime.
- Comment?
- Oui, Thor, Syd, et toi Siegfried, corrigea le musicien blond.
- Surtout ne t'oublis pas non plus, Mime, rectifia à son tour Hagen.
Silence.
- Bon on fait comment? Il est clair que aucun de nous ne veut s'occuper de Fenrir, beau geste de solidarité, je dois faire remarquer, observa Siegfried. Alors la meilleur chose à faire, c'est qu'on le vieille chacun à notre tour.
- Même moi? Demanda Hagen.
- Même toi, et Albérich, et même Bud quand on lui aura mis la main dessus.
Mime eut un petit sourire. C'était encore plus difficile de mettre le grappin sur Bud que sur Fenrir.
Personne ne contesta la solution de l'asgardien aux cheveux ondulants.
- Très bien, maintenant que c'est décidé, il faut savoir qui commence. Tu veux bien te dévouer Mime? Proposa le chef.
Ce dernier haussa les épaules. Signe que tout le monde prit pour affirmatif.
- Bien. Maintenant il faut quelqu'un pour prévenir Albérich et Syd du programme, et les autres cherchent Bud. Mime, tu as le plus de tact, tu veux bien aller prévenir les deux autres.
- Oui, mais dans ce cas là, je ne pourrais pas m'occuper de Fenrir.
- Ah oui, c'est vrai ça. Bon… réfléchit Siegfried. Hagen, tu vas les prévenir, conclut-il avec un geste libre de la main.
Après maintes objections, il eut été conclut que Thor resterait veillé sur Fenrir, et Mime insista pour aller prévenir les deux autres. Le reste partit à la recherche du jumeau.
Silencieux comme un chat, le regard aiguisé et intelligent, Benetnasch coulissait entre les murs. Il alla directement à la chambre de Syd. Il frappa à la porte. Aucune réponse. Il réessaya un peu plus fort.
- Qu'est-ce que tu veux encore! Entendit-il une voix proche de la rage.
Mime fronça les sourcils. Décidément il n'était jamais de bonne humeur celui-là. Il entra, déduisant qu'il n'était pas la personne que Syd croyait qu'il était.
- Ah, c'est toi, excuse-moi je croyais que c'était… bref. Tu veux quelque chose?
- Quelque chose ne va pas?
- Rien d'important. Qu'est-ce qu'il y a?
Alors le blond expliqua la situation et les décisions prises à la suite du débat. Le noble ne manqua pas d'y rire.
- C'est vrai que je n'ai pas vu Bud de toute la journée.
Mime ne répondit pas.
- Bon, si vous voulez je vais aller veiller sur Fenrir, j'ai pas envie de jouer encore au chasseur, et encore moins de courir après mon frère. Le moins je le vois, le mieux je me porte! Décida Syd, montrant un faux enthousiasme.
- Tu veux pas prévenir Albérich de tout ça pendant que tu y es? Demanda Mime, l'air de rien.
Zêta étrécit des yeux et regarda son homologue de biais, semblant réfléchir. Il finit par s'asseoir dans le silence. L'autre attendait patiemment.
- Tu as entendu ma conversation avec Megrez?
Mime eut un petit sourire suffisent qui s'effaça aussitôt.
- Conversation? Non des brides… intéressantes, je dois dire. Pourtant n'ayant pas entendu de claquement de porte précédé de haussement de ton, je me suis dit que vous vous étiez quittés bons amis. Ce qui n'est pas le cas, à ce que je vois.
Il parlait avec tant de simplicité, de détachement qu'il aurait pu tout aussi bien déballer une leçon sur comment pincer les cordes de sa lyre pour obtenir une résonance à point. Syd soupira. Quand ce n'était pas Freya qui écoutait aux portes, c'était Mime qui écoutait aux fenêtres.
- Tu veux que je te dise, commença le guerrier à l'armure double. Je vous trouve tous très insupportables! Beaucoup même! Albérich plus que les autres!
- En tout cas cet être qui te semble si détestable à une forte ascendance sur toi, à en juger ton comportement.
Non désarçonné, le mystérieux musicien fit demi-tour, et avant de disparaître ajouta:
- Tu sais, pour un ami et un frère tu as de drôles de paroles. Tu ferais mieux de faire attention à toi. N'oublis pas de relayer Thor. Je vais prévenir Albérich.
Les poings fermés, le jeune homme à la chevelure turquoise décida d'essayer d'améliorer cette journée qui était exécrable, laissant de côté Mime et son instrument ainsi qu'Albérich et sa langue… fourchue.
Arrivé à la chambre du malade il s'y installa confiant à Thor que cela ne le dérangeait pas de rester ici toute la journée; rien de mieux que la compagnie d'un animal dormant.
Pourtant cela laissa du temps à ses pensées de faire pas mal de tour de piste dans son crâne. Il se sentait seul, très. La journée avait été morne et détestable. Toutes les personnes qu'il avait vues, il n'avait pu s'empêcher de les agresser. Mais comment ne pas en vouloir à quelqu'un crachant du venin? Comment ne pas mépriser quelqu'un qui utilise son potentiel pour des bassesses sans nom?
Il se demandait comment Freya pouvait croire en lui. Peut-être qu'elle aussi de son côté était attirée par le rouquin.
Cette pensée le fit rougir d'irritation. Balivernes! Freya était mariée à Hagen, et n'avait aucun faible pour quiconque d'autre! Oui, mais ce mariage était tout récent, et la jeune princesse naïve n'avait jamais cessé de faire confiance au guerrier de Delta. Et aujourd'hui de lui pardonner ses torts. Comment pouvait-elle faire preuve d'une telle abnégation alors que même sa propre sœur, représentant la Justice d'Asgard semblait reculer de méfiance quand elle le voyait?
Et même si elle en était véritablement amoureuse, quelqu'un comme Megrez pouvait-il aimer quelqu'un d'autre que lui-même? Sûrement pas!
Pourtant ces moments où il l'avait trouvé désorienté, cette fois dans le couloir, sa première pensée après avoir repris ses esprits étaient orientés vers la princesse et son mariage, et du mécontentement qu'il en éprouvait.
Mais à ce moment-là, il ne lui avait pas semblé qu'il y eut de la jalousie dans son comportement envers Hagen. Les deux ne s'aimaient pas, ce n'était pas un secret, pour la bonne raison que personne n'aimait Albérich, et qu'Albérich n'aimait personne
Même lui ne l'aimait pas. Et dire que Mime avait bien mentionné qu'il était son ami! Il sourit amèrement à cela. Benetnasch l'avait accusé d'être un mauvais ami. C'était faux. Siegfried était son ami, et ils s'entendaient bien ensemble. Mais ce qu'il ne pouvait accepter, c'était qu'on dise qu'il était un mauvais frère. Il n'avait pas de frère, pour commencer. Il avait toujours été fils unique, jusqu'à la mort de ses vieux. Et même si quelque part il se savait avoir un frère, ce n'était qu'une parenté éloignée, rien de plus…
- Syd?
La voix enrouée mit du temps à donner un sens à son cerveau. Quelqu'un l'appelait? Il sortit de sa torpeur. Il faisait sombre dehors. La journée était enfin passée, et il ne se sentait pas mieux pour autant.
- Ah, tu es réveillé Fenrir. Tu te sens comment? Demanda-t-il mécaniquement.
L'autre s'assit dans son lit.
- J'ai froid. Tu peux me passer une couverture, dans le tiroir. Là, le dernier.
Syd sortit de l'armoire à l'endroit indiqué un tissu synthétique. Pas de peau de loup ici. Vaut mieux pas. Il drapa Fenrir sans trop réfléchir, mécaniquement. Il alla s'assoire.
- Ça va? Refit-il.
- Ouais..
Fenrir avait mal à la tête, mais il lui semblait avoir les idées bien plus lucides qu'il y avait quelques heures.
- Tu n'as besoin de rien? Demanda Syd.
Le guerrier d'Epsilon sourit, de ce sourire naturellement grinçant:
- Je vois que tu es devenu une véritable louve, remarqua-t-il sans faire trop attention à ce qu'il disait.
- Comment ça? Se méfia Syd, ne sachant pas comment prendre ça.
- Je dis juste que maintenant que tu as retrouvé ton frère, tu as développé ce côté dit fraternel voire bienveillant.
- C'est qui, qui t'apprend ces mots compliqués? Remarqua Syd pour éviter la question.
La porte s'ouvrit et ils y découvrirent un garde:
- Ah, très bien, vous êtes réveillé, messire Fenrir d'Alioth. Sa dame Hilda vous attend pour le dîner, annonça-t-il avant de partir.
Les deux anciens compagnons d'armes se préparèrent.
- Heu, Fenrir, tu devrais peut-être changer ce pyjama froissé, remarqua Mizar, un sourire naissant.
- Quoi? Mais, c'est pas à moi cette horreur! Qu'est-ce que je fais dedans? S'écria le sauvage en s'observant dans la glace, vêtu d'une longue blouse blanche à pois verts et bleus.
- Euh, je crois que c'est à Hagen, son cadeau de mariage si je ne m'abuse.
Syd s'amusa bien au dépend de l'autre qui se décomposait, couvrant la chemise lui tombant à mi-cuisse avec la couverture. Après un moment supplémentaire, Sud dut aider Fenrir à s'habiller, n'étant pas habitué avec toutes les couches de vêtements existantes.
- Tu ne comptes pas te brosser les cheveux un peu? S'étonna Mizar, remarquant la tignasse indomptable ornant le dos d'Alioth.
- Mais je viens de les brosser. Allons-y, j'ai faim!
Syd n'insista pas. Ils arrivèrent dans la bien connue salle à manger. Ils y étaient tous, sauf bien entendu Albérich et Bud. Grande surprise. Des gosses tous les deux! Ils s'assirent. Hilda semblait soucieuse mais sourit à Fenrir:
- Bonsoir Fenrir, tu te sens mieux?
- Oui, beaucoup mieux, répondit-il en rougissant, un peu honteux.
Mizar sourit intérieurement: Fenrir passait d'un comportement souvent agressif et incontrôlable à une attitude de collégien amoureux. Pas seulement envers la prêtresse, mais envers tous. Bégayant, rougissant, ne sachant pas où se mettre en présence des autres, comment être et agir.
Le silence se fit gêné et le loup essayait de prendre la parole à plusieurs reprises sans pouvoir réussir…
- Parles! Fit Hagen, impatient.
- Je… m'excuse. Voilà, avoua-t-il en regardant principalement Hagen et Hilda.
- Tu ne veux plus régler tes comptes avec Albérich? Demanda Siegfried étonné.
- Non.
- Eh bien, voilà une bien sage attitude Fenrir, et je t'en félicite. Cela résout bien des problèmes avec Albérich. Il est dommage que tous ne te prennent pas comme exemple, conclut la prêtresse.
Fenrir prit de belles couleurs mais n'ajouta rien, et se laissa servir par les domestiques, qui avaient les mains tremblantes.
Syd fronça les sourcils et demanda qu'est-ce que c'était cette histoire concernant Albérich. En effet, il n'avait pas été mis au courant de toute la journée, sachant seulement que Alioth avait disparu, et avait été retrouvé.
Siegfried lui expliqua (bien qu'il n'ait pas été présent lors de l'entrevue, tous semblaient déjà au courant de l'affaire) l'acte d'accusation contre le rouquin – mais qui, avec la bénédiction de Fenrir venait d'être annulé. Syd ne répliqua rien, restant silencieux, semblant perdu dans ses pensées.
Le dîner se passa bien, puis vers le dessert, un garde vint souffler à l'oreille de la reine, qui s'exclama tout haut:
- Mais bien sûr! Qu'il entre, sa présence nous manquait d'ailleurs. Il va sûrement être content de la bonne nouvelle.
Et alors se joignit le petit Albérich à eux, instaurant un malaise familier. Lui et Mizar évitait les regards. Lui et Fenrir aussi. Il ne voulait pas non plus croiser les orbes des deux sœurs, ce qui ne laissait pas grand monde avec qui parler.
- Au fait, nous avons une bonne nouvelle à vous annoncer, Hagen et moi! S'exclama la jeune princesse pleine de vitalité, les yeux brillant d'excitation.
- Ah bon? Hagen lui jeta un drôle de regard, disant long sur le fait qu'il ne voyait pas vraiment de quoi elle parlait.
- Oui, nous allons en lune de miel!
Suivit surprises et félicitations de la part de Hilda et Siegfried. Les autres précédèrent.
- Et vous allez où en lune de miel? Demanda le guerrier d'Alpha.
- C'est quoi une lune de miel? Fit Thor.
- Une lune de miel, c'est un endroit où les jeunes mariés vont pour passer du temps ensemble, au calme.
- Nous pensons aller en Grèce, répondit Freya, souriant innocemment.
- Nous? S'exclama Hagen. Je t'avais dit qu'on en reparlerait.
- Mais c'est excellant comme choix!
Les questions défilèrent à mesure que Mérak croulait sous l'ahurissement de voir que sa femme avait déjà tout organisé. Ils partaient demain. C'était dit, c'était fait, point.
Pendant tout ce temps Syd fixait Albérich qui semblait avoir du mal à se maîtriser. Ses ongles s'enfonçaient dans le bois vermoulu de la table, alors qu'une série de veines apparaissaient sur son front, se confondant avec ses cheveux.
- Au fait Albérich, intervint Hilda sans sembler se rendre compte de son indisposition. L'accusation portée contre toi ne tient plus, tu n'as plus à t'en faire.
- Si nous portions un toast à la lune de miel à ces deux là? Proposa Siegfried.
Mais le rouquin peu enclin à souhaiter quoique cela soit à Hagen, se leva brutalement faisant tomber sa chaise à la renverse:
- Comme si cela m'importait d'être ou de ne pas être pendu en place publique ! Entendit-on cracher de sa bouche avant de le voir prendre la porte.
Syd avait à son tour une grande envie de tout casser. Pourquoi agissait-il ainsi? Et à voir les autres à peine se soucier de sa disparition le dégoûtait encore plus. Freya semblait peinée tout de même mais ne pouvait à son tour ralentir la fuite du rouquin.
Le reste de la soirée passa, plus ou moins bien pour chacun. Lors du digestif Mime s'était mis à jouer de son instrument préféré, et Alpha et Zêta se retrouvèrent à parler ensemble:
- Au fond, nous sommes des étrangers entre nous, confia Duhbe. Même ce soir les repentirs de Fenrir m'ont beaucoup surpris. Moi qui le croyait rancunier et borné.
- Oui, nous avons beaucoup de préjugés. Peut-être devrions-nous essayer d'accepter les autres comme ils sont sans trop les rejeter. Bien qu'ils n'aient pas vécu comme nous, ils se sont quand même montrés dignes d'être dès nôtres, lors de la guerre notamment. Et la plupart d'entre eux sont quand même de haute lignée.
- Tu y inclus ton frère aussi? Siegfried lui jeta un regard significatif.
- Je sais pas. Au fait, je suppose que vous ne l'avez pas trouvé. Vous avez au moins cherché?
- Bien sûr! Mais on n'a pas voulu y passer toute la journée non plus. D'ailleurs cela n'aurait servi à rien.
- Oui, je crois aussi.
- Pourtant un que je ne comprends vraiment pas, c'est Albérich. Un jour ça va, un jour ça va pas. Il prend la mouche pour un rien. Vraiment je le reconnais plus. On dirait qu'il a peur de son ombre.
- Je sais pas, répéta Syd, pensif. C'est vrai qu'il est bizarre.
- Peut-être devrais-tu lui parler, proposa son interlocuteur.
- Pourquoi moi? J'ai rien à faire avec lui, moi!
- Ah? S'étonna l'autre. J'aurais pas cru…
- Qu'est-ce qui te fait dire ça, questionna Syd, les sourcils froncés.
- Non rien. C'est juste comme ça.
- Bon, je crois que je vais aller me coucher. J'ai passé une très mauvaise journée, alors excuse-moi.
La salle se vida peu à peu avec des pas las d'une dure journée passée pour beaucoup d'entre eux.
Mime marchait de son pas naturellement léger vers sa chambre. Il aurait bien voulu ne pas avoir à vivre ici à l'année, mais pour le moment il n'avait aucun autre lieu à part sa vieille bâtisse en bois qu'il avait hérité à la 'mort' de son père. Il l'avait en fait volée. Volé son propre père après l'avoir tué. Cela n'avait peut-être pas été son but principal quand il avait commis l'irréparable, c'en était juste une conséquence. D'ailleurs tout n'était que conséquence. S'il ne lui avait appris à se battre, à tuer, il n'aurait pas pu le tuer. Son père avait donc préparé sa propre mort. Tout comme s'il ne s'était pas pris à son véritable père dans le hasard de la guerre, jamais il n'aurait pu tuer ses parents. S'il ne lui avait jamais raconté la vérité, Mime ne l'aurait pas tué…
Qu'importe! Les morts sont morts, et avec des 'si', on refait le monde. Et il n'était pas entièrement responsable de la mort de son père, il l'avait compris lors de son affrontement pendant la guerre, mais il porterait sa dose de responsabilités.
- Mime?
- Bonsoir, dame Hilda, salua l'interpellé cachant aisément sa surprise de la voir si tard à arpenter les murs.
- Est-ce que je peux te demander de trouver Bud, s'il te plait? Il faut absolument que toutes ses disparitions arrêtent. Les problèmes ne sont pas aussi bien réglés qu'on pourrait le croire, et tout ceci ne fait que renforcer le tout.
- Dame Hilda, je comprends aisément, et je vous assure que d'ici demain, tout sera réglé en ce qui concerne Bud.
Il salua avec tout le respect dû, et se redirigea vers sa nuit.
- Comment ça? Tu sais où il est? Fit la prêtresse surprise de comprendre le sens du sous-entendu.
- Je n'en suis pas sûr, mais je vous assure que Bud sera redevenu visible de part sa propre volonté dans peu de temps, si ce n'est déjà fait. Vous pourrez le voir de vos propres yeux demain. Et si ce n'est pas le cas, ce qui me surprendrait, je vous le chercherai alors comme demandé, et je vous le trouverai. Bonne nuit, ma reine.
Et sans un deuxième salut, il se fondit dans l'ombre du couloir.
En effet, le guerrier de Benetnasch n'était pas dans le faux en prévoyant que l'ombre de Zêta était déjà rentrée au bercail, mais par contre Syd, lui, n'aurait pas pu le prédire, étant donnée la surprise reçue en découvrant son jumeau installé dans son lit! Alors que Syd n'avait aucune envie de dormir dans celui de son frère. Il réfléchit. Il pouvait toujours aller voir Albérich, se fit entendre une pensée insidieuse. Mais bien sûr, il sera accueilli à bras ouverts…
Puis, telle une révolution interne, Syd décida d'appliquer ses propos d'y l'y avait à peine une heure avec Siegfried. Il acceptait son frère tel qu'il était, c'est-à-dire tel que lui. Plus vite dit que fait.
Doucement il se mit dans son lit. L'intrus en fut conscient et se retourna vivement. Syd se regarda dans le miroir en face de lui. Mais il ne pensait pas arborer la même expression de surprise mêlée de dureté et de reproches.
Face à face dans l'obscurité ils ne dirent rien. Mais Mizar savait qu'il devait lui parler, et ne pas s'endormir sur une réconciliation éphémère qui allait sûrement s'évaporer d'ici une nuit:
- Tu m'as manqué aujourd'hui, s'exprima-t-il avec de grands efforts; il n'avait pas l'habitude de s'expliquer, mais essaya de prendre exemple sur Fenrir comme l'avait proposé Hilda. Et je ne veux plus que tu fasses ça.
Bud ricana légèrement:
- Tant que ça? Pourtant d'après ce que j'ai entendu, le moins tu me voyais, le mieux tu te portais, répliqua l'autre, cherchant querelle en mimant l'expression de tout à l'heure qu'avait usée son frère.
Syd maudit intérieurement Bud de rendre la situation encore plus difficile qu'avec même Albérich (situation pas encore réconciliée, soit dit en passant). Qu'est-ce qu'il cherchait en le provoquant? Qu'il le mette hors du lit à bon coup de pied dans le derrière? Qu'il culpabilise?
- Ben, si t'y croyais véritablement à ces paroles, tu ne serais pas dans mon lit, fit-il doucement.
Ceci n'était évidement pas la réplique à laquelle Bud s'attendait vu son silence surprit.
- Bud, tu n'es pas mon ombre, j'en ai suffisamment d'une, et je m'en porte très bien. Tu es quelqu'un d'à part entière, et je ne comprends pas pourquoi tu ne te sens pas 'entier'.
Alcor s'agita et se mit sur le dos, préférant fixer le plafond invisible. Il ne savait pas ce qu'il voulait. Il voulait être protégé et protéger. Il voulait être aimé et aimer à son tour son frère. Il voulait d'une relation fraternelle réciproque. Pas un cul-de-sac où allait s'écraser ses émotions sans réponse. L'envie de pleurer était là, mais il ne se le pardonnerait pas s'il donnait la preuve à Syd de son manque total de contrôle sur lui-même. Il voulait tout de Syd, tout mais pas la pitié.
- Tu as bon dos de me dire ça, Syd, fit-il après avoir dégluti une bonne douzaine de fois, mais sa voix lui semblait bien faible. Alors que c'est toi qui provoque tous ces problèmes.
- Moi? Fit-il surpris.
Alcor, à l'image d'Albérich grinça des dents. Syd ne se rendait même pas compte de ce qu'il faisait où quoi?
- Oui, c'est ce que je dis, continua-t-il sarcastiquement. Tu dis que je te manque quand je disparais, mais à ton avis, pourquoi est-ce que je fais ce que je fais?
- De quoi parles-tu? Bud, je t'assure que j'ai rien contre toi, mais des fois ton comportement m'exaspère. Vraiment, et je suis très étonné, car je sais que tu n'es pas comme ça.
- Comme quoi? Demanda la voix dans le noir. Tu ne me connais pas.
Syd se rendait compte que l'autre était sur le point de craquer, sa carapace qu'il avait mis des années à modeler sur lui fondait inexorablement.
Une bouffée de chaleur oppressante envahit le jumeau qui avait tout gagné, qui avait eut toutes les joies du monde. Et maintenant qu'on lui demandait de partager tout ce qui avait été à lui que par le hasard d'un choix fait à l'aveuglette, il ne voulait pas, même pas donner une once de considération à son propre frère.
Il resta silencieux, laissant la question en suspens, semblant avoir fait une découverte. Il avait été aveugle tout ce temps. Son frère souffrait, et il ne voyait rien, ou juste se disant qu'il n'avait qu'à régler ses problèmes seul, ou demander à quelqu'un d'autre. A qui? Les autres étaient tout aussi méfiants de lui qu'ils évitaient Albérich. Alcor savait tout sur eux, les ayant surveillés nuits et jours, lui plus que d'autre. Cela faisait peur, d'autant plus qu'ils n'avaient aucun moyen de pression sur Bud s'il lui prenait l'envie de révéler quelques faits juteux.
Et étrangement cela ne donnait alors pas à Syd l'envie de le connaître, étant persuadé qu'il allait y découvrir les mêmes défauts qu'il tentait de camoufler à lui-même, repoussant à chaque fois des tentatives d'être ensemble. Pourtant il l'avait bien dit: Bud était une personne à part entière, pas une poubelle dans laquelle il pouvait se défouler, y jeter toute sa mauvaise humeur, et cracher dessus.
Il n'était pas un bon frère. Mime avait entièrement raison. Il n'était non seulement pas un bon frère, mais aussi un mauvais ami. Mime avait doublement raison!
- J'ai été… très avare, n'est-ce pas? Demanda-t-il à personne en particulier, la voix étrangement distante.
Bud était resté sans bouger, et semblait endormi. Il tourna néanmoins la tête, et ses yeux de félin brillèrent dans la semi obscurité.
- N'est-ce pas? J'ai rien compris, continua Syd. Tes peurs, tes angoisses de te retrouver de nouveau seul, et moi, égoïste comme je suis, j'ai rien voulu faire pour toi. Bud, je ne sais pas quoi te dire.
Chamboulement d'émotions incompréhensibles, atrocement inconnues, terrifiantes. Il se dégoûtait lui-même. Et dire que tout le monde accusait le pauvre Albérich d'être un salaud, personne n'avait rien à lui envier, à lui, Syd de Mizar, valeureux guerrier divin d'Asgard, dont le seul bien qu'il ait pu faire à quiconque ne fut qu'à lui-même.
Et là, il n'avait pas la carapace de son frère pour l'empêcher de pleurer. La honte. Il se releva brutalement pour aller là où on ne verrait pas l'ignominie dans ses yeux, reflétant l'être abjecte qu'il était.
Pourtant il n'alla pas loin, pas plus loin que de mettre un pied à terre, que son double lui agrippa la taille, se forçant à regarder ses orbes de feu inondées.
- Syd, reste avec moi, dit-il assez fortement. S'il te plait, ne t'en vas pas.
Mizar résista peu, exténué, et se retrouva de nouveau allongé, son frère à ses côtés, l'enserrant avec fermeté, son corps collé au sien.
- Je t'aime Syd. Depuis que je connais ton existence. Et quand je t'ai transporté mort dans mes bras, je m'en suis rendu compte. Ne me laisse plus, supplia-t-il. Plus jamais, car cela fait trop mal.
Syd resta muet, complètement interdit. Son cerveau paniqua. Il ne comprenait pas ce sentiment de possession qu'éprouvait Bud. Il ne comprenait pas ce qu'il ressentait. Cela était tellement au dessus de ses forces, au dessus de ses moyens de conception.
C'est ça l'amour entre frère, se rendit-il compte. Bud s'en était rendu compte bien plus tôt que lui. Lui, bien qu'il ait été mis au courant à un certain moment de sa vie qu'il avait un frère, cela ne l'avait en rien affecté, la pensée ne l'effleurait même pas, tant que lui était dans son œuf doré et sécurisant.
- Je t'aime aussi Bud, ou du moins, je sais que si jamais je te perdais à mon tour… il ne termina pas sa phrase, ne sachant comment dire ce qu'il ressentait.
Puis plus un mot ne fut prononcé, laissant la fraternité les ensevelir dans un même drap de sommeil.
(à suivre…)
ça vous a plu? Vous voulez la suite?
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