IV
- Shinichi ! Arrête ! s'écria Ran, habitée d'un mauvais pressentiment.
L'homme eut un léger haussement d'épaules. Il se contenta de lever la main.
Il y eut un instant de flottement, dans lequel aucun n'osait esquisser un mouvement, les yeux rivés sur la paume de l'homme-corbeau.
Celle-ci fut parcourue d'éclairs. L'électricité surnaturelle se propagea ensuite le long de son bras, jusqu'à envelopper son épaule. La lumière, au départ bleutée, prenait peu à peu une blancheur immaculée. On ne voyait plus son membre ; juste un nuage d'électricité, qui semblait l'avoir remplacé.
Il exécuta alors une brève rotation du poignet. Presque imperceptible.
L'éclair partit droit dans la direction de Shinichi.
Le sang de Ran n'avait fait qu'un tour. Avec une vitesse prodigieuse, elle s'accroupit, prit appui sur sa jambe valide, et, d'une puissante impulsion, s'élança sur le garçon. Tous deux roulèrent au sol, échappant de justesse à une formidable explosion qui fit s'écrouler un des rares pans de mur encore en état. Shinichi avait à peine eu le temps de comprendre ce qui lui arrivait. Il sentait le corps tremblant de la jeune fille contre lui, ainsi que les éboulements de pierre leur tombant dessus.
Les deux adolescents se relevèrent lentemnt. Le garçon eut un hoquet en voyant ce qu'il restait du mur qui avait encaissé le coup; s'il avait été à sa place, il ne resterait effectivement de lui qu'un tas de cendres brûlantes. Hébété, il aurait voulu remercier Ran, mais il décida de prouver sa gratitude plus tard.
Raide comme un piquet, l'homme n'avait pour autant perdu de sa constance. Il se contentait de les observer de son regard coupant et glacé. Un sourire carnassier s'était même dessiné sur son visage maigre.
- Ta défunte mère aurait été fière de toi.
- Quoi ?
Ran s'était figée. Sa mère l'avait abandonnée dès sa naissance, elle en était convaincue depuis l'âge de raison. Du moins, jusqu'à cet instant. Et elle était morte? Qu'est-ce que cela signifiait ? Savait-il des choses qu'elle ignorait ? La seule évocation de cette idée lui donnait presque la nausée.
L'homme ne bougeait pas. Il souriait toujours. La jeune princesse sentit ses jambes se dérober sous elle. C'est comme s'il avait touché un point faible physique, la blessant gravement. Quelque chose enfoui dans sa mémoire disparue qui ne demandait qu'à refaire surface, mais que le reste de son corps refluait. Ce devait être l'effet recherché par l'homme-corbeau, car il commença à s'approcher d'elle. Doucement. La fille était en son pouvoir, de toute façon. Il n'avait pas à se presser. Malgré les protestations véhémentes de Shinichi, qu'il ignorait résolument, il s'accroupit comme il l'avait fait lors de la nuit de l'incendie.
Pourtant, il n'eut le temps de rien faire.
Un halo de lumière enveloppa soudain la jeune fille, qui se releva comme si rien ne s'était passé, droite comme un piquet. La lumière fusait de toutes parts autour d'elle. Shinichi avait du mal à en croire ses yeux. Plus que jamais elle ressemblait à un ange.
Silencieuse, elle fit un pas en avant, puis deux. Sa démarche était assurée, mais le garçon avait une autre impression. Elle bougeait comme une marionnette. Comme si quelque chose avait pris possession de son corps et le faisait bouger à sa guise. Son regard blanc et vide contribuait à cette impression. Il ne savait pas s'il devait avoir peur ou être émerveillé. C'était la même sensation qui l'habitait lors de l'incendie du palais.
Même l'homme-corbeau semblait avoir perdu de son assurance. Il s'était relevé et, à la surprise de Shinichi, avait même fait un léger pas en arrière. L'expression sur son visage squelettique était indéchiffrable.
L'adolescent se demanda s'il ne s'agissait pas d'un rêve, mais doutait que l'on puisse être aussi ébloui dans son sommeil. La lumière emplissait maintenant toute la maison dévastée, tant et si bien que l'on se serait cru en plein jour. Des flux d'énergie circulaient, presque palpables, dotés d'une incroyable puissance.
A sa grande surprise, Shinichi vit la jeune fille tourner ses yeux vides vers lui.
Elle lui tendait la main. Il la saisit sans presque aucune hésitation.
Ce phénomène dura quelques instants, tout au plus.
Ou bien des heures ?
Il avait perdu la notion du temps.
Il n'y eut aucun bruit.
Aucune parole.
Tous deux avaient disparu.
