Chapitre 4 :

Le Démon parjure.

C'est au bout d'une nouvelle semaine sans incident notable que le groupe parvint sur un plateau immense parsemé ça et là de quelques arbres, et déchiré par une ravine assez profonde, aux pieds de laquelle grondait furieusement un large torrent. Luciole mesura distraitement du regard la hauteur du ravin, et ânonna vaguement en secouant la tête :

- 'la l'air glaciale, c'te flotte...

Kyo s'approcha du bord et étudia à son tour le tableau qui s'offrait à leurs yeux ; à ses pieds, un ravin de quelques mètres de profondeur, et de l'autre côté de la rive un rivage de rocailles, qui s'élevait en pente douce avant de se terminer brutalement par l'arrête d'une falaise plus abrupte. Quelques squelettes d'arbustes apparaissaient entre les rochers. Le démon se tourna vers Tsunae.

- Aujourd'hui, entraînement, énonça t-il soudain.

Kyo sortit de son kimono le médaillon dérobé à un riche propriétaire d'Itsukushima et le laissa pendre par la chaîne au-dessus du vide... avant de le laisser tomber. Le collier scintilla sinistrement avant de crever la surface furieuse des flots, dans un petit « floc ! » assourdi par le puissant grondement.

- Tu vas me le chercher. Et tu remontes.

La jeune fille, sans se soucier outre mesure des vives protestations de Bontenmaru et des répliques acerbes d'Akira, s'approcha du rebord, ôta ses sandales et plongea sans hésiter dans le vide.

oOo

Le froid intense lui mordit la chair, mais elle ne s'en souciait pas. Tsunae porta la main à son visage, se concentra tandis que les flots glacés se refermaient autour d'elle. Deux bulles d'air apparurent à ses narines. Elle inspira profondément et tendit les bras devant elle, fendant les flots, nageant rapidement, à la recherche du collier lancé par Kyo.

La jeune fille le repéra au bout d'un long moment, à moitié enfoui plus en amont dans de la vase charriée par le courant. Elle lutta contre sa force pour remonter un peu le cours du torrent et l'attrapa vivement.

Maintenant, il fallait qu'elle remonte...

oOo

- Ca fait un sacré moment qu'elle est là-dessous... s'inquiéta Bontenmaru.

- Tant mieux si elle s'est noyée, grinça Akira, elle me fichera la p...

Il fut brutalement interrompu par Akari qui pointait du doigt le torrent en furie, un peu plus loin en aval.

- Là !

Tsunae avait crevé les flots, nageait contre le courant. Entre ses dents, la chaîne du médaillon pendait. Le pendentif en forme de larme, entraîné par les eaux folles.

Akari poussa une exclamation et encouragea vivement Tsunae. Bontenmaru croisa les bras sur son torse et embrassa du regard la scène. Un sourire se dessina sur ses lèvres. Luciole semblait ne pas comprendre ce qu'il se passait, et Kyo, assis en tailleur au bord du vide, patientait.

En voulant se pencher un peu plus au-dessus du gouffre, Akira trébucha un peu, se rétablit difficilement, mais son équilibre instable le trahit... et il glissa sur la terre humide, tendant instinctivement les bras devant lui afin de s'accrocher à quelque chose. Le jeune Sacré du Ciel tomba dans le vide, et la dernière chose qu'il entendit avant que les flots ne se referment sur lui, ce fut le cri de panique d'Akari et le hoquet de surprise de Bontenmaru.

Puis une onde glacée lui resserra complètement la gorge.

oOo

Le froid lui bloquait les bras et les jambes, et Akira coulait comme une pierre. Il ferma les yeux. Rapidement entraîné vers le fond, la tête en feu, les poumons sur le point d'éclater, le jeune Sacré du Ciel sentait ses pensées tourbillonner à une vitesse folle.

Akira, sur le point de succomber à l'instinct qui lui suppliait d'inspirer, serra les dents et tenta de lutter contre le froid qui lui paralysait les membres.

Soudain quelque chose mordit cruellement sa chair et, surpris, il lâcha ce qu'il lui restait d'oxygène dans les poumons.

Le sang s'échappait de sa plaie béante et se mêlait à l'eau trouble.

Alors qu'il percevait de plus en plus la glace lui comprimer la poitrine, l'engourdir petit à petit, le jeune garçon sentit quelque chose se plaquer contre son visage... et il inspira brutalement une goulée d'air.

Akira ouvrit les yeux.

Il entrevit, au milieu de la vase et des eaux furieuses, Tsunae qui nageait à côté de lui et l'agrippait par son hakama.

Tandis qu'ils se laissaient entraîner par les flots violents, la jeune fille défit sa tunique et l'appliqua contre la blessure d'Akira. Même si son vêtement était détrempé, elle lui enserra la jambe avec le tissu et lui confectionna tant bien que mal un garrot.

Puis elle attrapa Akira par le bras et tenta de nager, de regagner le terrain perdu.

Elle luttait avec difficultés contre le courant, laissant s'échapper de temps à autre des bulles d'exaspération. Mais la jeune fille tint bon et, tandis que l'air affluait de nouveau dans le cerveau d'Akira, elle l'entraîna vers la surface.

oOo

- C'est pas vrai... où ils sont passés ? je ne les vois plus...

Akari tempêtait à côté de Bontenmaru, qui scrutait avec inquiétude le torrent. Même Luciole sembla se désintéresser de son nuage et cherchait une trace des deux adolescents. Akari se tourna brutalement vers le démon et lui décocha un regard furieux.

- Kyo, pourquoi on ne fait rien ? On ne peut plus attendre, il faut...

- Urusei. J'ai dit ; on attend. Point barre.

oOo

Akira creva la surface des flots le premier, poussé par Tsunae qui apparut juste après. Les bulles d'air éclatèrent aussitôt, et le jeune Sacré du Ciel, avidement, inspira l'air libre. La jeune fille l'avait entraîné vers un endroit un peu plus calme, et se dirigeait maintenant vers la berge aux rochers. Akira nagea à sa suite.

Tsunae s'appuya des deux mains sur le rebord et se hissa à la surface.

Le jeune garçon retint difficilement un hoquet de surprise.

Bien que Tsunae se soit débarrassée de sa tunique, tout le haut de son corps, en partant des omoplates jusqu'au bas des reins, était comprimé par une sorte de bandage. Et sur son épaule gauche était tatoué un dragon, qui se tortillait presque sauvagement entre ses deux omoplates... et semblait dormir. Il lui sembla sinistre tant ses écailles rouges reluisaient doucement sous les perles d'eau qui lui goûtaient des épaules. Un rouge grenat qui lui fit penser à du sang.

Tsunae se retourna et surprit son regard.

Akira, gêné, détourna le sien.

C'est alors que les voix de Bontenmaru et Akari retentirent au-dessus d'eux.

- Eh, les mômes ! Vous êtes malades de nous avoir foutu une frousse pareille !

Akira soupira. Il nagea à son tour jusqu'à la rive et se hissa à côté de Tsunae. La jeune fille, agenouillée, fixait le sol. Ses yeux étincelaient d'une lueur sauvage, animale.

- Eh...

Elle se retourna brusquement lorsque Akira l'interpella. Le jeune garçon crut alors discerner dans son regard un immense désespoir, et une peur profonde. Akira traîna sa jambe hors de l'eau, grimaça lorsque le froid laissa place à une douleur lancinante. Il releva la tête à nouveau.

- Pourquoi tu m'as sauvé ?

Akira avait prononcé cela avec un air mi-intrigué, mi-sarcastique.

- ... parce que...

Tsunae baissa la tête et hésita.

- Pourquoi ? insista Akira plus gentiment. Je te rabroue sans arrêt, je t'insulte, et tu me sauves ? Tu aurais pu me laisser couler, et tu aurais été bien plus tranquille, non ?

- Tu te trompes... répliqua alors Tsunae.

La jeune fille soupira et leva les yeux vers le ciel, semblant y chercher un soutien. Puis elle regarda à nouveau Akira.

- Avant... j'avais l'habitude de me faire insulter. On me haïssait, parce qu'on craignait le « démon parjure ». A leurs yeux, j'étais une aberration, un monstre. Quand toi tu te comportes comme tu me dis, ça n'est pas parce que tu me hais, mais parce que tu es jaloux. Tu as peur que je prenne ta place auprès de Kyo. Mais même si ça n'a jamais été mon intention, ça me rend triste parce que ça me rappelle avant...

Tsunae le considérait de ses grands yeux bleus. Un sentiment nouveau envahit Akira. Il lui semblait un peu mieux comprendre la jeune fille... Maintenant, face à cette immensité bleue teintée de détresse et d'amertume, de rancœur, de tristesse, il se prit à vouloir mieux la connaître, il se prit à songer qu'il n'était pas si différent d'elle.

Akira lui adressa un sourire, puis se redressa, en s'aidant de sa bonne jambe. Le jeune garçon se tourna vers la falaise et fit un grand signe aux piquets plantés en haut et qui les observaient avec ce qu'il lui sembla être un sourire... plutôt ambiguë.

Tsunae se releva à son tour.

- Merci.

La jeune fille inclina la tête. Akira la regardait, un air plus grave sur le visage. Ses cheveux roux trempés goûtaient sur ses épaules, des perles d'eau glissaient sur ses joues.

- J'ai été odieux avec toi... et je m'en excuse. Et je te remercie de m'avoir sauvé.

Le jeune garçon se détourna légèrement.

- Mais ne me fais plus jamais redire une connerie pareille.

Il regarda autour de lui, puis voulant couper court à toute éventuelle discussion, il lâcha :

- Bon, comment on fait pour remonter, maintenant ?

oOo

- Tu connais mon prix, trancha Akari en croisant les bras, je te soigne en échange d'un secret. Qu'en penses-tu ?

- J'en pense que c'est une arnaque, protesta Akira.

- Tu trouves quelque chose à redire ? s'énerva la Sacré du Ciel.

- Non... céda le jeune garçon en soupirant, c'est d'accord...

Akari avança son oreille de la bouche du jeune garçon, qui lui murmura quelques mots à l'oreille. La Sacré du Ciel pouffa, et c'est en étouffant son rire derrière sa main qu'elle soigna la blessure d'Akira.

Le Sacré du Ciel jeta un coup d'œil vers Tsunae. Une couverture enserrait entièrement son corps nu. Devant elle, un feu crépitait joyeusement. La jeune fille semblait se perdre dans la contemplation des flammes vives. Un peu plus loin, Hotaru, allongé au sol, les bras croisés derrière la nuque, admirait le ciel. Kyo, adossé contre un arbre, discutait avec Bontenmaru. Le médaillon était accroché au cou du démon, et étincelait.

oOo

Tsunae sentit avec surprise le tissu sec de sa tunique lui retomber mollement sur la peau. Akari enroula le bandage qui lui comprimait la poitrine quelques instants auparavant et le glissa dans son sac.

- Et voilà, chanta t-elle.

La Sacré du Ciel se retourna vers Tsunae.

Akari avait entraîné la jeune fille un peu à l'écart avant de continuer leur route. Puis elle lui avait demandé pourquoi un bandage lui enserrait les seins. Et la réponse lui était parvenue, comme un poignard : parce que le père de Tsunae l'avait toujours reniée. Elle avait été élevée comme un homme. Pendant des années. Mais quand les premiers signes de sa « différence » apparurent, par crainte de son père, elle se mit à enserrer sa poitrine, de plus en plus fort au fur et à mesure que les mois passaient, avec des bandes de tissu.

Akari, dans son fort intérieur, enviait Tsunae. La Sacré du Ciel se demandait quelle belle jeune femme elle allait devenir... et Akari en ressentit un léger pincement de jalousie. Ses formes rondes se profilaient sous sa tunique, sous le soutien-gorge en coton que Akari lui avait prêté. La Sacré du Ciel songea aussi qu'il allait falloir lui racheter des habits un peu plus appropriés... ainsi qu'à Akira. Ce gamin commençait à grandir.

oOo

Cela faisait plusieurs heures qu'ils s'étaient remis en marche.

Une chose cependant continuait à intriguer Akira. Il fixait intensément l'épaule de Tsunae, à quelques pas devant lui, comme s'il espérait encore apercevoir le dragon tatoué sur son épaule. Il lui avait semblé tellement vrai...

Akira se promit d'interroger Tsunae sur la signification de ce tatouage dès qu'il en aurait l'opportunité.

oOo

- Les hommes du clan Kami no Aishiteru ont envahi le royaume, dit le vieillard en rajustant son sac sur ses frêles épaules, et les seigneurs ne pourront plus leur résister longtemps... c'est pour cela que nous fuyons, termina t-il en désignant la petite carriole un peu derrière lui.

Tirée par un vieux cheval, remplie à ras-bord de bric-à-brac, elle était conduite par une vieille femme voûtée et ridée, peut-être sa femme. A côté d'elle se tenait un jeune homme malingre qui portait un chiot dans les bras.

- Et vous abandonnez votre seigneur ? s'étonna Bontenmaru.

- Ses hommes sont passés dans le village nous ordonner de rassembler nos affaires et de fuir. Certains sont restés... moi je suis trop vieux pour lutter. Je ne supporterais pas la tyrannie des Kami. Et je ne suis pas seul dans ce cas, ajouta le vieux en se tournant vers les autres villageois qui fuyaient comme lui.

La longue file de gens derrière lui faisait peine à voir ; hommes chétifs, enfants faibles, braillards, affamés, femmes affaiblies ou en larmes, tous portaient, s'ils n'avaient ni charrette ni cheval, une lourde charge.

- Depuis quand vous êtes partis ? demanda Akari.

- Depuis hier. Il y a peu pour atteindre le champ de bataille, aussi je vous conseille de faire un détour dès maintenant.

- Inutile, ricana Kyo. Ceux qui sont en travers de ma route, je les tue.

Le vieillard ne répliqua rien en croisant les deux yeux d'un rouge intense braqués sur lui. Il retourna à sa carriole et y grimpa, avant de lancer son cheval au trot. La petite troupe s'éloigna sans un regard en arrière.

- Une guerre entre deux clans... réfléchit tout haut Akari. Qu'est ce qu'on fait ?

- Devine, dit Hotaru en retirant le tissu qui recouvrait son arme.

- YATA ! Enfin un peu d'action pour Sire Bontenmaru ! rugit le-dit Sacré du Ciel en faisant rouler ses muscles.

- Pff...

Kyo s'éloigna en direction du champ de bataille, ignorant les exclamations et les cris que les fuyards leur adressaient. Luciole, Akari et Akira le suivirent aussitôt, s'échangeant des remarques amusées et légères. Bontenmaru se tourna vers Tsunae.

- Tsu... les Kami no Aishiteru... c'est bien le clan des maîtres du feu, n'est ce pas ?

- ... oui...

- ...

La jeune fille lui adressa un petit sourire et fit un léger geste de la main.

- Mais ne t'inquiète pas... ça va aller.

Elle partit à la suite du groupe, Bontenmaru ne tarda pas à lui emboîter le pas. Un pressentiment désagréable lui broyait la poitrine, et le Sacré du Ciel n'aimait pas ça.

oOo

Pendant que le gros de l'armée des Kami no Aishiteru passait l'horizon et se répandait au sommet, Kyo les contemplait du haut de la colline et tentait d'estimer leur nombre. Ils se déplaçaient en colonnes par quatre. Chacune d'elles se dirigeait vers un point précis. Une fois arrivés, ils se contentèrent d'attendre, répartis en cinq énormes groupes - chacun fort de mille à deux mille guerriers. Trois groupes étaient composés de fantassins en armure d'un rouge sombre ; ils étaient armés de longues lances à tête dentelée. Les deux autres groupes combattaient à cheval.

Les armures jetaient des flammes sinistres sous l'éclat du soleil.

Les chevaux hennissaient, nerveux.

La cité encerclée retentissait des cloches d'alarmes, d'ordres criés. Les archers se plaçaient sur les remparts. Le village alentour était envahi par la première ligne des défenseurs. Terrés derrière les murs de briques et de torchis, appuyés aux fenêtres privées de leurs carreaux, contre de frêles remparts faits de sacs de sable, ils patientaient.

Un cheval se détacha de l'un des groupes ennemi et fila en direction des murs de la cité.

Un messager.

Kyo aux yeux de démon le vit traverser la première ligne de défense sans être inquiété et s'arrêter aux pieds de la grande porte, descendre de cheval.

Sons de voix assourdis.

Un ordre claqua.

La lourde porte qui fermait la cité s'entrouvrit. Le cavalier la franchit, et elle se referma derrière lui dans un grincement sinistre.

Malgré elle, Tsunae frémit.

Elle regarda la porte s'ouvrir de nouveau, le cheval s'engouffra dans le faible interstice.

Le cheval se cabra, frappé durement à la croupe, et s'élança droit devant lui.

Son poitrail ruisselait de sueur, ses yeux, aussi noirs que sa robe, roulaient dans leurs orbites, tandis que, rapide comme le vent, il filait à travers les étendues herbeuses parsemées de fleurs aux couleurs nuancées de rouge.

Du rouge qui parut à la jeune fille éclater comme des étoiles ensanglantées.

Des hommes du clan Kami no Aishiteru interceptèrent l'animal emballé et détachèrent de la bride le bras du messager.

Le cadavre s'effondra à terre.

Tsunae ne put retenir un gémissement sourd lorsqu'elle reconnut, de loin, l'homme qui s'avançait pour retourner le corps mort.

Le capitaine Sugisaki ferma les yeux du messager.

Et donna un ordre bref.

Aussitôt, son armée se remit en branle.

oOo

Cris de douleurs.

Râles d'agonie.

Prélude de la dernière valse.

Tsunae, d'un revers puissant, se débarrassa des soldats qui s'étaient jetés sur elle.

Kyo tua deux guerriers et se précipita sur sa gauche. Une lance se ficha dans un arbre à côté de sa tête. Trois guerriers se jetèrent à ses trousses. Le démon plongea sa lame dans le crâne rasé du premier de ses poursuivants. Il perfora l'abdomen du guerrier et lui trancha à moitié la tête de son revers. Une autre lance siffla à ses oreilles.

Akira se retourna une fois de plus et esquiva un violent coup de taille. Sa riposte transperça le bras du guerrier et projeta le membre dans les airs. Le guerrier continuait malgré tout à le harceler. Son poing s'abattit sur la poitrine du jeune garçon et l'envoya valser. Le guerrier sauta sur lui pieds en avant. Akira fit une roulade. Le jeune garçon se releva et enfonça son arme dans le torse du guerrier.

- Tu vas crever, maintenant ! siffla t-il.

Deux lanciers firent leur apparition derrière Luciole. Le premier se jeta sur lui, dont la lame lui transperça le corps et fendit la manche de sa lance. Puis, il donna du revers et trancha la gorge du suivant.

Quatre guerriers parvenaient près de Bontenmaru et, en lançant un cri à glacer le sang, le dragon borgne les chargea - son sabre de bois lacéra la poitrine du premier, le crâne du second, et les côtes du troisième. Le quatrième trébucha ; Bontenmaru bondit sur lui. Se servant de son arme comme d'une dague, il la plongea dans son cou jusqu'aux poumons. Il pris trois pas d'élan et se jeta sur le côté. Il vit les corps d'une dizaine de guerriers et ceux d'autant d'hommes du clan des Kami. Il se fraya un chemin parmi eux et entendit des bruits de bataille devant lui.

- J'arrive ! hurla Bontenmaru, et sa voix résonna dans le carnage.

Deux guerriers se ruèrent en avant, et voulurent se jeter sur Akari, mais le premier tournoya brutalement sur sa gauche, un carreau d'arbalète en plein crâne. Le second se jeta sur la Sacré du Ciel. Le bâton de pèlerin surgit à une vitesse impossible pour bloquer le coup. Déséquilibré, le guerrier chut en avant, et Akari, tordant brutalement le poignet du soldat qui tenait le sabre, transperça sa gorge épaisse.

oOo

- Seigneur ! Un groupe de mercenaires est en train de...

- JE SAIS ! beugla Sugisaki du haut de son cheval.

Il tira violemment les rênes et dirigea sa monture vers le massacre.

Nombre de ses hommes gisaient, dans une mare de sang. Corps mêlés à ceux des assiégés. Les « mercenaires » ne semblaient pas faire la différence entre les ennemis.

- Kyo aux yeux de démon et sa bande... siffla t-il en reconnaissant l'assassin aux mille victimes.

C'est alors qu'une ombre mouvante attira son attention.

Forme sombre qui évoluait presque avec grâce au milieu des cadavres de ses hommes, tailladant, tuant dans l'éclat arabesque d'une lame. Souffle mortel, son sabre déchirait les chairs, les muscles, tranchait les veines et éclaboussait Tsunae de sang. La jeune fille semblait emportée dans une danse envoûtante, magique, et foudroyante.

- Elle ? gronda t-il furieusement.

Et avant que ses hommes restés autour de lui ne protestent, Sugisaki leur ordonna de rejoindre le champ de bataille.

oOo

Autour d'elle, gargouillements sinistres, râles, sabres qui s'entrechoquent brièvement avant que le sien ne rencontre la chair, irrémédiablement. Les cadavres indifférents s'amoncelaient autour d'elle.

Lorsqu'il n'y eut plus de guerriers pour l'attaquer, la jeune fille laissa reposer son sabre mollement dans sa main.

- ...

Un sentiment étrange l'opprimait. Mélange de honte, de pitié, de haine, de rage. Les Kami no Aishiteru étaient revenus. Elle savait pertinemment que ça n'était pas pour conquérir de nouvelles terres. Le vent lui avait rapporté les murmures de la conversation entre le Seigneur de la cité fortifiée et le messager. « On » recherchait les fuyards de la cité en flammes. « On » la recherchait. Le Seigneur Sugisaki avait survécu et voulait la récupérer.

Elle.

Le pantin tueur.

C'est alors que le vent, changeant de direction, lui apporta l'odeur de chairs décomposées.

« ... dans un champ de bataille... ? »

Intriguée, la bouche pâteuse, en proie à un horrible pressentiment, Tsunae s'approcha de l'endroit où la colline commençait à redescendre en pente douce.

- ... Huh... !

oOo

Bontenmaru entendit Tsunae hurler.

Un cri presque inhumain, tant il exprimait la haine la plus profonde, mais aussi la détresse. Un hurlement qui montait dans les aigus de la folie.

De la souffrance pure, abyssale.

Le dragon borgne, délaissant les guerriers qui tentaient de l'encercler, se précipita.

Il vit Tsunae s'élancer vers les corps pendus dans les arbres qui bordaient le village désormais en ruines.

oOo

La jeune fille agrippa les jambes de la femme qui se balançait au bout de la corde et tenta vainement de la soulever, cherchant, trop tard, à lui permettre de respirer.

Au milieu de ses cris, mêlés de ceux de la bataille, un nom.

- Hava... Hava... !

Les forces de Tsunae l'abandonnaient. Elle comprit avec horreur, mais trop tard, ce qu'il se passait. Sa vue se troublait, des taches noires s'imprimaient sur sa rétine, un haut-le-cœur violent la prit. La jeune fille lâcha le corps en gémissant, tomba à genoux.

- ...n... non...

Son regard erra sur les autres fuyards, dont les corps morts oscillaient au bout de leur branche, les reconnaissant un à un dans des râles indistincts. Tomba sur une pancarte accrochée à un tronc.

« Morts en guise d'exemples aux traîtres qui parvinrent à fuir. Lâches rattrapés alors qu'ils atteignaient les frontières de ce territoire, offerts en pâture aux corbeaux par le Seigneur Sugisaki, afin d'exhorter les autres à se rendre sans tarder. »

tsik

oOo

Bontenmaru parvint en haut de la colline alors que Luciole tranchait en deux un dernier guerrier. Le maître du feu se tourna vers le dragon borgne, qui l'ignora et gravit les derniers mètres qui lui dissimulaient encore le bas de la butte de terre détrempée de sang.

Et il resta saisit d'horreur devant le spectacle qui s'offrait à ses yeux.

Luciole, intrigué, le rejoignit.

oOo

- Ah...

Une douleur monstrueuse lui brûla l'omoplate, remonta jusqu'à l'épaule, lui dévora la nuque.

Tsunae retomba sur les mains, ses doigts griffèrent le sol convulsivement.

- Huh... huh...

Dans son cou, le dragon, réveillé, se tordait, grandissait, ondulait jusqu'à l'arrête de la mâchoire, envahissait de ses écailles rouge sang la joue gauche de la jeune fille. Il ouvrit la gueule, sembla bailler, exhibant sa langue fourchue, ses dents effilées et immaculées.

- Aah... huff...

Le dragon avait été tiré de ses rêves tourmentés.

Et il était de très mauvaise humeur.

- Huff ! Huff ! Aah... !

« Laisse-moi sortir ! »

- Aaaah !

« LAISSE-MOI LEUR REGLER LEUR COMPTE ! »

- AAAAAAAAAAAAH !

oOo

Bontenmaru vit la jeune fille relever la tête tandis que son hurlement se répercutait à travers tout le champ de bataille. Et lui glaçait le sang. Le dragon borgne entrevit la marque dans le dos, la nuque et sur la joue de Tsunae. Le corps du serpent monstrueux serpentait jusqu'à la tempe, la tête du dragon se profilait sur l'arrête du nez.

Sa gueule ouverte crachait des flammes destructrices.

Et Bontenmaru croisa un bref instant les yeux de Tsunae.

A côté de lui, Luciole retint difficilement un hoquet de surprise.

Ils étaient devenus noirs.

Entièrement noirs.

Les yeux du dragon étincelaient de haine.

La jeune fille se releva en vacillant, attrapa mollement son sabre.

oOo

- Toi... siffla une voix derrière elle.

Sugisaki observa les cadavres atrocement mutilés de ses derniers soldats.

« Elle » les avait tous tués, avec lenteur, se délectant de leur souffrance.

Le Seigneur des Kami no Aishiteru sentait le regard aigu de Kyo aux yeux de démon posé sur lui. Sugisaki l'aperçut, debout auprès des autres, contemplant sans rien dire le duel inégal qui débutait sous leurs yeux.

Ce fut sa seule erreur.

Il vit du coin de l'œil un éclat malsain et eut juste le temps de se jeter de côté... avant de sentir le sabre mordre cruellement son bras gauche, lui transpercer les nerfs, les muscles. L'os émit un craquement horrible lorsqu'il rencontra la lame.

Sugisaki hurla.

Il entrevit le sourire sarcastique, cruel de la jeune fille qui attendait qu'il se relève.

Le bras gauche inutilisable, Sugisaki attrapa son sabre tombé à terre du bout des doigts et essaya de porter un coup à la jeune fille... qui arrêta la lame d'une seule main.

Un instant, le Seigneur croisa ses yeux noirs, étincelants de fureur, qui lui renvoyaient toute l'horreur, la haine, la détresse qu'il lui avait fait subir.

Puis le sabre chuinta à son oreille.

Et sa tête, détachée proprement de son corps, alla rouler un peu plus loin.

Un rictus sardonique apparut sur les lèvres de Tsunae. Elle ricana.

Le dragon leva le regard vers le groupe en haut de la colline et les observa tranquillement, un sourire narquois sur le visage.

oOo

- Il faut l'arrêter ! gronda Bontenmaru.

- Attends ! Tu vas te...

Mais le dragon borgne, faisant fi des imprécations d'Akari, dévala la colline et se précipita sur Tsunae.

Il ne put esquiver le violent coup de taille qui lui arrivait sur la gauche ; la lame entailla heureusement peu profondément son flanc, et Bontenmaru agrippa le sabre de Tsunae, l'empêchant de bouger.

- Tsu, reprends-toi ! tenta t-il.

Le dragon lui adressa un ricanement perfide, lâcha la garde du sabre... et plongea à terre, s'appuyant sur les mains afin de lancer son pied en avant, en un coup redoutable de rapidité et de puissance. Bontenmaru glissa de côté et l'évita de justesse.

Il lança le sabre au loin.

Tsunae émit un sifflement de dépit.

Bontenmaru, sans perdre un instant, la saisit par les épaules.

- Arrête, Tsu ! Reviens à toi !

La jeune fille inclina la tête. Et son genou lui arriva en pleine mâchoire. Bontenmaru, surpris, lâcha prise et plongea au sol pour éviter un nouveau coup... qui ne vint pas.

- Grah !

Le dragon borgne se releva. Le geste de Tsunae avait été brutalement stoppé. Akari, tenant fermement la cheville de la jeune fille, lui balança un coup de poing de sa main libre.

Tsunae l'esquiva facilement et alla rouler un peu plus loin. Elle se replaça à genoux, prête à bondir. Ses doigts se refermèrent sur la garde de son sabre.

- Tsunae !

- Akira, NON ! hurla Kyo aux yeux de démon.

Trop tard.

Le jeune garçon s'arrêta brusquement lorsqu'il se rendit compte que Tsunae avait disparu.

Un mouvement sur sa droite.

Un chuintement, un éclat de lumière mauvais.

Un cri.

- LUCIOOOOOOOOOOOOOOOLE !

Akira rouvrit les yeux.

Hotaru s'effondra doucement en avant, la lame suintante de sang dépassant dans son dos. Tsunae n'eut que le temps de lâcher son sabre et de tendre les bras pour le réceptionner. Un gémissement franchit ses lèvres. Qui se termina en un cri terrifié.

- Luciole... LUCIOLE !

Le jeune maître du feu releva la tête. Et croisa deux grands yeux bleus où débordaient la panique et l'inquiétude. Il esquissa un sourire et, vacillant, il glissa un genou sous lui et se força à se relever.

- Luciole... geignit Tsunae.

Hotaru écarquilla les yeux lorsque le corps de la jeune fille s'affaissa mollement, et il la réceptionna de justesse avant qu'elle ne s'effondre au sol.

Le dragon, irrité, se tortillait vainement sur la nuque de Tsunae. Hotaru le vit devenir de plus en plus petit, retrouver sa taille première, semblant gronder furieusement, se démener contre l'engourdissement qui le gagnait de nouveau. Puis il s'enroula sur lui-même et, vaincu, retomba dans le sommeil.

oOo