Il fallut bien une minute à Rick Castle pour qu'il insère avec une lenteur mesurée la clé dans la serrure de la porte de son appartement. Toujours avec une extrême précaution, il la fit tourner de manière à ce que la porte se déverrouille le plus silencieusement possible. Il eut encore besoin d'une bonne minute supplémentaire pour actionner la poignée en silence, ouvrir la porte, et se faufiler à l'intérieur comme un chat.

Se prenant pour un espion, il jeta un rapide coup d'œil dans la pièce, puis se dirigea tout droit vers son bureau, marchant vers la pointe des pieds, dans la pénombre de l'appartement. Alors qu'il venait tout juste d'y pénétrer, toutes les lumières s'allumèrent brusquement, le faisant pousser un petit cri de fillette effrayée. Ébloui par la lumière d'une lampe qu'on venait de braquer sur son visage, il essaya tant bien que mal de récupérer un peu de dignité et de se protéger avec une main en visière.

« Je vous attendais Mr. Castle. »

Un peu surpris, Rick vit la chaise de son bureau pivoter vers lui, dévoilant la longue chevelure lisse et rousse de sa fille Alexis, enveloppée dans son peignoir. Sur ses genoux étaient posés l'une de ses peluches qu'elle caressait du plat de la main.

« Alexis ? »

« Assis » ordonna sèchement la jeune fille, plissant ses yeux bleus clairs.

Rick voulut ouvrir la bouche pour protester, mais le regard noir de sa fille acheva de le convaincre de s'asseoir. Sa fille se leva, contourna le bureau, laissant trainer ses doigts sur la surface du meuble.

« Où étiez-vous passé Mr. Castle ? Nous savons que vous n'avez pas passé la nuit ici ».

« Euh... je... »

Rick déglutit un peu nerveusement, il eut à peine le temps d'ouvrir la bouche que sa fille se saisit de la lampe et la pointa un peu plus sur son visage, faisant apparaître des tâches colorés dans son champs de vision.

« Qui est-elle ? Nous savons que vous étiez avec une femme Mr. Castle. Vous portez les mêmes habits qu'hier et... »

Alexis se pencha et huma l'odeur des vêtements de son père, puis se redressa, gardant son visage tout près du sien.

« Vos vêtements sont encore imprégnés de son parfum ! »

« C'est vrai ? » s'exclama aussitôt Castle.

Il eut à peine le temps de lever le bras pour sentir sa manche que le visage d'Alexis s'approcha encore un peu plus du sien.

« Ahah ! Alors vous avouez ! Quel est son nom Mr. Castle ? Ne m'obligez pas à utiliser la manière forte ! »

Rick resta plusieurs secondes sans rien dire, les yeux d'Alexis rivés dans les siens, puis celle-ci se redressa et sembla abandonner la partie.

« Comment m'as-tu trouvé ? C'est Beckett qui m'a appris à interroger les suspects ».

« Euh... Bien. Très bien. Mais euh... Tu ne voulais pas devenir... médecin légiste ? »

Sa fille se redressa, éteignit la lampe, et se tourna vers son père.

« Je ne sais pas encore. Je suis sûre que je ferais un excellent officier de police comme... »

Castle perçut très bien l'éclair de génie dans les yeux de sa fille. Dieu, elle était beaucoup trop intelligente.

« Tu... »

Avec un geste étonnamment rapide, il plaqua sa main sur la bouche de sa fille, l'empêchant de poursuivre, mais il pouvait très bien voir qu'elle souriait, s'il s'en fiait à ses yeux bleus pétillants.

« Ne le dit à personne. Surtout à Mère. »

« Me dire quoi ? Mon Dieu, qu'êtes-vous encore en train de faire ? »

« Rien » répondit Castle sans quitter sa fille des yeux.

Il insista d'un regard, s'assurant de la loyauté de sa fille, puis il enleva sa main de sa bouche.

« J'ai faim. Pas vous ? » lâcha Rick pour détourner la conversation.

Martha leva les yeux et les mains au ciel, comme elle le faisait souvent, puis elle quitta le bureau de Richard pour rejoindre la cuisine.

« Pourquoi je ne dois rien dire ? »

« Ne dis rien, c'est tout. J'ai ta parole ? »

« Évidemment ! »

Castle se leva à demi, puis se laissa retomber sur son siège.

« Tu sais... Un enfant normal me ferait du chantage dans un cas comme celui-là. »

Alexis voulut ouvrir la bouche, mais il éluda aussitôt :

« Mais tu as dit que tu garderais le secret, trop tard pour négocier maintenant, je me change et je retourne au poste à plus tard. »

Il embrassa sa fille et se leva d'un bond. Il avait dit à Kate qu'il ne serait pas absent très longtemps. Juste le temps de changer de vêtements. Il voulait être là lors de l'interrogatoire d'Arianna Jones à l'hôpital.

[***]

Kate faisait nerveusement les cents pas dans le parking de l'hôpital, attendant que Rick daigne enfin apparaître. Elle regarda une nouvelle fois sa montre, la énième fois en moins d'une minute. Huit heures. Il n'était toujours pas là. Elle allait se résoudre à entrer seule dans l'hôpital lorsqu'elle le vit enfin apparaître, entre deux voitures, un café dans chaque main.

« Tu es en retard. »

« Désolé »

Elle eut un sourire lorsqu'il lui remit son café, espérant qu'il ne perdrait jamais cette habitude de vouloir la faire sourire chaque matin. Elle jeta un rapide coup d'œil à droite et à gauche, puis elle lui vola un baiser.

« Allez, viens. Arianna est réveillée. Les médecins nous autorisent à lui parler pendant quelques minutes. Je l'ai placée sous surveillance policière ».

Castle et Beckett eurent besoin d'à peine quelques minutes pour rejoindre le couloir de la chambre d'Arianna. Kate eut juste à sortir sa plaque et à la montrer aux deux officiers placés devant la porte pour pouvoir pénétrer à l'intérieur.

« Bonjour, NYPD. J'ai besoin de vous poser quelques questions. »

La jeune femme hocha un peu frénétiquement la tête, ramenant ses mains contre elle.

« Vous êtes bien... Arianna Jones ? »

« Oui, oui je... »

« Que faisiez-vous à l'hôtel Maverick cette nuit Mademoiselle Jones ? » voulut savoir Kate, sortant un stylo et un carnet de sa poche.

« Je... Mon fiancé et moi, nous... nous avons loué une suite là-bas. Pour quelques temps. Nous avons emménagé récemment à New York, notre appartement est encore en travaux, c'était une solution temporaire. Je... Je... n'arrive tellement pas à croire qu'il est mort... Pardon, je... »

« Votre fiancé est bien... Scott Sullivan ? »

Elle hocha la tête et essaya de cacher ses larmes en se tamponnant les yeux avec le pansement qui lui entourait la main droite, mais Rick lui approcha une boite de mouchoir en papier.

« Merci... » murmura-t-elle.

« Vous vous souvenez de ce qui s'est passé ? » demanda gentiment Rick.

Arianna hocha vaguement la tête. Elle était probablement encore sous le choc, ce qui était aisément compréhensible. Quatre personnes, dont trois qu'elle connaissait intimement, étaient mortes ce soir, et elle avait frôlé la mort.

« Je... Je n'étais même pas sensée être là... » murmura-t-elle.

« Que voulez-vous dire ? »

« Je... j'avais rendez-vous avec une amie. Dans un restaurant à Tribeca. Vers... Vers 21h elle m'a appelé pour me dire qu'elle avait un imprévu, alors je suis partie, j'ai juste pris un verre et je... Scott devait dîner avec ses parents ce soir-là, alors je... je me suis dit que je pouvais en profiter pour prendre l'air, ce genre de chose... J'ai pris un taxi pour revenir, et quand je suis sortie de l'ascenseur, Scott et ses parents étaient... étaient... »

Arianna sanglotait de plus en plus. Elle plaqua une main sur sa bouche, essaya de prendre une profonde inspiration, et tenta de poursuivre.

« Puis... j'ai... j'ai vu un homme, surgir depuis la pièce d'à côté. Il m'a plaqué au sol, je me suis débattue, mais il... il... Il m'a blessé à la cuisse. Je l'ai frappé avec une statuette ou quelque chose, et pendant qu'il était étourdi j'en ai profité pour essayer de m'enfuir ».

« L'ascenseur ? » demanda Kate.

« Oui, mais... je me suis un peu embrouillée dans les boutons, je voulais le rez-de-chaussée et... et j'ai atterri dans cette chambre... J'ai attrapé un téléphone, je suis allée me cacher et... Pourquoi est-ce qu'il ne m'a pas tué ? Je l'ai vu, juste devant la porte, il n'avait qu'à... l'ouvrir et... Pourquoi est-ce qu'il ne m'a pas tué ? »

Castle leva la tête vers Kate, sans trop savoir quoi dire, puis il reporta son attention sur la jeune femme.

« Arianna, si vous le voulez bien, j'ai une dernière question pour vous ».

Beckett marqua une pause, le temps qu'elle lui réponde d'un hochement de tête, puis elle se jeta à l'eau.

« Est-ce que vous me reconnaissez ? »

La jeune femme aux cheveux auburns posa alternativement ses yeux marrons acajou sur Kate, puis sur Rick, puis elle secoua négativement la tête.

« Alors vous... Vous pourriez peut-être m'expliquer pourquoi mon numéro de téléphone est inscrit sur votre paume. »coupa Kate.

Castle remarqua que les doigts de la jeune femme s'étaient convulsivement repliés. Celle-ci vira à l'écarlate.

« Kate... »

Il n'eut pas le temps d'en dire plus qu'Arianna demanda, la voix légèrement hésitante :

« Alors... alors c'est vous Kate Beckett ? »

« Comment me connaissez-vous ? »

« Je... Je ne vous connais pas. L'un de mes amis m'a donné votre numéro. »

« Un ami ? Qui est-ce ? »

« Jonathan Cavanaugh. Il.. Il a dit qu'il avait des problèmes. Que quelqu'un était après lui, que si jamais il devait lui arriver quelque chose, je devais vous téléphoner. Au cas où. »

« Pourquoi ? Et quel genre de problèmes ? »

« Je ne sais pas, il ne me l'a pas dit clairement. J'ai accepté parce qu'il avait l'air nerveux mais... Il se fourre toujours dans des combines un peu louches alors je... j'ai simplement cru que c'était quelque chose comme ça. Mais... mais j'ai appris qu'il était mort... »

« Quand ? »

« Hier. Un accident de voiture. J'ai cru à une coïncidence... »

« Est-ce qu'il vous a dit qui lui avait donné ce numéro de téléphone ? » intervint Castle. « Un nom ? Un surnom ? »

« En fait... oui. Il... il a mentionné quelqu'un. Un... policier ou quelque chose... » marmonna Arianna, essayant de se rappeler. « Roy. Roy quelque chose. »

« Montgomery ? Roy Montgomery ? »

« Oui. Oui peut-être... ».

« Est-ce que... Jonathan vous a donné quelque chose ? »

« Je ne crois pas non. »

Le regard azuré de Rick se posa aussitôt sur Kate, mais celle-ci s'efforça de rester aussi impassible que possible. Pourtant, il était certain qu'elle était parvenue à la même conclusion qu'elle. Si Roy Montgomery était lié d'une certaine manière à cette affaire, cela signifiait que le meurtre de sa mère y était également liée. Mais elle lui avait promis. Elle le lui avait dit. Elle n'avait pas réussi à attraper Cole Maddox, mais elle s'en fichait. Elle avait failli mourir, et elle avait seulement pensé à lui. Elle le voulait lui. Il se souvenait de ses mots comme si elle les avaient prononcé la veille : « He got away and I didn't care. I almost died and all I could think about was you. I just want you ». Elle lui avait promis de ne plus chercher à résoudre le meurtre de sa mère. De rester en sécurité, avec lui.

« Merci Arianna. Prenez soin de vous. »

Les sourcils froncés, Castle lui emboita le pas. Peut-être fit-elle exprès, mais Kate sortit aussitôt son téléphone de sa poche.

« Ryan ? C'est Beckett. Tu peux vérifier les cartes de crédit et les coups de fil d'Arianna Jones ? Je veux juste vérifier son histoire. Vous avez des pistes ? Ok, Castle et moi on arrive... »

Rick lui laissa à peine le temps de raccrocher qu'il l'attrapa doucement par le bras pour la forcer à le regarder.

« Kate... »

« Je sais. Je sais que je te l'ai promis mais je... je... Si cette affaire est liée à ma mère... »

Les dents serrés, Rick vrilla son regard dans le sien. Il n'avait que deux options. Soit il l'en empêchait, soit il l'encourageait et il l'aidait. Il savait qu'elle continuerait dans tous les cas. Malgré ce qu'elle lui avait dit, c'était plus fort qu'elle. Elle avait besoin de savoir. Ce qui ne voulait pas dire qu'elle ne l'aimait pas.

« Ok. Je suis avec toi. Je pense qu'il faudrait chercher du côté de Jonathan Cavanaugh ».

« Oui. Oui faisons ça et euh... »

Kate prit une profonde inspiration, passa sa main dans ses cheveux pour les rejeter en arrière, puis elle lâcha :

« Je t'aime ».

« Moi aussi. Toujours (ALWAYS!). »

« Nous... nous devrions... Ryan et Espo doivent nous attendre. » éluda rapidement Kate.

Rick eut un sourire amusé devant son malaise. Kate n'était pas adepte des déclarations d'amour grandiloquentes, mais il s'en fichait. Elle l'aimait, c'était tout ce qui lui importait. Et il allait l'aider à résoudre cette affaire.