Chapitre 4 :
Au dehors, le temps était maussade. Les lourds nuages gris chargés d'une promesse de pluie s'amoncelaient au-dessus de la lande. Nous étions réunies dans le salon d'hiver du manoir Malefoy, assises autour d'une table, elle-même perdue parmi la végétation luxuriante de la véranda. Ce lieu n'avait rien à envié aux jardins botaniques : les plantes poussaient là comme si elles étaient en milieu naturel: les palmiers montaient à l'assaut du plafond vitré, les fleurs s'épanouissaient dans une explosion de couleurs et de senteurs. Cissey était très fière, à chaque fois que nous venions, de nous montrer ses orchidées. Elle vouait une certaine passion pour ces fleurs et les cultivaient avec grand soin, ne laissant même pas l'elfe s'en approcher pour les soigner.
Le thé venait d'être servi et il infusait dans une théière en porcelaine blanche au délicat liseré doré. Nous discutions de tout et de rien en attendant de le siroter. Narcissa était une parfaite hôtesse puisque, outre le thé darjeeling, des assiettes chargées de petits canapés, de mignardises et de petits sandwichs étaient disposées sur la table.
Ce jour-là, nous étions peu nombreuses à avoir répondu à la traditionnelle invitation du jeudi. Il n'y avait que Cissey, Apollonia et moi. Bella ne venait que très rarement, dénigrant et se moquant de ce genre de petites réunions. De toute façon, je savais qu'aujourd'hui, elle était en mission pour le Maître. Parfois se rajoutaient d'autres sorcières, mais notre cercle était plutôt restreint pour ces jeudis récréatifs.
En observant mes deux amies, je me sentis soudain un peu intruse : toutes deux affichaient un ventre aux rondeurs qui se dévoilaient peu à peu. Au début, elles m'avaient gentiment taquinée à ce sujet, mais voyant que cela ne faisait guère rire, elles avaient vite arrêté. En dépit de tous nos efforts, nos tentatives pour avoir un bébé s'étaient jusque là soldées par un échec et c'était une chose dont je n'aimais guère parler.
Narcissa voulut se lever pour servir le thé, mais je la devançais. Je m'emparai de la théière et fit le service.
- Laisse-moi faire ! Lui dis-je en riant.
Le thé se retrouva rapidement dans les tasses au même motif que la théière puis je les tendis à mes amies.
J'étais contente de me retrouver là, même si ce genre de réunions finissaient par m'ennuyer vite. Mais après ce qui s'était passé il y a quelques années de cela à mon mariage, Rabastan et moi avions dû nous faire oublier un certain temps. Nos amis étaient étroitement surveillés par les Aurors et il était difficile de leur rendre visite. Et l'inverse était carrément impossible. Nous avions dû abandonner mon manoir dans lequel nous nous étions installés. Rabastan nous avait déniché un charmant cottage au bord de la mer dont personne ne connaissait l'existence, par mesure de sécurité. Mais depuis presque un an maintenant, les Aurors avaient d'autres Fléreurs à fouetter … Avec la montée en puissance du Lord, rechercher deux Mangemorts n'étaient plus vraiment leur priorité : ils avaient les moldus et les sangs-de-bourbe à protéger, la résistance à organiser, la protection du Ministère de la magie à gérer et continuer le conflit dans cette guerre. Aussi peu à peu, nous avions fait notre réapparition dans le monde.
J'écoutai d'une oreille les discussions de Cissey et Apollonia. Comme d'habitude, ça parlait beaucoup de bébé et de naissance. Du coin de l'oeil, je détaillais discrètement la femme de Richard. Malgré son sourire et son air épanoui par la grossesse, je ne pouvais m'empêcher de m'inquiéter pour elle. Richard m'avait avoué que sa santé n'était toujours pas au mieux. Il se faisait d'autant plus de souci qu'il était incapable de dire de quoi elle souffrait. Un mal sournois qui s'insinuait en elle et qui l'affaiblissait un peu chaque jour … Il était vrai qu'en la regardant de près, on ne pouvait que constater sa pâleur maladive, la maigreur de ses traits. Les médicomages et Richard la surveillaient de près ; il craignait que sa grossesse ne lui soit fatale à elle et au bébé.
Je fus soudain tirée de mes songes par la voix de Cissey.
- Caly ?
Je secouai la tête comme pour me réveiller et je lui souris.
- Désolée … m'excusai-je. Tu disais ?
Elle rit doucement et le rire d'Apollonia vint se mêler au sien.
- Je parlais du prochain Bal, expliqua-t-elle de nouveau. C'est à mon tour de recevoir … Et je voulais savoir si Rabastan et toi seriez des nôtres.
- Euh … commençai-je à hésiter.
Je réfléchis rapidement : c'était dans moins d'un mois et à priori, nous n'avions rien de prévu.
- Je pense que tu peux compter sur nous … A moins d'un … imprévu …
Cissey comprit très bien le sous-entendu. Les « imprévus », elle connaissait bien avec Lucius. Combien de fois le sorcier l'avait-il oubliée à cause d'un ordre du Maître pour effectuer une mission. Narcissa ne lui avait jamais fait aucun reproche, mais je savais que cela finissait par la blesser.
Et par les temps qui courraient, des imprévus, il y en avait de plus en plus.
Le sujet du Bal fut la bonne occasion de parler chiffons car qui disait Bal sous-entendait robe somptueuse. Encore une fois, j'allais devoir faire appel à Apollonia, car même si les Aurors nous laissaient plus ou moins tranquilles, pas question pour moi d'aller faire mes emplettes sur le Chemin de Traverse, c'était trop risqué …
Je me tournai vers la femme de Richard.
- Je peux compter sur toi ? Lui demandai-je.
Elle me sourit pour toute réponse et acquiesça de la tête.
La discussion courut encore un peu mais Apollonia finit par se lever avec certaine difficulté.
- Je dois aller à Sainte-Mangouste rejoindre Richard, expliqua-t-elle alors.
Cissey et moi nous levâmes en même temps.
- Tu veux que je t'accompagne, lui proposai-je, inquiète.
Elle fit un petit geste de la main avant de rire.
- Allons, je suis assez grande pour y aller toute seule, notre elfe vient avec moi … Et puis, ne dis pas de bêtises : tu ne peux pas aller faire de shopping alors débarquer à Sainte-Mangouste …
Elle n'avait pas tort …
- Très bien, répondis-je.
Je me tournai vers Cissey pour prendre congé.
- Je vais rentrer aussi …
La sorcière blonde me regarda alors étrangement avant de me demander un service.
- Pourrais-tu rester encore un peu … Je … je voudrais te … demander quelque chose …
Son attitude soudain gênée m'interpela. Je la regardai avec étonnement et Apollonia aussi. Mais elle n'eut pas le temps de se poser plus de questions : son elfe était là. Tous deux partirent pour Sainte-Mangouste, me laissant seule avec Narcissa.
Cette dernière avait fait quelques pas dans la serre. Elle se tenait devant la paroi vitrée qui donnait sur l'extérieur. La pluie s'était finalement mise à tomber avec force, noyant la lande glacée par le vent hivernal. La sorcière avait posé sa main sur la vitre froide. Elle semblait perdue dans ses pensées. Je l'observai sans mot dire puis je finis par la rejoindre. Avec douceur, je la questionnai.
- Narcissa ? Tout va bien ? Lui demandai-je.
Je l'entendis laisser échapper un gros soupir las. Elle regarda encore un long moment l'extérieur et je n'osais plus l'interrompre. Elle finit par se tourner vers moi. Elle m'attrapa par le bras et me mena dans une autre partie du jardin d'hiver.
Un banc faisait face à un petit bassin glougloutant, qui disparaissait sous un champ de nénuphars et de lotus. Par moment, la surface de l'eau était troublée par le passage vif d'un gros poisson qui habitait ces lieux.
Cissey prit place sur le banc et m'invita à faire de même. Je l'imitai à mon tour, sans rien dire. Son attitude était vraiment intrigante. Elle se tourna alors vers moi et commença à parler d'une façon décousue.
- Caly … tu … tu vas sans doute me prendre pour une folle … je … Je …
Elle me regarda alors avec sérieux et prit ma main dans les siennes.
- Promets-moi de n'en parler à personne !
- Tu sais bien que tu peux me faire confiance ! Rétorquai-je.
Je ne savais toujours pas ce qu'elle me voulait mais cela semblait grave.
- N'en parle surtout pas à Lucius …
Elle secoua la tête.
- C'est … c'est ridicule, je le … sens … mais …
Elle leva un regard plein de tristesse vers moi et je crus un instant qu'elle allait pleurer.
- Il n'y a qu'à toi que je puisse en parler … Bella me rirait au nez et m'enverrai ailleurs voir si elle y est … Elle a tellement changé … ajouta-t-elle à mi-voix.
Je ne pouvais qu'être d'accord avec elle, sa soeur avait tellement changé. Elle était loin de la sorcière pleine de vie que j'avais connue à Poudlard. Je hochai doucement la tête et tentai de rassurer du mieux que je pouvais Cissey.
- Que se passe-t-il ? Tu peux tout me dire, tu sais bien que je ne le répéterai à personne …
Elle me sourit tristement, les larmes embuaient ses grands yeux. Elle inspira alors bruyamment et prit la parole pour enfin m'éclairer d'un lumos.
- Je crois que Lucius a des maîtresses …
Je sursautai et la regardai avec étonnement.
- Hein ? M'exclamai-je.
Je croyais avoir mal entendu, mais j'avais très bien compris ce que Cissey avait dit.
- Il me trompe, n'est-ce pas ?
- Mais enfin, Cissey, où as-tu été chercher pareille idée ? Lui demandai-je.
Elle secoua la tête et je vis une larme perler au coin de ses yeux bleus.
- Tu vois, tu ne nies même pas … J'ai donc raison !
Je levai les yeux au ciel.
- Tu m'as surprise avec ta question ! Avouai-je. Je m'étais attendu à tout sauf à cela …
Je réfléchis quelques secondes.
- Puisque tu veux absolument une réponse … répondis-je. Je l'ignore …
Ma réponse était tout sauf apaisante et rassurante. Et cette fois, Cissey fondit en larmes. Je la regardai un peu bêtement, ne sachant comment réagir. Je posai une main sur son épaule et la tapotai doucement.
- Allons Narcissa, cesse de pleurer !
Mais rien n'y faisait. Je finis par ouvrir mes bras et l'enlaça pour la consoler. Elle se jeta contre moi, et pleura de plus belle. Je tapotai son dos, réalisant que je n'étais guère douée pour les relations humaines …
Je l'entendis renifler bon nombre de fois, puis elle finit par relever la tête et reprit une posture droite et raide.
Je fis apparaître un mouchoir et le lui tendis, en esquissant un petit sourire.
- Merci, renifla-t-elle une nouvelle fois.
Elle se tamponna les yeux. Son maquillage impeccable n'avait pas coulé. Elle me regarda presque gênée.
- Excuse-moi, Caly …
Je haussai les épaules.
- Ce n'est rien, Cissey …
La sorcière se reprit plus vite que je ne l'aurai imaginé. Quelques minutes plus tard, impossible de dire qu'elle avait pleuré. Nous restâmes un long moment silencieuses, à nous observer. Je finis par briser ce silence trop lourd et m'adressai à elle avec douceur.
- Qu'est-ce qui te fait croire cela ? Lui demandai-je.
Elle mit un certain temps avant de me répondre.
- Je suis bête, n'est-ce pas ?
- Mais non, Cissey, mais pourquoi penses-tu cela ?
C'était vrai, je ne comprenais pas pourquoi la sorcière se posait tant de questions sur Lucius … enfin, d'un autre côté, le comportement de Lucius était parfois étrange …
- Il n'est presque jamais à la maison …
Je l'interrompis.
- Tu sais bien que son travail au Ministère lui prend beaucoup de temps … tentai-je de défendre Lucius. Et il a aussi tant de choses à accomplir pour le Maître …
Cissey hocha la tête, m'approuvant.
- Pourtant, parfois, j'ai l'impression qu'il me ment sur ses absences …
- Vraiment ? M'exclamai-je.
- Je n'ai pas de preuve, mais … je ne sais pas … Il est … bizarre … Il est parfois si distant avec moi … Encore plus depuis que nous attendons le bébé … j'ai peur qu'il ne me trouve plus jolie avec ce gros ventre et qu'il aille voir ailleurs ...
Je ne sus que répondre à cela. La réputation de Lucius auprès des femmes n'était plus à faire, mais de là à ce qu'il passe à l'acte et trompe Cissey, il y avait un fossé que je ne le voyais pas franchir. Cissey secoua la tête. Je me sentais incapable de la rassurer ni de faire taire ses craintes.
- Il est peut-être … intimidé … par cette nouvelle vie qui va vous chambouler … S'il est distant,ça ne durera pas. Laisse-le se faire à cette idée ! Et à mon avis, quand tu auras accouché, il sera comme avant …
Cissey ne me répondit rien. Elle restait pensive et renfermée.
- Et tu as des noms qui te viennent ? Finis-je par demander.
Voyant la tête de Cissey, je mordis ma lèvre, me maudissant d'avoir posé cette question maladroite.
- Deux en particulier, finit-elle par me répondre.
Je remarquai qu'une nouvelle fois, les larmes menaçaient de couler de ses grands yeux bleus. Elle renifla et inspira. J'étais pressée de l'entendre me révéler ces deux noms, mais je n'osais pas la bousculer. Elle finit par me souffler les deux noms.
- Alecto et Lucrecia …
Je dus retenir mon rire. A citer ces deux sorcières, Cissey faisait fausse route.
- Tu n'as pas de soucis à te faire, la rassurai-je. Je ne vois pas du tout Alecto tomber dans les bras de Lucius … Elle ne vit que pour la Cause et son frère … Le reste ne l'intéresse nullement. Quant à Lucrecia …
Je m'interrompis quelques secondes. Une petite moue apparut sur mon visage.
- Pas d'inquiétude non plus de ce côté …
- Mais alors pourquoi fais-tu cette drôle de tête,me demanda Cissey pour qui ma moue n'était pas passée inaperçue. Son mariage bat de l'aile, elle pourrait très bien aller voir ailleurs …
Je l'approuvai en silence. Il était vrai que la soeur de Walden était loin d'avoir fait un mariage heureux.
- Même si elle le voulait, elle ne le pourrait pas …
Je n'avais pas trop envie de m'apesantir là-dessus, mais Cissey insista. Je soupirai.
- Ca doit rester entre nous, d'accord ?
Ce fut à son tour de me rassurer que le secret serait bien gardé.
- Ce … ce salaud de Croupton, crachai-je, il …
Je sentais la colère gronder à la mention de Barty. C'était un sorcier que je ne pouvais pas supporter. Je le détestai et je détestai encore plus le fait que Rabastan traînait souvent avec lui. Il n'y avait pas plus fourbe et perfide que Barty Junior. Et la position de son père me faisait encore haïr plus le fils.
- Il lui a passé au doigt une alliance de Fidélité …
J'avais lancé ces derniers mots avec force et dégoût.
- Il s'en est vanté l'autre jour quand nous nous sommes vus … C'est une vraie ordure ce type …
Narcissa avait ouvert des yeux horrifiés à mes paroles.
- Il a fait ça ?
Elle semblait incapable de le croire.
- Oui … Et Merlin seul sait ce qu'il peut bien lui faire d'autre …
- Pauvre Lucrecia, finit-elle par marmonner.
Elle me regarda alors avec un timide sourire sur les lèvres.
- J'ai été bien bête d'imaginer n'importe quoi …
- Ce n'est rien, Cissey … Tu es peut-être un peu sur les nerfs et fatiguée … Ca peut arriver à tout le monde. Je suis certaine que tout rentrera dans l'ordre quand tu auras accouché.
Elle me remercia d'un sourire.
- Les médicomages m'ont dit qu'avec la grossesse on avait parfois de drôles de réactions … Ca doit être ça ! Tenta-t-elle de se justifier.
Nous sourîmes en même temps.
Je finis par me lever pour prendre congé. Je suspendis toutefois mes pas et me tournai vers la sorcière.
- Cissey, si ça va pas, tu sais que tu peux compter sur moi, lui murmurai-je.
Je me voulais un peu de la laisser comme ça … mais je ne voyais pas ce que je pouvais faire de plus … Peut-être en parler à Lucius, mais là, ce serait Narcissa qui m'assassinerait …
Elle me remercia d'un sourire et me fit promettre d'être là pour le Bal. Ce que je fis avant de la quitter pour m'en retourner chez moi.
