CHAPITRE 4 : PRISONNIER

Futé ne comprit pas immédiatement ce que Murdock venait de dire. Mais tout ce qu'il savait, c'était qu'il voulait aller rejoindre Murdock le plus tôt possible et le sortir du problème dans lequel il était tombé. Il ne voulait plus entendre les sanglots de Murdock à l'autre bout du fil, cela le rendait trop triste.

« Murdock, je chercherai cette nuit l'adresse de la maison et dès demain je serai là-bas. Je te sortirai de là, tu vas voir, dit-il avec le ton le plus convaincant possible.

- Attend Futé.. ne raccroche pas, bafouilla soudainement Murdock, je.. je veux te parler, je veux t'expliquer ce qui s'est passé.. »

« Tout le contraire de tout à l'heure, » pensa Futé, surpris. Murdock avait une voix triste et suppliante, Futé ne pouvait tout simplement pas lui dire non.

Il s'installa un peu plus confortablement sur le fauteuil et jeta rapidement un coup d'œil circulaire autour de lui. Il n'y avait absolument personne dans le corridor. « Vas-y Murdock, je t'écoute, » dit-il doucement.

Alors, Murdock commença à parler, à expliquer, à dire tout ce qu'il avait sur le cœur depuis un bon moment déjà. Les menaces, l'air arrogant de Monsieur Wilder, les autres serviteurs, les minces repas, l'uniforme de serviteur obligatoire, le travail durant toute la journée, les congés pratiquement absents et, surtout, ces sentiments de remords, d'impuissance et d'ennui.

« Futé, je me suis extrêmement ennuyé de vous trois, toi, Barracuda et Hannibal. Je pensais à vous tous les jours, me demandant si j'allais vous revoir, me fâchant souvent contre moi-même d'avoir été stupide de prendre ce raccourci et de ne pas avoir été assez courageux pour m'enfuir ou vous contacter. J'avais tellement peur. »

Et Futé l'écoutait, sans trop oser l'interrompre dans son discours. C'est comme si à cet instant il avait parlé pour tous les jours où on lui avait probablement interdit de le faire.

Puis le passage qui suivit le choqua plus que tous les autres :

« Il y a environ une semaine, Monsieur Wilder donnait une réception à sa demeure pour le deuxième anniversaire de fiançailles d'une cousine éloignée. Cet homme donne vraiment des fêtes pour des évènements minimes. Il adore fêter chez lui, probablement pour démontrer sa richesse aux autres. Ce jour-là j'apportais le café à l'entrée principale. Et là, Futé, j'ai fait la bêtise de ma vie. J'étais tellement stressé à l'idée de commettre la moindre erreur que.. je me suis bêtement enfargé les pieds dans le tapis rouge de l'escalier. J'ai perdu l'équilibre et le café s'est renversé sur le tissu écarlate. J'ai déboulé les marches et je me suis cogné l'épaule en entrant en collision avec le plancher de l'entrée principale, où se trouvaient la majorité des invités, ainsi que Monsieur Wilder lui-même.

« Pendant que certains invités pouffaient de rire d'avoir assisté à un tel spectacle, il s'avança vers moi avec un air furieux. Je me sentais tellement mal. Même si je sais qu'il ne l'aurait pas fait, je pensais qu'il allait me tuer. Je ne prononçai pas un seul mot. Je ne m'excusai même pas. Je n'osais même pas le regarder dans les yeux. Je tentai de me relever, mais il me repoussa par terre avec son pied. Puis il me donna des coups sur les côtes. Aucun son ne réussissait à sortir de ma bouche à ce moment-là. Il prit le plateau incassable en argent que je transportais avec le café et qui était tombé sur le sol et me frappa sur la tête avec. On aurait dit qu'il y prenait plaisir. Il y avait maintenant un lourd silence qui régnait dans la pièce. Monsieur Wilder eut tôt fait d'arrêter sa démarche de violence envers moi et se tourna vers ses invités.

« Je me disais qu'il avait eu l'air fou d'agir ainsi devant eux, qu'il allait devoir s'excuser auprès de moi devant tout le monde, que les gens autour de moi n'accepteraient pas un tel comportement. Je me trompais. Il expliqua sur un ton joyeux que j'étais son plus stupide serviteur, que j'étais une de ces personnes qu'il faut frapper si l'on veut obtenir un bon comportement en retour. Il se donna le bon rôle en disant qu'il avait été généreux de m'engager comme serviteur, que personne d'autres n'aurait voulu de moi, allant même jusqu'à dire que je serais mort de faim dans la rue s'il n'avait pas été à ma rescousse. Alors, les invités n'ont pas rouspété. Certains continuaient de rire, d'autres le félicitaient pour sa dévotion envers les pauvres gens. Puis ils se sont dirigés vers la salle de danse, oubliant l'incident.

« Je me levai avec douleur et me rendit jusqu'à la cuisine en quête d'une serviette afin de nettoyer le dégât. Quand je revins, je trouvai dans l'entrée Monsieur Wilder et deux de ses « gardiens » qui discutaient à voix basse. Quand les deux hommes vinrent vers moi et me prirent sauvagement par les bras, je sus qu'ils avaient parlé de moi. Ils m'entraînèrent au deuxième étage. Quand nous passâmes devant Monsieur Wilder, celui-ci me dit froidement que j'allais payer pour cette erreur de ma part, que j'avais délibérément renversé le café pour l'humilier.

« Après une promenade forcée dans un dédale de couloirs du deuxième plancher, les deux hommes me poussèrent dans une petite pièce sombre et isolée. Ils fermèrent la porte et la verrouillèrent. Je ne voyais absolument rien, je cherchai un interrupteur dans la pénombre mais n'en trouvai aucun. Il n'y avait qu'une seule fenêtre, très petite et rectangulaire, placée en hauteur sur l'un des murs qui donnait sur la rue, enfin, c'est ce que je crois. Elle laissait entrer très peu de lumière, surtout le soir. Ce n'est que le lendemain matin que je me suis aperçu que j'avais été enfermé dans une sorte de bureau abandonné. Il y avait deux tables, des classeurs, une bibliothèque, aussi une petite pièce liée avec une toilette et un lavabo. Aucune chaise. Et beaucoup de poussière.

« J'attendis qu'on vienne me chercher. Après tout, peut-être que le « patron » désirait seulement que je réfléchisse à mes actes. J'ai attendu ainsi toute la journée, et la journée suivante. Je m'occupai à lire, ou plutôt à essayer de déchiffrer dans la pénombre ce qui était écrit dans les livres qui traînaient sur les tables et dans la petite bibliothèque. Ou bien je dormais sur le plancher. Mais je n'étais pas très concentré et je faisais des cauchemars. La cause première était que personne ne m'apportait à manger. On aurait dit que Monsieur Wilder m'avait oublié, ou bien il faisait semblant de m'oublier, pour me faire peur. Puis je me rendis compte que la vérité était qu'il voulait se débarrasser de moi. En me privant de nourriture, il savait bien que je finirais par mourir. Et comme personne n'avait cherché à me contacter, il serait facile de se débarrasser de moi sans problèmes ni de poursuites.

« Je commençai à désespérer. Le fait de m'abreuver avec le lavabo ne suffisait pas. Et puis vint cette nuit, où quelqu'un est venu et a débarré la porte. C'était un membre du personnel. Il m'apportait une assiette bien garnie et des fruits. Je lui aurait sauté au cou si je n'avais pas été aussi faible. Il a agi très vite et sans un mot, probablement parce qu'il ne voulait pas se faire prendre sur le fait par un des gardiens de Monsieur Wilder. Il est reparti et je savais qu'il ne reviendrait pas, que c'était trop risqué. Je n'ai pas dévoré tout sur le coup. J'ai étiré le plus possible la nourriture pour les prochaines heures et peut-être jours à venir. Et puis je me suis aperçu que mon bon samaritain m'avait aussi laissé une copie du journal local de Lownvillage ainsi que le « Haute Society Pages ». Il avait dû pensé que je m'ennuyais.

« Durant une journée plutôt ensoleillée, j'ai parcouru les pages des deux journaux et c'est dans le deuxième que j'ai vu l'annonce de ta réception dans la ville voisine, Los Angeles. Ils parlaient de la superbe maison du mystérieux Ashley Hemmings, de sa discrétion face au public. Finalement, après le court article, il y avait ton numéro de téléphone. Et c'est ainsi qu'il y a eu comme un déclic dans ma tête. Il fallait absolument que je t'appelle, maintenant que je savais ton numéro. Ça me semblait comme un signe du destin. Mais comment cela pouvait être possible sans téléphone? Alors je commençai à chercher vigoureusement partout dans la pièce, sous les meubles, dans les tiroirs que je n'avais pas encore explorés, dans la salle de bain. J'eus tôt fait de tout virer sans dessus-dessous, mais, aussi incroyable que cela puisse paraître, j'ai finalement trouvé ce que je cherchais. Un vieux téléphone noir crasseux derrière la bibliothèque, bien caché par la pénombre. J'imagine qu'il était bêtement tombé.

« J'ai hésité pendant une journée avant de te téléphoner. Si j'étais simplement effrayé à l'idée de contacter la police, car j'avais peur que Monsieur Wilder s'en prenne à des innocents et qu'il les tues, alors je m'imaginais mal de t'appeler, toi. Je ne sais pas trop ce que je craignais, mais j'avais peur, comme si un seul coup de téléphone allait briser le monde. Et puis je me suis souvenu que tu étais mon ami et que je me devais de t'appeler.»

Abasourdi par l'histoire de Murdock, Futé hésita encore à poser une dernière question pendant que Murdock reprenait son souffle :

« Murdock, cette pièce plongée dans la pénombre dont tu parles.. es-tu en train de me dire que tu y es encore ? »

Il y eut un bref moment de silence.

« Oui, Futé. Et je me sens très mal. »

Sa voix n'étais plus qu'un léger gémissement.

« Tiens bon, Murdock. J'arrive »

À suivre