Chapitre 4
John contempla les numéros gravés sur la porte: 221B. Seigneur, c'était comme un voyage dans le temps. Il appuya sur la sonnette.
Il sonna à nouveau deux minutes plus tard. La porte s'ouvrit et une jeune femme le regarda des pieds à la tête. Ses cheveux étaient noirs, ses vêtements étaient noirs, ses yeux étaient soulignés d'une couche épaisse de maquillage noir, mais son visage était aussi pâle que celui d'un fantôme. Elle ressemblait à un vampire.
John réalisa qu'il la dévisageait et se força à sourire. "Bonjour. Sherlock est là? Il m'attend."
Elle lui lança un long regard morne avant de reculer pour le laisser passer.
Il franchit la porte et regarda autour de lui. "Mon dieu, cet endroit n'a pas du tout changé."
"Au premier étage." Elle continua à le fixer intensément du regard, même lorsqu'elle inclina la tête pour indiquer qu'il devait monter.
"D'accord," dit John. "Merci." Il monta les escaliers et s'arrêta sur la dernière marche pour jeter un œil en bas. Elle le toisait toujours de ses yeux plissés. Il se retourna pour frapper à la porte.
Elle s'ouvrit presque instantanément. Sherlock le fit entrer et disparut dans la cuisine, l'air un peu surmené.
John retira son manteau et regarda autour de lui. L'appartement ressemblait fort à ce qu'il était dans ses souvenirs; la disposition des meubles était restée pareille, même si les meubles eux-mêmes avaient changé. Le papier peint avait disparu, remplacé par une simple couche de peinture neutre, et une télévision plutôt impressionnante se trouvait dans le coin le plus éloigné. La pièce était toujours assez encombrée, mais le fouillis semblait plus organisé qu'à l'époque où John y habitait.
"Mon dieu, c'est fantastique. Je n'arrive pas à croire que tu vives encore ici, pour être honnête. J'ai été plutôt surpris quand tu m'as envoyé l'adresse."
Sherlock émergea de la cuisine avec deux verres, tous deux remplis de glaçons qui flottaient dans un liquide rouge-orange. Il en tendit un à John. "Pourquoi voudrais-je aller vivre ailleurs? J'ai tout l'espace qu'il me faut ici, et Mrs Hudson n'a pas augmenté le loyer depuis la dernière décennie." C'était excessivement sucré, une sorte de cocktail impliquant du jus d'airelles, apparemment - mais pas imbuvable. Il marqua son approbation d'un hochement de tête. Sherlock sembla pousser un soupir de soulagement, et fit un geste vers les fauteuils du salon.
Sherlock goûta sa propre boisson et grimaça. "Ce n'est pas trop sucré pour toi? J'ai trouvé la recette sur internet. Mon dieu, c'est atroce. Tu n'aimes pas les choses sucrées, n'est-ce pas?"
"Ce n'est pas si mauvais." John sourit, bizarrement touché que Sherlock soit sorti de ses petites habitudes pour lui faire plaisir. La nouveauté n'était pas une chose qu'il pratiquait à la légère. En tout cas, c'était vrai il y a longtemps. Peut-être que c'était maintenant une chose banale pour lui. "Je suis tout à fait heureux avec de la bière ou du vin, tu sais. Je suis sûr que tu t'en souviens."
"Les choses changent." Sherlock haussa les épaules et s'installa dans l'autre fauteuil.
"En parlant de ça, qui était la femme qui m'a ouvert la porte?"
"Ah oui, c'est Ella. C'est la petite nièce de Mrs Hudson, je crois. Une parente, en tout cas. La sœur de Mrs Hudson n'est pas en très bonne santé, alors elle a décidé d'aller vivre avec elle jusqu'à ce qu'elle aille mieux. Ou jusqu'à ce qu'elle meure, ce qui semble à mon avis beaucoup plus probable."
John fronça les sourcils, et Sherlock sembla prendre conscience de l'impair qu'il venait de commettre.
"La sœur, pas Mrs Hudson. Elle se porte comme un charme. Quoi qu'il en soit, Ella occupe son appartement en son absence."
"Elle a l'air... sympathique." John prit poliment une gorgée en s'efforçant de ne pas grimacer.
"Vraiment?" Sherlock fronça les sourcils. "Elle me toise toujours d'un air méfiant."
"Elle n'est pas ta gouvernante, donc?" John sourit.
"Certainement pas." Sherlock fronça une fois de plus les sourcils vers son verre avant de se lever et de l'emporter dans la cuisine. John entendit le splash de la boisson versée dans l'évier. "J'ai une bouteille de vin, si tu préfères."
"Fantastique." John reposa son verre, soulagé. Il examina la pièce pendant que Sherlock s'activait dans la cuisine.
Il avait été un peu troublé par l'idée de revenir ici. Il n'avait pas eu de nouvelles de Sherlock dans les deux jours qui avaient suivi la Saint-Valentin; étant donné qu'il recevait une demi-douzaine de messages par jour, il s'était inquiété. Quand Sherlock lui avait enfin envoyé un texto, ce n'était qu'un seul mot: Un verre? SH.
John avait répondu immédiatement, mais un autre jour entier s'était écoulé avant que Sherlock ne réponde: Samedi soir, chez moi, 20h00. SH.
John avait attendu une bonne demi-heure pour s'assurer qu'aucune information supplémentaire n'arrivait, avant de répondre: Très bien. Adresse?
La réponse avait été immédiate: 221B Baker Street.
Il n'aurait pas dû être surpris que Sherlock vive encore ici, dans cet appartement qui gardait tant de souvenirs. John n'y avait plus remis les pieds depuis presque douze ans. Il avait déménagé peu après la "mort" de Sherlock et n'y était plus jamais revenu. Il se demanda si Sherlock avait simplement attendu que l'appartement soit de nouveau libre ou si Mrs Hudson avait gardé l'appartement à sa disposition depuis le début.
Un petit pop se fit entendre distinctement en direction de la cuisine, le son d'une bouteille que l'on débouchait. John se leva et marcha jusqu'à la cheminée. Le vieux crâne était toujours sur le chambranle, mais il y avait aussi d'autres objets pas encore familiers: un arbre en verre finement ouvragé aux branches sinueuses et colorées, un cendrier en étain orné de crânes, et plusieurs photos encadrées. La première montrait un Sherlock beaucoup plus jeune, debout à côté d'une femme qui ne pouvait être que sa mère. Ses cheveux étaient ramenés en un petit chignon gris et elle avait les mêmes pommettes que Sherlock, bien que son expression lui rappelle clairement Mycroft. John sourit. Il n'avait jamais vu de photos datant d'avant sa rencontre avec Sherlock. Ses cheveux étaient plus négligés que jamais, et son expression suintait le dédain.
Le regard de John passa à la photo suivante, qui montrait Mycroft à côté d'une femme élégante. Sa main reposait légèrement sur sa taille et elle souriait, contrairement à lui. Il semblait légèrement plus vieux sur la photo que dans les souvenirs de John. Était-ce une épouse ou une petite amie? John entendit le pas de Sherlock qui revenait dans le salon, et il s'apprêtait à demander qui était la personne de la photo quand le troisième cadre retint son attention. Il s'approcha, le prit dans sa main, et le regarda attentivement. C'était une photo de Sherlock, et elle semblait avoir été prise au cours des dernières années. Debout à côté de lui se trouvait un homme - un homme dont le bras reposait de manière plutôt possessive sur l'épaule de Sherlock. John cligna des yeux. L'homme était incroyablement séduisant, avec des mèches blondes rebelles qui retombaient sur son visage. Il portait un t-shirt blanc ajusté qui mettait sa musculature en valeur, et il souriait devant l'objectif.
Sherlock affichait un bonheur plus tranquille, mais il était clair qu'il était heureux sur cette photo.
"Du vin?" John se retourna pour voir Sherlock lui tendre un verre.
"Merci." John replaça la photo sur la cheminée. "Je suis un peu indiscret, n'est-ce pas?"
Sherlock lui lança un regard étrange. "Si je ne voulais pas que les gens regardent ces photos, je les cacherais avant d'inviter qui que ce soit."
John sourit. "Oui, je suppose." Il voulait demander qui était l'homme de la photo, mais il ne savait pas très bien comment formuler sa question. Il prit son verre de vin par le pied et le fit tournoyer doucement.
"C'est Philippe," dit Sherlock après un long moment.
"Philippe," répéta John en regardant encore la photo. "C'est un ami à toi?"
"Oui. Enfin, c'était un ami, plutôt."
John fronça les sourcils. "Il lui est arrivé quelque chose?"
"Non, pas que je sache. Nous avons rompu il y a presque un an, et je ne lui ai pas parlé depuis."
Il fallut une seconde entière pour que le cerveau de John enregistre les mots, et même à ce moment-là, il se demanda s'il avait bien entendu. "C'était ton... D'accord, désolé."
Il étudia encore la photo et essaya courageusement de ne pas rougir, mais il n'y avait rien à faire. Sherlock avait eu un petit ami, qui plus est un petit ami séduisant et charmant. Sherlock. Un petit ami. Seigneur.
Sherlock se racla la gorge après un moment et John se retourna pour le regarder. "Désolé, je suis simplement... surpris."
"Pourquoi cela te surprend-il?"
John fit encore tournoyer son verre de vin dans sa main et le porta à son nez pour gagner du temps. "J'avais l'impression que tu étais... que tu n'étais pas..." Mon dieu, il ne savait pas du tout comment formuler sa phrase sans avoir l'air d'un parfait crétin.
"Gay?"
"Non, je savais que tu étais gay. Enfin, je veux dire, je supposais que si tu avais été intéressé par les relations de couple, tu aurais plutôt penché de ce côté. Mais je ne pensais pas que tu l'étais. Intéressé, je veux dire." Ses joues s'enflammèrent de nouveau. Il but une longue gorgée de vin en espérant que son embarras ne soit pas trop évident.
"Tu es fâché."
John grimaça. Tout était toujours évident pour Sherlock. "Non, non, bien sûr que non." Il essaya de sourire, mais il était sûr que son sourire ressemblait plutôt à une grimace. "Je ne suis pas fâché. Je suis surpris, comme je te l'ai déjà dit."
Le regard de Sherlock constituait presque une force physique. "Non, tu n'es pas surpris, tu es visiblement contrarié. Dois-je faire la liste de tous les indices?"
"Mon dieu, non, laisse tomber, s'il te plait." John ressentait maintenant une pointe de colère inexplicable. "Pardon, je ne sais pas pourquoi j'ai été pris par surprise. Ce ne sont pas du tout mes affaires, de toute façon. Tout va bien, c'est juste que..." Il fit un geste vague de la main. "C'est du Merlot? J'ai toujours adoré le Merlot."
Sherlock inspira profondément et porta son verre à ses lèvres. La tension dans la pièce était soudainement palpable. "As-tu des questions à son sujet?"
"Mon dieu non. Bien sûr que non."
Mais bon sang, il en avait pourtant; il avait un millier de questions, qui allaient de comment l'as-tu rencontré? à était-il gêné par les morceaux de cadavre dans le frigo? et de est-ce qu'il t'a baisé sur ce canapé? à - oh seigneur, non - il ne valait mieux pas penser à ces choses-là. Mais cette photo racontait plus qu'une simple passade, plus qu'une expérience. Elle parlait d'amitié profonde, d'affection et de sexe, peut-être même d'amour.
John contracta la mâchoire. "Combien de temps êtes-vous restés ensemble?"
"Presque deux ans." Sherlock le regardait encore fixement, et quelque chose dans tout cette histoire lui mettait les nerfs à vifs.
"Deux ans. C'est..." Plus long que le temps de son amitié avec Sherlock, avant sa disparition. "Que s'est-il passé?"
"Comment cela?"
"Pourquoi est-il parti?"
Sherlock haussa les sourcils. "Tu présumes que c'est lui qui est parti."
John pinça les lèvres. C'était une supposition raisonnable, en considérant qu'il s'agissait de Sherlock, mais il ne pouvait pas le lui dire. "Oui. Si tu avais rompu, tu n'aurais pas gardé la photo sur la cheminée. Les sentiments."
"Peut-être que je n'ai simplement pas pensé à les enlever. J'avais oublié qu'elles étaient là, d'ailleurs. C'est Philippe qui avait insisté pour que je les expose sur la cheminée. Il disait que ça rendait l'endroit plus convivial."
"C'est propre, pourtant. John avança d'un pas et inspecta le chambranle de plus près. "Tu as dit que cela faisait un an, mais la cheminée a été époussetée récemment."
"Pas par moi. J'ai une femme de ménage qui vient toutes les deux semaines."
John fronça les sourcils en réfléchissant. "La machine à expresso. Tu as dit que tu songeais à t'en débarrasser. C'était un cadeau de sa part. Noël dernier, vraisemblablement."
"C'était pour mon anniversaire, en fait. Elle prend trop d'espace sur le comptoir."
"Mais tu as gardé d'autres choses qu'il t'a offertes. Ce machin en verre, par exemple. Ce n'est pas du tout ton style."
Le regard de Sherlock se porta sur l'arbre en verre de la cheminée. "Bien vu. Il a acheté ça quand nous sommes allés à Venise. Du verre de Murano."
L'esprit de John était envahi par une vision absolument délirante de Sherlock et Philippe assis dans une gondole, flottant sous le pont des soupirs au coucher du soleil. Il prit encore un longue gorgée de vin. "Tout de même, si c'était toi qui l'avait mis à la porte, tu lui aurais envoyé un carton avec tout ce qui te faisait penser à lui. Ta cheminée ne serait pas -" Il se retint de ne pas dire une saleté d'autel à la gloire de ton ex-petit-ami. Il s'interrompit pour boire. "Je veux dire, tu n'aurais pas gardé la machine à expresso. Tu la lui aurait rendue."
Le sourire de Sherlock n'atteignit pas tout à fait ses yeux. "Et s'il n'aimait pas le café?"
John fit un grand mouvement avec son verre et manqua de renverser le reste de son vin. C'était quoi son problème, à la fin? "Écoute, ça n'a aucune importance, ce ne sont pas mes affaires."
"C'est ce que tu n'arrêtes pas de dire." Les yeux de Sherlock se plissèrent, et il sembla vouloir ajouter quelque chose, mais son téléphone sonna. Il le sortit de sa poche et regarda l'écran. "Lestrade." Il sonna encore et Sherlock le remit dans sa poche.
"Tu ne vas pas répondre?"
"Maintenant? Quand cette conversation devient enfin intéressante?"
"Répond à cette saleté de téléphone, Sherlock."
Sherlock regarda John avec une expression étrange sur le visage, et son portable sonna encore deux fois avant qu'il le porte à son oreille. "Oui."
John marcha jusqu'à la fenêtre pour essayer de se ressaisir. Bon sang, qu'est-ce qui n'allait pas chez lui?
"Bien sûr," dit Sherlock derrière lui. "Le moment est mal choisi, cela dit."
"Non," dit John en se retournant pour lui faire face. Sherlock haussa les sourcils, mais ne dit rien. "C'est important, sinon Greg ne t'appellerait pas. Le fait qu'il travaille un samedi soir indique que c'est important, alors..." Il fit un geste avec son verre et se retourna encore en prenant une autre gorgée. Merde.
"Oui, il est là," dit Sherlock en marchant vers la cuisine. "Je ne sais pas si c'est une bonne... je vais lui poser la question. Envoie l'adresse. Je te tiens au courant." Il y eut un long moment de silence. "John?"
John se retourna pour le regarder. L'expression de Sherlock était prudente, et John senti une pointe de culpabilité. Il avait été invité pour boire un verre avec un vieil ami et s'était comporté comme un parfait idiot. Cela ne lui ressemblait pas, mais alors pas du tout. Il essaya de sourire, mais sans y parvenir tout à fait, et opta pour une expression neutre à la place. "Une enquête, je suppose?"
"Oui." Sherlock remit son téléphone dans sa poche. "Ce n'est pas quelque chose qui m'intéresse habituellement, mais... Veux-tu venir avec moi?"
John cligna des yeux un instant. Le mot non était sur le bout de sa langue, mais il sentit quelque chose remuer dans sa poitrine, une étrange sorte d'excitation pleine d'espoir. Et pourquoi pas? Après la façon dont il s'était comporté ce soir, il pouvait bien faire ça pour Sherlock. "Euh, d'accord."
Sherlock eut l'air surpris pendant une demi-seconde, puis sourit et attrapa son manteau. "Alors allons-y."
