Histoire … d'un dérapage
Après trois jours alités, Heero recommença à sortir un peu puis retourna au travail. Il remercia véritablement son voisin en lui apportant son thermos en main propre. Duo, ravi de ce geste, sachant combien cela lui coûtait, lui qui aimait sa tranquillité, l'avait gardé à manger. Heero apprit au cours de leur conversation alors que Duo était un littéraire, que son rêve était de devenir écrivain, traducteur ou de travailler dans une bibliothèque. Son indécision le fit sourire, cela traduisait bien la certaine immaturité qui transparaissait de son nouvel ami. De son côté, il lui livra un peu de lui, notamment en lui précisant qu'il voulait se spécialiser dans la chirurgie orthopédique. Cela avait quelque chose de fascinant de pouvoir reconstruire un corps humain… et il n'y avait pas trop de contact patient, car ils « dormaient » pendant les opérations. Duo rigolait : cela lui ressemblait bien - altruiste mais solitaire.
Ils se rapprochèrent petit à petit. Oh, pas des grosses effusions, parfois au hasard des rencontres sur le palier ou dans le hall d'entrée. Ils s'étaient même retrouvés deux-trois fois à table ensemble, parce que Duo charriait Heero sur son régime mal équilibré, pour l'avoir croisé plusieurs fois avec des sandwichs. Ils arrivaient à se voir un peu même si leurs temps communs étaient peu nombreux, entre le travail de Duo et les gardes décalés de Heero. Duo savourait d'autant plus ces rencontres rares mais qu'il ressentait comme précieuses Heero, lui, avait la surprise de ne pas fuir son contact, et de même la trouver agréable - il appréciait sa compagnie, abreuvante mais rafraîchissante. En fait, il se rendait compte avec lui qu'il aimait certes sa solitude, mais que Duo savait bien la respecter, et n'envahissait pas son espace vital quand il ne voulait voir personne. Il le laissait venir quand ça lui plaisait.
Ce soir-là, Duo croisait Heero dans le hall. Ils avaient terminé en même temps visiblement, comme cela arrivait peu. A son air, Duo vit tout de suite que son ami n'allait pas bien.
- Salut Heero ! Oh, t'en fais une tête ?
- Je ne vois pas de quoi tu veux parler.
Aïe, il était en mode "ours". Il allait falloir le dérider un peu.
- Oh là, guy, on me la fait pas à moi ! Tu as eu une dure journée ?
- Hn.
- Ok. Tu veux pas en parler. Pas de problème. Tu veux qu'on mange ensemble ? Reste pas comme ça, tu vas broyer du noir tout seul. Et j'ai des pizzas à manger ce soir si tu veux.
Il lui fit un clin d'œil malicieux. Heero le fixa, indécis. Bon sang, il voulait juste s'enfermer, se mettre sous sa couette et oublier sa soirée de cauchemar. Et le voilà qu'il débarquait, lui. Il soupira. Il avait sans doute raison. Il devait se montrer fort, ce serait bientôt son quotidien après tout.
- OK.
- Super ! Allez, je vais faire chauffer le petit four. Je t'attends !
Heero déposa ses affaires dans son appart, prit sa douche et enfila une tenue propre. Une fois prêt, il frappa chez son voisin, qui lui ouvrit promptement, en tablier.
- Vas-y entre, c'est au four ! Je te prépare une petite entrée pour te caler quand même. Assis-toi !
- Ce n'est pas la p…
- Si si, y'a rien de mieux qu'un bon repas pour se coucher l'esprit apaisé.
Il avait un sixième sens ce mec, ce n'était pas possible autrement. Il s'installa, l'esprit de nouveau reparti vagabonder. Il était effroyablement tendu, il se sentait prêt d'exploser. Se triturant les mains, il essaya de calmer et de chasser ses mauvaises pensées. C'était la première fois qu'il était confronté à la mort et au chagrin des familles endeuillées en direct. Le cas était particulièrement horrible puisqu'il impliquait des enfants. Il n'avait rien pu faire, l'équipe non plus. Il réentendit le cri poignant de la mère survivante quand elle avait appris que sa famille n'existait plus.
N'y tenant plus, il se leva et comme un robot se dirigea vers Duo, qui s'affairait au-dessus de son évier. Il l'enlaça et commença à faire courir ses mains sur son torse. Duo se tendit, et lâcha son couteau.
- hey, … hey, Heero… Tu… tu fais quoi, là ?
Il hoqueta de surprise quand il sentit sa bouche commencer à lui mordiller le cou. Il se raidit et tenta de se dégager.
- hey, Heero, Heero, arrête…
Il sentit Heero s'interrompre brusquement, il se retourna et le vit devant lui, les yeux écarquillés, se demandant bien ce qui lui était passé par la tête. Il ouvrit la bouche, voulant se justifier, mais il ne trouva rien de mieux à faire que de s'enfuir du studio dans un bruit de claquement de porte.
- Mais Heero ! Attends !
Mais la voix de Duo mourut sans que son ami ne l'ait entendu.
Heero verrouilla sa porte. Il refusa de penser un instant de plus. Il prit une douche froide, puis se glissa dans ses draps, encore profondément marqué.
Duo resta un moment hébété. Il n'avait pas compris ce qui s'était passé. Il avait bien vu que son ami n'allait pas bien, qu'il était tendu comme un fil. Il avait dû passer une mauvaise journée. Mais… mais pourquoi… pourquoi il avait fait ça ?
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- Il a décompensé.
- Il a quoi ?
Il n'avait pas pu tenir sa langue : Quatre serait sûrement de bon conseil alors qu'il n'avait pas fermé l'œil de la nuit, inquiet pour son ami. Certes, il l'avait rejeté mais il voulait surtout comprendre.
- Tu me dis qu'il a sûrement une mauvaise journée. Le domaine hospitalier, c'est un peu particulier. C'est sa première année d'internat. Il va voir des choses compliquées.
- Mais enfin, pourquoi il a réagi comme ça ?
- Il y en a qui se jettent sur la nourriture, d'autres vont se ruiner à la salle de sports. Lui, c'est le sexe. Mais ça s'explique. Répondit Quatre d'un air entendu.
- Ah…ah bon ?
- Franchement il doit pas avoir beaucoup de temps pour y penser, et pour le pratiquer ! et ça reste un besoin vital pour l'être humain.
- Mais enfin, parle pour toi ! Ça ne me manque pas du tout ! Protesta Duo, un peu rouge.
- Il faudrait déjà que tu saches ce que c'est ! Railla Quatre. Après, tu ne t'en passeras plus non plus.
- N'importe quoi.
- Enfin, retiens une chose importante, Duo !
- Quoi ?
- Il est gay !
Duo resta coi : il n'avait jamais pensé à ça.
- T'es sûr ?
- Bon sang, Duo, t'es vraiment vierge de tout. C'est pas possible…Il ne t'aurait pas sauté dessus si les garçons ne l'attiraient pas.
- il doit croire que je l'ai complètement rejeté maintenant.
- C'est possible.
- Mais c'est pas ça du tout ! J'ai été surpris.
- C'est pas à moi que tu dois le dire, fit Quatre un peu narquois.
- je vais lui demander qu'on se voit.
- Tu as réfléchi ?
- A quoi ?
- ben… il t'a fait des avances quand même.
- Mais non, il était tendu, tu me l'as dit toi-même ! Moi ou quelqu'un d'autre, il aurait pas fait de différence. Mais je veux qu'il sache que je ne lui en veux pas. Que ça n'a pas d'importance.
Quatre ne répondit pas. Mais n'en pensait pas moins.
Duo tapota son message :
* Heero, il faut qu'on parle quand tu pourras. Duo.*
Il attendit avec une pointe de stress sa réponse, mais il devait travailler, la réponse ne vint pas. Il retourna en cours le cœur un peu lourd.
- Duo…
- Quoi ?
- T'es vraiment atteint, hein ? `
Duo regarda Quatre, prêt à protester mais se tut. Pourquoi est-ce que tout cela lui tenait tant à cœur finalement ?
Il sentit son portable vibrer sur sa table. Il l'attrapa d'un geste prompt et vit que c'était lui. Le cœur battant à tout rompre, il regarda le message :
* T'as le temps de déjeuner ?*
Il lui répondit :
* Oui.*
* Parc du CHU – 12H30*
* J'y serais*
Il ressentait un réel soulagement. Il voulait bien le revoir.
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Dans le parc, Duo chercha des yeux un petit moment avant de voir que Heero n'était pas encore arrivé. En même temps, il n'y avait pas lieu de s'inquiéter : autant le prof de lettres était d'une précision chirurgicale quant à l'heure de fin de cours, autant il était évident qu'un médecin n'allait pas dire à son patient en urgence d'attendre un peu qu'il aille déjeuner.
Il avisa un banc, un peu à l'écart et s'assit. Fermant les yeux, il songea à ce qu'il allait lui dire. En fait, il ne savait pas trop comment aborder le sujet. Il avait bien compris qu'Heero n'avait pas vraiment réalisé ce qu'il s'était passé, et qu'il n'était pas dans son état normal.
Il sentit un courant d'air, signe que quelqu'un s'était assis à côté de lui. Il rouvrit et s'aperçut que c'était bien l'objet de ses pensées :
- Salut Heero, excuse-moi j'étais ailleurs.
- J'ai vu.
- Heero, c'est quoi ce truc encore ?
- Un sandwich.
- Enfin, comment tu peux avaler ça tous les jours ? Tu vas finir par être malade ! Un comble pour un médecin !
- Ils sont très bons.
- Ce n'est pas le sujet. Franchement, tu voudrais pas que…
Duo s'interrompit. Mais qu'allait-il lui dire ? Il avait failli lui proposer de lui préparer ses repas le midi. Duo secoua la tête : c'était pour les couples ça. Pour des amis, c'était bizarre, non ?
- Hn ? Fit Heero, attendant visiblement la suite.
- Non, non, rien. Oublie. Ecoute Heero…
- Je suis désolé. L'interrompit le brun.
- Hey, mais attends, j'ai encore rien dit ! s'offusqua Duo. Et désolé de quoi, j'ai pas dit que j'étais fâché.
- Moi si. Je ne sais pas ce qui m'a pris.
- J'ai quand même une petite idée. Ecoute, t'étais vraiment pas dans ton état normal hier soir, je l'ai bien vu et je le comprends. T'as eu envie d'un câlin, qu'on te rassure…. Et j'étais là, c'est tout. T'aurais fait pareil avec n'importe qui. J'ai été surpris, si je t'ai blessé en quoi que ce soit, c'est moi qui m'excuse.
- Duo…
- Nan mais mec, je te jure. Bon, tu m'as vraiment surpris, je m'y attendais pas du tout, alors j'ai pas calculé. Mais je veux pas que ça change quoi que ce soit entre nous. Moi ça ne change rien.
- Duo…
Heero se tut. Il ne savait pas quoi lui répondre. Duo ne lui en voulait pas, il avait même réussi à se rendre presque coupable de ce qui s'était passé. La pulsion qu'il avait ressenti avait été sans nulle doute provoquée par sa dure soirée, mais en se levant ce matin, il s'était vraiment senti mal. Comment avait-il pu essayer de faire ça à Duo ? Le texto l'avait soulagé et angoissé. Que voudrait-il lui dire ? Qu'il ne voulait plus le voir ? Que son orientation sexuelle qu'il avait laissé transparaître le gênait ? Qu'il n'était vraiment qu'un pauvre con ? Il ne s'était pas vraiment attendu à ce que son ami s'excuse à sa place. Duo avait vraiment un cœur en or.
Duo continuait à discuter, cette fois de tout et de rien. Soulagé, voyant que Heero se comportait comme d'habitude, il savoura alors leur rencontre improbable pour le déjeuner, alors que c'était la première fois qu'ils se retrouvaient dans cette configuration. Heero hochait la tête, et répondait par monosyllabes, mais ça lui suffisait. De toute façon, c'était sa manière de communiquer. C'était lui. Et il était quand même attentif à ce qu'il lui disait.
Le sandwich terminé, Heero se leva, signe qu'il devait retourner au travail. Duo le regarda, le sourire aux lèvres.
- Je dois retourner travailler.
- OK, guy. C'était un vrai plaisir. Je suis de minuit ce soir, nous ne nous verrons sûrement pas.
Et alors que le futur médecin se dirigeait vers l'hôpital, il se retourna une dernière fois et lui dit :
- Duo, tu te trompes…
Duo interrompit son geste, la cuillère en suspension entre son yaourt et sa bouche, et attendait la suite avec appréhension :
- Je n'aurais jamais fait ça avec n'importe qui…
Et il s'en fut. Duo resta un moment interdit, sans comprendre. Puis il reposa sa cuillère, lentement, et se prit la tête entre les mains.
Mais pourquoi il avait dit ça ?
A suivre
