Franchement merci pour vos retours, c'est vraiment très instructif et très encourageant d'autant que je vous avoue que je marche sur des œufs.

J'ai quelques chapitres d'avance et quelques idées mais je reviens toujours dessus pour changer et réécrire des morceaux. Je dois dire que je marche entre deux écueils: tirer en longueur et devenir ennuyeuse d'un côté, et aller trop vite et perdre en crédibilité d'autre part. Je crois que Lulla's Lullaby a à peu près résumé le challenge dans sa review. En tout cas, pour l'instant, l'exercice me passionne et j'espère qu'il continuera à vous plaire.

Autre chose qui m'a fait sourire dans les reviews: n'oubliez pas qu'on est uniquement sur le point de vue de Bulma. Ce qu'elle raconte est toujours influencé par ce qu'elle ressent et ce qu'elle sait (ou croit savoir). Comme nous tous, elle ne voit que ce qu'elle veut bien voir et ne comprend que ce qu'elle veut bien comprendre. Donc, parfois, il faut savoir lire entre les lignes. Mais c'est tout l'intérêt et je suis ravie de marcher dans son ombre.

Merci encore beaucoup à tous. C'est reparti.


Chapitre 4

Le poison doit se trouver facilement. A bien y réfléchir, le poison est même tout autour de nous. Du verre pilé très finement peut-être un poison. Un aliment avarié peut être un poison. Mes produits d'entretien, plus certainement, seront un poison. Je les ai tous reniflés un par un. Ceux qui sentent le plus fort paraissent les plus efficaces mais ils seront aussi les moins discrets. Je n'ai pas droit à l'erreur. Si je me fais repérer, c'est la fin.

Je suis à son service depuis une semaine maintenant. Définitivement, je ne suis pas très douée. Je ne vais pas durer très longtemps. Je me suis endormie le premier jour, j'ai été imprudente avec les livres, je suis maladroite. J'ai eu beaucoup de chance jusqu'ici. Pour une raison qui m'échappe, je l'intrigue, ou je l'amuse, ou les deux, mais je sais qu'il va se lasser. Il se lasse vite. Il n'a aucune patience, dans aucun domaine.

Et puis, il y a Nappa. Ce chien de Nappa. Nappa me tourne autour depuis deux jours. Il me rend nerveuse et je n'avais vraiment pas besoin de ça.

Les soldats sont confinés sur ce vaisseau depuis plusieurs semaines et l'appareil est désormais à l'arrêt total. On attend une cargaison de matériel de la Terre pour remettre les réacteurs en fonction.

La situation met tout le monde sur les dents. Il n'y a pas de femmes ici. Pas de femme dédiée aux fantasmes, en tout cas. Les concubines sont interdites sur les vaisseaux de guerre : les chiens de chasse se servent sur la bête, ça donne du cœur à l'ouvrage, parait-il. Sauvage mais efficace pour ce que j'ai pu en juger.

Quoiqu'il en soit, les femmes de chambre commencent à être fébriles. Elles sont toutes si impeccables qu'elles sont en première ligne pour représenter la gente féminine. Les soldats ne s'approcheraient pas des quelques saïyennes qui font partie de leurs rangs. Bien trop risqué. Nous sommes beaucoup plus faciles à atteindre, et beaucoup plus inoffensives aussi.

Comme le Prince, tous les officiers saïyens ont leurs propres femmes de chambre. Leurs nombres varient en fonction du grade mais ça fait déjà beaucoup de cibles en circulation sur le vaisseau. J'ai cru comprendre que certaines d'entre elles ont déjà eu quelques mésaventures. Dans la Maison du Prince, comme dans les autres, on doit rester sur ses gardes. D'ailleurs, celle que je remplace a déjà fini dans l'évacuateur. Être au service du Prince des chiens, c'est quand même être au service d'un chien.

Bref, mon petit projet commence à prendre de l'urgence. J'ai comme l'affreux pressentiment que je ne reverrai pas la Terre. Peu importe, la Terre, c'était la cerise sur mon gâteau, mais si j'arrive à mener mon plan à terme, je saurais m'en contenter.

J'ai décidé d'utiliser l'un des produits d'entretien comme poison. Je ne sais pas encore lequel. J'essaye désespérément de décrypter les inscriptions saïyajin sur les bouteilles, mais les entrelacements des lettres me laissent toujours aussi perplexe. Je vais être obligée de m'en remettre au hasard et je pars donc du principe qu'ils sont tous toxiques pour son estomac princier.

La prochaine étape est de goûter les alcools qu'il aime boire le soir. Je commence à les connaître mais je dois tester et évaluer leurs goûts pour choisir celui qui sera la plus à même de couvrir mon poison. Je veux vérifier aussi l'apparence de ce que sera mon mélange. Je n'ai pas le droit de me rater. S'il se doutait de quelque chose avant l'heure ? Impensable.

Ce soir, la femme de chambre que je relaye a l'air complètement paniquée. « Nappa est là » me marmonne-t-elle simplement à l'oreille. Pas besoin de m'en dire plus. Nappa, le porc.

Elle disparaît avec empressement et j'entre silencieusement dans la salle à manger d'un pas raide. Végéta est seul avec Nappa qui lui parle à voix basse, penché vers lui.

- … ça marchera, j'en suis sûr, conclut-il quand j'arrive.

Végéta soupire avec incrédulité à ses paroles. Nappa tourne la tête vers moi. Bingo. Il m'a repérée. Nos yeux se croisent et je m'efforce de rester aussi inexpressive que possible.

Il lève son verre vide vers moi avec un air sournois. La bouteille est à portée de sa main, mais ces derniers temps, il a décidé que toutes les occasions étaient bonnes pour que je m'approche de lui. C'est un jeu du chat et de la souris entre lui et moi.

Je m'empare de la bouteille et je le contourne de façon à me placer entre lui et le Prince. J'ai remarqué qu'il ne tentait rien ouvertement en présence de son maître, Végéta n'a pas l'air d'apprécier qu'on touche à ses affaires.

Je me tiens le plus à distance possible de Nappa pour remplir son verre. Subitement, il lève la main et je ne peux réprimer un sursaut de recul. Il s'immobilise et éclate de rire. Finalement, il achève son geste et enroule ses doigts autour de la bouteille pour me la prendre des mains.

- Dis-donc, elle est nerveuse, celle-là ! s'exclame-t-il sur le ton de la plaisanterie.

J'ai envie de le frapper, mon cœur bat à tout rompre. Végéta pose son regard froid sur son invité.

- Nappa, arrête ça, soupire-t-il.

Le Prince se lève soudainement avec lassitude.

- Je suis fatigué, annonce-t-il en s'étirant, Raditz a décidé de m'occuper jour et nuit avec ses entraînements débiles.

- On voudrait pas que tu finisses par dégommer tout l'état-major avant qu'on arrive au combat, grommèle Nappa.

Végéta hausse simplement ses épaules et disparaît dans sa chambre. Mon estomac se noue en même temps que la porte se ferme sur lui. Je fais un pas en arrière.

Nappa lève les yeux sur moi et me sourit d'un air entendu qui me glace le sang, c'est entre lui et moi maintenant. J'ai envie de hurler.

- Depuis quand t'es là, toi ? me demande-t-il.

- Une semaine, Seigneur.

Arg. J'ai envie de vomir. Et il faut que je l'appelle Seigneur. Même à distance, il me dégoûte. Je fais un nouveau pas en arrière et mes yeux commencent à chercher autour de moi n'importe quel moyen de me défendre. Mon angoisse ne lui échappe pas bien sûr, et il a l'air de beaucoup s'en amuser. Il ne bouge pas d'un centimètre et m'observe tranquillement. La tension est palpable, mon cerveau infatigable a déjà deviné la suite.

Il boit son verre d'une traite et le repose sur la table avec un claquement sec. Une façon de m'ordonner de le resservir.

J'hésite. Je sais ce qui va arriver si je me rapproche de lui, mais si je désobéis, il va se mettre en colère et la situation ne sera pas plus brillante. Peut-être que je pourrais essayer de… Je me résous à empoigner la bouteille et à remplir son verre. Il m'empêche d'aller trop vite en levant son verre pour redresser le goulot.

C'est une espèce de bras de fer grotesque, je lève la bouteille un peu plus haut, et il me suit en levant son verre. Je suis obligée de tenir la bouteille à deux mains et elle est presque à hauteur de mes yeux maintenant. Subitement, profitant de ma position, il passe sa main sur ma taille et remonte vers mes seins.

Immédiatement, je sursaute et je laisse tomber le tout en faisant un petit bond en arrière. Mais il est rapide, il s'est levé et a emprisonné ma taille de son bras musclé. Je pousse un cri rien qu'à sentir son corps massif contre le mien. Aussitôt, il lâche son verre et me bâillonne d'une main ferme.

- Chuuuttt, susurre-t-il à mon oreille, tu ne voudrais pas déranger son Altesse qui se repose, hein ? Et puis, il serait pas content de ton service minable je dois dire, regarde-moi ce bazar…

Je n'écoute pas ce qu'il me dit. Son souffle répugnant contre mon oreille et son odeur d'alcool me donnent la nausée. Je m'aperçois que je n'arrive plus à émettre un seul son et il me serre assez fort pour m'immobiliser. Je me débats pitoyablement, en essayant de me défaire du bâillon de sa main. Ce connard a une force de titan et en guise de réponse, il m'accule brutalement contre la table. Pas maintenant. C'est trop tôt.

La panique obscurcit impitoyablement mon esprit subitement. J'arrive à le mordre. Je ne sais pas comment je fais. Je sens le goût salée de sa peau dans ma bouche, sa chair épaisse entre mes dents… C'est infect, mais ma frayeur est telle que je ne réfléchis plus.

Il retire sa main de ma bouche avec un grognement de surprise. Dans le mouvement je fais tomber une bouteille sur la table derrière moi et elle atterrit avec fracas sur le sol.

Je ne sais même pas ce que j'espère. M'enfuir ? Où ? Où est-ce que j'espère me planquer pour rester hors de sa portée ? Il n'y a aucune cachette possible ici, aucun refuge envisageable.

Ou est-ce que j'espère que Végéta va revenir et intervenir ? Est-ce que je suis vraiment en train de croire qu'il va me sauver la mise ? Est-ce que je n'ai toujours pas compris que les saïyens étaient des brutes sauvages ? Végéta n'avait-il pas lui-même abusé et tué sa précédente femme de chambre de nuit ? Tant pis, je hurle comme une malade hystérique en réalisant que je n'ai plus rien à perdre.

- Laisse-moi ! Me touche pas !

Comme si je pouvais me débarrasser de lui en lui perçant les tympans. Je sais que je suis pathétique mais l'instinct de survie est l'instinct de survie … La riposte ne tarde pas et je reçois un coup de poing soudain. Des étoiles dansent devant mes yeux et j'essaye de me rattraper au dossier d'une chaise, mais ça ne suffit pas et je m'effondre à genoux sur le sol. Bordel, ça fait mal ! J'ai l'impression que mon nez et ma joue ont explosé d'un seul coup.

Ma vision est brouillée mais la panique sévit toujours dans mon crâne en miettes et je me rue comme une désespérée à quatre pattes sous la table. Je me recroqueville le plus loin possible de lui et j'attends en priant toujours la même chose. Voir le jour suivant. En un seul morceau si possible.

Le silence est retombé. Je ne vois que les pieds de Nappa depuis mon abri. Il est immobile. Pendant un instant, qui semble durer une éternité, je n'entends plus que les battements de mon cœur affolé qui résonnent jusqu'à mes oreilles.

- Nappa, t'as fini ? Je t'ai dit d'arrêter ça. Rentre maintenant, t'as trop bu.

C'est la voix de Végéta. Elle est étrangement calme. Nappa marmonne quelque chose en guise de réponse et il s'éloigne. J'entends la porte se refermer sur lui, puis le silence à nouveau. Je réalise qu'il y a du sang sur mes mains tremblantes. Mon nez me fait souffrir l'enfer. Pourvu qu'il soit pas cassé.

J'ai déjà été frappée par des saïyens mais jamais aussi brutalement. Pour mes assaillants, il ne s'est jamais agi que de gestes d'agacement quand je faisais mal ou trop lentement. Je sais que j'ai eu de la chance jusqu'ici, je sais que je suis une cible constante pour toute sorte de violences inspirées par toutes sortes de motifs dérisoires et inexplicables, mais je ne l'avais jamais vécu aussi directement, et je reste choquée. Mon esprit a toujours continué à croire que ça n'arrivait qu'aux autres. L'évacuateur, c'est pour les autres.

La voix de Végéta me tire de la fascination du sang qui coule sur mes doigts.

- Sors de là, ordonne-t-il froidement.

J'obéis en m'avançant misérablement à quatre pattes jusqu'au rebord de la table. Je peine à me hisser sur mes jambes, je suis encore un peu étourdie par le coup que j'ai reçu. Je suis obligée de me retenir à la table pour conserver à peu près mon équilibre, tandis que j'essuie pitoyablement le flot de sang qui continue à couler de mon nez.

Il me fixe de son expression impassible. Il détaille mon visage abimé.

- Assieds-toi, tu vas tomber, ajoute-t-il d'un voix monocorde.

J'obéis avec soulagement.

Mon sang continue à couler sans s'arrêter. J'ai l'impression que je n'en ai jamais vu autant. Venant de mon propre corps en tout cas. Mes doigts sont visqueux déjà. Subitement, il me prend le menton entre deux doigts et me redresse brusquement la tête. Une douleur fulgurante me transperce le crâne à ce simple geste et j'arrive tout juste à museler un gémissement.

Ses yeux noirs examinent mon visage ravagé avec une sorte de froideur méprisante. Avec son pouce et son index, il appuie doucement sur l'arrête de mon nez et je me retiens péniblement de faire un bond pour me défaire de sa poigne. J'ai mal. Ma vision se trouble à nouveau et mon esprit se focalise sur cette souffrance intenable. Je peine à contraindre mon corps à accepter docilement ce traitement.

Les larmes me montent aux yeux. Il ne faut pas pleurer. Surtout ne pas pleurer. Tous ses domestiques le savent. Les larmes le rendent fou furieux. C'est dur. J'écarquille un peu mes yeux pour garder les larmes accrochées au bout de mes cils. Et j'ai mal. Si mal.

Soudain, il me libère et met fin à ce calvaire. Je lève les yeux vers lui, plus pour éviter aux larmes de rouler sur mes joues que pour le regarder vraiment. Ses doigts sont pleins de sang à force de fouiller mes blessures. Il a un petit reniflement de dédain et les enfourne dans sa bouche pour les nettoyer.

J'aime pas ça. Je me demande tout à coup s'il a l'intention de finir ce que Nappa a commencé. Je ne sais pas comment cette idée toxique m'est venue à l'esprit, mais elle me vrille l'estomac. Il aime tellement les mises à mort que c'est tout à fait plausible comme scénario. Une nausée m'envahit et je sens le goût du sang qui glisse jusque dans ma bouche.

Il m'abandonne sans ajouter un mot. Il repart dans la chambre et me laisse seule, assise sur ma chaise, tremblante et désemparée. Qu'est-ce que je dois faire ? Je baisse les yeux sur mes doigts et le mouvement de mes paupières permet enfin aux larmes de dévaler mes joues.

Le sang continue à dégouliner, à se répandre sur le tissu de mon uniforme, à se fondre dans son rouge vif pour le teinter de sombre.

Je ne me sens même plus la force de me lever. Mes jambes ne me porteront pas, je suis censée… Je crois qu'il faut que je nettoie les bouteilles et les débris sur le sol, si je ne suis plus capable de finir mon service, je serai remplacée, c'est certain. Alors, tout mon petit plan s'effondrera une fois de plus. Je n'ai jamais été si proche de mon but toutes ces années, mon esprit hurle de frustration mais mon corps semble renoncer.

Je n'arrive pas à cesser de trembler, et le sang continue à couler, s'infiltrant dans la commissure de mes lèvres, se frayant un chemin le long de mon menton, inondant mes doigts qui ne suffisent plus à le récupérer. Subitement, je repense à ma mère, à son ton rassurant, il y a très longtemps. Ça va s'arrêter tout seul, ça saigne toujours beaucoup, le nez. Je crois qu'il faut mettre la tête en arrière, mais même mon cou est douloureux et refuse de m'obéir. Je me sens complètement abrutie.

Il faut sûrement que j'appelle l'intendance. Ils enverront quelqu'un pour prendre ma suite au service du Prince et ils m'autoriseront à me soigner et à me reposer. Mais si je fais ça, je perds ma place, je le sais. De toute façon, je me sens incapable de bouger, de me lever et d'aller jusqu'au téléphone.

J'essuie le sang du revers de mes manches avec précaution, j'en ai partout et ça continue.

Il est là à nouveau. Je sursaute légèrement, je ne l'ai pas vu revenir. Le nœud dans mon estomac se resserre. Il pose une boite sur la table et prend place en face de moi. Il rapproche ma chaise de lui en la tirant d'un geste brusque, et cette fois-ci un hoquet de frayeur m'échappe. Il n'y prend pas garde et ouvre la boîte.

Je regarde aussitôt ce qu'elle contient avec anxiété. Je suis stupéfaite de découvrir que c'est un kit de soin. Je fronce les sourcils avec incrédulité. Est-ce qu'il compte me soigner ? Je ne comprends pas. Instinctivement, j'essaye de déterminer quelle peut-être son arrière-pensée. Il y a sûrement un piège derrière tout ça. Il y a sûrement une mauvaise intention. Laquelle ?

Il commence à essuyer mes plaies avec un chiffon imbibé d'un produit alcoolisé. Je serre les dents. Il n'y a aucune douceur dans ses gestes. Il y a de la précision, un certain savoir-faire, mais évidemment, aucune humanité. Il répare un meuble. Il est focalisé sur le détail des opérations, concentré sur l'emplacement et l'étendue des blessures et il ne se soucie absolument pas de moi. Il me fait mal de nouveau.

Peu à peu, je me mets à observer ses traits de plus près. Je n'ai jamais été aussi proche de lui. A mesure que la douleur s'estompe, ça devient troublant. Il m'a mis un chiffon sur le nez.

- Tiens ça, marmonne-t-il, le regard rivé sur ma joue meurtrie.

Comme je prends le chiffon, j'effleure ses doigts. Je sens une émotion oppressante monter en moi. Le contact du tissu avec lequel il nettoie le sang sur mon menton et sur mes lèvres me fait imperceptiblement frissonner. Je réalise que cette fascination que j'ai développée pour lui reprend le dessus. Il ne faut pas. Je détourne les yeux et les fixe sur le mur derrière lui, en essayant de faire abstraction de ce qu'il fait.

Il jette négligemment les tissus imbibés de sang sur la table et s'empare précautionneusement du chiffon plaqué sur mon nez. Il surveille attentivement les événements en le retirant et constate avec satisfaction que le sang ne coule plus. Il le balance sans autre manière avec le reste sur la table et m'observe comme si j'étais son œuvre.

Mes yeux reviennent irrésistiblement sur lui. Il me regarde sans me voir à nouveau. Il a un demi-sourire, comme un enfant qui vient de réussir quelque chose pour la première fois. Je me demande si c'est la première fois qu'il soigne quelqu'un, si c'est la première fois qu'il soigne une domestique. Sans savoir pourquoi, j'ai envie que ce soit le cas.

Il semble réfléchir un instant, puis lève la main pour retirer mon bandeau une fois de plus. Il plonge impitoyablement la main dans mon chignon et arrache les épingles pour permettre à mes cheveux de s'éparpiller librement dans mon dos. Il a l'air d'un fétichiste, un peu inquiétant, mais j'ai l'habitude de son petit jeu maintenant. Tant qu'il s'en tient là, tant qu'il ne va pas plus loin. Mais va-t-il s'en tenir là ?

En fait, ce qui m'inquiète, c'est la suite. Quelles sont ses réelles intentions ? Je ne peux pas croire qu'il m'a soignée simplement pour m'aider. Je ne veux pas le croire. Il n'est pas comme ça, je le connais. Il n'a jamais aucune empathie, pour personne.

Il se lève finalement et essuie ses doigts avec désinvolture sur son pantalon.

- Range-ça, et ne fais plus de bruit, ordonne-t-il, avant de s'éloigner.

Il disparaît dans sa chambre et je reste immobile et stupéfaite. J'attends un instant. Il va revenir, il va se passer autre chose, il ne peut pas en rester là. Je ne veux pas qu'il en reste là, je veux qu'il se montre tel qu'il est vraiment : cruel et implacable. Qu'est-ce qu'il veut dans le fond ? Me violer à la place de Nappa ? Revenir me battre au moindre bruit que je ferais en rangeant tout ce bazar ? Revenir me battre si je ne me presse pas de me remettre au travail ? Va-t-il m'appeler toute la nuit pour voir si j'arrive encore à tenir le rythme après ça ?

Sûrement un truc dans le genre. Il ne peut pas m'avoir soignée par simple compassion. Je réalise que je dois m'activer. Je ne dois pas lui donner la moindre chance de se plaindre de moi et de s'en prendre à moi pour défaire ce qu'il vient de faire. C'est un tel psychopathe.

Je me lève à mon tour. Très vite, mon sens de l'équilibre me paraît encore très sommaire. J'arrive à faire quelques pas mais je remarque une sorte de bourdonnement dans mon crâne et des tâches noires constellent mon champ de vision. Elles s'élargissent jusqu'à obscurcir tout.

Il y a comme une coupure d'électricité dans mon cerveau. Il manque une séquence dans le film. J'ai rien compris. Subitement je ne suis plus dans la salle à manger. Je ne sais pas où je suis d'ailleurs. Il fait sombre, je suis allongée. Mes yeux ne trouvent aucun point de repère dans l'espace qui est d'un noir épais et uniforme.

Ma joue et mon nez enflés me donnent l'impression d'avoir triplé de volume et sont douloureux. Je sens le sang séché sur mes doigts. Je réalise alors que je suis allongée sur un matelas. J'en ai presque le souffle coupé. Aussitôt, je ne pense qu'à une chose : dormir. Dormir à l'infini et oublier cet enfer. Mon esprit est brumeux, et l'inquiétude de savoir où je suis et ce qui se passe, n'arrive pas à dissiper mon engourdissement. Je suis bien. Il n'y a pas un bruit, pas un mouvement. Mon dos est douillettement lové dans le matelas. Il y a une couverture. Je la remonte jusqu'à mon cou et je m'enroule dedans, sans remarquer vraiment son toucher soyeux. Elle tient chaud. Je suis bien. Je sombre à nouveau.

C'est la panique qui me réveille finalement. Je me suis encore endormie en service. Je vais me faire prendre. J'ouvre les yeux en grand et m'assoit. La pénombre règne toujours dans la pièce et ma vision s'adapte progressivement.

Je découvre avec effroi que je suis dans sa chambre. Je sors du lit d'un bond, comme un réflexe de survie, comme si je m'étais endormie au bord d'un gouffre. Je ne sais pas comment je suis arrivée là, mais si n'importe qui me surprend… Je m'affale presque sur le sol, un pied encore enroulé dans le drap. Je tombe sur les fesses avec un grognement et m'immobilise.

Le silence fait écho à ma chute. Une horloge lumineuse indique deux heures du matin. Où est-il ? Mon cerveau s'affole. Où est-il, bordel ? J'allonge le cou avec précaution et risque un œil dans le lit gigantesque. Il n'est pas là. La pièce est complètement déserte.

Je réalise que j'ai dû perdre conscience. Est-ce lui qui m'a amenée ici ? A cette idée, je baisse aussitôt les yeux sur mon uniforme. La tunique tâchée est bien en place, chacun des nœuds la fermant est toujours consciencieusement lassé. J'ai même encore mes ballerines aux pieds. Il n'a touché à rien. Qu'est-ce qui s'est passé ? Pourquoi n'a-t-il pas appelé l'intendance pour m'évacuer et me faire remplacer ? Je n'aime pas ça. Je commence à détacher le drap qui s'est enroulé autour de mon pied pour me relever.

- Tu es réveillée ? demande une voix derrière moi.

Je hurle presque de peur et de surprise en me retournant. Il est sur le seuil de la porte, appuyé contre le chambranle. Il porte sa tenue d'entraînement. Elle est pleine de sueur et je repère du sang aussi dessus. Pas la peine de rêver, ce n'est sûrement pas le sien. La lumière qui filtre depuis la salle à manger est tamisée et illumine doucement son corps massif et menaçant au-dessus de moi. Je distingue mal son visage, à peine le reflet de ses yeux sombres.

- Je suis désolée.

Je ne sais même plus de quoi je suis censée de m'excuser. Mes idées s'embrouillent, je sais juste que c'est sûrement la meilleure réponse à donner au Prince.

Il actionne l'interrupteur et la chambre s'éclaire brutalement. Il s'avance vers moi et s'accroupit à ma hauteur. Il saisit mon menton au creux de sa paume et scrute mes blessures un instant. Sa proximité me coupe un peu plus le souffle. Ce n'est plus seulement de la peur, il y a cette émotion envahissante aussi, comme lorsqu'il m'a soignée. C'est suffocant.

Mes yeux sont rivés aux siens. Je les vois naviguer sur ma pommette blessée sur mon nez, et subitement, il semble prendre conscience du reste de mon visage. Il me voit.

Quelque chose s'allume en moi, une alarme, une sorte de crainte étrangement inhabituelle et ambigüe. Son expression reste grave. Son pouce glisse furtivement sur l'arrête de ma mâchoire et il approche son visage du mien. Son mouvement est si lent que je ne le perçois pas dans un premier temps. Ses lèvres effleurent presque mon front. Je sens son souffle soulever imperceptiblement mes cheveux et chatouiller ma peau.

Je me sens complètement anesthésiée. Je crois que j'oublie même de respirer. Il s'immobilise un instant, dans cette position. Ça me paraît durer des heures et j'attends la suite avec appréhension, sans plus savoir réellement ce que j'espère et ce que je redoute. Ça fait si longtemps que plus personne ne m'a touchée sans me faire de mal.

- Je crois que Nappa t'aime bien, murmure-t-il, je me demande si je ne vais pas lui faire cadeau d'une nouvelle femme de chambre.

Il a parlé sur un ton suave qui contraste violemment avec ce qu'il vient de me dire. La seule évocation de Nappa rallume la terreur au creux de mon estomac. Il parle de moi. Il parle de m'offrir à Nappa. En dehors du fait que ça ruinerait mes plans, la simple idée d'être livrée en pâture à ce chien me dresse les cheveux sur la tête. Je me raidis aussitôt et je lève des yeux implorants et terrorisés sur lui.

J'ai horreur de devoir supplier mais parfois la survie vaut bien de sacrifier un peu d'amour propre, surtout quand la survie assure la vengeance. On a rien sans rien. Il lit facilement ma prière désespérée sur mes traits. Ses yeux sont brillants et il sourit faiblement.

- Qu'est-ce que tu en dis ? ajoute-t-il.

- Ne faites pas ça…

Ma voix n'est qu'un souffle. Il se penche un peu plus pour me signifier qu'il n'entend pas.

- Par pitié.

Je n'arrive même pas à dire les mots à voix haute, j'ai juste murmuré un peu plus fort. Comme s'il savait ce qu'était la pitié. Son sourire s'étire, son expression est jubilatoire. Je le hais profondément mais pour l'instant, la terreur d'être offerte à Nappa surpasse tous les autres sentiments en moi.

Il se met à rire et me repousse. Je me retiens tout juste de tomber à la renverse tandis qu'il se lève. Son rire s'est amplifié. Il est debout au-dessus de moi et me fixe avec amusement, les poings sur les hanches.

- Tu t'es pas trop mal défendue, je vais y réfléchir après tout, conclut-il sans cesser de sourire.

Il finit par s'éloigner et j'entends la porte de la salle de bains se refermer sur lui. Je suis toujours assise par terre, les yeux rivés sur le sol.

Un jour, je lui arracherais les yeux. Je le hais si intensément à cet instant que je pourrais hurler. Je le hais pour ce qu'il est mais je le hais aussi pour ce qu'il fait. C'est un psychopathe, tout ce qu'il fait est une torture, physique ou psychologique. Je m'aperçois qu'il excelle dans les deux domaines. Définitivement, l'univers ne se portera que mieux de sa disparition.

J'aurais préféré qu'il me frappe, comme il a l'habitude de le faire avec les autres. Tout serait plus simple s'il était comme Nappa. Une brute carrée, sans grande surprise dans sa sauvagerie. Je m'aperçois que sa perversion est beaucoup plus raffinée.

Le pire c'est que j'ai failli y croire. J'ai failli croire qu'il pouvait faire preuve d'empathie, qu'il n'était pas tout à fait la brute sanguinaire que je connais. Il a interrompu Nappa, il m'a soignée, il m'a laissée dormir sur son matelas divin… J'ai même cru qu'il allait déposer un baiser sur mon front. Je crois même que je l'ai espéré. Son attitude a réussi à me dérouter, au point que j'ai douté de sa noirceur. Mais non, tout ça c'est qu'une apparence… Le diable aussi est séduisant.

Je suis furieuse de m'être laissée bernée. Je me relève hâtivement et je m'enfuis presque dans la salle à manger.

Je me déteste d'avoir été si faible, si superficielle. Je sais que je suis vulnérable. Je suis totalement à sa merci, à la merci de sa générosité et de sa sévérité, à la merci de ma condition si misérable. J'ai envie de vomir. Cet enfer doit cesser.

Dans la salle à manger, c'est un bazar sans nom. Rien n'a été rangé de ma petite bagarre avec Nappa, de mon sang qui a tâché la moquette ou des restes du kit de soin que Végéta a abandonné sur la table. L'intendante en serait malade si elle voyait ça. C'est tout simplement impensable ici.

Je m'en fous. Je rangerai plus tard. Pour l'instant, je dois calmer mes nerfs en feu. Mes yeux cherchent aussitôt les bouteilles. Les fameuses bouteilles. La seule manière d'apaiser cette rage qui bouillonne en moi est de nourrir ma vieille obsession et de m'atteler sérieusement à mon plan.

Je m'approche du plateau et je considère les différentes boissons qu'il affectionne. Je sais maintenant exactement ce qu'il aime boire et quand il aime boire. Je range les bouteilles dans l'ordre de ses préférences avec une certaine satisfaction, comme si je récitais avec brio une leçon parfaitement apprise.

Je l'entends sortir de sa douche. Je tends l'oreille. A cette heure-ci, il n'aura plus besoin de rien. Il s'est entraîné jusque tard dans la nuit, il va simplement s'écrouler comme une masse et dormir.

Mon pronostic est bon. La lumière de la chambre disparaît dans l'interstice de la porte et le silence se fait.

Par précaution, j'attends un moment, face à la baie vitrée qui ouvre sur le vide sidérale et fascinant de l'espace. Quand j'estime qu'il a dû sombrer, je sors les bouteilles une par une du bar et je les aligne consciencieusement sur la table, toujours dans l'ordre et dans le plus grand silence. Puis, je les débouche et je renifle chacune d'entre elles pour noter mentalement celles qui dégagent les odeurs les plus prenantes.

Toujours sans un bruit, je m'empare d'un verre et je me sers une rasade de la première. Tchin.

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