Chapitre 3
La nuit – ce qu'il en restait – ne fut reposante ni pour l'homme, ni pour l'enfant, l'un appréhensif à l'idée de révéler son plus grand secret à un enfant, l'autre effrayé par le pouvoir qu'avait à présent le premier sur lui.
Lorsque finalement vint l'heure de débuter la journée, tous deux échangèrent un salut poli, avant d'entamer leur repas dans un silence pesant. Celui-ci les suivit le long de chemin – qui, pour Bruce, n'avait jamais semblé aussi long – vers le bureau. Là, sous le regard curieux de Dick, le millionnaire régla les aiguilles de la vielle horloge à dix heures et quarante-sept minutes.
Alea jacta est, pensa-t-il en reculant d'un pas, laissant la porte secrète s'ouvrir vers l'ascenseur de la cave.
Dick aimait à croire qu'il était difficile à surprendre. En neuf ans d'existence, il avait parcouru toute l'Europe plusieurs fois, présenté son numéro jusqu'en Russie et même aux États-Unis, visité les monuments, embrassé les cultures et chassé dans les forêts de dizaines de pays, vu la richesse et la misère cohabiter dans les mêmes villes, les pauvres et les rois soupirer dans les mêmes bancs, devant les acrobaties spectaculaires de ses parents. Pendant toutes ces années, il avait même vécu avec des animaux exotiques, une femme à barbe, une voyante, des contorsionnistes et un homme capable de soulever une centaine de kilos de fonte !
Dick était difficile à surprendre. Pourtant, lorsqu'il sortit de l'étrange ascenseur de M. Wayne, et qu'à la voix de celui-ci – « Lumière » avait-il dit d'un ton rauque qui le fit frissonner – l'enfant fut purement et simplement ébahi par le spectacle qui s'offrit à ses yeux.
Une immense grotte s'étalait autour de lui, aménagée de technologie futuriste, d'étagères remplies de trophées, et d'un parking sur lequel reposaient une longue voiture noire comme une nuit sans lune, une moto non moins impressionnante, et même un avion en forme de chauve-souris.
Une envolée de vrais spécimens de cette espèce le sortit de sa stupeur, et il lui fallut se rendre à l'évidence. Cela ne faisait aucun doute, même dans l'esprit d'un enfant écarté du commun : il se trouvait dans la Batcave.
Il se retourna, dévisagea son gardien, et conjura une image de Chevalier noir. Cela ne pouvait pourtant pas être...
« Vous...vous êtes Batman, souffla-t-il finalement, confus et émerveillé.
-Je le suis, vint la réponse, avec l'éloquence et la précision qui caractérisaient le Chevalier Noir.
-Mais alors... »
Il se tut soudainement, ses yeux s'écarquillant de peur plus que de surprise, reculant lentement comme une proie museau à museau avec son prédateur.
Il savait qu'il n'aurait jamais dû faire confiance à cet étranger. Il aurait dû fuir quand il en avait l'occasion – non, l'homme, Batman, aurait tout de même sut le Secret, le mal avait déjà été fait, et à présent le monde allait savoir, le Justicier de Gotham allait mener toutes sortes d'expériences sur lui, tandis que ses amis de la Ligue des Justicier allait donner la chasse aux siens, sa race allait s'éteindre dans le sang et la peur, tout ça à cause de lui, parce qu'il n'avait pas su protéger sa nature des yeux du plus grand détective du monde. Des larmes montèrent dans ses yeux, et il ne fit rien pour les arrêter.
Lorsque Richard reprit ses esprits, il était assis sur le sol froid de la Batcave, adossé contre un mur, fixant le visage inquiet de Bruce – Batman ! – Wayne. Il cligna des paupières, et les trouva humides et collantes. Il parvint – non sans difficulté – à demander d'une voix rauque ce qui était arrivé.
Apparemment, une crise d'angoisse – voilà qui expliquait au moins l'état de ses yeux et de sa gorge.
Bruce soupira et s'assit en face de lui.
« Tu connais mon secret, commença-t-il, et moi, je connais le tien. Même si c'était du genre de la ligue de kidnapper des enfants sous prétexte qu'ils sont différents, et de faire des expériences sur eux, ce qui n'est, à ma connaissance, pas le cas, je n'oserais pas te livrer à eux, de peur que toi, tu leur livres mes secrets. Alors, faisons un marché : Je ne révèle rien de ta condition, et toi, tu ne révèles rien de mes...habitudes nocturnes. Cela semble équitable, non ? »
Richard cligna des yeux un peu bêtement, puis recommença, pour bonne mesure.
« Donc, vous n'allez rien dire ?
-Non.
L'expression qu'il afficha alors contenait plus de défiance et de confiance en soi qu'il n'en possédait vraiment.
-C'est un bon choix, les nôtres tendent à régler les problèmes de fuites de façon expéditive – et cela compte pour le loup à trop grande bouche comme pour l'homme – ou la chauve-souris – à trop grandes oreilles. Marché conclut. Nous allons avoir besoin l'un de l'autre si l'on veut cacher ma révélation aux hautes autorités.
Bruce eut un mouvement de surprise
-Vous vous tuez les uns les autres ?
-La sécurité de la race est plus importante que la vie de l'individu... du Secret dépend notre vie, M. Wayne. Comment pensez-vous que le public réagirait s'il apprenait que des bêtes féroces et monstrueuses vivent dans leurs villes, travaillent avec leurs maris, font les courses avec leurs femmes et gardent leurs enfants ? Nous avons survécu à la première chasse aux sorcières parce que les hommes étaient alors peu nombreux et désorganisés... plusieurs milliards étroitement connecté par les nouvelles technologies, avec l'appui d'une science florissante derrière eux ? Ils nous auraient jusqu'au dernier. »
Bruce Wayne dévisagea longuement l'enfant devant lui – était-ce même bien un enfant ? Une telle gravité, peu importe sa véracité, n'avait pas sa place dans la bouche d'un garçon de neuf ans. Il semblait tellement différent de la petite chose brisée et apeurée qu'il avait vue pleurer sur le corps de ses parents un mois plus tôt. Cet enfant – oui, cet enfant était un loup.
« Dis-m'en plus.
-Pardon ?
-Dis-m'en plus sur toi, sur ''ta race '' comme tu l'appelles, sur ses règles, sur ses tragédies et ses stigmates. Je veux savoir.
-Vous êtes sûr ? Nous sommes des monstres, après tout. Ça risque de ne pas vous plaire.
-L'ignorance fait peut-être le bonheur, mais la connaissance fait la sécurité – dans mon métier, la survie. Dis-moi tout. »
Et il lui dit. Tout, tout, absolument tout. La naissance présumé de la malédiction, la façon de la transmettre, les règles, les rituels, les hiérarchies ce que les légendes disaient de vrai – oui, la pleine lune oblige la transformation, oui, l'argent brûle – ce qui n'était que balivernes – non, un loup-garou avec un bon contrôle ne devient pas une bête assoiffée de sang, il garde le contrôle, non, on ne fait pas apparaître des sous-vêtements quand on reprend forme humaine.
Finalement, lorsqu'Alfred vint les chercher pour le déjeuner, Richard acheva son récit. Le repas fut plutôt silencieux : Bruce considérait le flot de nouvelles informations qu'il avait reçues, tandis que Dick attendait avec appréhension le verdict de celui-ci.
« Est-ce qu'il y a un moyen de guérir ?
-Guérir ? La lycanthropie n'est pas une maladie, on n'en « guérit » pas. Et même si c'était possible, je ne connais pas beaucoup de loups qui seraient prêts à redevenir humain. Nous sommes fiers d'être lycans, et nous ne vivons pas une vie plus mauvaise que celle des autres, pourquoi vouloir changer ?
-Tu as dit toi-même que c'était une malédiction.
-C'en est probablement une, à la base, mais ce n'est vraiment pas si mal. J'aime être un loup-garou. Revêtir ma forme animale, et chasser dans la forêt avec la meute, au son du Chant de la Lune... C'est l'une des plus belles choses qui soient. Pour rien au monde je ne renoncerais à mon Loup, même s'il est parfois difficile d'accommoder la vie quotidienne et le Secret. Alors si vous ne voulez pas d'un enfant-monstre dans votre maison, je partirai – les hautes autorités devraient bientôt commencer à s'inquiéter de mon cas, de toute façon – mais je ne vous laisserai pas essayer de me changer. »
Bruce ne répondit pas – qu'aurait-il pu ajouter ? – et ils finirent leur repas en silence.
