Titre : Délice mortel

Disclaimer : Quoi, quelqu'un tient absolument à récupérer la Mort pour lui ? Mais l'est fou !

Note : Vu que ça fait des mois que je séche sur une histoire mêlant Conina, Nigel et une tarte aux pommes, j'ai craqué et me suis rabattue sur mon souffre-douleur favori : ce bon vieux Faucheur. Le pauvre (ou pas) !

Correcteur/trice : illapa


Le mort l'attendait dans sa bibliothéque.

Un sourire si large aux lèvres qu'on s'attendait à ce qu'il se croise par derrière, le fraichement-décédé le regarda arriver. Il entonna d'une voix excitée :" Ca marche ! J'ai quelque chose à regarder, et je le vois parfaitement ! "

Le Faucheur n'avait pas vraiment l'habitude d'être accueilli aussi joyeusement. C'était louche ...

Pressentant que ce mort risquait de lui causer quelques problèmes, il attrapa sa faux et lui en assena un coup rapide, avant que l'autre ne trouve une moyen de le tourner en bourrique.

- Mais j'aurai préféré quelque chose de plus excitant", fit le spectre en s'estompant.

Il attendit quelques secondes, se disant que quelque chose allait forcément lui tomber dessus. C'était trop facile.

Il regarda autour de lui: la pièce était littéralement tapissée de livres. Un papier peint de fascicules près du bureau, un dallage de romans défraichis, et même quelques encyclopédies collées au plafond, soit qu'elles traitent de magie, soit que le papier soit du "papier collant" (1). Certains des ouvrages étaient tellement vieux qu'on risquait de retrouver une dédicace sur la page de garde comme "A mon ami le plus fidèle, signé Tyrannosaurus Rex" , et on ne parlait là que de ceux du dessus des piles. La lumière du jour elle-même donnait l'impression d'être fatiguée, vieillie, de prendre son temps pour éclairer tous les recoins parce que, jeune photon, de son temps à elle il y'a avait vraiment des recoins, et vraiment une raison de les éclairer, quelque chose de plus important qu'un minable cadavre de bibliophile enseveli sous les incunables!

Non, décidément, rien ne faisait mine de l'attaquer/le supplier/ lui faire perdre le crâne dans cette pièce. Il avait réussi à échapper aux ennuis.

Cependant, un des livres avait l'air bien plus récent que les autres. Il était posé en évidence sur le bureau, juste à coté d'une tarte entamée de couleur orange, et si la Mort avait eu un peu d'imagination, il aurait pu remarquer que l'ouvrage béait d'une façon particulièrement suggestive ...

Il attrapa le livre, curieux. C'était la seule chose qui avait l'air de dater du millénaire actuel dans cette pièce. Et c'était juste un livre, rien qui puisse l'inquiéter. Certainement.

Il en parcourut une page ou deux.

Puis il revint à la couverture.

Et retourna feuilleter l'intérieur. Il dut retourner l'ouvrage une ou deux fois pour regarder les images.

- DE LA CUISINE ? HUM ...


Albert contempla le Faucheur en essayant de ne pas broncher. Difficile, vu que celui-ci avait enfilé un tablier de cuisine parsemé de taches multicolores, toutes aussi peu appétissantes les unes que les autres. Jamais la mention "JE SUIS MORT DE FAIM" écrit dessus par un petit rigolo n'avait semblé aussi peu drôle.

De l'autre coté de la table, le squelette attendait patiemment que son serviteur prenne place devant son assiette.

Ce n'était pas un mauvais patron. L'avait juste un peu tendance à s'ennuyer et à singer les humains. Et cette activité-ci était bien moins dangereuse que certaines qu'il avait déjà tentées.

- De la cuisine ?

- OUI. JE VOULAIS CHANGER DU CURRY. ET PUIS CA AVAIT L'AIR AMUSANT A FAIRE.

Albert regarda d'un air circonspect le plat. Quelque chose à l'intérieur lui rendit son regard.

- C'est quoi ?

- C'EST APPELE DE LA BOUILLE-A-BAISE.

- De la bouille-à-baise ? Répéta lentement Albert.

Il était Ankh-Morpokien, et la bouille-à-baise était un plat connu dans cette contrée où on considérait que la haute cuisine, c'était ce qui ne se sauvait pas de son assiette ou qui du moins ne se défendait pas quand on essayait de l'attraper de sa fourchette. En général, le poisson de la Bouille-à-baise ne se débattait pas trop une fois dans l'estomac (2).

Allez, pour faire plaisir au maitre ... Ca ne pouvait pas être pire que la fois où il avait grignoté des cacahuétes au Tambour rafistolé et où celles-ci avaient décidé de jouer aux montagnes russes jusqu'à réaliser un triple salto avant avec réception dans le verre de Darren-l'Ecorcheur, son voisin de pochtronnerie. Au moins ici, il ne pouvait pas mourir et n'avait pas de voisin désireux de lui arracher l'oreille avec les dents.

- D'accord" soupira-t-il en s'asseyant en face de son assiette.

Le Faucheur lui servit une grosse louche de sa préparation avec un Schlomp fort peu appétissant. Sur le haut du tas, deux huitres en piteuse condition contaient fleurette à une perche ankhienne, reconnaissable à ses nageoires en foret. (3)

- JE ME SUIS DONNE DU MAL. J'AI DU ALLER CHERCHER LES EPICES LOIN, IL N'Y AVAIT RIEN A PART DU CURRY EN CUISINE. PAS DE GINGEMBRE, DE CANNELLE OU DE GIROFLE. ET POUR TROUVER DES HUITRES FRAICHES ET DU POISSON-BANDE, J'AI DU ME FOURNIR A GENUA.

Albert hocha la tête, se retenant de lui signaler que sa mère, quand elle préparait ce plat, se contentait d'y mettre tout ce qui était porteur d'écailles, dépourvu de dents et ne sentait pas trop, sans y ajouter quoi que ce soit pour cach... pour nuancer ce délicat pot-pourri piscicole.

Il attrapa sa fourchette, piqua une des huitres romantiques et, respirant un bon coup, il se l'enfonça dans la bouche. Il machouilla ...

- C'est bon, lâcha-t-il, surpris.

- VRAIMENT ?

Albert attrapa fermement sa fourcette et attaqua le reste de sa platrée. Entre deux coups de couvert, il postillonna : " Oh oui. Ca me rappelle ce que ma maman me mettait dans l'assiette, mais en différent si vous voyez c'que j'veux dire. En meilleur"

- NON JE NE VOIS PAS.

- C'est pas grave. C'est bon. J'peux avoir du rab ?

Il tendit son assiette ; le Faucheur la lui re-remplit.

- Très bon. Très très bon. J'ai l'estomac qui ronronne, on dirait. Ca vibre, et ça remonte dans le corps. Et puis c'est un peu ... poivré.

- J'AI MIS UNE PINCEE DE POIVRE.

- Une pincée seulement ? Bah j'ai chaud. Trop de poivre, j'suis sûr. Et peut-être du piment non ?

Albert virait doucement au rouge-tomate. Il tira sur son col de chemise de sa main libre.

- EUH, NON. IL EN FALLAIT ?

- Il doit y avoir quelque chose là dedans."insista le sorcier, en reposant sa fourchette d'une main pas très ferme. "J'suis en chaleur là. Et j'ai comme mes vêtements qui rapetissent ...

- IL Y A DES INGREDIENTS QUI FONT RETRECIR LES VETEMENTS ? JE SAIS QUE LE BOIS BANDE EST UTILISE EN TEINTURE, MAIS EN CUISINE CA NE DEVRAIT PAS AVOIR D'EFFET NON ?

De ses mains tremblantes, le serviteur attrapa le bord de la table et se raidit, tentant de controler ses gestes.

- Je crois que l'important, là, tout de suite, c'est de penser à des choses froides. Très froides. Très très très froides ! Comme ... Euh ... L'hiver !

- ALBERT ? TU FUMES ? C'EST NORMAL ?" fit remarquer le Faucheur.

- Flocons de neige. Azote liquide." Sa voix se pressait de plus en plus, rappelant vaguement le compte à rebours d'un quelconque engin explosif s'approchant du zéro (et de la coupure pub) "Lacs glacés ! Mares gelées ! Bonnefem- non, bonhomme de neige ! Bonhomme-de-neige-dressé, avec-une-carotte-bien-pointue... Nooooon, pas-ça ! ...

- BOULES DE NEIGE ? " Lui proposa le Faucheur, regardant son serviteur en train de déboutonner sa chemise.

- C'est-ç ... Non, pasdesboules ! Noooon !

La chaise se renversa, et ce qui semblait être un homme ayant des vapeurs (au sens propre du terme) se rua hors de la cuisine. Une chemise resta une seconde en suspens avant de voleter doucement jusqu'à la chaise.

- ALBERT ? ALBERT ... ZUT IL EST PARTI. AMUSANT CA, ON DIRAIT QUE SA CHEMISE EST ROUSSIE. BON, VOYONS CE QUE JE POURRAIS FAIRE DEMAIN ... OH TIENS? UNE BRANLANTE AUX FRAISES ? CA A L'AIR SIMPLE ... MAIS QUE REPRESENTENT LES DESSINS ?


1) La plante de base, le Scotcham Commenjmendébarassum, passe pour être plus collante qu'une moule des rochers après une marée blanche de colle extra-forte, plus accrochante encore que le sparadrap du Capitaine Haddock. Inutile de vous dire que l'expression "bloquer sur un passage" en littérature est à prendre au sens propre, dans ce cas-ci.

2) On racontait néanmoins l'histoire de Penchant Ramon qui, après avoir mangé un demi-kilo d'anchois extra frais, finit par s'apercevoir que deux d'entre eux avaient survécu dans son estomac et y fondé leur petite famille piscicole. C'était normal après tout: ils avaient de la place, de la nourriture qui tombait du ciel et un milieu moins acide que l'Ankh pour se reproduire. Autant prendre du bon temps puisqu'il n'y avait rien d'autre à faire.
Cette histoire est à classer dans les légendes urbaines. Presque à coup sûr. Et le fait que la famille Ramon aie fait depuis fortune dans les pizzas aux anchois est une coincidence. Sûrement.

(3) Contrainte évolutive. L'Ankh est sans doute le seul fleuve au monde assez solide pour que le Guet puisse tracer à sa surface les contours d'un cadavre. Alors, allez nager là-dedans sans matériel d'excavation, vous !


Ca plane pour moi, ou-ou-ou-ouh / Quand j'ai des r'viou-ou-ou-ou !

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