Ah, nous nous attaquons à la Guerre de Cent Ans ! J'aime spécialement cette période, bien que je n'en sache pas grand-chose en dehors des grands noms, et donc celui de Charles VI. Vous vous rappelez du roi paranoïaque qui avait décimé les siens ? Eh bien, c'est lui. Le père du célèbre Charles VII (notamment par rapport à Jeanne d'Arc et du fait que la Guerre de Cent Ans s'est arrêtée sous son règne) et le fils de Charles V, ce dernier notamment connu pour avoir fondé la première libraire royale, l'ancêtre de la Bibliothèque nationale.


Francis et la folie de Charles VI

Quelle terrible guerre qui affligeait la France depuis si longtemps. À croire que la malédiction lancée par Jacques de Molay contre le pape et Philipe le Bel fonctionnait à merveille. Qu'elle fut regrettable, la mort de Charles V, lui qui avait réussi à redonner un semblant d'espoir aux territoires français contre l'envahisseur anglais ! Surtout qu'Edouard III avait rendu l'âme peu avant, en janvier de l'an 1377, après cinquante ans de règne. Sa disparition supposait un bouleversement des forces, mais comme si le destin voulait sceller cette guerre même dans l'au-delà, Charles V mourut le 16 septembre 1380, en laissant derrière lui que le Dauphin Charles, âgé de dix ans. Heureusement, la guerre s'était stabilisée à ce moment, par le gouvernement des oncles de Charles VI en attendant que leur neveu soit assez grand pour régner par lui-même, à quatorze ans.

Désormais, des années plus tard et sans que la guerre ne soit finie, Charles VI s'en allait en Bretagne contre le duc Jean IV. Il venait de passer la ville de Mans et, avec les siens, passaient la forêt. Francis était à ses côtés, observant les faits et gestes de celui qui le gouvernait, qui gouvernaient la France. Le Bien-Aimé paraissait avoir chaud, et ce n'était qu'à son honneur : une chaleur étouffante les envahissait tous en ce chaud mois d'Août 1392.

« Mon roi... », commença Francis.

Mais il s'interrompu brusquement lorsqu'un vieillard en haillon sortit de derrières les arbres et s'écria, tel un fou, ses yeux rivés vers sa Majesté :

« Ne chevauche pas plus avant, mon roi ! Retourne ! Retourne ! Tu es trahi ! »

La surprise fut telle que, sur le coup, Francis ne sut comment réagir alors qu'il tentait de calmer son cheval qui, à l'apparition de ce mystérieux homme, avait pris peur. Heureusement, d'autres avaient de meilleurs réflexes et, sans même un ordre du roi, se précipitèrent sur le vieillard pour le chasser, le traitant de fou. Ceux-là étaient de bons soldats, ceux dont on entendait parler comme les braves qui sauvaient des vies en s'interposant lors d'un assassinat discrets sur d'importantes personnalités. Charles VI s'était bien entouré.

Francis Bonnefoy cligna des yeux, se demandant ce qui venait de se passer. Faisait-il si chaud que les mendiants en perdaient l'esprit ?

« Vous allez bien, messire ? demanda un soldat à cheval en passant près de lui.

— Je vais bien, je vais bien... assura la nation en hochant la tête au chevalier. Qu'était-ce ?

— Un dément, messire. Ne vous en préoccupez pas trop. Cela arrive fréquemment à la cour de Sa Majesté. Il ne fait plus attention à ce genre de fariboles grotesques. »

Pourtant, l'ignorance, ce n'était pas l'impression que Francis avait en regardant le roi. Celui-ci paraissait troubler. Était-ce possible que ce dément ait pu le déstabiliser ? Il hésitait presque à demander une halte pour que le roi puisse reprendre ses esprits mais Charles VI semblait déterminer à sortir de la forêt avant l'après-midi. Alors, oubliant ce fameux incident, il reprit route avec ses troupes.

Ainsi, à midi, ils sortirent de la forêt. Il faisait chaud, encore plus qu'auparavant et cela se voyait que le roi étouffait sous sa jaquette de velours. Beaucoup étaient fatigués et il n'était pas rare de voir certains somnoler sur leurs destriers. Francis lui-même se sentait éreinter.

De l'arrière, il jeta un coup d'œil au roi et remarqua une scène assez improbable. Derrière le roi se trouvait un page coiffé d'un casque d'acier. Et, derrière lui, un autre qui portait la lance du roi. Il semblait s'endormir.

Prédisant ce qui allait arriver, Francis s'apprêta à crier de faire attention. Mais il était déjà trop tard. Le page laissa tomber la lance qui frappa le casque d'acier de celui de devant dans un immense fracas. Si quelqu'un dormait, nul doute qu'il était désormais bien réveillé. Comme cela le semblait compte tenu de la réaction du roi qui, légèrement vouté sur son cheval, tressaillit et se redressa vivement. Cette réaction prévisible ne fit qu'accentuer l'incompréhension de la suivante : Charles VI sortit son épée de son fourreau comme un enragé et se tourna vers ceux qui étaient le plus proches d'eux.

Francis, cette fois-ci, réagit immédiatement. Terrifié, il eut un horrible pressentiment et sortit son épée à son tour alors que Charles VI abattit la lame vers l'homme le plus proche de lui. Francis intervenu et le fracas des deux épées résonna alors que la panique s'emparait de la suite du roi.

« Votre Majesté ! criaient les hommes. Que vous arrive-t-il ? Arrêtez ! Par Dieu, cessez cela ! »

Mais Charles VI ne paraissait pas les entendre. Comme plongé dans un horrible cauchemar dont il tentait vainement de s'enfuir, il continua de guerroyer, sans se préoccuper des visages de ses opposants. Un éclair de compréhension passa dans le regard de Francis alors qu'il fixa le roi. Cette décision ne lui prit que l'espace d'une seconde, avant qu'il n'ordonne :

« Retirez-lui les armes ! Empêchez-le de blesser quelqu'un ! Vite !»

Qu'importe qu'il ne soit pas chevalier ou non, on obéit à ses ordres et, même dans toute sa rage, le roi ne put se défaire de tous deux qui se risquèrent à l'arrêter. On parvient à l'arrêter, avec grande difficulté : six hommes étaient grièvement blessés de cet affrontement, dont d'autres avec des blessures plus mineures.

« Occupez-vous des blessés », déclara Francis avec une profonde tristesse en jetant un rapide coup d'œil à quelques-uns qui paraissaient aux portes de la mort.

Il se dirigea vers le roi, qu'on avait couché – il semblait s'être calmé de son enragement sanglant. La chaleur, toujours, ne cessait de se voir sur son visage avec la sueur qui coulait sur son visage.

L'on s'écarta de lui pour laisser passer Francis qui, devant le roi, s'agenouilla. Il ne s'agenouillait pas comme quelqu'un devant son souverain, mais comme un proche devant un malade. Il avait la mine grave, mêlé à un soupçon d'une profonde tristesse.

« Messire ? demanda quelqu'un. Pensez-vous que... ? »

Francis ferma les yeux, se retenant d'attraper la main du souverain pour la serrer dans la sienne afin de le rassurer. Cela devait être un cauchemar. Pourquoi ? Pourquoi le sort s'acharnait-il ainsi ?

« Il... »

Il sentait sa voix chancelante alors qu'il admettait haut l'affirmation que tout le monde murmurait tout bas.

« Il... Il est devenu fou. »

Charles VI, le Bien-Aimé, était devenu fou.

À Charles VI, le Bien-Aimé,

Que ma peine est immense lorsque je repense à ce qui t'est arrivé. Comment et pourquoi, personne ne saurait le dire, et pourtant la fatalité s'est abattu sur toi, toi que l'on appelait le Bien-Aimé. À présent, tu es plus connu comme le Fou que comme un des souverains majeurs de la Guerre de Cent Ans. La Guerre de Cent Ans... Les choses auraient-elles été différentes si tu n'avais pas sombré dans la folie ? Je me le demande encore.

J'aimerai tant oublier cet instant où, pardonnes-moi, je ne revois qu'un dément qui, par une extrême paranoïa, attaque les siens. As-tu fais quatre ou six morts ce jour-là, avant qu'on ne parvienne à te désarmer ? Tu combattais avec tant de volonté, comme si ta vie en dépendait. Était-ce cela ? Pensais-tu qu'un des tiens voulait ta mort ? Croyais-tu donc les paroles de ce dément que nous avions aperçu dans la forêt, plus tôt ? Ou alors n'était-il que le déclencheur d'un mal qui te rongeait depuis longtemps, comme il rongea Henry IV qui voyait son assassinat partout ? Si seulement ta folie s'était arrêtée là ! Étais-tu conscient, lorsque tu croyais être fait de verre ? Savais-tu ce que tu avais fait lorsque, après deux jours d'inconscience, tu t'es réveillé après t'être évanouit dans le chariot dans lequel nous t'avions lié pour que tu évites de faire plus de mal à quiconque ? Toi qui tenait, tant bien que mal, de régner en alternance avec tes crises de folie qui, même aujourd'hui encore, divisent les spécialistes. Certains te disent être schizophrène, d'autre que la consanguinité dont tu es le résultat aurait entrainé des troubles mentaux. J'ai tant de peine pour toi, comme j'en ai pour tant d'autres de la Guerre de Cent Ans dont il est inutile de rappeler qu'elle en dura 116.

116 ans à se battre contre les Anglais. Personne n'aurait pu prédire cela, à cette époque. Edouard III contre Philippe VI, puis contre Charles V, ton père qui avait réussi à redresser le royaume qui, sous ton règne, fut de nouveau sous l'emprise anglaise. Jusqu'à ce que Charles VII parvienne à mettre fin à cette guerre. Ton fils est parvenu à mettre fin un conflit long de 116 ans. Un conflit qui a fait tant de victimes. Tu l'ignores, mais le nom qui me revient à cette mémoire n'est autre que celui de Jeanne d'Arc, une jeune fille qui, par sa foi inébranlable en dieu, est parvenu à redresser la situation de la France à un moment critique de celle-ci. Et elle fut brûlée pour cela par les Anglais alors qu'elle n'avait que 19 ans.

Peut-on me dire ce que cette guerre a accompli, en dehors de victimes ? Tout ce que nous avons appris par cette tragédie n'aurait-il pas pu être appris sans de sanglantes tueries ?

Comme je l'ai toujours fais pour toi, et que je continuerai de faire pour toi, je prie Dieu pour que ton âme repose en paix, roi Bien-Aimé de la France.

Un proche camarade, Francis Bonnefoy.


Concernant le début, avec la malédiction, vous comprenez sûrement si « Les Rois Maudits » vous dit quelque chose. Cette idée part du concept que la guerre de Cent Ans serait le « résultat » de la fin de l'Ordre des Templiers sous Philippe le Bel qui fit brûler Jacques de Molay en l'accusant de divers crimes contre la Religion Chrétienne. Jusqu'à la fin, Jacques de Molay n'a cessé de clamer son innocence et l'innocence de l'Ordre des Templiers par rapport à tous les crimes dont on l'accusait. Cela n'a pas vraiment de rapport avec ce chapitre, j'admets, mais c'était pour faire une petite parenthèse sur les Templiers.