La lune était rouge.
Tout comme le liquide, épais et poisseux, qui coulait le long du sol, ruisselant sur les chairs blafardes et d'ores et déjà dépourvues de vie. L'air était immobile, tout comme le Temps, qui lui-même semblait s'être figé pour cette visite de la Mort. Si présente sur la Terre, mais toujours si discrète, ne frappant, pour la plupart du temps, que de manière parcimonieuse, elle était ici arrivée en grande pompe, précédée par toute sa Cour : le Massacre, la Terreur et la Cruauté. Ses valets s'étaient déchaînés, faisant d'un paisible quartier une vallée désertée, où seuls les derniers soupirs des défunts animaient, de leurs ultimes échos, la pesante atmosphère.
Elle vit un sablier tourner, répandant ses grains dorés dans un sens puis dans l'autre, avant de se fendre, et du verre brisé surgit des vagues de liquide poisseux, qui déferlèrent alentour, et teintèrent le monde d'écarlate.
Elle vit la Faucheuse, grand squelette drapé d'une ample cape rouge, crâne à la face souriante, ricanante, lever sa Faux, et les lumières s'éteignirent, les chandelles de vie furent soufflées, les nymphes, abattues en pleine danse, se dissoudre dans un vent noir, surgit des abysses.
Elle vit la Guerre, souriante, contempler ses victimes, jubilante de voir sa soif de sang étanchée. Elle vit planer sur la Terre les brumes noires du désespoir, celles, sombres, de la haine, et les ruisseaux enfler et déborder, ne pouvant contenir en leurs lits les pleurs des survivants.
Elle entendit le rire sombre de l'instigateur de tout cela, mais ne put le voir. Seul apparut dans le ciel d'un pourpre sombre, la pupille mythique, le Sharingan.
Asa ouvrit les yeux.
Sans bruit, elle se leva. Ses cauchemars étaient de plus en plus fréquents, de même que ses visions. Toutes étaient sanglantes et tragiques, mais jamais elles n'avaient été aussi intenses et affreuses que celle qu'elle venait d'avoir. Car la jeune fille le savait pertinemment, son cauchemar n'était autre qu'un fragment d'avenir. A ces sombres réminiscences, elle trembla. Quel abominable futur les attendaient-ils ? Et tout cela, elle en était persuadé, était lié aux Uchiha. D'ailleurs, depuis un certain temps, son garde du corps semblait encore plus sombre que de coutume.
Elle réfléchit et se dit que sombre n'était pas le terme approprié. Torturé était le mot juste. Mais l'incapacité notoire de tous à s'en rendre compte la stupéfiait. Pour les habitants de Konaha, il était le génie sombre, renfermé et introverti. Etaient-ils incapables de se rendre compte qu'il était profondément blessé ? Par quoi elle l'ignorait, mais elle se jura de le découvrir. Résolution justifiée par la pensée que cela l'aiderait peut être à modifier le futur…
Un sourire amer tordit ses lèvres. Utopique espoir. Elle le savait très bien, pour avoir déjà essayé, que le futur ne pouvait être modifié. Le cours des choses varieraient sensiblement mais le résultat serait le même.
Seule accoudée à sa fenêtre, face à la pleine lune et à ses démons intérieurs, Asa ressentait cruellement son impuissance et maudit son don. Des centaines de gens allaient bientôt mourir et elle ne pouvait rien faire. L'amertume qui en découlait rongeait son cœur tel un lent poison.
A son insu, une larme déborda et coula lentement sur son visage, figé en un masque de tristesse. Une violente sensation d'étouffer la prit et elle sortit, sans crainte de se faire repérer par ses gardes. Elle arriva dans un petit parc inondé de clair de lune. Quelques jeux d'enfant se dressaient là, rendus fantomatiques par la nuit, et il lui sembla voir des revenants dans l'ombre des arbres, lui reprochant de n'avoir pu les sauver.
Une autre larme suivit la première, puis encore une autre. Elles cascadaient sur ses joues, dans le plus grand silence, tandis que la prêtresse gardait cette terrible immobilité.
Un bruit de pas derrière elle, Itachi était là. Ne voulant pas qu'il la voit pleurer, mais incapable de s'arrêter, elle détourna le visage. Avec douceur, il s'approcha, et voir la jeune fille, qui paraissait habituellement si insouciante et enfantine pleurer lui sembla étrange. Le désespoir de son visage, la sagesse de ses yeux, qui paraissaient millénaires en cet instant… Il comprit que, tout comme lui, elle avait grandi trop vite, avait vu son enfance volée par son don. Que tout comme lui, elle avait vu trop d'horreurs, qui avaient marquées son âme à jamais.
« Itachi… » Murmura-t-elle avec douleur.
Cette soudaine compréhension avait figé le ninja. Il ressentait une telle détresse émaner d'elle que s'en était presque insoutenable. Aussi ne bougea-t-il pas quand sa main s'accrocha à son uniforme, ni quand elle posa sa tête contre son torse. Automatiquement, mais avec une sensation d'incongruité, il referma ses bras autour d'elle et la laissa pleurer contre lui.
A quelques mètres de là, Kakashi referma doucement son livre.
