5.

Bien que ses doigts soient de métal, l'épiderme qui les recouvrait était doux et chaud et les points de tactilité étaient d'une extrême sensibilité. Ayant senti son patient se raidir dès les premières palpations, Yul avait poursuivi méticuleusement son auscultation.

- Tu peux refermer ta chemise, Aldie.

- Alors, Doc ?

- Il n'y a plus la moindre trace d'infection. La cicatrisation de ton incision s'est faite en profondeur et tous les tissus sont sains.

- Tu m'as fait un peu mal.

- Lesdits tissus demeurent sensibles, j'en conviens. C'est normal. Cette pièce de métal s'était profondément enfoncée dans ton abdomen. Tu as eu de la chance qu'elle ne touche aucun organe.

- Aldéran ricana.

- Quand les trois encapuchonnés ont requinqué mon corps à bout, ils m'ont même rendu la rate que l'on m'avait pourtant ôtée auparavant ! Je ne peux quand même pas jouer de malchance à chaque fois !

Aldéran laissa tomber les pans pointus de sa chemise bleu pâle au dessus de son pantalon de cuir couleur de cuivre.

- Cette plaie a quand même beaucoup saigné, remarqua-t-il, sur le ton d'un professionnel d'un métier dangereux dont les blessures faisaient partie du quotidien.

- Oui. C'était en bonne voie quand ton père t'a bien défoncé le côté alors que la vague d'astéroïdes secouaient son vaisseau et le tien comme des petits bouchons. Des sutures internes ont sauté, ce qui est à l'origine de l'abondant saignement alors, et ceux qui ont suivi avant que mes propres agrafes ne prennent – tout était bien enflammé. Je peux t'avouer maintenant que j'ai craint de devoir te faire repasser sur le billard pour procéder à des soins en repartant du début. Mais il n'y a plus à s'en faire désormais. Sois quand même prudent !

- Comme toujours, ironisa Aldéran en fourrageant dans sa crinière flamboyante.

- Aldie ! protesta le Doc mécanoïde.

Le grand rouquin balafré eut un sourire coquin.

- Allons, Doc, ne me dis pas qu'après toutes ces années, tu ne me connais pas ? Et tu sais très bien que si je me lançais dans des efforts inconsidérés, ça me ferait hurler de douleur et me paralyserait de souffrance… Je n'ai pas envie de passer une troisième fois par là, je peux te l'assurer ! Ca va, maintenant que nous sommes en approche de Ragel, tu me libères de tes services ?

- Tu n'as plus qu'à te tourner vers ton médecin habituel, Aldéran, pour la dernière phase du suivi. Juste une dernière chose, je voudrais te faire une prise de sang.

- Pas le temps. On doit se caler en orbite et j'ai à rentrer chez moi.

- Voici une prescription pour en faire une, à ta meilleure convenance, et essaye de ne pas tarder.

- Pourquoi, tu te tracasses malgré tout ?

- Non, juste une habitude de routine, pour que ton dossier soit complet.

Aldéran s'étira prudemment.

- En ce cas, si ça n'urge pas, je ferai passer toutes mes autres priorités avant ! A un de ces jours, Doc !

- Bonne chance à toi, Aldie.


Alors que l'Arcadia s'apprêtait à s'arrimer au Dock Orbital Albior II, Aldéran avait préparé une très petite valise, juste de quoi se changer et quelques effets de toilette.

Il leva la tête vers Clio qui se contentait d'emporter une énorme bouteille de saké serrée précieusement contre elle.

- Tu voyages toujours très léger, remarqua-t-il.

- J'ai tout ce qu'il me faut dans les mains, répondit-elle en devant esquisser un sourire en dépit de son absence de bouche. Je ne te cache pas que j'ai très hâte de retrouver ton père !

- Il te faudra cependant patienter. Une fois que maman aura avalé les larmes, il demeurera auprès d'elle jusqu'à ce qu'il soit sûr qu'elle est tirée d'affaire.

- Je ne suis pas jalouse. Je suis juste heureuse qu'il puisse encore profiter de la blonde de sa vie. Son bonheur me comble, et c'est tout ce qui m'importe.

Aldéran prit son téléphone qui émettait sa mélodie.

- Toshy, tu relaies les appels de la surface terrestre jusqu'ici ? s'amusa-t-il.

- Elle a dit que c'était personnel.

- Elle ?

- Salut, rouquin de mes rêves, fit la voix de Lazaryne une fois qu'Aldéran eut porté le téléphone à son oreille. J'ai su que tu étais de retour. J'aimerais beaucoup que ta première visite soit pour moi. Tu m'as trop manqué et comme je sais que je risque de ne pas pouvoir te voir tranquillement une fois que tu auras repris le boulot… Viens, je te rappelle mon adresse.

- Je m'en souviens parfaitement, tu me l'avais donnée à Mochan. J'arrive.

Clio posa ses yeux en amande sur le grand rouquin balafré.

- Cette femme, ce n'est pas… la tienne !

- Ca me regarde ! coupa Aldéran. Nous sommes arrivés, je pars !

- Ne fais pas ça, Aldie, pria encore la Jurassienne.

- C'est trop tard, ricana Aldéran en reprenant son rôle d'amant de la Médiatrice des Polices.

6.

Le taxi avait déposé Aldéran devant l'immeuble où Lazaryne Séragosse louait un immense penthouse.

- Laissez tourner le compteur, pria-t-il à l'adresse du chauffeur.

- Si vous en avez pour un moment, ça va vous coûter un max…

- Je ne m'inquiète pas pour ce point.

Aldéran agita sa gold card, qui était pourtant de couleur noire, signe de sa limite de crédit illimitée sur son compte.

- Attendez que je revienne.

- A votre service, monsieur. Je patiente sur ce parking.

Aldéran régla déjà la première partie de la course et claqua la portière, songeant que même si le taxi partait avec son léger bagage, rien de personnel ne serait emporté.

Sur le seuil de l'immeuble, il s'arrêta un instant, avec l'instinctive sensation d'être observé, mais entre l'agitation des déplacements de personnes et de véhicules, il ne distingua rien de familier ou au contraire d'incongru.

« Je deviens vraiment parano avec l'âge, moi… Qui me surveillerait ? Même Ayvi n'est pas certaine de mon heure précise de retour sur le plancher des vaches. Il n'y a que cette psychopathe de Laza pour avoir eu un regard pour les communications entre Skendromme Industry et l'Arcadia pour connaître l'instant précis de son retour ! ».


Prudente, elle aussi, Lazaryne avait ouvert la porte de son penthouse, avec un regard pour le couloir désert du couloir.

La grande et musclée femme à la courte chevelure d'un blond cendré, était habillée comme à l'ordinaire, en strict tailleur gris perle, bijoux sur elle, talons haut et maquillage soigné et même un peu outrancier, parfumée.

- Quoi, tu m'espérais en déshabillé, à moitié à poil quasi, et sur ces mêmes talons hauts ? pouffa-t-elle en le prenant par le cou pour l'embrasser goulûment.

- Oui… Je suis très cliché. Et je regarde beaucoup de films ! Si ma maîtresse m'appelle, que j'obéis au claquement de doigts, la queue au garde à vous, c'est pour qu'elle aussi soit prête !

- Et l'amour de ta vie aux mèches multicolores ? remarqua Lazaryne qui avait proposé un sage jus de fruit à la place du champagne et des fraises eux aussi attendus en matière de cliché.

- Ayvanère n'a même pas anticipé ma venue… Elle attend, en bobonne avant l'âge, finissant sa convalescence. Et donc même si j'avais couru la rejoindre, elle n'aurait pu m'accorder que quelques baisers, caresses, m'allumant sans que je puisse la soulever et la bourrer à fond.

- Je ne sers pas de bouche-trou ! gronda Lazaryne qui avait cependant défait les boutons de la veste de son tailleur pour effectivement faire apparaître une nuisette en dentelles qui ne cachait pas grand-chose de ses formes !

- Ne t'illusionne pas, Laza. A Mochan, la situation s'accordait avec mes désirs. J'étais en manque, tu étais là. Tu m'as séduit aussi et j'en avais très envie.

- Nous ne sommes plus à Mochan…

- Et je suis venu dès ton appel !

Lazaryne ne put retenir un sourire victorieux, enlaçant à nouveau Aldéran, se collant et se frottant à lui en mouvements lascifs extrêmement clairs, ses doigts se glissant soudain entre les jambes du pantalon pour se refermer sur l'intimité qu'elle espérait.

- Tu avais raison : tu es venu ici au garde à vous ! Et maintenant, que m'offres-tu de plus que la sage séance de sexe conjugale ?

Aldéran la saisit par les fesses, l'amenant sur la table de la salle à manger, déboutonnant également la courte jupe avant de la faire voler derrière lui.

- Belle lingerie, dommage que je doive la sacrifier.

- Ravage-moi, c'est tout ce que je veux !

- Evite de frapper mon flanc blessé, c'est encore sensible, prévint-il.

- Ne t'inquiète pas, je m'occuperai de tous tes autres sens ainsi que des autres parties de ton corps !

- Je suis bien venu pour ça !

Lazaryne se saisissant de lui par le col, Aldéran se laissa entraîner, songeant que s'il voulait que l'affolée du cul entre les cuisses de laquelle il était devait ne plus représenter une menace pour sa femme légitime et son foyer, il devait la gauler au mieux de sa forme.

Le lit d'eau avait un cachet lui aussi assez impersonnel, mais il avait au moins permis à Aldéran d'honorer Lazaryne, lui donnant l'impression d'atteindre la félicité, à nouveau, alors qu'il n'avait fait que le service minimum s'il devait songer à ce qu'il partageait avec Ayvanère et leurs ébats si précieux à sa mémoire et à son cœur.

Lazaryne avait été comblée, s'était endormie écartelée, ravie, mais Aldéran s'était relevé en sentant son peu de sensations s'évacuer sous la rapide douche.

« Et maintenant, ne t'en déplaise, Laza, je vais rejoindre la seule femme de ma vie ! Elle et moi ne pouvons… Mais Ayvi et moi partageons bien plus de par l'union de nos âmes que par les cris que nous venons de nous arracher l'un l'autre. Ayvanère est la lumière de ma vie et je retournerai toujours auprès d'elle car elle est fragile et inaltérable. Ce que tu ne comprendras jamais, Laza. Comment d'ailleurs pourrais-tu savoir quoi que ce soit de l'amour véritable, partagé, année après année ? ! ».

Se sentant mieux, mais pas trop au vu de ce qu'il venait de faire, Aldéran retrouva le taxi qui l'attendait effectivement.

Il se glissa à l'intérieur et donna alors l'adresse de son propre domicile.

- Au plus vite, chauffeur, j'ai à rentrer chez moi !

- Tout de suite, monsieur, répondit le chauffeur dont le ton indiquait clairement qu'il avait parfaitement compris pourquoi son roux client s'était rendu à l'immeuble, et pourquoi il s'était attardé près de trois heures durant !

Aldéran soupira, soulagé d'être à nouveau débarrassé de Lazaryne pour quelques temps. Il se détendit.


Au volant de sa berline, Skyrone avait suivi du regard son cadet roux qui avait quitté l'immeuble et était remonté dans son taxi.

« Aldie, qu'as-tu donc fait… ? Le pire, je le crains, comme moi… ».