Chapitre 4 : Abigail
« Hâtons-nous de succomber à la tentation, avant qu'elle ne s'éloigne »
Épicure
L'aéroport de Los Angeles symbolisait tout ce que Will détestait : la foule, la technologie, le côté hyper propre et blanc qui cachait si mal ce qu'était réellement la ville, le bruit, la vitesse. Il en regrettait presque l'intérieur de l'avion et ses heures de vol.
Heureusement, il vit assez rapidement la pancarte indiquant son nom et se dirigea vers le chauffeur qui l'a tenait. Après les salutations d'usage, l'homme, un dénommé Henry, l'aida à récupérer ses bagages et ils descendirent au parking où une limousine noire les attendait. Will était plus habitué aux pick-up et aux breaks mais le changement ne lui déplut pas foncièrement. Même un ermite comme lui pouvait apprécier le confort du cuir, d'une plage arrière suffisamment grande pour pouvoir y étendre les jambes, et d'une insonorisation efficace.
« Bienvenu à Los Angeles, monsieur Graham ! »
Une toute petite femme était assise au fond de la banquette et lui envoya un sourire chaleureux. Sous les lunettes de soleil et l'allure pimpante, Will mit quelques secondes avant de reconnaître l'assistante d'Hannibal, Abigail.
Sur l'écran, elle était toujours habillée simplement, le visage dégagée et un air mutin et naïf, tout en ayant une bonne répartie par rapport à Hannibal. Elle jouait le rôle de l'assistant naïf à la perfection. En vrai, Will la trouva déjà plus âgé, plus maquillée et plus… artificielle. Même si son rire en voyant sa surprise était d'un naturel désarmant.
« Les gens sont toujours étonnés de me rencontrer en vrai. Asseyez-vous, monsieur Graham. Vous voulez boire quelque chose ? Nous en avons pour une bonne heure de route. »
Elle sortit deux canettes de jus de fruit bio du mini-bar et en tendit une à Will. Ce dernier était toujours un peu intimidé.
« Vous avez faim ? La production a fait préparer quelques sandwichs. Vous avez le choix entre végétarien, poisson, viande froide et charcuterie. À moins que vous préfériez du sucré : brioche, crêpe froide au sucre roux et… ah, ils ont oublié les beignets à la framboise. »
Abigail fit une moue. Elle leva la tête et regarda Will : « Il s'agit d'une nouvelle recette inspirée des tempuras japonais. Nous allons faire une émission spéciale à Kyoto dans quelques mois. Vous qui aimez le poisson, vous allez adorer ! »
« Je veux bien une crêpe. Je n'ai pas eu le courage de goûter le petit-déjeuner de l'avion. »
« Les repas de première classe sont pourtant réputé, mais je vous comprends : quand on fait sa cuisine soi-même, il est toujours difficile de se remettre à de la nourriture industrielle, même si elle est de qualité. »
Will finit par sourire. Abigail lui plaisait bien et il remarqua que, plus que d'être un moulin à parole, elle semblait surtout nerveuse.
« En fait je ne suis pas fan de l'avion en général, expliqua-t-il. Et le décalage horaire ne me convient pas trop non plus. »
Abigail hocha la tête, compréhensive : « Je vous suis complètement. Nous avons fait des repérages au Japon et j'ai eu tout le mal du monde à m'en remettre. Et je ne vous parle pas de la fois où nous avons été à Paris. Le Docteur Lecter a de la chance à ce niveau-là. Trois heures de sommeil et il est aussi en forme que la veille ! »
« Docteur ? »
« Oui il a un doctorat en histoire de la gastronomie. Entre autres. Vous avez un doctorat aussi, n'est-ce pas ? »
Will avait du envoyer une espèce de CV à la production. Il l'avait fait synthétique et court. En espérant que personne ne viendrait à fouiller son passé et les raisons pour lesquelles il avait quitté l'État de New-York et l'Université.
« En psychologie et littérature appliquée. »
« Quand je pense que j'ai du arrêter la fac, je reste très admirative. »
« Vous aviez commencé ? »
Abigail mordit dans son sandwich végétarien et attendit d'avoir fini sa bouchée avant de répondre :
« Oui. Les deux premières années. Mais cela ne m'intéressait pas. Je m'en suis voulu parce que mes parents se sont sacrifiés pour que je puisse payer la fac. Ceci dit, j'ai eu de la chance : j'ai cherché du travail avant de leur dire que j'abandonnais, et j'ai commencé comme serveuse dans un restaurant scandinave de LA. L'apprenti s'st cassé une jambe et je me suis retrouvé en cuisine pendant deux semaines. Le chef voyait que je me débrouillais pas mal et quand mon contrat s'est fini il m'a trouvé une place comme aide pour une nouvelle émission culinaire. Le Docteur Lecter a fait le reste. »
« Et vous connaissez donc la cuisine scandinave ? C'est grâce à vous que j'ai mangé du skeï à Noël ? »
Abigail sourit. On pouvait enfin voir son air juvénile sous le maquillage, sa peau pâle et les grands yeux gourmands qu'il connaissait si bien pour les voir toutes les semaines à la télévision.
« Oui ! Le Docteur Lecteur préfère travailler la viande, mais il se laisse convaincre. Il fait toujours un peu la tête quand la production lui propose aussi des plats de légumes, mais il s'y fait. »
« J'ai du mal à l'imaginer faire une émission avec un enfant, » avoua Will.
Abigail éclata de rire : « Au départ l'émission ne devait être faire qu'avec moi, mais nous avons trouvé une petite fille idéale, très mûre pour son âge et sarcastique. Elle est fantastique. Je l'ai rencontrée il y a quatre jours et nous ferons une émission spéciale Mardi Gras avec elle : comment cuisiner un buffet inspiré de Louisiane et sans alcool. Le Docteur Lecter l'a rencontrée aussi et il a beaucoup aimé le challenge. »
« Je suis impatient de voir ça. »
« Et vous, monsieur Graham, ou docteur Graham ? »
« Juste Will. »
« Bien Will. Parlez-moi un peu de votre petite ville. J'ai l'impression qu'elle ressemble beaucoup à celle dans laquelle j'ai grandi. »
La conversation partit sur le lycée, les clubs de football, puis sur les longs dimanches à la campagne, les promenades en forêts, quand on se retrouvait séparé du reste du monde. Will parla beaucoup de la pêche, du premier moment où son père lui avait mit une canne entre les mains jusqu'au dernier appât qu'il avait monté la semaine précédente.
La voiture se mit alors à ralentir et Will, tournant la tête, les vit s'arrêter devant le porche d'une immense bâtisse néo-coloniale. Une grand portique néo-classique délimitait le porche, et la façade de briques rouges se mariait avec goût avec un jardin à l'anglaise qui détonnait après les décors mexicains ou modernes des autres villas alentours.
« Le bâtiment a été construit par le fils d'un ancien planteur de Caroline du Sud, fit Abigail. Il ne pouvait pas vraiment montrer son regret pour l'époque sudiste politique, alors il s'est laissé aller sur l'architecture. »
« Cela ne dérange pas la production… ou vous ? »
« C'est la propriété du Docteur Lecter. C'est un esthète et le cadre lui a plu. Il n'a rien à faire du passé de l'ancien propriétaire. Suivez-moi. »
S'accordant aux dires d'Abigail, le hall d'entrée de la maison mariait agréablement les bois anciens à des meubles tout à fait contemporains et quelques tableaux qui n'auraient pas dépareillé dans une galerie new-yorkaise. C'était original tout en restant agréable à l'œil. Et pourtant, Will n'était vraiment pas un spécialiste du design.
Abigail le conduisit à travers un long couloir un peu plus traditionnel jusqu'à l'arrière de la maison.
« Le chauffeur va apporter vos affaires à l'hôtel. Avez-vous quelque chose à récupérer avant ? De quoi vous changer ? Nous resterons ici jusqu'en début d'après-midi puis vous pourrez vous reposer. »
Will lui signifia qu'il avait tout ce qu'il fallait sur lui, soit son portable et ses papiers. Abigail lui sourit au moment où ils émergeaient sur une terrasse italienne. Car si l'avant de la maison prenait son style des États du Sud, l'arrière ressemblait à une photo touristique pour l'Europe méditerranéenne. Il y avait même des bruits de criquets. Will était parti une fois en voyage en Italie, et le décor dans lequel il se trouvait à présent lui arracha un soupir de mélancolie.
« Le décor vous plaît-il, Will ? »
Il sursauta. La voix grave à l'accent légèrement étranger le tira de sa transe.
Au bout d'une table de fer forgée, recouverte de biscuits et de tasses en porcelaine, se tenait le Docteur Hannibal Lecter.
