Chapitre 4

Le Maître-Evelyne avait parfaitement bien manœuvré. Malgré son intelligence, le Maître-Bill n'était pas très malin. Il était souvent aveuglé par sa suffisance et la certitude d'avoir toujours raison. Le Maître-Evelyne aussi pensait détenir la vérité, mais il était capable de le cacher et d'approuver les idioties du monarque actuel, sans le montrer. Il s'était donc fait une place de choix auprès du chef en le flattant juste ce qu'il fallait pour s'y maintenir.

Pendant ce temps, sous le manteau, le Maître-Evelyne avait formé un groupe de dissidents triés sur le volet. Depuis plus de six mois que durait la situation, il avait observé ceux qui lui paraissaient le plus capables, comme lui, de feindre l'obéissance. Certes, le Maître-Evelyne avait parfaitement conscience que chacun de ses disciples ne rêvait que d'une chose : prendre sa place. Mais il se sentait de force à les tenir en laisse suffisamment longtemps pour arriver à concrétiser leur grand projet.

C'est ainsi qu'une nuit, le Maître-Bill eut la désagréable surprise d'être traîné, par ceux qu'il croyait à sa botte, dans la grande salle du château et de rencontrer son second. Lequel laissa tomber froidement :

« Tuez-le ! Et ne le laissez pas se régénérer. »

Fin du règne du Maître-Bill.

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Le Maître-Gilberto avait déjà été tué deux fois, et avait réussi à se régénérer à chaque fois. La dernière avait été difficile, et il avait senti qu'il ne le pourrait plus, désormais. Ces corps humains avaient des capacités plus limités que celui du Seigneur du Temps dont ils étaient issus. Cette troisième morphologie, comme la précédente, était féminine et de corpulence assez proche de celle d'origine : petite, blonde et fluette. Il s'était habitué, maintenant, aux seins et à la façon différente de se mouvoir. Seulement, il avait un problème et la récente régénération n'arrangeait rien. Il ne trouvait pas toujours suffisamment de nourriture, et sur tout le reste de sa personne, les os pointaient sous la peau, mais son ventre devenait de plus en plus gros et pesant.

Le Maître-Gilberto devait redoubler de prudence et se cacher encore mieux qu'avant dans les ruelles étroites de Rio qu'il connaissait depuis l'enfance. S'il était la cible des autres Maîtres, il ne serait plus en mesure de leur échapper. Pour l'instant, il était en sécurité. Cet ancien puisard qui s'ouvrait entre deux murs décatis, et dont l'entrée était presque entièrement recouverte de ronces rampantes, n'était pas connu de grand monde. Le Maître-Gilberto sentait les crampes de son estomac vide revenir régulièrement le rappeler à l'ordre. Il était provisoirement en sécurité, mais pour se nourrir, il allait devoir sortir. Il avait le choix entre mourir de faim ou risquer sa vie pour quelques bribes d'une maigre subsistance.

Il se redressa et commença à poser mains et pieds dans les trous des parois qui allaient lui permettre de grimper. Une douleur sourde, mais de plus en plus forte tordit ses entrailles. Il s'arrêta, haletant. Appuyé contre le mur, il attendit qu'elle se calme. Il entreprit alors son ascension. À mi-chemin, une nouvelle souffrance lui déchira le ventre. Elle était si aiguë qu'il lâcha prise et retomba. Il resta un instant, à demi-assommé, à tenter de reprendre son souffle et surtout à se retenir de crier. L'élancement disparut, et le Maître-Gilberto se remit debout. Ses jambes tremblaient, mais il devait aller chercher à manger.

Il eut juste le temps de se soulever de quelques pas, que le supplice recommença. Il sauta et se laissa glisser à terre, mordant son poignet pour ne pas hurler. C'était comme si une énorme main le tenait par le milieu du corps et serrait de toutes ses forces.

Durant les minutes qui suivirent, le Maître-Gilberto ne put que subir ce qui lui arrivait. Il avait compris, enfin. Il lui avait fallu du temps, parce que l'esprit du Maître n'était pas préparé à ce genre d'événement. Mais il avait fini par comprendre : il était en train d'accoucher, tout simplement. Quelque chose de banal pour les Humains. Mais pas pour lui, et surtout pas dans ces conditions. Maintenant qu'il savait, il arrivait à mieux gérer cette épreuve. Il attendait la contraction, assis le dos au mur, en respirant lentement pour se détendre et calmer son angoisse. Lorsqu'elle arrivait, il mordait dans une racine pour ne pas laisser échapper la moindre plainte qui signalerait sa présence.

Il enleva son pantalon entre deux spasmes, juste à temps avant que la poche des eaux ne se vide de son contenu. Le reste se perdit dans un déluge de souffrance. La seule chose à laquelle il faisait attention, c'était à ne pas crier. Puis il sentit quelque chose glisser entre ses cuisses, et la douleur se calma peu à peu. La créature qu'il avait mise au monde s'agitait vaguement, mais elle ne pleurait pas. Cela lui était égal. Il était trop occupé par ses propres problèmes pour s'intéresser à elle. Il s'allongea sur le côté et s'endormit immédiatement, épuisé.

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Le Maître-Shawn, le Maître-Wilfred et le Maître-Sylvia avaient transformé leur maison en bunker. On voyait dans les rues, maintenant, des physionomies différentes de celles du Maître. Les régénérations diversifiaient à nouveau la population, bien qu'il y eut encore une forte majorité d'hommes minces, aux cheveux de paille parmi elle. La différence de Donna aurait pu passer inaperçue. Mais ce n'était pas le cas. Régénérés ou pas, tous les Maîtres savaient qu'elle était autre, qu'elle n'était pas eux. Et ils cherchaient à la détruire.

Une fois que le Maître-Shawn avait accepté de défendre cette femme, il s'y montrait aussi acharné que les autres. Le problème de la nourriture ne se posait plus, de toute façon. Les vaincus qui tombaient dans les pièges astucieux que les trois Maîtres leur avaient tendus pour se défendre, constituait une source de nourriture quasi inépuisable. Donna avait dû se résoudre à manger, elle aussi, de la chair humaine. Lorsque l'un des trois Maîtres parvenait à dénicher autre chose, on le lui réservait. Mais cela ne suffisait pas.

Le cauchemar qu'était devenue sa vie, durait depuis des mois, mais elle savait qu'elle pouvait compter sur sa mère, son fiancé et son grand-père pour la protéger. Quoi qu'ils soient devenus, une part infime d'eux-mêmes avait subsistée. Une part suffisante pour faire de la survie de Donna leur objectif premier.

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Le Docteur et le Maître se retrouvèrent face à face, pour la première fois depuis fort longtemps, lorsque le Maître-Evelyne les convoqua pour leur proposer un marché : ils collaboraient de leur plein gré pour finir l'élaboration de l'Arche d'Immortalité, et leur emprisonnement deviendrait nettement plus vivable. Plus aucune brutalité, des repas suffisants, et une cellule confortable. Dans le cas contraire, l'enfer leur paraîtrait un lieu de villégiature enviable.

Le Docteur regardait le Maître. Il avait l'air d'un cadavre ambulant. Outre sa maigreur, sa peau était grise et terne, et ses yeux soulignés de cernes violacés. Ses cheveux avaient poussés et formait une toison sale et feutrée sur sa tête. Le Docteur savait que lui-même n'avait pas meilleure mine. Cela lui fut confirmé par cette apostrophe du Maître :

« Tu as vraiment une sale tête. La barbe ne te va pas du tout. »

Le Docteur ne put s'empêcher de sourire, malgré la situation désespérée. Pendant ce bref instant, il avait eu l'impression de retrouver Koschei. Ils étaient coutumiers de ce genre de réflexion après une nuit de débauche, lorsqu'ils faisaient le mur à l'Académie. C'était leur façon de se dire qu'ils étaient amis, et qu'ils s'aimaient.

« Alors ? s'impatienta le Maître-Evelyne.

– Moi je suis d'accord », répondit le Docteur.

Il ne regardait pas le nouveau dictateur en disant ça, mais le Maître. Il tentait de capter son attention, et de lui faire comprendre quelque chose. Étonnamment, cela marcha. Le Maître lui fit un infime clin d'œil et commença à ronchonner, avant d'accepter à son tour.

Dès lors, leur vie fut plus facile. On leur permit un minimum d'hygiène : se laver, bénéficier d'une coupe de cheveux et d'un rasage quotidien – toujours effectué par un de leurs geôliers alors qu'ils étaient attachés, avoir des vêtements propres. Leur repas furent réguliers et abondants, et les violences, physiques ou mentales, quelles qu'elles fussent, cessèrent.

Le Maître-Evelyne tenait à ce qu'ils soient dans la meilleure forme possible pour avancer le travail. Le groupe qu'il avait formé était étendu et très discipliné. Il les tenait avec un mélange d'amabilité et de fermeté. Tous les jours, tandis que le Docteur et le Maître travaillaient, ils étaient environnés d'une garde attentive. Mais ailleurs dans le château, les combats continuaient. D'autres Maîtres tentaient de prendre le pouvoir, et d'accéder au saint Graal : l'Arche. Quand ils regagnaient leurs cellules, il n'était pas rare de trouver des cadavres dans les couloirs. Ces corps n'avaient pas tous l'aspect du Maître. Certains individus de la race du Maître s'étaient régénérés. Jusqu'à quel point restaient-ils Humains et jusqu'à quel point étaient-ils le Maître ? Il y avait déjà des différences notables dans leurs caractères. Maintenant, il y en avait également dans leur physique.

Tout se mettant à l'œuvre sur la grande Porte qui allait faire de la Terre un TARDIS, les deux Seigneurs du temps utilisaient un langage qui leur était propre lorsqu'ils étaient adolescents, et qu'ils ne voulaient être compris de personne. Le seul problème était que tous les autres Maîtres avaient les mêmes souvenirs. Ils contournèrent cette difficulté en glissant des mots de cette langue personnelle dans le charabia technologique qu'ils employaient. C'était une communication lente et difficile, qui les obligeait à rester extrêmement attentifs, mais cela ne les dérangeaient pas. Au contraire, faire marcher leur intellect au maximum de sa capacité, après tant de mois passés à le laisser quasiment en friche, leur faisait du bien à tous les deux et participait à leur guérison.

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Le Maître-Gilberto s'éveilla après plusieurs heures de lourd sommeil. Il lui fallut quelques secondes pour se rappeler où il était, et aussi ce qui lui était arrivé peu auparavant. La nuit était tombée, et les dangers extérieurs étaient moins importants dans l'obscurité. La plupart des Maîtres trouvaient un refuge, et se reposaient. C'était le moment de partir en quête de nourriture.

Le petit être gémissant était toujours entre ses jambes. Le Maître-Gilberto s'assit et le prit dans ses mains. Il le tenait à bout de bras, ne sachant pas qu'en faire. Le sang et les mucosités avaient séchées sur sa peau et il sentait mauvais. De plus, même faible, sa plainte pouvait attirer les charognards. Il fallait agir. Une pensée lui traversa l'esprit :

« Tu t'es nourri de ma chair pendant des mois, c'est à mon tour de me nourrir de la tienne. Ça doit être tendre dans la bouche, cette viande à peine née. »

Il rapprocha la créature de son visage et sentit le mouvement de succion des lèvres du bébé sur sa joue. Il sut alors comment faire taire le bambin. Écartant sa chemise et relevant son t-shirt, il posa le petit contre sa poitrine. La bouche trouva naturellement le bout de son sein et se mit à téter.

Le Maître-Gilberto se cala contre le mur, et attendit que son fils se soit rassasié. Il réfléchissait comment prendre en charge cette autre vie, tout en défendant la sienne. Cela allait devenir encore plus compliqué.

« Je suis capable de m'en sortir pour deux », songea-t-il avec résolution.

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À l'autre bout de la Terre, dans les faubourgs de Djakarta, le Maître-Indah vivait la même expérience et avait eu la même réaction : cette créature lui avait volé sa force vitale, elle allait la restaurer en lui servant de repas. La seule différence, ce fut que le Maître-Indah alla jusqu'au bout de cette idée, et démembra le bébé qu'il venait de mettre au monde pour le dévorer. C'était délicieux ! Le meilleur repas qu'il ait jamais fait.