Bonjour, bonsoir ! J'ai un peu de retard pour ce chapitre, il est vrai, mais il a été pas mal prise de tête jusqu'à ce que je parvienne à cette version... Bonne lecture !
(Il y a un petit coucou pour Erienna dans ce chapitre, mais chut..)
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CHAPITRE 4 : EXTÉNUÉE
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« Il y a des secondes qui durent plus longtemps que d'autres. »
Windows on the World, Frédéric Beigbeder
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Je ne sais pas combien de temps je suis restée bloquée sur cette branche, les jambes dans le vide, le regard fixé sur le cabanon. J'ai vu des rôdeurs défiler, encore et encore, le bruit les ayant attirés, gonflant toujours un peu plus la masse qui s'était formée autour du véhicule. Je n'ai même pas bougé quand le Gouverneur est sorti, quand Martinez est arrivé en courant, quand ils ont finalement tous déserté les lieux. Ce n'est qu'une ou deux minutes plus tard que mon fusil s'est retrouvé dans ma main, j'avais la porte du cabanon dans le viseur, mais ça n'avait plus aucun intérêt, désormais. Merle m'avait demandé de ne rien faire et je l'avais écouté. J'aurais pu tuer le Gouverneur si j'étais sortie de ma torpeur plus tôt, mais je n'en ressentais pas le besoin il y a quelques minutes. Je n'avais juste pas compris ou alors, je n'avais pas voulu comprendre, mais le résultat était sensiblement le même. J'étais perchée dans mon arbre, Merle était là-bas dans je ne savais quel état.
Un poids s'abat sur mon pied, me ramenant ainsi sur terre. Je baisse le regard pour apercevoir un rôdeur agripper fermement ma botte et réprime un cri. Je ne m'y attendais pas, si bien que durant quelques instants, je cède à la panique, mouvant ma jambe dans tous les sens. J'arrive miraculeusement à le faire tituber en arrière avant qu'il ne revienne à la charge, un laps de temps qui me permet de me préparer à l'achever pour de bon avec la crosse de mon arme. Par la suite, je pose pieds à terre. Au fur et à mesure que je m'approche, le grognement des infectés se fait de plus en plus fort. Trop nombreux, je n'essaye même pas de les éliminer. De toute façon, je n'allais pas sauver quelqu'un avec qui je n'avais aucun lien, condamnez-moi si vous le voulez, mais j'avais juste assez de courage pour sauver une vie, la mienne, certainement pas deux. Malheureusement pour moi, un rôdeur me remarque. Les bras tendus et les dents claquant, il avance avec une lenteur risible si j'en avais été spectatrice. Ni une, ni deux, je n'attends pas plus longtemps pour filer dans le cabanon, prenant bien soin de fermer la porte derrière moi. Soupirant, je ferme les yeux, mais l'odeur âpre du sang me les fait rouvrir rapidement.
Merle est à terre, allongé sur le dos, la tête renversée en arrière.
« Merle ? Merle, t'es en train de clamser où je rêve ? »
J'entends les battements de mon cœur tambouriner dans mes oreilles tandis que mon équilibre s'en trouve perturbé. Je manque de tomber, en réalité, en souhaitant mettre un pas devant l'autre puis finalement, n'y arrivant pas, mes genoux s'éraflent contre le sol dur. J'avance à quatre pattes jusqu'à lui, jusqu'à son corps étendu parterre. Je crois que je me traine, j'en sais rien, en fait, il s'agit juste de Merle, plus rien d'autre ne compte.
« Merle ? appelé-je encore une fois. »
Je n'ai jamais autant espérer entendre un Pocahontas fuser, ou même une insulte, n'importe quoi. Un gémissement, une syllabe, tout aurait fait l'affaire, tant que le son de sa voix rocailleuse faisait grimacer mes oreilles. De mes mains pleines de sang, j'agrippe les pans de sa chemise et c'est en balbutiant une nouvelle fois son nom que je me rends compte que mes yeux sont baignés de larmes. Je suis en train de chialer pour Merle, pour cette ordure de première que j'avais eu envie de tuer plus d'une dizaine de fois. Je le secoue, mais rien n'y fait, il n'esquisse aucun geste, n'ouvre même pas les paupières.
« T'as pas le droit… »
Je baisse la tête, me forçant à fermer les yeux pour évacuer mes larmes avant de les ouvrir en grand, tandis que je puise dans mes dernières forces pour le secouer d'autant plus fort.
« T'as pas l'droit de m'laisser toute seule, t'as pas l'droit d'clamser comme une merde ! Tu m'entends ? T'as pas l'droit, enculé ! »
Je m'époumone sur son corps, ma gorge me brûlant à chaque mot qui sort plus fort que le précédent. Les larmes brouillent ma vue et finalement, je lâche ses fringues pour m'adosser contre l'un des murs en béton. Mes pleurs redoublent, je m'entends pleurer comme une gamine de cinq ans sans pouvoir m'arrêter. Je sens la colère monter en moi, une rage sans nom. Incapable de me contrôler, je pousse un cri pour l'évacuer, mais elle est toujours là, bien ancrée en moi. Elle me tord le cœur, l'estomac, elle me prend aux tripes, je crois que quelque chose se brise, en moi. Pour la première fois de ma vie, je ressens l'irrésistible envie de tuer un homme, pour de vrai, de lui faire du mal, de le regarder souffrir sans détourner les yeux. Je rejette ma tête en arrière, les larmes dévalant toujours mes joues roses avant de me dire que le meilleur remède, que le meilleur moyen de venger Merle serait de tuer le Gouverneur. L'homme qui m'a tout donné sur un plateau d'argent et qui me l'agite désormais sous le nez, retirant un à un tout ce que j'ai de cher.
« T'es vraiment trop con, marmonné-je en reposant mes yeux sur Merle. Le roi des cons. »
Soudain, contre toute attente, son bras a un soubresaut. Ni une, ni deux, je me précipite de nouveau sur lui, tandis qu'un long gémissement parvint jusqu'à mes oreilles. Je crois que je souris, même, à m'en décrocher la mâchoire avant que celui-ci ne se fige lorsque Dixon ouvre les paupières.
« Nan… Nan, t'as pas l'droit à ça, non plus, je murmure en dévisageant ses iris vide de pupille. »
Il gémit encore une fois, d'une voix qui ne ressemble en rien à la sienne, d'une voix sortie d'outre-tombe. Maladroitement, je me recule, le cul essuyant la poussière du sol, jusqu'à ce que je me prenne l'arrête d'un meuble en plein milieu du dos. Je grimace avant de me servir de celui-ci pour me relever, alors que mon regard ne semble pas vouloir se décrocher de cette horrible résurrection. Une nouvelle vague de tristesse m'envahit, beaucoup plus puissante que les autres. C'est une sensation étrange de voir Merle tenter de se relever, sans pour autant que ça ne soit réellement lui. Ce n'est plus qu'un corps sans âme, un pantin mal monté, une marionnette de la mort. J'ai beau me répéter ça en boucle, je suis pourtant incapable de ne voir qu'un rôdeur devant moi. Pire que de voir ses proches mourir, c'est de les voir revivre.
Je porte une main à ma bouche pour étouffer mes pleurs, mon ventre se tordant une nouvelle fois de douleur. Je ne sais pas quoi faire, je ne veux pas savoir quoi faire. Je n'ai pas envie de continuer cette journée, de vivre les suivantes, je veux oublier, tout oublier, laissez-moi mourir maintenant. Et j'ai couru. Je ne l'ai même pas abattu. Durant ma course, les larmes brouillent ma vue, je manque de trébucher plusieurs fois, mais je tiens bon. La voiture n'est plus très loin, de toute façon et une fois de retour à Woodbury, je pourrais prétendre ne rien savoir et continuer à vivre naïvement. Je pourrais, oui, mais pendant combien de temps ? Devais-je attendre que le Gouverneur vienne me trouver dans mon sommeil pour m'assassiner froidement ? De toute manière, je n'avais pas d'autre choix que celui de rentrer, j'étais incapable de survivre seule et j'imaginais sans grand mal que les hommes vivant à l'extérieur de nos murs avaient vu leur nature humaine prendre un bien sale chemin. Quelle ironie qu'un homme aussi mauvais qu'eux soit notre leader.
Mes pensées s'arrêtent net lorsque j'arrive au niveau de la voiture. Enfin, théoriquement, là où nous l'avions laissé puisqu'elle avait tout bonnement disparu. Je ne me suis pas trompée d'endroit, j'en suis certaine, pourtant, la réalité est bien là, devant mes yeux. Puis, je repense à Martinez qui était venu souffler quelques mots à l'oreille du Gouverneur. Nous n'avions pas laissé notre véhicule suffisamment loin, une erreur qui avait causé la mort de Merle. Je pousse un râle de frustration.
Qu'est-ce que je fais, maintenant ? Je rentre en courant en espérant qu'il ne m'arrive rien sur le chemin du retour ? Je me souviens alors que Merle avait diverses armes sur lui, mais je ne suis pas certaine d'avoir très envie d'y retourner. Je devrais l'affronter une nouvelle fois, ne pas flancher, ne pas pleurer. Je ne suis pas assez forte pour ça, je le sais, mais je n'ai plus rien à perdre. Durant quelques instants j'hésite puis mes poings se serrent. J'y retourne, je m'en fous. En plus, son frère est encore coincé là-bas. J'y parviens en quelques minutes seulement, j'ai les jambes en feu. Pourtant, je me stoppe net à l'orée du bois où nous étions cachés. Il y a du monde et je les connais. C'est Rick. Rick et son groupe qui ont sorti Daryl du tacot. Je n'ose plus bouger, de peur de me faire repérer. Je n'ai rien à faire ici, ils vont me descendre ou pire, me faire prisonnière sauf que ma vie n'était, en réalité, pas si importante que ça aux yeux du Gouverneur.
Tout en discrétion, je fais un pas derrière l'autre jusqu'à ce que mon regard croise celui de Carol. Tandis que je me fige, j'écarquille les yeux. Elle ouvre la bouche, déclare quelques mots qui ne parviennent pas jusqu'à mes oreilles puis, elle lève le bras, me pointant de son index. Mon sang ne fait qu'un tour et, sans demander mon reste, j'ai détallé. De mémoire, je n'avais jamais couru aussi vite. Je ne sentais même pas l'effort à vrai dire, n'ayant qu'un seul but en tête : mettre le plus distance entre eux et moi. Une branche m'entaille la joue, déclenchant de vifs picotements. Je jette un bref coup d'œil par-dessus mon épaule, je ne vois pas personne mais j'entends distinctement d'autres pas que les miens. Mes poumons sont à bout, je manque d'air et ma cadence ralentit. J'allais payer pour les pots cassés si je me faisais attraper. Finalement, je me suis faite rattrapée. J'ai reçu un coup à l'arrière de la tête me faisant trébucher puis, je me suis rétamée de tout mon long.
Mon corps entier me brûle, aucune partie n'a été épargnée. Sur le moment, j'ai envie de crever, parce que je sais que mon déclin vient tout juste de commencer. Une forte poigne agrippe mes cheveux et, alors que je suis relevée de force, une douleur fulgurante traverse ma cheville. Je retiens de justesse un cri de douleur, me mordant l'intérieur de mes joues jusqu'au sang. Mon arme m'est enlevée ainsi que mon sac en bandoulière puis, mes poignets se retrouvent tirés en arrière, fermement maintenus dans mon dos. Les gestes sont brusques et mes yeux s'humidifient sous la douleur. Personne ne m'a jamais traité de la sorte et je me demande si c'est à ça que ressemble le monde extérieur de la violence, d'idiotes guerres, une peur plus grande de se faire avoir par un homme que par un infecté.
« Avance, m'ordonne mon assaillant. »
Je me rends alors compte que je n'avais pas fait attention à la personne qui m'avait pris en chasse, l'esprit trop occupé à vouloir lui échapper à tout prix. C'est Michonne et s'il ne m'avait pas paru bien amiable au premier abord, elle l'était d'autant moins désormais. Ma démarche est incertaine en raison de ma cheville, mais elle ne s'en soucie guère, me trainait à l'allure qu'elle m'impose. Au bout d'un court instant, elle perd patience et son katana se retrouve plaqué sous ma gorge tandis qu'elle se penche à mon oreille.
« Si tu trébuches encore une fois, tu te videras de ton sang. »
Je hoche la tête, blême. A ce moment-là, j'en veux au monde entier pour m'avoir poussé dans les bras du Diable. J'essaye de marcher du mieux que je le peux, mais la douleur est telle que j'ai l'impression de pouvoir m'évanouir à tout moment. Je respire fort, si fort que j'imagine mon cœur me lâcher, n'arrivant pas à suivre le rythme que je lui impose. Enfin, nous nous arrêtons devant son groupe. Je sens les regards peser sur moi, ils me transpercent la peau. J'aimerai tant être une petite souris, mais j'avais vite compris que dans ce nouveau monde, il me fallait rester forte et digne, peu importent les circonstances. Alors, je relève la tête, le métal froid de l'arme de Michonne quittant ainsi ma gorge puis, un à un, j'ose les dévisager. Il y a Rick, en premier lieu, avec un visage impassible. Il semble moins amoché que la dernière fois, mais il reste tout de même sale. Puis, mon regard se porte sur Carol et je plisse les yeux. Si elle n'avait pas donné l'alerte, j'aurais pu m'enfuir. Pourtant, elle ne parait pas plus enchantée que moi de me retrouver ainsi, je pourrais presque la croire peinée, comme si une gamine de cinq ans était devenue de la mauvaise graine, des années plus tard. Enfin, j'arrive à Daryl qui me porte un regard des plus durs. J'aurais aimé lui dire que ce n'était pas ma faute, que je n'y étais pour rien, mais ça ne changerait rien à l'état de Merle. Et puis, comment lui faire gober ceci alors que je n'y croyais pas ? Je déglutis difficilement en baissant la tête quelques instants avant de la relever. Forte. Garde ce mot en tête.
« Ce sera notre nouveau rituel de rencontre de me menacer ainsi ? demandé-je sans pouvoir m'en empêcher. »
Je grimace en sentant la poigne de Michonne se resserrer.
« Tu peux la lâcher, ordonne alors Rick, d'un ton bourru. »
Je la sens hésiter quelques instants avant de s'exécuter. Ce n'est qu'en expirant tout l'air que j'avais dans mes poumons que je me rends compte que j'avais retenu mon souffle. Délicatement, je masse mes poignets rouges tandis que j'adresse un regard noir à Michonne qui me le rend bien. Je crois qu'ils attendant une quelconque explication, mais je ne sais pas par où commencer. Je glisse mes cheveux derrière l'oreille tandis que mes yeux se font fuyants.
« Je, euhm, on a… Je suis désolée, finis-je par dire après quelques hésitations, à l'attention de Daryl. »
Il fait quelques pas en avant, menaçant, et j'en fais autant en reculant.
« J'sais pas c'qui me retient de t'tuer, crache-t-il. »
Il pointe son doigt dans ma direction et je louche quelques instants dessus. Bordel, il devrait pourtant savoir que je ne faisais pas partie de l'expédition, que je n'ai pas participé à sa mise à mort.
« Le fait que ce n'est pas moi qui ai buté ton frère, peut-être ? avancé-je en haussant, moi aussi, le ton. »
Ce n'était pas chose aisée de me rendre en colère, mais m'accuser d'une telle chose me mettait hors de moi. Il n'était pas là, il était coincé dans sa vieille caisse pourrie, une vitre le séparant de la mort et il ose venir agiter son doigt sous mon nez ? En un rien de temps, je me sens bouillonner et j'en viens à déclarer des paroles que je regrette rapidement.
« Putain, si tu tenais tant que ça à Merle, pourquoi tu l'as jamais recherché ? Pourquoi tu l'as abandonné au moment où il avait le plus besoin de toi ? Il projetait de te sauver, de s'enfuir avec toi et c'était pas Merle contre le reste du monde, hein, parce que j'ai été là, jusqu'au bout, j'l'ai pas laissé, moi ! »
L'espace d'un instant, la douleur tord son visage et je m'en veux immédiatement. Je n'étais rien par rapport à Daryl, juste une quelconque amie avec qui il avait partagé la dernière année de sa vie, c'était dérisoire comparé à une relation fraternelle et je m'étais permise de lui faire la morale. Je crois que s'il avait voulu me frapper, je n'aurais pas cherché à l'éviter. Par la suite, il n'ajoute rien, mais l'air est toujours aussi pesant et électrique. Je n'ai pas envie de croiser son regard, je ne veux même pas savoir ce qu'il pense, à cet instant, alors je détourne la tête. Le vieux tas de ferraille dans lequel avait été enfermé Daryl est barbouillé de sang, en plus de la rouille tandis qu'à ses roues, les rôdeurs s'entassent mollement. Parfois, je ne peux m'empêcher de penser qu'ils étaient comme nous, avant, qu'ils avaient une vie, une famille, des souvenirs, des rires, des pleurs et beaucoup d'autres choses encore que seuls eux savent. Je me demande aussi à quel moment leur âme monte au ciel. Lors du vrai décès, de la perte de personnalité ou alors quand on leur massacre leur cerveau ? Ça me rend d'humeur maussade d'imaginer que la deuxième solution soit la bonne, il faudrait alors qu'en plus de nettoyer la Terre de tous ces infectés, on la purifie également.
Mon regard glisse ailleurs pour s'arrêter sur un point bien précis. J'aurais aimé ne pas le voir, mais je me suis retrouvée attirée, comme aimantée. La gueule baignant dans le sang, Merle n'est plus Merle. Mon cœur se serre tandis que je contracte la mâchoire. J'ai envie de pleurer, encore plus sa perte que je déplore, je m'en veux de l'avoir laissé dans un tel état. Je l'ai laissé revivre, faire quelques pas, avoir envie de chair fraîche. A son tour, mon estomac se tord, j'ai envie de vomir. J'ai tout raté, du début à la fin, mais je dois au moins lui dire au revoir. Je ne sens plus mes jambes, mais elles avancent tout de même, pas très loin puisqu'on intercepte mon bras. Je n'ai plus de force non plus pour me débattre alors je me tourne vers Daryl. A travers ses yeux, je sais et il sait que je sais. A ce moment précis, nous sommes les mêmes, à la fois abasourdis et dévastés. Il doit garder la tête haute pour son groupe, je ne dois pas m'effondrer non plus devant eux. Je sonde un peu plus l'homme se tenant devant moi, les maigres rides qui se profilent au coin de ses yeux, les cheveux gras et sales qui lui retombent sur le visage, une bouche inexistante tant ses lèvres sont pincées. Derrière ces airs de gros durs qu'il veut se donner, je ne vois qu'un gamin perdu. Ça tombe bien parce que, moi aussi, j'ai perdu un repère des plus importants.
« Je le pensais increvable, murmuré-je, de sorte qu'il soit le seul à m'entendre.
- Dieu lui a suffisamment sauvé l'cul, il avait une dette. »
Dans d'autres circonstances, j'aurais pu sourire. On se cachait tous derrière une excuse, une entité. Pour ma part, j'avais arrêté de croire en Dieu ou du moins, de l'idéaliser. S'il existait, il n'était pas parfait, parce qu'il avait clairement merdé. La tension est aussitôt retombée. A quel point la perte d'un proche pouvait influencer nos réactions ? J'avais imaginé Daryl plus sanguin, mais tout comme moi, il n'a pas envie de se battre aujourd'hui. Peut-être que cette conversation reprendra plus tard, peut-être que cette fois-ci, les reproches seront plus durs.
« Qui retiendra ses larmes le plus longtemps ? argué-je en relevant le menton.
- J'pas assez d'eau pour les larmes. »
Cette fois-ci, l'ombre d'un sourire creuse réellement mon visage tandis que je sens sa main quitter mon bras. La seule chose que nous avons commun est la mort, peut-être un peu de haine, aussi et c'est déplorable de se dire qu'à partir de là, un soupçon de lien s'est créé entre lui et moi. Mes yeux le quittent pour se poser sur Merle. Doucement, je m'avance jusqu'à lui, puis tombe à genoux. J'essaye de me rappeler, de l'imaginer une nouvelle fois en train de déambuler dans Woodbury, j'essaye de me souvenir d'une de ses phrases légendaires, quelque chose comme « J'suis qu'un homme, moi, pas ma faute », mais même sa voix me paraît lointaine. Il porte son vieux débardeur et, les yeux emplis de larmes mais les lèvres ornées d'un sourire, je me dis qu'il est resté lui-même jusqu'à la fin, toujours ce look de redneck ridicule voulant prouver à qui mieux mieux qu'il avait des gros bras. Je crois que même mort, Merle défie encore le monde entier. Je ne l'ai jamais fait auparavant, du moins sur un mort, mais j'englobe de mes mains sa large mâchoire tandis que mes larmes mouillent son haut.
Quel abruti. Je me demande si, dans le fond, il n'avait pas envie de mourir, s'il n'avait plus peur de rien. Si, en prévision d'une mauvaise tournure de situation, il avait souhaité que je sois la dernière spectatrice du Merle Dixon Show. Quel abruti d'égoïste.
« J'espère bien qu'on t'a réservé la meilleure place, là-haut, parce que je vais t'offrir un beau spectacle, maintenant, chuchoté-je. »
Puis, je me relève et essuie négligemment mes mains pleines de sang contre mon jean tandis que les traits de mon visage se font plus durs. J'ai une boule de feu qui brûle mon ventre, le sang pulse dans mes veines et je ne suis pas certaine d'avoir ressenti une pareille rage durant toute ma vie. Ma mâchoire se contracte alors que l'image du Gouverneur, tout sourire, s'impose à mon esprit. Je vais lui ôter son air faussement amical, ses allures de conquérant, je vais l'arracher à ce monde. Lentement, d'abord, je veux l'entendre me supplier d'arrêter, puis je lui assénerai le dernier coup. Pas suffisamment précis, ni fort pour le tuer, mais juste ce qu'il faut pour quitter ce monde dans d'atroces souffrances. Et pas le cerveau, surtout. Je veux qu'il erre indéfiniment.
« Je rentre, annoncé-je au groupe. Bonne chance pour la suite. »
Alors que je comptais partir, la voix de Rick me stoppe.
« Tu n'iras nulle part.
- Et pourquoi pas ? rétorqué-je.
- Nous avons ton arme. »
En effet, j'adresse un bref regard à Michonne qui détient mon fusil avant de hausser les épaules.
« Je n'ai besoin que de mes jambes pour avancer, déclaré-je en les quittant pour de bon. »
Lorsque je passe au milieu d'eux, ils ne me retiennent pas, et j'apprécie ça. De toute façon, de quoi se mêlait-il, au juste ? J'avais la désagréable impression que, peu importe où j'irais, ma vie serait toujours soumise à une tierce personne, douce malédiction dont je comptais bien me défaire.
« Tu vas mourir. »
Je hausse les épaules, leur faisant toujours dos. Je ne peux plus me terrer derrière les autres, ni laisser mes jambes trembler dès lors qu'un danger se profile à l'horizon. L'idée de la mort en elle-même avait fini par ne plus me terrifier tant mes pensées s'étaient embourbées dans un désir de vengeance pure et simple. L'allure à laquelle je marche en raison de ma cheville et cette sensation de laisser consciencieusement tout un groupe de personne en arrière me rappelle étrangement quelque chose, mais je n'arrive pas à mettre la main dessus. Puis, soudainement, je sens comme un manque au creux de mes bras, comme si d'ordinaire, j'avais l'habitude de porter quelque chose. Les contours sont flous, j'ai l'impression d'avoir occulté un souvenir. J'ai parfois des moments d'absence, des moments qui me pétrifient totalement puisque je suis, quelques fois, incapable de me souvenir de mon nom, de celui de mon mari, de ma petite fille, et d'autres éléments essentiels de mon existence. Je m'arrête brusquement tandis qu'une tristesse venue de nulle part s'abat sur moi. Je fronce les sourcils. Qu'est-ce qu'il m'arrive ? Je m'entoure de mes propres bras, le manque se faisant plus grand avant que je ne ferme les yeux, récitant religieusement ce que l'on m'avait préconisé. Je m'appelle Ama Panaka, j'ai trente-deux ans -je crois, je ne sais plus, j'ai arrêté de compter- et je viens du Wisconsin. Mon mari s'appelait Georges Hamilton, nous avions une fille qui s'appelait Lisa et un berger allemand du nom de Coxy. J'étais professeure de biologie, ma maison était bleue, les volets étaient blancs et il y avait cette fichue grenouille qui ne cessait de coasser depuis notre petit bassin. Je rouvre les yeux, embrumés de larmes. J'ai perdu tant de choses, déjà...
Une main s'abat sur mes épaules. Je sursaute et, en me retournant, je refoule un cri de panique en apercevant la mâchoire décharnée d'un infecté. Ses dents claquent, elles s'approchent de ma joue avant qu'elles ne s'arrêtent net, tout comme mon cœur. Il s'effondre pour laisser place à Rick. Durant quelques instants, nous nous observons dans le blanc des yeux. J'ai le regard encore vague comme si je n'étais jamais revenue du labyrinthe de ma mémoire. Je crois que, le temps de plusieurs secondes, il me prend pour une aliénée. Au moins se sentait-il moins seul sur ce point-là.
« Je pense que je vais avoir besoin de mon fusil, en fin de compte, finis-je par déclarer, alors que mon coeur tambourine à vive allure.
- Et si tu répondais à nos questions, avant toute chose ?
- Je... J'aimerai rentrer avant qu'il ne fasse nuit. »
Et je ne vous devais rien à part d'innombrables emmerdes. Pourtant, Rick savait se montrer persuasif. Il était un leader, après tout. Devant son regard qui finit par me gêner plus que m'agacer, je soupire doucement, haussant les épaules.
« D'accord, concédé-je. Mais ce n'est pas avec un jeu de questions/réponses qu'on changera ce qu'il s'est passé. »
Pour la troisième fois de la journée, je retournais sur les lieux que je voulais tant quitter. A ma grande surprise, trois nouvelles personnes sont présentes. Il y a le vieil homme de la dernière fois, celui qui avait pris part aux négociations avec le Gouverneur, mais également deux jeunes adultes noires de ma tranche d'âge. Ils ont l'air d'être frère et sœur, les mêmes expressions se lisent sur leurs visages, et un rapide coup d'œil sur la machette que tient l'homme ne me donne pas envie de me frotter à lui un jour. Décidément, le groupe de Rick est un groupe étonnant. Nous paraissons finalement bien faibles face à eux.
Alors que le leader ouvre la bouche, je lui coupe la parole. Je n'ai pas très envie de répondre à des questions, je veux juste en finir rapidement avec tout ça.
« Je ne faisais pas partie du peloton d'exécution, commencé-je en mimant des guillemets pour les derniers mots. Ça ne me dérangeait pas, j'avais imaginé que le Gouverneur avait laissé Woodbury sous ma surveillance parce qu'il redoutait une attaque de votre part et qu'il me faisait suffisamment confiance pour défendre notre ville. En fait, Merle non plus, n'en faisait pas parti. Il est venu me trouver plus tôt, dans la journée, et vous savez, mine de rien, il cogitait beaucoup. Il avait développé des théories, des arguments, des craintes pour son avenir, le mien, le tien, terminé-je en levant les yeux sur Daryl. Et on est parti à la suite du Gouverneur, secrètement. Je n'avais aucune idée du plan, de ce qu'il voulait faire, mais je crois qu'à ce moment-là, j'aurais pu le suivre jusqu'au bout du monde. »
Je pointe l'orée du bois.
« On était juste là, chacun dans son arbre. Et puis, à un moment donné, j'ai abattu un infecté et Merle en a profité pour se barrer. Il a pas hésité une seule seconde, il a foncé sans même un regard en arrière et il est entré dans le cabanon. »
Je m'arrête quelques secondes, déglutissant difficilement. Ma voix est cassée et, en prononçant cette dernière phrase, je me rends compte que je lui en veux. Je lui en veux de ne rien m'avoir dit plus tôt, je lui en veux de ne pas avoir eu le droit à un au revoir, un signe, quelque chose du genre, quelque chose qui m'aurait laissé penser qu'il reviendrait au lieu de me laisser seule, sans aucune indication. Je serre les poings. Quel gros con. D'un revers de main, j'essuie mes yeux avant de poursuivre, plus durement.
« Le Gouverneur l'a buté comme un chien. »
Et j'ai envie d'en faire de même avec lui. Il y a un moment de flottement, moment durant lequel les mots n'avaient plus leur place. Maintenant, je devais rentrer, Woodbury restait ma maison.
« Maggie et Glenn, intervient soudainement le vieil homme. Vous étiez au courant ?
- Pardon ? Maggie et-... Oh. Oh, oui. Enfin, non, ajouté-je rapidement en le voyant froncer les sourcils. Je ne l'ai su que plus tard, bien plus tard, après que vous nous ayez attaqué. Je suis désolée pour vos amis, croyez-moi, je suis loin d'être une partisane de ces traitements, même par les temps qui courent. »
J'entends Daryl marmonner un vague partisane des combats au milieu des rôdeurs, ouais, mais le vieil homme ne rajoute rien. Il hoche la tête, puis échange une œillade avec Rick et mes lèvres se pincent.
« Combien de rôdeurs as-tu tué ? demande-t-il soudainement.
- Je ne sais pas, pas assez pour prétendre être une survivante, soupiré-je. Je n'ai pas envie de retenir ce genre de choses, de toute façon.
- Combien d'hommes ? »
La question me prend au dépourvu, si bien que je suis incapable de répondre immédiatement. J'ouvre la bouche, sans qu'aucun son ne sorte, puis la referme.
« Combien d'hommes ? répète-t-il plus durement. »
- Je n'ai jamais tué personne.
- Pourquoi ? »
Je fronce les sourcils.
« J'ai vraiment besoin d'une raison ? »
Puis, le silence se fait. L'interrogatoire est terminé et ça ne m'a avancé à rien, hormis me faire avouer, à haute voix, que le Gouverneur cachait une bien mauvaise facette de sa personnalité.
« Je peux récupérer mes affaires, maintenant ? »
C'est avec une lenteur presque exagérée et un air dédaigneux que Michonne me tend mon sac. Je lui arrache brutalement avec un faux sourire puis, j'attends qu'elle en fasse de même avec le fusil. Pourtant, elle ne bouge pas d'un pouce et ma mâchoire se contracte. Je hais cette bonne femme, putain, j'aurais dû passer mon chemin lors de notre première rencontre.
« Donne-moi mon fusil, ordonné-je d'une voix étonnement calme alors que je tends le bras. »
Elle relève le menton. A quoi joue-t-elle, au juste ? J'ai passé l'âge de jouer à des batailles de regards et si d'ordinaire, je parvenais à garder mon calme, Michonne n'avait pas choisi la bonne journée pour tester ma patience. Mon visage se ferme et j'avance, tandis qu'elle saisit le manche de son katana, prête à dégainer. Le soleil se reflète sur la lame, mais elle n'arrive pas à la sortir entièrement, la poigne de Rick interceptant son poignet. Dans un même temps, deux mains se posent sur mes bras pour me retenir d'avancer. J'essaye de m'en défaire, mais l'on me tire en arrière afin de mieux me maitriser et la lanière de mon sac glisse de mes doigts. Prisonnière. J'étais prisonnière, aussi bien au sens propre qu'au sens figuré. Je n'ai rien réussi à accomplir aujourd'hui, je n'ai sauvé personne, tout juste moi. Je me sens comme dans des sables mouvants, je n'avance pas, je m'enfonce toujours un peu plus dans cette vie qui ne vaut, peut-être, plus la peine d'être vécue. Je suis à bout de force, exténuée et je crois que je serais capable de fondre en larmes pour un rien, pour un pied qui butte dans un caillou, une fermeture qui ne veut plus s'ouvrir, une arme non rendue.
« Garde ça pour quelqu'un qui le mérite vraiment, souffle Daryl,, me retenant toujours fermement. »
Elle le méritait. Elle avait été un nid à emmerdes. Tout avait commencé par sa faute, si elle ne s'était pas barrée, si elle n'avait pas fait Dieu seul sait quoi au Gouverneur pour que celui-ci envoie une équipe de recherches à ses trousses, Merle ne serait jamais tombé sur ces personnes appartenant au groupe de Rick. Et il serait toujours là.
« J'aurais dû la laisser crever dans ce bois, sifflé-je, de telle sorte que nous ne sommes que tous les deux à l'entendre.
- Serre les dents. C'comme ça que j'me suis retenu d'te descendre, admet-il. »
Puis, il me relâche, alors que ma colère commence à s'envoler. Tandis que je récupère mon sac au sol, j'entends le sabre se glisser dans son fourreau. Lorsque je lève la tête, j'ai tout juste le temps de m'apercevoir qu'on me lance mon fusil. Je l'attrape in extremis et vérifie que le chargeur est plein.
« A jamais, marmonné-je, reprenant ma route en direction de Woodbury.
- Et tu vas faire quoi, maintenant ? s'exclame Rick, dans mon dos.
- Prétendre que tout ça n'était qu'un mauvais rêve ! »
En vérité, je savais que je serais incapable d'oublier tout ça, ce bruit de balle traversant Merle et tout ce qui s'est ensuivi. Mais je devais faire comme si rien ne s'était passé, une fois de retour chez moi parce que tant qu'aucun soupçon de rébellion ne pèsera sur moi, je pourrais m'immiscer sans le moindre risque dans les affaires du Gouverneur. Je ne pouvais être une tête brulée en l'exécutant en place publique, il y avait trop d'inconnus qui tournoyaient autour de lui. Martinez, Milton, Andrea –juste par précaution-, Crowley, Gargulio, Paul et tous les autres lui obéissant au doigt et à l'œil. Je ne parvenais pas non plus à comprendre l'intérêt d'abandonner Daryl, principale monnaie d'échange, sans même prendre la peine de l'achever ou encore de détaler une fois Merle abattu.
Je jette un coup d'œil par-dessus mon épaule. Personne ne me suis, hormis un infecté. Devant moi non plus, il n'y a pas âme qui vive. C'est presque trop simple de pouvoir rentrer aussi facilement, mais la route est encore longue et ma cheville commence à me lancer. Je ne sais pas, je dois être à plus ou moins une heure de marche et le soleil est encore haut. Cependant, un léger détail me chagrine ; la surveillance s'est sûrement accrue et je serais incapable d'expliquer pourquoi je me trouvais à l'extérieur sans être assimilée à Merle. J'espère que Karen est en poste, elle arriverait à me faire rentrer discrètement.
Je ne descends que quelques infectés sur la route, à l'aide de la crosse de mon fusil, les balles sont trop précieuses. Puis, je m'enfonce au milieu des arbres bordant les alentours, alors que Woodbury se profile à l'horizon. A travers le viseur, je discerne deux silhouettes trop imposantes pour être mon amie qui protègent l'entrée principale. Merde. Il va me falloir attendre que leur tour se termine parce que je n'arriverai pas à escalader l'un des murs. Je me rapproche toujours un peu plus, mais pas suffisamment proche pour qu'ils soient tentés de tirer, à tout hasard, dans les fourrés. Difficilement, je me hisse sur une épaisse branche puis une seconde, à peine plus haute et, enfin, je repose mon dos contre le tronc, mes jambes pendant de chaque côté de la branche. Un long soupir s'échappe de mes lèvres. Je pensais avoir déjà tout traversé, du moins qu'on pouvait faire difficilement pire que d'être l'unique survivante d'un important groupe, que d'avoir assisté, impuissante, au passage d'une horde, que de s'être réveillée, un matin, sans la présence de sa fille alors que je l'avais bercé, la veille, jusqu'à ce qu'elle s'endorme. Je n'avais fait que subir toute cette épidémie, je m'étais toujours cachée derrière les autres parce qu'il y avait toujours quelqu'un pour me protéger. Karen était toujours là, bien sûr, mais j'avais pris part à trop de tragédies pour me contenter de rester les bras croisés.
Des voix me tirent brusquement de mes pensées. Deux voix masculines qui s'avancent dangereusement vers ma position. Je n'entends qu'un vague bourdonnement, au départ, puis les mots se précisent et la conversation parvient jusqu'à mes oreilles.
« Quand j'y repense, quelle bande de tarés! s'exclame l'un d'entre eux. Putain, surtout leur chef, là, on a bien fait d'se barrer, 'pa.
- Surveille ton langage, Ben. »
Les pas s'arrêtent et je n'ose plus, à mon tour, bouger. Inconsciemment, ma respiration se bloque tandis que ma prise se raffermit autour de mon arme.
« Eh, regarde devant, ce serait pas… ?
- Si, acquiesce la voix la plus grave. Allons-y. »
Enfin, les deux hommes entrent dans mon champ de vision, passant à quelques mètres de l'arbre où je me trouve. La voilà, ma chance de donner une justification plausible… Fermant les yeux, je tente de calmer les battements frénétiques de mon cœur. Seigneur, Marie, Joseph, faites que cette idée ne me précipite pas directement dans la tombe. Avec une agilité qui m'aurait donné envie de me féliciter dans d'autres circonstances, je descends de mon perchoir, grimace lorsque je retombe lourdement sur mon pied droit, puis braque mon fusil sur eux.
« Pas un pas de plus, ordonné-je d'une voix presque maitrisée. »
Le plus jeune se retourne avant de lever les mains à hauteur de son visage, une fois qu'il eut remarqué mon doigt sur la gâchette. Le second en fait de même, par la suite, et durant quelques instants, nous restons là à nous faire face. Je cherche mes mots, c'est bien la première fois que je me retrouve dans une telle situation et j'ai carrément l'impression de ne pas être légitime pour faire ça. Bordel, Ama, t'aurais dû regarder plus de séries quand t'en avais l'occasion !
« Qu'est-ce que vous faites ici ? tenté-je alors, pour donner l'impression que je gérais, un tant soit peu, la situation.
- Écoutez, mon fils et moi avons de la nourriture, si vous nous-…
- Je répète, qu'est-ce que vous faites ici ? »
Ma voix se fait plus dure tandis que j'avance de quelques pas. C'est étrange, mais j'y prendrais presque goût.
« Vous êtes de là-bas, c'est ça ? rétorque le père en donnant un coup de tête en direction de Woodbury. On ne vous veut pas de mal, vraiment, on ne rôdait pas non plus, si c'est ce que vous vous imaginiez. »
L'homme est barbu avec une carrure beaucoup plus imposante que la mienne. Si je n'avais pas eu l'avantage de l'effet de surprise, j'aurais certainement valdingué dans le décor. Une femme faisait encore moins le poids face à un homme, désormais. Je voulais bien le croire, ils ne me paraissaient pas plus dangereux que toutes les autres personnes que j'avais rencontrées aujourd'hui. Et puis, ils ne représentaient qu'un quelconque alibi pour moi. J'allais faire semblant de méfier d'eux alors que je savais pertinemment qu'ils rentreraient, de toute manière, avec moi à Woodbury.
« Je m'appelle Ama, et vous ?
- Moi, c'est Allen et voici mon fils, Ben. Nous avons quitté un groupe, il y a quelques jours. »
Son fils esquisse un maigre sourire, sourire que je lui rends vaguement. Je baisse légèrement mon arme et j'observe leurs épaules se détendre. Ils se savent tirer d'affaires.
« Je ne sais pas si vous pourrez rester avec nous, avoué-je soudainement pour ne pas leur offrir de faux espoirs. Mais nous pouvons vous soigner et vous pourrez vous reposer et peut-être que notre… notre chef (Le mot me brule presque les lèvres.) acceptera que vous restiez si vous savez vous montrer utile.
- Nous savons combattre, Ben est un véritable sniper. »
Mon Dieu, j'aurais pu me faire éclater la cervelle, quelle poisse ! J'acquiesce doucement avant de les inciter à avancer jusqu'aux portes principales tandis que je décide de jouer la prudence en les gardant en joug. A peine sortons-nous des bois que les deux gardes de Woodbury braquent leurs armes sur nous.
« Eh, arrê-… Ama, qu'est-ce que tu branles dehors, putain ?! s'époumone alors Crowley. Et c'est qui ces deux connards ? »
Je me retiens à grande peine de lever les yeux au ciel en entendant son langage aussi fleuri. Crowley avait toujours juré comme un charretier aussi bien devant les vieilles femmes que les enfants ce qui ne le rendait pas vraiment apprécié de grand monde. Moi-même, je ne le supportais que vaguement, mais il savait chasser et il avait insisté pour que je fasse partie des groupes d'excursion alors, l'un dans l'autre, il n'était pas un si mauvais bougre que ça. Il était juste insupportable et intenable.
« Eh, baisse-toi ! s'écrie-t-il. »
J'ai tout juste le temps de m'exécuter qu'une balle fuse près de mon oreille. Du coin de l'œil, j'aperçois un infecté s'effondrer alors qu'une dizaine presse déjà le pas, derrière lui.
« Ouvre cette fichue grille, Crowley ! »
Allen et Ben sont les premiers à pénétrer dans l'enceinte de la ville, mais Paul les intercepte au bout de quelques pas seulement afin de les désarmer avant que son regard interrogateur ne se pose sur moi. En réalité, il s'agit plus d'un regard à mi-chemin entre qu'est-ce que t'as encore fait et c'est pas le moment de faire dans la charité. Les grilles se referment derrière moi et je pince les lèvres.
« Y'avait quelque chose de suspect, dehors et je suis tombée sur eux, expliqué-je évasivement.
- Et t'es restée dans la forêt tout ce temps et toute seule ? pointe Paul. »
Il ne me croit pas, il sait que quelque chose cloche. C'était évident de se rendre compte que je mentais comme je respirais, j'étais dans un pitoyable état, physiquement. J'étais barbouillée de sang et de terre, mais Paul m'avait toujours eu à la bonne. Semble-t-il que je lui rappelais sa grande fille décédée.
« Tu sais quoi, peu importe, soupire-t-il doucement. C'est toi qui règle ça avec le Gouverneur, il est d'une humeur de chien depuis qu'il est rentré. »
Puis, il me lance un dernier regard signifiant clairement que cette conversation n'est que partie remise et retourne à son poste. Crowley, quant à lui, continue de les observer sous toutes les coutures. Il ressemble à une hyène prête à sauter sur sa proie.
« Et vous venez d'où comme ça, les gars ? questionne-t-il tout en replaçant correctement son bandana noir.
- D'une prison, pas loin d'ici, répond vaguement Allen. »
Le regard de Crowley s'illumine tandis que j'écarquille les yeux, tous mes muscles se tendant.
« J'crois que le Gouverneur va vous a-do-rer, ricane-t-il. »
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Merci d'avoir lu, j'vous aime !
