Chapitre 4 : Le cœur n'est pas en forme de cœur
Note :
Merci à Fukan pour la révision.
Note de traduction :
La diffusion de Rayleigh est le mode de diffusion des ondes lumineuses grâce auquel le ciel est le couleur bleue le jour et le soleil devient rouge au crépuscule.
La diffusion de Rayleigh avait diffusé les plus courtes longueurs d'ondes plus courtes, bleues et vertes, de ce qui était toujours visible de la lumière du soleil, laissant seulement de la lumière rouge et orange dans l'horizon londonien.
Le ciel. Jusqu'à maintenant, je n'ai prêté l'attention qu'à la considération de ce qui en tombe et peut altérer les conditions des activités criminelles humaines, pas au ciel lui-même. Je l'observe maintenant : un grand espace vide. Mes observations initiales suggèrent que ceci est tout-à-fait inutile. Tout simplement l'absence d'un plafond ou d'un étage supérieur. Fonctionnellement, le point d'origine d'évènements météorologiques. Pluie, neige, brume, verglas; ces choses peuvent être des preuves, importantes à noter. Autrement, c'est tout simplement la coordonnée cartésienne Z (haut). Fastidieux. Le cosmos, généralement, est ennuyant : il n'y a pas de motif criminel dans l'espace. D'aussi loin que je sache, pas de meurtre, pas de crime. Monotone. De grosses boules de gaz en fusion qui se déplacent en cercle à l'infini. Minuscules points de lumière. Lumineux éclat rouge à la bordure du monde s'estompant lentement. (La lumière qui s'estompe peut modifier l'apparence d'une scène de crime; des choses peuvent être cachées sous différentes lumières. Fait notable, au moins.) Éclatant point orange derrière l'horizon; des doigts de rouge qui pâlissent dans la noirceur bleutée.
Les gens semblent trouver ce processus romantique, le soleil disparaissant derrière l'horizon. Pourquoi? (John trouve-t-il cela romantique? Probablement. Une pensée irritante. Il ne s'assoie pas pour contempler un coucher de soleil avec moi. Voudrais-je qu'il le fasse?)
(Pourrais-je trouver ce processus intéressant, si John était assis près de moi, se pâmant devant le coucher de soleil?)
(Possiblement)
(Probablement)
Est-ce la couleur? Les teintes de rouge ont-elles une signification particulière provoquant une émotion ou une action amoureuse? Regarder un mur peint en rouge incite-t-il la même réaction? Pourrais-je peindre l'appartement entier en rouge afin de pousser John dans une direction amoureuse?
Pathétique. Ça le ferait seulement penser à quelqu'un d'autre.
Mon téléphone vibre. Je le sors, regarde l'écran. C'est un texto de John. Je ne peux m'empêcher de le lire. C'est le dernier de quinze textos, chacun plus anxieux que le précédent.
Où es-tu?
Je ne peux pas entendre le ton de voix par texto, mais je peux le sentir. Il est toujours en colère contre moi.
Ce n'est pas ma faute si les cheveux de la copine de John ont pris en feu. Elle les balançait au-dessus de la bougie, sur la table, je ne l'ai pas forcée à mettre sa tête au-dessus. Je ne lui ai même pas demandé de tourner la tête comme ça. Sa décision. Je voulais tout simplement poser une ou deux questions à John à propos de la décomposition hépatique, je ne pouvais pas décemment obtenir son opinion sans le foie en question, n'est-ce pas?
Une autre vibration. Regarde l'écran. Deux messages. Mon estomac fait un autre tour.
Sherlock, s'il-te-plait, réponds-moi. Où es-tu?
Mme Hudson commence à s'inquiéter aussi, ce n'est pas juste moi.
Le rouge est aussi la couleur de l'avertissement; panneaux, lumières bâbord sur les navires, feux de circulation. Le rouge est la couleur du sang, qui est, d'une certaine façon, un autre type d'avertissement : arrête, tu es allé trop loin, coupé la peau, brisé un corps. Les cœurs ont une apparence rouge lorsqu'on les voit dans un corps, mais une fois le sang nettoyé, ils sont plutôt jaunâtres, comme de la peau de poulet. Les enfants les dessinent et les colorent en rouge, probablement parce qu'ils n'ont pas appris ce simple fait. Peut-être ont-ils seulement vu des cœurs battants, vivants, vu des opérations à cœur ouvert à la télévision (les parents laissent-ils leurs enfants regarder des opérations à cœur ouvert à la télévision?) et n'ont pas compris que le rouge autour du cœur n'est que du sang. Les parents veulent-ils que leurs enfants n'imaginent que des cœurs saignants? Probablement; les choses vivantes sont (apparemment) plus plaisantes pour les gens que les choses mortes. (Peu importe la couleur, le cœur n'est certainement pas en forme de cœur, un de ces étranges manquements de la langue, et une leçon bizarre et erronée d'anatomie pour les enfants. Je suppose que c'est comme le Père Noël : une de ces choses sur lesquelles les adultes mentent aux enfants par défaut, sans honte ou remords.)
Si tu ne réponds pas dans les 5 prochaines minutes, je vais penser que quelque chose t'est arrivé. Si tu as laissé ton téléphone en quelque part, je vais te tuer.
Rouge est la couleur de la maturité, de la préparation sexuelle. Est-ce pour cette raison que le ciel rouge est considéré comme romantique? Rappelle-t-il aux amants (potentiels?) l'apparence d'organes génitaux exposés et gonflés? Regarder les couchers de soleil n'est pas une de ces choses que les gens très religieux considèrent dangereux (comme la dance), alors peut-être que non.
Une autre vibration. Je jette un œil. Pas John, Lestrade.
Vous vous êtes perdu? Pourquoi ignorez-vous John? Est-ce qu'il faut que j'envoie une voiture?
Pfft. Clairement John est monté d'un cran dans la chaîne de commandement. Bon, d'accord. J'envoie un texte à John, ignore Lestrade.
Je suis ici. SH
Ici? Où, ici?
Je suis au 221b, bien sûr. SH
Tu n'es pas là. Je suis dans l'appartement et je sais que tu n'es pas là. Tu es difficile à manquer.
Regarde en haut. SH
Je regarde ma montre; il sera intéressant de voir combien de temps John va prendre pour trouver la solution. Je peux presque sentir les neurones dans son cerveau travailler et tenter de former de nouvelles connexions. Haut haut haut qu'est-ce qui est en haut? Le ciel. Qu'est-ce qui nous sépare du ciel? Plafonds, étages. Il sait déjà que je ne suis pas au troisième étage, il aura vérifié. Mme Hudson a aussi vérifié les autres appartements. Qu'est-ce qui reste? Qu'est-ce qui nous protège de la pluie, de la neige, du verglas?
« Sherlock! » John crie à partir de la rue. Je me penche vers l'avant, regarde en bas. Regarde ma montre. Deux minutes, quarante secondes. Je ressens un élan de fierté; la population générale aurait prise au moins deux minutes de plus. Je bouge un peu; les tuiles de la toiture me rentrent dans les cuisses. « Bon sang, Sherlock, ne bouge pas! » Mme Hudson sort sur le trottoir, ses talons claquant sur l'asphalte. Elle éclate en sanglot.
En quelques secondes, John se précipite à travers la petite fenêtre du grenier sur le toit, le souffle court. « Sherlock, » dit-il. « Ne fais pas ça. »
« Ne fais pas quoi? »
Il marche lentement sur le toit incliné, se déplaçant prudemment mais avec détermination. Les soldats ne craignent pas que les tuiles de toit bougent sous leurs pieds.
« Je ne sauterai pas. »
« Non? » Il m'attrape par le collet. « Recule du rebord, s'il-te-plait. » Il n'aime pas que mes jambes se balancent dans le vide, apparemment. Sa main est chaude et insistante sur ma nuque. Il tire. Je pose mes mains à plat le toit, me pousse en arrière et vers le haut, puis encore et encore, grimpant la pente du toit jusqu'à ce que mon dos s'appuie contre la cheminée et que John ne m'épingle dessus, ses deux mains sur mes épaules. Il s'appuie contre les tuiles du toit, penché sur le côté, haletant; sa position précaire le met plus en danger que je l'étais. Son visage est si près, son souffle contre ma joue. Je place une main contre sa poitrine, le pousse vers l'arrière, le force à s'asseoir, stable et en sécurité. Son bras glisse contre la cheminée dans la courbe de mon dos, sa main sur ma hanche. En sécurité.
« Vraiment, » dis-je. « Il n'y avait pas de danger jusqu'à ce que tu arrives. »
John soupire. « Qu'est-ce que tu fais ici? Et pourquoi est-ce que tu ignores mes textos? »
« Rouge, » dis-je. Je bouge pour pointer aux restes du coucher de soleil, mais il attrape mon bras par réflexe et le ramène vers lui, le pressant contre son ventre. Je lui laisse, et je laisse ma main retomber contre sa cuisse. Du jean sous mes doigts. Chaleur. Je peux sentir sa respiration, mon bras pressé contre lui, son cœur battant à toute vitesse. Il croyait vraiment que j'avais l'intention de sauter. Étrange; ai-je jamais eu l'air du genre de personne qui commettrait un tel acte aussi insensé? Un vol à très court terme n'est pas quelque chose qui m'intéresse particulièrement.
John lève les yeux vers l'horizon londonien, regarde le coucher de soleil. « Est-ce que, » débute-t-il. « Tu n'as pas rampé dans le grenier et à travers la fenêtre pour t'asseoir ici et regarder le soleil se coucher? »
« Apparemment. » Ce n'est pas un oui ni un non. Je sens ses doigts bouger sur ma hanche, hésitants, prudents.
« Tu m'évitais. » Il a l'air blessé, mais étrangement, pas en colère. Sa déduction est, bien sûr, correcte.
« Je ne me cache pas, » dis-je. « Bien sûr que non. J'examine un phénomène naturel que les gens ont tendance à trouver romantique. Je voulais voir s'il y a vraiment un mérite à l'affaire. Je pensais que tu étais en train d'en profiter avec Katy. »
« Cathy, » dit John. « Son nom est Cathy. Et non, après que j'aie éteint ses cheveux, elle a voulu rentrer tout droit chez elle. Seule. »
Je n'ai pas de réponse à cela. Je ne m'excuserai certainement pas. Ce n'était pas ma faute. À la place, je traine mes doigts le long de la couture de son jean, j'observe son visage du coin de l'œil. Il regarde le coucher de soleil. Ce dernier baigne son visage de rouge. Rouge pour l'avertissement (arrête, danger, sang et douleur et dommage) et pour l'invitation, la maturité sexuelle (go go go go). Je suis paralysé entre les deux.
Je pose ma joue sur son épaule.
Après un moment, il pose sa tête sur mes cheveux. Je le sens soupirer, son corps entier tremble légèrement. Il met sa main sur mon épaule et presse. Ça veut dire quelque chose. (Quoi?)
Reconnaissance d'une proximité physique, au-delà de l'amitié? Reconnaissance que nous avons déjà été si proche, blottis ensemble dans une intimité communicative? Le désir me consume, mais je ne suis pas sûr de ce pour quoi je soupire, exactement. Proximité, certainement. Peau. Contact. Friction. John. Des tâtonnements dans des dortoirs ne m'ont pas préparé pour ça. Je suis pris de court. Peu importe tout le temps que j'ai passé à observer John, à l'étudier. Je suis complètement dépassé. Je ne sais pas comment vivre en le désirant, ou l'ayant. Il se penche légèrement vers l'avant et dépose un baiser sur mon front.
« Tu sais, je... » il débute. Je ne l'interromps pas, je veux savoir ce qu'il va dire. Je ne bouge pas. Il s'interrompt. Son cœur bat à toute vitesse. Je presse mes doigts contre son poignet, je veux compter les battements de son cœur, les sentir. « Je ne... » un autre départ. Pas de conclusion. Il soupire. Je compte les battements de son cœur. Je ressens un étrange sentiment de peur que je ne peux pas expliquer. (Danger? Où? À l'intérieur de lui, qui essaie de sortir.)
« On pourrait le faire, » dit-il finalement. Sa voix est très, très douce, comme s'il voulait pouvoir nier l'avoir dit. Ici sur le toit, sans témoin; sa voix est si douce qu'il pourrait prétendre que les mots n'ont jamais été dits. « On pourrait. Habituellement, je ne... » il soupire encore, enfouit son visage dans mes cheveux. Je le sens me respirer. « Je suis hétéro, tu sais. Et on est amis. Tu es mon meilleur ami, tu es plus que ça, tu le sais. » Je ne bouge pas. Je me sens engourdi, vide. Je peux imaginer dix-sept façons différentes dont le discours de John peut se terminer, et elles me terrifient toutes. « Je n'ai jamais pensé... » la plupart de ses phrases semblent s'éteindre avant qu'il ne les finisse. Je bouge un peu, brosse mes cils contre son cou. Il frissonne. « Il y a des choses... que tu n'aimerais pas, Sherlock. Les relations amoureuses, elles demandent beaucoup de travail, tu sais. Elles sont... compliquées et il y a des besoins et des compromis, et... »
Il a raison, bien sûr. J'ai évité les relations amoureuses pour une bonne raison. Fastidieuses. Ennuyantes. Monotones. Je n'ai aucun intérêt à passer mon temps à m'inquiéter des besoins de quelqu'un d'autre. Des sentiments heurtés. Des attentes. Qu'on s'attende à ce que je mente à propos de certaines choses et flatte l'égo de quelqu'un. Faire de quelqu'un une priorité, plus que le travail, plus que moi-même. Non.
« On pourrait... » il recommence encore. « Je comprends, je veux dire, je le ressens, il y a une attirance, je le sais. » Sa main se déplace de mon épaule vers mon cou, doucement, comme sa voix. Dans mes cheveux, sur ma joue. « Je n'ai jamais pensé que je ressentirais ça pour un mec, tu es l'exception. Alors on pourrait, juste pour le plaisir. L'évacuer de notre système. Tu n'es pas habitué d'être près de quelqu'un comme ça, je comprends ça. On pourrait, mais je pense que tu le regretterais. »
Clignement de paupière. Quoi?
« Je ne suis pas... » il soupire. Il se penche vers l'avant et m'embrasse sur le front de nouveau. C'est un endroit sûr dans l'esprit de John. Sûr, non-sexuel, qui ne traverse pas la ligne. Affectueux. Il en a envie. Il a envie de m'embrasser sur les lèvres, mais il est effrayé. Son pouls est irrégulier. Sa peur m'effraie. Rien n'effraie John excepté ceci? Moi? M'embrasser? Être près de moi? (Que je le rejette?) « Je sais ce qui arriverait, Sherlock. J'ai essayé d'éviter ça, de m'approcher trop près de cette ligne. Si je la traverse... » Il passe ses doigts dans mes cheveux. C'est comme un au revoir. Quelque chose à l'intérieur de moi se déchire en milliers de morceaux. « Je ne pense pas que je pourrais arrêter. Tu n'aimerais pas ça. Tu détesterais ça. Ça me blesserait et je serais de mauvaise humeur et tu me détesterais. Ça ruinerait tout. »
Une révélation. J'ai été si pris dans le désir, je ne peux même pas imaginer tout ce qui vient par la suite. Ici, dans les bras de John, son odeur autour de moi, ses lèvres contre moi, ses doigts dans mes cheveux, s'agrippant à lui comme un enfant terrifié, je ne peux l'imaginer. Je ne peux même pas m'imaginer l'avoir. (Comment serait-ce? Genoux et coudes et dents et langues et logistiques que je ne peux pas complètement comprendre. Je ne sais pas.) John est trois pas devant moi, il a vu plus loin que le désir, jusqu'à ce qu'inévitablement je me lasse, jusqu'à mon rejet. C'est vrai que je me lasse vite. Fatigué. Frustré. Je me suis lassé de tous les gens que j'ai rencontrés. Pourquoi John serait-il différent? (Mais il est différent. Je n'ai pas de preuve, pas de preuve. Il ne peut pas y avoir de conclusion, d'affirmation, sans preuve.) Si une affaire dure plus d'une semaine, je m'en lasse aussi. Il a raison de penser à l'avenir. Mon John, si intelligent; il est le détective consultant des relations amoureuses. Il a raison.
Je lâche prise.
Il lâche prise aussi. Déni plausible. Je me sens défait, mes attaches coupées, comme si j'étais à la dérive. Je m'appuie contre la cheminée une seconde avant de me relever, mes jambes tremblantes et faibles. Je retourne vers le bord du toit. Je me sens défait, perdu. Pour la première fois depuis mes treize ans (ridiculisé, battu par des camarades de classe, traité de tous les noms, rejeté, ridiculisé), je ressens une profonde haine de moi-même et je voudrais être un peu plus normal, un peu plus comme une personne ordinaire, avec des désirs ordinaires et un cerveau ordinaire. Moins destructif. Quelqu'un qui ne se mettrait pas à détester John, la personne la moins détestable qui soit. Quelqu'un qui pourrait l'aimer sans s'en lasser. (Comment puis-je devenir cette personne? Que dois-je faire?)
« Sherlock, » dit John, plus fort, cette fois. « Ne fais pas ça. Tu me fais peur. »
Je sais. Je sais, John. Je t'effraie. Je sais.
Le soleil est couché. Il n'y a plus de rouge dans le ciel. Le ciel : un gouffre béant de vide, de rien, empli de petits points de lumière insignifiante.
