« J'étais alors telle une non-voyante à qui on avait enfin rendu la vue mais qui, trop ignorante et utopiste, était horrifiée par le visage hideux du monde qu'elle découvrait.
C'était le début de la fin. »
3 – Après la mort
« Oh non… me fait soudain Sasuke, visiblement agacé.
— Quoi ?
— Ca pue l'histoire d'une amitié qui s'est brisée sur un quelconque malentendu, c'est du déjà vu, je vais m'ennuyer durant votre récit.
— Pardonnez-moi mais ma vie n'est pas un film, rétorqué-je. Que la fin soit bonne ou mauvaise, je n'en ai tirée aucune leçon. »
Le jeune adulte se tait, n'ayant visiblement aucune réponse piquante à me lancer à la figure. Je n'ose m'avouer être satisfaite ma réponse a été sincère, sincère comme un pincement au cœur, sincère comme un frisson. Est-ce que c'est ça, rater sa vie ? Je pense avoir le droit de me consoler en me disant que ce n'est pas vraiment de ma faute.
« Je peux te tutoyer ? »
La question, apparemment venue de nulle part, m'arrache un petit rire sans joie.
« Tu l'as fait avant que je ne puisse t'y autoriser.
— Toi aussi. »
D'un signe de tête, je comprends qu'il est grand temps que je poursuive mon fameux récit si ennuyeux et déjà vu. Je souris à cette pensée amère.
« Passons directement à l'épisode le plus fâcheux, tu veux » précisé-je.
J'avais onze ans.
Je pense que c'était la période de ma vie que j'avais le plus aimée. J'étais curieuse, ambitieuse, épanouie, j'avais une amie incroyable et une seule, mais cela me suffisait. Je me sentais invincible. Le monde m'appartenait, là, logé dans le creux de mes mains. A l'époque, il m'arrivait même de ne pas jeter un seul coup d'œil à la fameuse photographie durant toute une journée.
J'avais décidé d'en parler à Ino. Elle qui savait tout sur tout, elle saurait probablement répondre à mes interrogations – comme elle l'a toujours fait. Je lui montrai la photo.
« Elle n'a pas été trafiquée ?
— C'est Naruto qui me l'a donnée, et il m'a affirmée qu'elle ne l'était pas…
— Et s'il mentait ? soupçonna-t-elle, avec une pointe de dédain dans son regard azur.
— Naruto a préféré ne plus m'adresser la parole, me voir l'abandonner, rester tout seul plutôt que de me mentir. Je le déteste, déteste, déteste mais je sais qu'il est honnête. »
Ino garda le silence pendant quelque secondes et me fixa d'un œil neutre. Quant à moi, je baissai le mien, soudainement captivée par la photo et surtout gênée par le regard perçant de ma meilleure amie.
« Tu as eu une grande sœur ?
— Pas à ce que je sache, non, répliqué-je non sans ironie.
— C'est bien ça le problème… soupira-t-elle. Je ne trouve pas vraiment d'autre explication. Tu as eu une grande sœur, qui a peut-être disparu et tes parents ne te l'ont pas dit. »
Ino reprit la photo d'entre mes doigts.
« Une grande sœur qui te ressemble beaucoup… Beaucoup… On dirait presque un clone ! Mais ça, ça n'existe que dans les films. »
Plutôt que de m'éclairer, elle n'avait fait que ressusciter l'angoisse et l'obsession que provoquait chez moi la simple vue de cette image. Je ne savais pas vraiment si elle était sérieuse ou non. Ni si elle se rendait compte de la gravité de ce qu'elle m'avait révélé. Je n'osais pas la croire j'allais vérifier de moi-même et j'avais une idée de comment m'y prendre…
Une semaine était passée depuis. Ce jour-là, je revenais du collège, un peu tendue. Mes parents n'étaient pas encore rentrés et j'entrai en silence. C'était le moment idéal.
Après moult efforts et plusieurs chaises entassées, et avec un bon équilibre, je parvins à attraper l'album photo de mon enfance au-dessus de l'armoire à glace de la chambre de mes parents. J'y cherchai une case vide et y glissai la photo de toutes mes obsessions. Je pris alors soin de tout remettre à sa place et montai dans ma chambre, comme d'habitude.
Le soir vint. Avec le plus d'enthousiasme possible, je demandai à ma mère de feuilleter mon album pour la énième fois. Elle fut agréablement surprise.
Au fur et à mesure que les pages se tournaient, mon cœur battait un peu plus vite. J'entendais les commentaires de ma mère sans les écouter. Elle resta sans voix lorsque vint la bonne page.
« Maman ? fis-je non sans un tremblement bien perceptible dans ma voix.
— Qu'est-ce que…
— Maman, cet enfant, il a les mêmes cicatrices que Naruto, tu sais… Celui avec qui tu m'as dit de ne pas jouer »
Je récitai ma leçon par cœur. Probablement un peu trop bien.
« Qu'est-ce que ça fiche là, ça…
— Maman, c'est qui la fille ? C'est moi ? Et l'enfant ? C'est le petit frère de Naruto ? Mais ses parents sont morts à sa naissance…
— Ferme-la, tu veux ? »
Même si je m'attendais à une réaction violente de sa part, je ne pus m'empêcher de me sentir blessée. Elle ne m'avait jamais parlé de la sorte.
Après quelques minutes, elle et moi au bord des larmes, ce fut ma mère qui finit par éclater en sanglots.
« Maman !
— Rentre chez toi, jeune… Jeune fille, rentre chez toi… Va chez tes parents…
— Mais ce sont vous, mes parents, Papa et toi, qu'est-ce que tu racontes…
— Non… Moi je ne suis qu'une idiote. Rentre chez toi. RENTRE CHEZ TOI ! »
Je pris peur et la fuite par la même occasion, laissant ma supposée génitrice en proie aux larmes et à des paroles plus incompréhensibles les unes que les autres. Mon père poussa la porte d'entrée à cet instant et mit quelques secondes à comprendre – du moins à essayer de comprendre ce qui se passait. Il y avait ma mère dans un état second, la photo, et moi.
Il y avait ma mère, la vérité, et moi. Plus de place pour le mensonge. Plus de place pour l'illusion.
Ino avait raison.
« … Et ensuite ?
— Quoi, mon histoire t'a intéressé ? fais-je en me moquant.
— Je déteste les récits inachevés.
— Et bien la suite je te l'ai raconté tout à l'heure, au début. Après ça, ma mère a fait un petit séjour en hôpital psychiatrique, histoire de la remettre sur pied. Elle est revenue, fausse et bercée d'illusions, comme avant. Entre temps, mon père a été forcé de tout me dire. C'était à mon tour d'avoir une santé mentale douteuse. Et me voilà, après dix ans passée à être lâche, me voilà sur ce putain de pont et prête à sauter parce que je n'ai pas d'autre alternative.
— Ouais, t'es vraiment pathétique.
— Merci, répliqué-je sèchement.
— Et ton pote, Naruto je crois, il est devenu quoi ?
— Il est parti. Dès qu'il a su. Dès que j'ai voulu lui reparler. Il est parti.
— Et c'est tout… ? Pourquoi ne l'as-tu pas cherché ?
— Je ne me suis même pas trouvée.
— C'est quoi ces réponses toutes faites ? »
Il a haussé le ton, s'est rapproché de moi, s'est accroupi et me fixe d'un regard menaçant. Je rêve ou… Il me gronde ? Et moi, moi je soutiens avec maladresse son regard noir et furieux tout en me recroquevillant lamentablement.
« T'as rien fait pour arranger ta situation ! Oui, je sais que c'est dur, mais t'as vraiment rien fait pour te relever ! On t'annonce que tu es handicapée, que tu n'as plus tes jambes pour courir vers l'avenir et toi, au lieu de chercher une béquille sur laquelle t'appuyer, tu te laisses crever. Relève-toi, bordel. Va chercher Naruto. Va chercher ta vie. Si elle n'est pas venue à toi, alors cours vers elle. »
Je pleure.
« Comment veux-tu apprendre quelque chose de ta vie si tu restes là à faire du sur-place ? Tu veux que je te dise ? Ces dix dernières années que tu as passées, tu les as perdues ! Elles ont été inutiles et le seront toujours. Alors soit tu te jettes d'ici pour faire en sorte que ta vie entière soit perdue et non dix ans uniquement, soit tu te relèves et tu te débrouilles pour que les cinq prochaines décennies ne soient pas similaires à celle que tu viens de vivre. »
Je continue de pleurer, agenouillée. Et lui, lui et son regard mauvais, lui et son regard qui pue la mort, lui, il appuie ses mains sur mes cuisses, s'approche de mon oreille et dans un souffle me murmure :
« Vis »
Tout s'est arrêté autour de moi. L'eau du canal ne m'offre plus son odeur infecte, l'air frais ne caresse plus mes cheveux, le soleil ne brille plus, mes poumons ne respirent plus, mon cœur ne bat plus et même lui, Sasuke, a cessé de me fixer méchamment. C'est le blanc total. C'est la couleur du changement. Je sais ce que je laisse derrière moi mais je ne sais pas ce qui m'attend.
Car oui, quelque chose m'attend et ce n'est pas la mort.
Je rouvre les yeux.
« Seulement si tu en fais de même » me surprends-je à dire.
Il s'est redressé et semble aussi étonné que moi.
« Tu ne connais même pas la fin de mon récit.
— Peu importe, je saccagerai tes plans comme tu as saccagé les miens. »
Je le surprends en train d'esquisser un petit sourire victorieux. Je lui demande de continuer à son tour, même si je suis encore un peu sonnée et que je ne suis pas certaine de l'écouter attentivement.
Il se relève, s'accoude une dernière fois à la rambarde et termine son récit, yeux rivés sur l'eau croupie du canal.
J'étais l'objet principal d'une toile peinte par un cruel artiste. Une nuit cachant son regard coupable derrière le voile rougeâtre que lui offrait la Lune, qui elle, pleurait le sang des Hommes. Une toile sans vie, mais tellement réussie.
Les cadavres de mes parents gisaient sur le sol auparavant immaculé de la cuisine. Tous deux avaient les yeux grands ouverts et terrifiés. Un peu comme moi, au même instant. Une mare odorante de sang coagulé les retenait collés au carrelage.
On m'agrippa violemment par l'épaule. Il me fallut quelques secondes pour tourner mes yeux baignés de larmes vers le regard d'Itachi, que le crime avait teint en rouge lui aussi.
« Fuis. FUIS ! »
Je m'exécutai, terrorisé, choqué. Je courrai vers je ne sais où, mais loin d'ici. J'avais le sentiment que mes jambes ne s'arrêteraient pas tant que la Lune, toujours en larmes, ensanglantée, ne soit derrière moi. Mais elle était toujours au-dessus de ma tête. Toujours.
Je me suis épuisé, j'ai pleuré et je me suis endormi dehors. Le lendemain, je n'avais qu'une idée en tête : tuer celui qui a tué.
Une nouvelle course se dessinait. Je me fichais royalement de ce pour quoi je devais concourir cette fois, mais il fallait absolument que je la gagne.
« Alors, cette vengeance ?
— Pardon ? demande-t-il.
— Tu as perdu, mon pauvre. Ta course… Tu l'as perdue. La mort, qu'elle soit tienne ou sienne, n'est pas une victoire. Et maintenant repose-toi, tu veux. Fais une pause. Je te l'ai déjà dit.
— Je n'ai plus de but. Je ne veux pas passer ma vie à errer sans objectif. »
Je me lève à mon tour et du haut de mon mètre soixante, je tente d'imiter son geste de tout à l'heure et lève un œil accusateur vers lui. Il sourit amèrement.
« J'ai une question pour toi. Comment trouve-t-on un objectif ? »
Aucune réponse. Son sourire s'est figé mais il ne reste de sa mine moqueuse qu'un rictus mélancolique.
« Un but, ça ne tombe pas du ciel, Sasuke. Ca se construit et ça se fixe. Tu fais fausse route depuis le début.
— Arrête de me dire ça ! Je le sais que je fais fausse route, que j'ai tout foiré, je le sais ! Mais qu'est-ce que tu veux que je fasse maintenant, hein ? Me construire une nouvelle vie alors que je n'ai plus de famille ? Œuvrer pour le bien de l'humanité alors que je suis un meurtrier ? Qui veux-tu que je touche avec mes mains pleines du sang de mon propre frère ? Qui veux-tu que je regarde avec ces mêmes yeux qui ont vu la mort ? Quel parfum veux-tu que je sente avec ce nez, ce nez qui a fleuré l'odeur infecte du sang de mes parents ?
— Si je réponds à tout ça, tu vivras ?
— Ouais, bien sûr ! » me fait-il sur un ton de défi.
J'étais encore bouleversée par ce qu'il m'avait dit quelques minutes auparavant… Je ne me rendais pas encore compte que j'allais vivre. Mais pas sans lui.
« Je voudrais que tu renaisses de tes cendres, Phoenix. Que tes plumes gagnent un nouvel éclat. Pourquoi tu ne pourrais pas te construire une nouvelle vie ? Œuvre pour ton propre bien, et pour ceux qui un jour compteront pour toi. Ta future famille. Tes mains ont versé le sang de ton frère, et pourtant, constaté-je en prenant l'une d'elle dans les miennes, elles sont blanches comme neige. Le temps les a lavées et il continuera à le faire si tu les utilises convenablement. Quant à tes yeux, ils ne verront probablement plus jamais la mort telle qu'elle leur a été montrée… Seulement s'ils s'ouvrent sur le monde... Tout comme ton odorat. Cesse de ressasser le passé de cette manière. Là, est-ce que tu vois encore la mort ? Est-ce que tes mains sont enduites de sang ? Est-ce que tu sens encore cette odeur ? Allez, dis-le !
— Fais pas chier ! » m'hurle-t-il.
J'éclate de rire. Un rire, un vrai. Franc. J'ai le sentiment d'être devant un enfant avec la preuve irréfutable qu'il a fait une bêtise, mais qui n'assumerait pour rien au monde. Voyant que cela l'énerve au plus haut point, je ris de plus belle et des larmes naissent de mes yeux hilares. Quant à lui, il se contente d'un sourire maladroit et me surprend en m'étreignant à nouveau.
Ce n'était pas l'étreinte froide et sans vie du début de notre rencontre. Celle-ci était chaude, désolée, intense. Et il ne manqua pas de me le faire remarquer lorsqu'il me relâcha, non sans gêne.
« C'est pas comme tout à l'heure…
— Parce que ce geste a un sens. Songes-y, jeune homme… Tous les gestes sont vains s'ils n'ont aucune signification. Si toi, tu ne parviens pas à entendre le langage de l'âme… »
J'élargis mon sourire et comme une enfant un peu dérangée, je m'éloigne, lève les bras au ciel en m'écriant :
« Alors parle-lui avec tes gestes ! Apprends-lui la langue des signes !
— Tu serais pas un peu folle, Sakura ?
— Qui ne l'est pas ? Allez viens, on se casse d'ici. »
Je lui reprends la main et nous descendons du pont pour nous diriger vers les combles de la ville. Petit à petit, les passants se font plus nombreux, les rues plus animées et finalement, nous traversons le marché sur la Grand Place et nous nous réfugions dans un parc, sous un cerisier. Nous sommes essoufflés et nous allongeons. Sans lui demander son avis, je pose ma tête sur son torse et observe le ciel bleu à travers les feuilles sombres du vieil arbre.
« Alors… Tu comptes faire quoi ? me demande-t-il après quelques minutes de silence.
— Quand Naruto est devenu majeur, j'ai eu vent de son départ pour la capitale. Il avait enfin droit à son héritage et je ne doute pas de sa prospérité. J'irai le retrouver même si je devais y passer des années. Et Ino… J'irai la voir juste avant de partir. Je lui raconterai tout. Mes parents. La photo. Ma tentative de suicide. Toi. Tout.
— Je vois…
— Et toi que comptes-tu faire ? Hé ho, tu m'entends ? » demandé-je en me redressant.
Il avait le regard tourné vers une bande de lycéens – surement des camarades de classe – et une jeune rousse lui faisait timidement signe avant de se cacher derrière une de ses amies en gloussant. Il restait songeur.
« Elle est jolie.
— Plus que toi, ça c'est certain, se moque-t-il.
— Connard » ris-je.
Je suis convaincue qu'il ne plaisante qu'à moitié. Il l'observe d'un œil neutre presque vitreux, comme il regarderait un passant se casser la figure ou se faire voler. Je lui demande s'il la connaît. Il me répond que oui, que c'est une cruche comme toutes les autres et qu'elle ne cesse de le suivre partout où il va au bahut. Je réplique que c'est une jolie cruche. Il ne m'a pas répondu.
« Pour répondre à ta question, fait-il après quelques secondes de silence, je ne sais pas. J'irai en cours comme tout le monde, je passerai mes examens et j'entamerai probablement de longues études à la fac.
— Pour devenir quoi ?
— Prof. »
Je ne peux m'empêcher de rire.
« Toi, prof ? Ca promet…
— Arrête de rire, si ça se trouve vos enfants seront mes élèves.
— Vos ?
— Oui, toi. Toi et Naruto, annonce-t-il d'un air absent.
— Qu'est-ce que tu racontes ? T'ai-je dit quelque part que je comptais vivre avec lui ? Que je l'aimais ?
— Tes yeux l'ont fait pour toi.(1) »
Je me contente d'un « Tsh ! » dédaigneux et me redresse afin de m'asseoir en tailleur et lui tourner le dos.
Nous sommes restés ainsi jusqu'à la nuit tombée. Il est venu boire un thé chez moi et m'a forcée à appeler Ino. Lorsque j'ai terminé mon appel téléphonique en lui demandant de venir me voir le lendemain, Sasuke n'était plus là.
Je n'ai même pas son numéro de téléphone ni son adresse. Je ne sais pas comment le retrouver…
A part peut-être sous un cerisier, en compagnie d'une cruche.
(1) Référence à "Duma Key" de Stephen King. Je m'sentais obligée. Ce livre est une merveille.
