Absence(s)


Eté 2009, New Jersey

Cela faisait quelques semaines qu'il était parti. Qu'il n'arpentait plus l'hôpital de sa démarche claudicante et remarquable. Qu'il n'ouvrait plus intempestivement la porte de son bureau, d'un geste théâtral et calculé. Qu'il ne la dérangeait plus pour la moindre broutille. Qu'il ne l'accablait plus de procédures dangereuses et insensées. Elle n'avait pu s'empêcher de constater l'étrange sérénité qui l'avait envahie depuis ce départ imprévu. Un calme imperturbé entourait désormais ses journées d'une prévisibilité satisfaisante. Elle appréciait en soupirant d'aise la tranquillité ronronnante qui engourdissait maintenant le cours haletant de sa vie devenue banale.

Et pourtant, parfois, au cœur des matinées silencieuses passées dans le refuge étroit de son solennel bureau, elle sentait comme une main lui étreindre la poitrine sans répit ni pitié. Elle se surprenait à attendre, en vain, que les deux battants de la porte s'ouvrent dans un bruit fracassant, pour venir enfin troubler l'angoissante harmonie de son existence souriante. Elle guettait avec avidité le son caractéristique de sa démarche désarticulée et chancelante, tandis que dans les couloirs agités ne résonnait plus rien que le murmure rassurant de ce qu'elle savait maîtriser avec art.

L'étreinte se resserrait, implacable.

Elle souhaitait, dans un tremblant murmure, retrouver l'incertitude troublante de ce regard bleu imperturbable, allumé d'un défi perpétuel et engageant. Elle brûlait de retrouver leur pas de deux fragile et instable, mais désespérément partagé, cet impossible équilibre, d'une maladresse bouleversante, qui venait rompre avec application les frêles et modiques constructions qui balisaient son existence.

Quelque chose manquait.

Puis les jours passèrent, un à un égrené comme les feuilles tremblantes d'un éphéméride. Le soleil tombait chaque jour un peu plus bas sur Princeton et la fragile étreinte qui éreintait son cœur pâlissait elle aussi, affaiblie par la succession inlassable des choses qui ne changent pas, ternie par le ressac sans lustre d'une vie soigneusement prévue.

Elle accepta d'abord une invitation à dîner. Charmée par le sourire serein de celui qui marchait avec assurance, elle promit de revenir.

Et elle revint.

Car il la regardait tendrement. Car ses gestes étaient doux, sans surprise ni soubresaut incalculable. Car son corps dressé avec vigueur et sans faux-semblant laissait entrevoir un avenir sans perte d'équilibre, sans glissade maladroite. Une route droite, toute droite, qui filait à perte de vue.

Et elle revint encore.

Une robuste satisfaction l'habitait toute entière. Car pour la première fois depuis si longtemps, elle pouvait dire, armée d'une certitude protectrice et confortable, qu'elle reviendrait le lendemain, le jour d'après, et bien d'autres jours encore. Sa vie constituait enfin un fil ininterrompu, où les jours s'enfilaient un à un avec une constance navrante. Elle parvenait enfin à enraciner fermement ses pauvres et frêles constructions sans vie.

Plus rien ne manquait.


1987, New-York

Cela faisait quelques semaines, peut-être plus, qu'il avait quitté le Michigan. Qu'elle n'arpentait plus les gradins du terrain de sport, légèrement, très légèrement vêtue. Qu'elle ne le troublait plus en posant sur lui son regard discrètement interrogateur, plein d'un rire tout prêt à éclater. Qu'elle n'ouvrait plus avec une infinie précaution la porte branlante de sa chambre, allumant de sa simple présence la petite pièce sombre et mal aérée. Il ne la regrettait pas. Gregory House ne regrettait personne. Surtout pas une fille. Mais cette fille-là n'était pas vraiment une fille comme les autres. Cette fille-là, Lisa…

Il secoua la tête comme pour chasser les pensées lourdes d'inquiétudes et d'interrogations délicatement suspendues qui encombraient son esprit depuis plusieurs semaines, et porta son regard autour de lui.

Des filles, il y en avait d'autres. Plein d'autres. Qui s'empressaient autour de lui, avec leurs jeans trop serrés et leurs cheveux trop longs, trop blonds, admirant les muscles du sportif, les réparties acerbes du génie, l'insouciance rebelle de l'étudiant. Certaines étaient même plus belles, peut-être. Avec leurs lèvres frémissantes, toutes prêtes à offrir sans pudeur ni retenue ce qu'elle n'avait jamais livré qu'avec une profonde délicatesse.

Alors, à son tour, il s'empressa de saisir ce qui lui était donné avec simplicité et sans promesse. Ces lèvres, toutes plus tendres et inexpérimentées. Mais aussi des regards, qu'il déchiffrait tour à tour sans jamais se tromper. Des mains, douces mais aveugles, qui ne savaient trouver le chemin tortueux de son corps. Des corps enfin, soulevés chaque soir d'un plaisir nouveau, exhalant désirs et extases dans un souffle rauque, sans grâce, mais sans terrifiant mystère.

Et tandis que l'ancienne photographie finissait son existence oubliée dans un vêtement depuis longtemps remisé au fond d'un placard, il frémissait en souriant, habité de nouvelles sensations crépitantes, appréciant sans ciller, la succession tumultueuse et chaotique des chevelures moirées à ses côtés, qui ne parvenait pas à recréer l'admirable continuité du fil qu'il avait laissé, là-bas, à ses côtés. Les instants vécus ne prenaient pas racine.

Et il s'en trouvait bien.


Ne me laissez-pas sans un petit (même tout petit) commentaire… ;)

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