Harry se mit à courir, avant de s'arrêter net, frustré. Par où Severus avait-il pu partir ? Si seulement il avait eu son balai avec lui !

Avisant un arbre, il grimpa sur la première branche et scruta les alentours. La clôture du jardin était tombée par endroits et la maison semblait entourée de prés en friche, bordés de bois un peu plus loin. Aucun sentier en vue, et les prés étaient trop broussailleux pour laisser une piste claire du petit garçon… avait-il filé vers la plage, ou vers les bois ? S'était-il caché dans un coin du pré ? Bon sang, lui même ne connaissait pas l'endroit, et à défaut de Mangemorts, il pouvait tout aussi bien y avoir des bêtes sauvages !

« Severus ! » cria-t-il. « Ne fais pas l'idiot ! Il y a peut être des bêtes dans le coin ! Reviens ici, c'est dangereux ! »

Mais qu'il l'ait entendu ou pas, le garçon ne répondit pas. Le cœur battant, Harry descendit de l'arbre. A présent, cette histoire n'était plus drôle du tout… Severus était en danger, il était sans défense et sans baguette et il n'avait que sept ans ! La baguette à la main, Harry entreprit de retrouver les traces du garçon dans l'herbe. Mais la tâche était difficile et il lui fallu près d'une heure pour s'assurer qu'il suivait bien la bonne piste à travers les prés…

Les buissons étaient trop broussailleux, et Harry progressait lentement, trop lentement. Plus petit, Snape avait sans doute creusé encore son avance sur lui… bon sang, où cherchait-il à aller ? Il ne savait pas où il se trouvait et il ne suivait aucune route, il cherchait juste à s'enfuir pour s'éloigner de lui !

A cette pensée, son cœur se serra. Avait-il à ce point effrayé le garçon ? Il avait agit de manière un peu brusque avec lui, c'était vrai, mais il ne l'avait pas maltraité… il n'avait pas cherché à l'épargner non plus, en revanche. C'était peut-être Snape, l'horrible professeur qui l'avait tourmenté pendant toute sa scolarité à Poudlard et qui continuait de le rabaisser à chaque occasion, mais il allait devoir se montrer plus gentil avec lui s'il le retrouvait. Pour l'instant, c'était juste un gamin… un sale gamin ingrat et désagréable, mais un enfant.

Il s'extirpa enfin d'un buisson épineux et s'arrêta net. Des rochers… le gamin s'était enfuis vers les rochers. Cette fois, il avait bel et bien perdu sa trace.

« Severus ! » cria-t-il à nouveau. « Severus, c'est dangereux, dis moi où tu es ! »

Mais comme il s'y attendait, seul le vent lui répondit. Il resta un moment à regarder la mer qui s'étendait en contrebas. Severus savait-il seulement nager ? Dumbledore ne lui pardonnerait jamais s'il devait perdre Snape… Une boule dure dans l'estomac, il poursuivit ses recherches sans relâche pendant toute l'après midi. Quand le soleil se coucha, cependant, il n'avait toujours trouvé aucune trace du garçon et se sentait plus exténué et inquiet que depuis longtemps. Grognant, il se résolut à retourner vers la maison. Peut-être Severus avait-il fait demi tour entre temps… et dans tous les cas, il devait préparer un feu. Si Snape était perdu, il pourrait au moins se diriger à la lumière de la maison.

En voyant à nouveau apparaître le petit cottage, Harry fut prit d'une soudaine bouffée d'affection. La maison de pierre respirait vraiment la sérénité et la sécurité, et les années avaient peut être eu raison de sa fraîcheur, mais pas de sa beauté. Des gens avaient du être heureux, ici…

Plus tard, peut être, il pourrait lui aussi avoir une maison comme celle ci. Un endroit où être chez soi, avec sa famille… il n'avait pas l'intention de finir comme Snape, qui semblait habiter à Poudlard toute l'année. Pas de femme, pas d'enfant, pas d'ami… seul Dumbledore tolérait sa présence, et il devait craindre pour sa vie dès qu'il apparaissait dans un lieu public fréquenté par les sorciers, maintenant que son rôle dans la guerre était devenu plus clair.

Tout du moins, plus évident… pour ceux qui ignoraient qu'il était un espion.

De plus en plus angoissé alors que la nuit s'installait, Harry s'empressa de nettoyer le conduit de cheminée et de rassembler les torches. Le bois qu'il avait trouvé suffirait pour cette nuit… il alluma rapidement un feu et pris soin d'ouvrir tous les volets de la pièce. Une torche fut accrochée devant la porte, et une autre à la main, il sortit à nouveau, bien décidé à retrouver le garçon.

Il retourna sur ses traces, appelant à s'en briser la voix, mais il n'obtint aucune réponse. Craignant de plus en plus que quelque chose ne soit arrivé au garçon alors que les heures passaient, il s'apprêtait à retourner vers la maison en espérant l'y trouver quand il fut alerté par le cri d'une chouette, au dessus de sa tête. L'oiseau décrivait des cercles autour de lui, cherchant de toute évidence à attirer son attention.

« Si tu as quelque chose à me montrer, vas-y, » cria-t-il à l'animal.

La chouette fila aussitôt, et Harry partit à sa suite, évitant de son mieux les rochers branlants et les buissons. Quelques minutes plus tard, l'oiseau s'était de nouveau arrêté, décrivant des cercles autour d'un point précis de la lande.

Intrigué, Harry se rapprocha.

« Sev ? Sev, tu es là ? »

Pas de réponse. L'endroit semblait désert, un simple morceau de pré en friche, mais la chouette insistait… fronçant les sourcils, Harry s'approcha prudemment, la torche baissée pour mieux examiner le sol. D'un coup de baguette, il remua légèrement les buissons… un trou ! Une léger espoir au creux de la poitrine, il s'approcha pour mieux l'inspecter. Caché par la végétation, le trou était quasiment invisible et il semblait bien profond. Harry tendit sa torche vers les profondeurs et aperçu une masse sombre recroquevillée dans un coin… un reniflement vint confirmer ses doutes, et il sentit le soulagement l'envahir.

« Severus, tu es là ! Je t'ai cherché partout ! Bon sang, tu es tombé ? Tu t'es fais mal ? Ne bouge pas, j'arrive ! »

Ajustant la torche et sa baguette, le jeune homme se laissa glisser au fond du trou et s'approcha de la petite silhouette. Severus cligna des yeux et leva aussitôt un bras pour protéger son visage, se plaquant un peu plus contre la paroi.

« Tu m'as fait une de ces peurs ! » reprit Harry. « Je t'ai cherché partout, tu ne m'as pas entendu t'appeler ? Est ce que tu as mal quelque part ? »

Mais le garçon ne répondit pas, laissant juste échapper un reniflement. Merlin, songea Harry, ce gamin n'était vraiment pas normal. Mais d'après ce qu'il pouvait voir à la lueur de la torche, sa jambe avait prit un angle plutôt étrange… jetant la torche devenue inutile, il lança un lumos et prit le garçon dans ses bras. Il était glacé, constata-t-il, mais il ne chercha pas pour autant à se blottir contre lui. L'inquiétude reprenant le dessus, il transplana dans le salon de la maison, l'enfant dans les bras, et le déposa aussitôt sur le canapé.

« Tu es gelé, » fit-il remarquer d'une voix douce. « Qu'est ce qui t'a pris de t'enfuir ? je ne te veux pas de mal, je regrette si j'ai été un peu brusque avec toi tout à l'heure… montre moi ta jambe. »

Cassée, constata Harry. La cheville avait du se briser quand il était tombé dans le trou… Passablement déprimé, il rabattit le plaid du canapé sur le garçon. D'un rapide sort, il soigna l'os cassé de son mieux.

« Il ne faudra pas que tu essaies de courir demain. Juste marcher un peu. » Mais le garçon n'eut aucune réaction. « Merlin, Severus Snape ! » s'emporta Harry, en le prenant par les épaules pour le forcer à le regarder. « Ne me refais plus jamais une peur pareille ! Il aurait pu t'arriver n'importe quoi ! Tu aurais pu te rompre le cou, ou rencontrer une bête sauvage, ou un Mangemort ! Est ce que tu as pensé à ça, avant de t'enfuir ? Tu ne sais même pas où tu allais ! »

Le garçon le regarda avec des yeux ronds.

« Vous connaissez mon nom ? » demanda-t-il.

« Evidemment, que je connais ton nom ! »

« Mais je… je ne vous l'ai pas dit ! » bafouilla Severus.

« Je te l'ai déjà dit, Sev, je te connais… » soupirant, Harry tenta de calmer sa voix. « Je sais que ce n'est pas facile à comprendre pour un petit garçon de sept ans, mais essaie de me faire confiance, veux tu ? Juste un peu. Je te promet que je ne te veux aucun mal. »

« P…p… pardon » bafouilla le garçon en reniflant à nouveau, comme s'il avait du mal à contenir ses larmes.

« Oh, Sev, » fit Harry, incapable de résister à la petite figure pitoyable et maculée de terre. Sans réfléchir, il tendit les bras et serra le garçon contre lui. « Je suis content que tu sois sain et sauf, c'est finit maintenant. Je vais prendre bien soin de toi jusqu'à ce qu'on nous retrouve, d'accord ? Tu n'as pas à t'inquiéter. »

Mais au lieu de se détendre, il sentit Severus se raidir contre lui.

« Tu as du avoir très peur, tout seul, dans ce trou, » commença-t-il. « Pourquoi est ce que tu ne m'as pas répondu, quand tu m'as entendu ? »

« Je savais que vous seriez fâché, » répondit le garçon d'une voix faible. Harry l'écarta un peu pour pouvoir voir son visage. Aucune larme ne coulait sur ses joues, mais il était tellement crispé par son effort pour les retenir qu'il avait perdu toute couleur.

« Non, je ne suis pas fâché, pas vraiment, » le rassura Harry. « J'aurais vraiment préféré que tu me fasses confiance, mais je ne peux pas totalement t'en vouloir pour avoir pu t'enfuir alors que tu te retrouve dans un endroit perdu avec un inconnu. Et tu as le droit de pleurer, tu sais, » fit-il de son ton le plus apaisant. Cette scène là, il le savait déjà, ne pourrait jamais lui servir d'arme contre le Snape adulte, songea Harry. Le petit garçon était trop sincèrement bouleversé par tout ce qu'il lui arrivait pour que ce soit drôle, même avec le recul.

Mais Severus se contente de secouer la tête, refusant de pleurer devant lui.

« Sev, tu promets de me faire confiance ? Assez pour ne pas t'enfuir ? » demanda-t-il

Le garçon hocha la tête, et Harry sentit la défaite dans ce mouvement. Severus savait qu'il n'avait pas le choix… sa petite aventure d'aujourd'hui avait été suffisante pour lui apprendre cette leçon.

« Très bien. Alors je vais te mettre près du feu pendant que je prépare quelque chose à manger. Tu dois mourir de faim… moi aussi, d'ailleurs, » fit-il en entendant son estomac grogner. Des restes de viande, quelques tomates, un peu d'herbes… Harry s'appliqua à composer le meilleur repas possible dans les circonstances, avant de revenir vers son petit protégé.

Mais peine perdue, constata-t-il… le garçon s'était endormi dans le fauteuil près de la cheminée, l'air abattu et angoissé dans son sommeil. Il resta un instant à l'observer, son assiette à la main. Valait-il mieux le réveiller pour le faire manger ou le laisser dormir ? Mais lui-même se sentait vraiment épuisé à présent, rompu par l'angoisse de la journée, et un Snape endormi était toujours moins stressant qu'un Snape éveillé. Posant l'assiette, il prit l'enfant dans ses bras et monta jusqu'à la petite chambre où il le déposa sur le lit… les yeux grands ouverts, constata-t-il.

« Dors, » dit-il simplement. Severus ferma les yeux, mais à la tension de son corps, il était clair qu'il n'était pas prêt de se rendormir. Harry rabattit la couverture sur lui et ferma les volets de la chambre. Doucement, il quitta la pièce en essayant de faire le moins de bruit possible.

« Dors bien, Sev, » fit-il en quittant la chambre. « Je serais en bas si tu as besoin de quelque chose. »

Puis, soulagé, il retourna dans la pièce qui faisait office de salon et salle à manger et attaqua son repas avec appétit.

La nuit était déjà bien avancée… ils avaient passé une journée complète ici et déjà un parfait fiasco. Qu'étaient devenus Poudlard et Dumbledore ? Avaient-ils réussi à se débarrasser des Mangemorts ? S'il n'avait pas de nouvelles d'ici deux jours, il devrait se résoudre à prendre le risque transplaner quelque part, un endroit qui ne soit pas protégé mais pas trop exposé non plus… avec ou sans Severus ?

Ruminant ses pensées, Harry finit son repas et lava ses couverts avant de remonter à l'étage. Avec un peu de chance, il y aurait d'autres chambres là haut et il pourrait veiller sur Severus tout en prenant un repos bien mérité. Et demain… il pourrait enfin s'occuper de remettre un peu d'ordre dans la maison et trouver des vivres fraîches. Demain. Oui, demain il serait assez tôt…

Baillant, le jeune homme remonta les escaliers en tentant d'éviter les planches grinçantes. Mais arrivé à mi hauteur, ce fut un autre bruit qui l'alerta… quelque chose qui provenait de la chambre de Severus.

En un bond, il grimpa les marches et pénétra dans la chambre du garçon qu'il trouva endormi, se débattant dans ses couvertures…

« Non… pardon… s'il vous plait… »

Un cauchemar. Vaguement rassuré, Harry s'approcha et secoua Severus par l'épaule. Le garçon se réveilla, et se projeta aussitôt contre le mur, recroquevillé sur lui même.

« Pardon ! Pardon ! Je regrette Père ! Pardon ! »

Effaré, Harry regarda le petit garçon dont le regard, embrumé de sommeil, le fixait d'un air plein d'appréhension.

« Ca va, Sev, ce n'est que moi, tout va bien. Tu as juste fait un cauchemar, » fit-il d'une voix apaisante.

« Pardon… » fit à nouveau la petite voix d'un air hésitant.

Tout cela avait un air de déjà vu, songea Harry… quand... ? La vision d'une autre chambre s'intercala soudain devant ses yeux. La deuxième chambre de Dudley, à Privet Drive, et toutes ces nuits qu'il avait passé à faire des cauchemars… où il avait répété les mêmes phrases que le garçon devant lui, à un détail près.

Oncle Vernon.

Assommé par le souvenir, Harry s'assit sur le lit. Il lui fallut quelques secondes de plus pour se rappeler qu'un autre garçon se trouvait là, recroquevillé dans son coin, le fixant d'un air inquiet. Il n'avait même pas pensé à transformer ses vêtements en pyjamas, remarqua-t-il amèrement. Il fallait vraiment qu'il se mette en tête que Severus n'avait que sept ans…

« Ca va, Sev, je suis désolé de t'avoir fait peur, » offrit il. « Laisse moi arranger ça. » D'un rapide sort, il changea les robes noires déchirées en pyjamas et fit signe au garçon de revenir dans le lit.

Severus obéit, visiblement à contrecœur.

« Pardon de vous avoir réveillé, » fit-il d'une petite voix.

« Tu ne m'as pas réveillé. Et tu n'as pas à t'excuser, on ne choisi pas ses rêves, pas vrai ? A quoi est ce que tu as rêvé, dis moi ? »

« Rien, » répondit le garçon en fermant les yeux.

Hum. Probablement de lui en monstre, songea Harry. Inutile d'insister là dessus. Dans une tentative maladroite pour rassurer l'enfant, il passa une main dans ses cheveux… mais au lieu de se détendre, celui-ci glapit et leva un bras pour se protéger à nouveau.

« Pardon ! Je suis désolé ! Je ne le referais plus ! S'il vous plait ! »

Consterné, Harry retira sa main, désemparé devant la détresse de l'enfant.

« Sev, je ne voulais pas te faire de mal, je suis désolé… écoute, rendors toi, d'accord ? Tu penses pouvoir y arriver ? Je ne te dérangerais plus, promis. Je laisserai la lumière, tu veux ? »

Le garçon secoua la tête, ses yeux noirs remplis de frayeur fixés sur le jeune homme assis sur le lit.

« D'accord, » soupira Harry. « Je te laisses. Dors bien et… oh écoutes je te promets que je ne te veux pas de mal ! Je te protègerai si quelqu'un vient, tu n'as rien à craindre. »

Voyant que son discours n'avait aucun effet, il recula vers la porte.

« A demain, petit. Fais de beaux rêves. »

Il referma la porte derrière lui avec un profond sentiment de malaise. Comment était-il censé se comporter avec un enfant de cet âge ? Il n'y en avait que deux dans son entourage, son filleul Teddy et Rose, la fille de Ron et Hermione, mais c'étaient tous les deux des bébés, et ils semblaient plutôt bien l'aimer… Est ce que tous les enfants de sept ans étaient comme Severus ? Il se souvenait d'avoir été assez semblable à son âge, mais son enfance avait été particulière…

Peut-être celle de Severus l'avait elle été également, après tout.

Que savait-il réellement de Snape ? Qu'il avait été un élève doué à Poudlard, mais qu'il avait peu d'amis et beaucoup d'ennemis. Qu'il était devenu Mangemort, mais avait aussitôt tourné sa veste au profit de l'Ordre. Qu'il était devenu Maître des Potions très jeune, avait été un enseignant exécrable et un formidable spécialiste des potions. Qu'il avait vaillamment tenu son rôle d'espion pendant des années. Que Dumbledore l'appréciait énormément, et que le professeur le lui rendait bien.

Mais de Snape lui-même ? Il ignorait ce qu'il aimait, quelle genre de nourriture il préférait, s'il avait eu une petite amie un jour, si sa mère était une bonne sorcière…

Rien qui ne puisse l'aider à comprendre le petit garçon qui dormait derrière cette porte, et dont les yeux effrayés contrastaient tant avec ceux, noirs et durs, du Snape adulte.

Pris dans ses pensées, Harry ouvrit une porte au hasard et fut soulagé d'y trouver une autre chambre. Quelques sorts de nettoyage plus loin, il se laissa tomber sur le lit et s'endormit instantanément, dans un sommeil peuplé de petits garçons aux yeux noirs et de maisons en pierre.

Ce ne fut pas le soleil qui le réveilla cette fois, mais un bruit caractéristique en bas de la maison… il fut sur ses pieds et alerte en une seconde. Un rôdeur… ou un mangemort ? Peut être juste une bête, mais il devait en avoir le cœur net.

Sans un bruit, il descendit les escaliers, la baguette à la main et prêt à réagir. Tout était noir en bas, pas la moindre lumière pour éclairer le visiteur… mais le bruit était toujours là, indéniable. Le rôdeur cherchait apparemment à se faire discret, mais il avait raté son effet. Ouvrant doucement la porte, Harry visa la silhouette noire qu'il distinguait à peine à la lueur de la lune et incanta :

« Petrificus Totalis ! »

L'effet fut immédiat et le visiteur de minuit s'écroula sans grâce sur le sol dans un fracas de vaisselle.

Harry lança un triomphal Lumos, et ne put s'empêcher de pousser un grognement en apercevant la silhouette au sol : Severus, les yeux grands ouverts et stupéfaits. Que faisait-il là au milieu de la nuit, bon sang, le gamin n'était-il pas sensé avoir peur du noir ?

Il ne perdit pas une seconde pour le libérer, et le garçon se précipita aussitôt dans un coin, une main pressée contre son crâne.

« Pardon, pardon, je suis désolé, je ne recommencerais plus, je suis désolé… » gémit il sans s'arrêter pour respirer.

« Sev, mais qu'est ce que tu fiches ici ? » s'exclama Harry, pris de remord et furieux à la fois. « Tu t'es fait mal à la tête ? montre moi. »

Mais le garçon ne l'écoutait pas et continuait de frotter sa tête sans cesser de débiter ses excuses.

« Je suis désolé, je suis désolé… »

« Severus, arrête, c'est moi qui suis désolé, je t'ai pris pour un rôdeur ! » l'interrompit Harry. Puis, voyant l'assiette brisée sur le sol, il sentit la culpabilité le gagner tout à fait. « Tu avais faim… mais tu aurais du me dire, j'aurais été te chercher à manger ! Comment est ce que tu as réussi à descendre ici dans le noir ? Sev, calme toi, tout va bien, je suis désolé aussi, d'accord ? »

Il aurait presque pu entendre le cœur du garçon battre la chamade de là où il se trouvait, deux pas plus loin, accroupit face à lui. S'approcher de lui à ce moment semblait risquer de lui provoquer un arrêt cardiaque… qu'est ce qui n'allait pas avec le gamin, une fois pour toutes ?

Il attendit quelques minutes que la respiration du garçon se calme avant de reprendre de sa voix la plus neutre.

« Dis moi, pourquoi est-ce que tu ne m'as pas dit que tu avais faim, tout à l'heure, quand je suis allé te voir ? »

« Je sais que je n'ai pas le droit, » murmura le garçon.

« Et pourquoi ça ? » demanda Harry, tentant de ne pas paraître aussi abasourdi qu'il l'était.

« Parce que j'ai été méchant. Je suis parti. »

Oh. Severus pensait qu'il l'avait volontairement privé de nourriture pour le punir…

« Ca n'a rien à voir, Sev, je t'ai fait à manger mais tu étais endormi quand je suis revenu, et j'ai pensé que tu serais mieux au lit, » protesta t il

En réalité, rectifia Harry dans sa tête, il avait songé que lui-même serait bien mieux si l'enfant était au lit.

Le garçon le regarda d'un air incrédule.

« Et tu n'as pas été méchant », reprit Harry. « Je ne peux pas dire que ta petite fugue m'ai enchanté, mais comme je te l'ai dit, je peux comprendre. Et je crois que tu as été assez puni avec cette cheville, pas vrai ? Combien de temps est-ce que tu es resté au fond de ce trou avec ta cheville cassée ? »

« Toute la journée, » marmonna le garçon.

Et une partie de la nuit, songea Harry, ce qui avait du être assez effrayant pour un petit garçon de cet âge… et malgré cela, il n'avait pas voulu être secouru… soit le garçon était vraiment courageux, soit il était particulièrement effrayé. Ou peut-être les deux.

« Tu as été très brave, » assura Harry. « Et de descendre comme ça… tu n'as pas peur du noir ? »

Severus secoua la tête avec une moue dédaigneuse. Pourtant, il tremblait légèrement, constata le jeune homme… soupirant, il se leva et répara d'un rapide sort l'assiette et le plat qui étaient tombés à terre, avant de récupérer ce qu'il restait du repas.

« Autant que tu finisses de manger, puisque tu y es. Et je ne te priverai jamais de nourriture, Sev, tire toi ça de la tête. Tu n'es pas puni. Je tacherai de trouver quelque chose de mieux demain, promis. »

Se penchant vers le garçon, il tendit sa main pour l'aider à se relever, avec son meilleur sourire. Mais son offre de paix ne fut pas reçue comme il l'avait espéré ; Severus leva aussitôt un bras pour se protéger, dans un geste qui devenait familier à Harry. Severus reprit aussitôt sa litanie d'excuses, devant un sorcier médusé. Il venait pourtant de lui dire…

« Sev, tout va bien, tu n'as rien fait de mal, tu as tout à fait le droit de venir chercher de la nourriture en pleine nuit si tu en as envie. J'aurai juste préféré que tu me réveilles, pour ne pas que je te fasse une peur pareille. Sans compter que tu as l'air de t'être fait mal en tombant… »

Le garçon se tût et leva les yeux vers lui. Il était épuisé, constata Harry… sans doute son discours lui était-il passé bien au dessus de la tête. Il prit une grande inspiration, et cherchant désespérément comment résoudre la crise, il posa ses mains sur ses hanches… un geste qui eut pour effet de pétrifier Severus, qui sembla littéralement s'enfoncer dans le sol.

« S'il vous plait, pas ça… je ferais ce que vous voudrez… »

Sentant le poids de l'impuissance s'installer en lui comme une panique sourde, Harry s'essuya le front.

« Pas ça quoi, Sev ? » demanda t il avec lassitude.

« Pas la ceinture, s'il vous plait… je ne recommencerais plus… je ferais tout ce que vous voudrez, je ne partirai plus, je ne mangerai plus… »

Le ton était si désespéré qu'Harry fut pris d'une subie envie de prendre l'enfant dans ses bras. Mais il resta sur place, incapable de faire un geste, tandis que les pièces du puzzle se mettaient en place dans sa tête… le petit garçon craintif qui se tenait toujours loin de lui, qui ne riait jamais, qui obéissait sans un mot… Oh, Merlin. Non, Snape n'était pas si différent de lui, après tout. Mais apparemment, le petit Severus avait eu de meilleures raisons que lui encore de se taire et de ne pas se faire remarquer.

Ne trouvant aucun mot pour répondre au plaidoyer désespéré du garçon, Harry se laissa glisser à son tour contre le meuble de cuisine, juste à côté de l'enfant. Il resta un long moment sans rien dire, fixant la fenêtre en face d'eux, écoutant la respiration saccadée de Severus.

Quand il pensa que sa voix serait suffisamment ferme pour parler, il le fit en regardant fixement la lune qui brillait derrière le carreau, là, au dessus de ce jardin au milieu de nulle part.

« Quand j'avais ton âge, j'habitais avec ma tante et mon oncle, » commenca-t-il. « Mes parents sont morts quand je n'étais qu'un bébé, et je ne me souvenais pas d'eux. Je ne savais même pas vraiment qui ils étaient, ni qu'ils étaient des sorciers. En fait, je ne savais pas que j'étais un sorcier moi-même. » A ses côtés, il entendit la respiration de Severus s'arrêter à ces mots. Il devinait que dans le noir, les yeux du garçon s'étaient agrandis.

« Mon oncle et ma tante ne m'ont jamais aimé, » reprit il. « Ils avaient un garçon, de mon âge, qu'ils adoraient. Ils lui offraient tout ce qu'il voulait. Moi, je dormais dans un placard sous l'escalier. C'était ma chambre. »

Le petit garçon à ses côtés se rapprocha légèrement, captivé par l'histoire.

« Je portais les vieux habits de Dudley, c'était son nom. Il était horrible avec moi, il passait son temps à me taper dessus. Il était très gros et très stupide. Comme j'étais plus petit et rapide que lui, j'arrivais presque toujours à lui échapper, mais c'est toujours moi qu'il accusait quand il faisait une bêtise, et ses parents le croyaient. Je détestais ça… et je détestais surtout qu'ils ne m'aime pas, même pas un petit peu… pas assez pour me donner assez à manger ou pour me dire quelque chose de gentil, de temps en temps. Pour me soigner quand j'étais malade, ou pour me consoler quand j'étais triste. J'avais l'impression d'être toujours tout seul et ça me rendait vraiment malheureux. »

Severus s'était rapproché jusqu'à presque le toucher à présent, sa respiration calme et profonde. Il pouvait presque sentir l'empathie et la sympathie du garçon qui buvait ses mots et se reconnaissait dans son histoire.

« Ils ne m'ont jamais fait de mal, pas vraiment, je crois que je ne les intéressait juste pas assez pour qu'ils me punissent comme cela. Oncle Vernon me giflait quelques fois quand j'étais à portée, et tante Pétunia me jetait des choses. Mais ils n'avaient pas l'air de me voir, même quand ils le faisaient. Comme si je les dégoûtait trop, que ça les salissait. Plus tard, quand j'ai grandis et que je suis allé à Poudlard, ils ont commencé à avoir peur de moi et ils m'ont enfermé dans ma chambre. Tout le temps où j'avais vécu avec eux, ils m'avaient convaincu que je ne valais rien, que je ne pourrais jamais rien faire de bien… mais quand ils ont compris que je pouvais me servir de mes pouvoirs, alors ils n'ont plus voulu que je reste avec eux. Ils ont eu peur que je leur fasse du mal, ou que j'attire le malheur sur eux, alors ils m'ont chassé. Je croyais que je n'étais pas vraiment triste, que j'étais soulagé de ne plus les revoir, mais ce n'était pas vrai. J'aurai donné n'importe quoi pour qu'ils m'aiment, ou juste qu'ils pensent du bien de moi. Qu'ils me disent un mot gentil. Qu'ils reconnaissent juste que je n'étais pas un monstre et un bon à rien. Mais ils ne l'ont jamais fait… »

A ces mots, il sentit une petite main venir se poser sur la manche de sa robe et se refermer sur sa manche, dans une tentative maladroite de consolation. Harry sentit une étrange chaleur dans sa poitrine… le petit garçon qu'il avait terrorisé était là, bravant sa crainte, en train d'essayer de lui procurer un peu de réconfort… lentement, très lentement, il leva une main pour la poser sur le genou de l'enfant.

« Je ne les ai plus vus depuis des années, je sais juste que mon cousin est mort. Ils m'ont fait savoir qu'ils ne voulaient plus jamais me revoir et je sais que je ne les reverrais plus jamais. C'était ma seule famille, mais ils ne se sont jamais comportés comme une famille pour moi. Je ne sais pas vraiment ce qu'une bonne famille est sensée faire, pour être honnête… mais je suis sûr d'une chose, c'est que ça n'implique pas de frapper un enfant avec une ceinture, ni de l'affamer. Je ne ferais jamais cela, ni à toi ni à personne d'autre, Sev. Jamais. »

A ces mots, il sentit le petit corps venir se blottir contre lui, tremblant plus encore que quelques minutes avant. Craignant de l'effaroucher, Harry leva son bras et vint le poser sur les épaules du garçon avec autant de précaution que s'il s'était agit d'une bête blessée.

« Je suis désolé d'être parti, » renifla Severus. « Et d'avoir volé de la nourriture. Et d'avoir eu peur. »

« Ce n'est pas grave, petit, » murmura Harry. « Tu as le droit de faire des bêtises. Tu n'es qu'un petit garçon. Personne ne devrait frapper un petit garçon avec un ceinture… »

Le garçon renifla à nouveau, avant de continuer d'une voix tremblante.

« Père dit que je dois apprendre comme les enfants moldus. Mère n'est pas d'accord, mais Père finit toujours par avoir raison, surtout quand il a bu. Il dit qu'il n'y a qu'avec une ceinture qu'on peut faire comprendre quelque chose à un garçon qui n'écoute pas. »

Harry pressa un peu plus le garçon contre lui. Comment la mère de Snape avait-elle pu laisser faire cela ? Son père n'était-il pas un moldu ?

« Mais j'écoute, » reprit le garçon d'une petite voix suppliante. « Presque toujours. Mais parfois, je ne comprends pas. Mère dit que je suis stupide. »

Cette fois, Harry tressaillit. Même lui n'aurait pas imaginé insulter Snape de cette manière… Merlin, le gamin ne disait pas grand chose, mais ses actes avaient suffisamment démontré qu'il était particulièrement malin. Visiblement, Mme Snape semblait avoir certains points communs avec les Dursleys…

« Tu n'es pas stupide, Sev, pas du tout. Et je te trouve aussi très courageux. Et tu écoutes très bien, quand tu veux écouter. Tu as trouvé des légumes dans le jardin, et tu as réussi à me faire courir toute la journée alors que je suis entraîné à retrouver les gens ! » plaisanta-t-il. Mais l'humour ne semblait pas être le fort du jeune Snape qui se crispa aussitôt.

Harry passa une main dans les cheveux du garçon pour le rassurer. Hum… il y avait bien une belle bosse…

« Ne t'inquiète pas, Sev, c'est oublié. On repart à zéro, d'accord ? Toi et moi on va faire une bonne équipe. Je ne te demande pas de me faire totalement confiance tout de suite, mais juste de me laisser une chance, si tu veux bien. »

Et pas seulement pour maintenant, songea-t-il. Il y avait définitivement quelque chose derrière le Severus adulte qu'il avait envie de connaître, s'il lui en laissait l'occasion.

A ses côtés, le petit Snape hocha solennellement la tête, avec conviction cette fois.

Une sensation étrange s'empara d'Harry tandis qu'il étreignait le petit garçon et l'aidait à se relever pour l'installer devant son assiette. L'impression étrange d'avoir fait ce qu'il fallait. D'avoir fait quelque chose d'important, et d'avoir subitement pris cinq bons centimètres…