Chapitre 4 : La disparition

– Je t'en prie, Markus, ne m'appelle jamais plus « princesse » ! Es-tu capable de me chérir, moi, la fille du roi ? Ou est-ce trop illusoire de ma part de l'espérer ?

– N'aie pas d'inquiétude. Débarrasse-toi des contingences de ta royauté, et je t'envelopperai de mon amour, et jamais je ne te quitterai. Je t'en prie, sois l'oisillon à jamais dans la cage de mon cœur ! Embarquons dans le premier navire avant que l'aube ne révèle notre fuite.

Steiner s'ennuyait ferme, ces mièvreries n'étaient vraiment pas à son goût. Il regarda les deux acteurs s'enlacer en se disant que c'était vraiment stupide. Une princesse avec un vaurien... Mais ça n'avait pas l'air de déranger les spectatrices. Les gentes dames dans l'assistance semblaient ravies, et la reine elle-même montrait des signes de vif contentement. Steiner, cependant, ne pouvait pas en dire autant de la princesse Grenat, car elle s'était absentée quelques minutes. Des minutes bien longues...

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Pendant ce temps, à l'intérieur du château, deux personnages étaient de plus en plus inquiets. Pile et Face, les deux bouffons jumeaux de la reine, avaient eu des informations de la part de gardes selon lesquelles la princesse Grenat avait pris le pendentif du trésor royal, frappé aux armes d'Alexandrie. La raison en était un mystère, pourquoi la princesse aurait-elle eu besoin de ce joyau ? Ils étaient alors allés jeter un coup d'œil dans la loge officielle. La princesse n'y était pas.

Préoccupés, les deux petits hommes se rendirent alors dans les appartements royaux. La chambre de la princesse Grenat était ouverte et la femme de chambre habituelle de cette dernière, une jeune femme au visage timide, était en train de passer le balai. Pile l'apostropha d'une voix criarde :

– Vous avez vu la princesse ?

La femme de chambre n'aimait pas les deux bouffons jumeaux, elle en avait un peu peur, et de manière générale n'appréciait pas leurs manières, comme beaucoup d'autres domestiques dans le château. De petite taille, ils avaient chacun un costume à carreaux et un bonnet à clochettes, comme il sied à leur fonction. Celui de Pile était bleu et celui de Face, rouge, et ils portaient des peintures de même couleur en travers du visage. Mais ce qui les rendait presque inquiétants, c'était leur visage longiligne et blafard qu'aucun sourire ne venait jamais éclairer, et leurs petits yeux blancs effrayants. La soubrette s'avança d'un pas.

– Oui, je l'ai vue il y a quelque temps, répondit-elle d'une voix mal assurée.

– Racontez-nous ça ! lança Pile.

– Oui, racontez-nous ! renchérit Face.

– Eh bien, expliqua la servante, j'étais déjà en train de balayer dans cette chambre, et mademoiselle est entrée et m'a demandé de la laisser et d'aller m'occuper de la chambre de la reine en attendant. J'ai obéi et quelques minutes plus tard, elle m'a appelée pour me dire qu'elle avait fini et qu'elle me laissait poursuivre ma tâche.

– Vous l'avez vue partir ? demanda Pile en se dandinant d'un pied sur l'autre.

– Non, j'ai juste vu la porte d'entrée de l'antichambre claquer en passant. Elle devait probablement sortir des appartements tandis que je retournais dans sa chambre.

– Et vous ne savez pas ce qu'elle y faisait ?

– Je m'occupe de ce qui me regarde, répondit la servante d'un ton qui signifiait « contrairement à certains ».

Pile renifla bruyamment et les deux tournèrent les talons sans plus de cérémonie. Ils ressortirent des appartements royaux et coururent à l'entrée principale du château, questionnant au passage quelques gardes amazones, qui n'avaient rien à leur apprendre. Les gardes à l'entrée leur firent le même discours : ils n'avaient pas vu la princesse de la soirée. À ce moment, ils furent franchement effrayés.

– C'est horrible ! dit Pile.

– C'est horrible ! renchérit Face. Sa Majesté ne va pas être contente. Pas contente du tout.

Généralement, c'étaient les bouffons qui faisaient les frais de ses colères. Mais malgré cela, il était bien sûr de la plus haute importance de la prévenir.

– Oh non. Pas contente du tout. Dépêchons-nous, pressons-nous, hâtons-nous, conclut Pile.

Ils grimpèrent les escaliers pour rejoindre la loge officielle aussi vite que possible avec leurs petites jambes, et s'y engouffrèrent, à bout de souffle.

– Votre Majestééééé ! cria Pile à l'attention de la reine.

– C'est une catastrophe ! continua Face.

Leurs braillements étaient heureusement trop faibles pour importuner les spectateurs de la pièce, et la reine elle-même était trop absorbée par le dialogue entre Markus et un de ses compères pour prêter attention à eux.

Le capitaine Steiner leur fit face et prit son visage le plus autoritaire. Lui non plus n'aimait pas ces deux avortons.

– Elle ne veut voir personne ! Revenez plus tard ! dit-il d'un ton ferme et ne laissant pas place à la discussion.

La générale Beatrix, de l'autre côté de la loge, avait également entendu et s'était avancée à son tour.

– Est-ce urgent ?

Trouvant une oreille plus attentive, les deux bouffons vinrent se planter devant elle, au grand dam de Steiner, qui aurait préféré qu'elle le laisse gérer ça tout seul.

– Exactement ! glapit Face.

– Je dirais même, c'est une urgence urgentissime ! renchérit Pile du même ton. La princesse...

– Est introuvable ! acheva Face.

Beatrix resta pensive une seconde, puis leur demanda de s'expliquer. Les deux bouffons racontèrent ce qu'ils savaient en quelques mots, et la générale leur assura qu'elle allait s'en occuper, leur demandant de ne pas bouger. Elle retourna aux côtés de la reine, qu'elle salua militairement.

– Je regarde la pièce, revenez plus tard ! glapit la reine d'un ton peu amène, sans la regarder ni cesser de s'éventer.

– C'est que... la princesse semble avoir disparu.

La reine lui prêta enfin attention.

– Vous voulez dire qu'on ne l'a pas vue depuis un certain temps ? demanda-t-elle.

– Il semble qu'elle soit partie en emportant avec elle le pendentif du trésor national.

La reine cessa tout à fait de suivre la pièce.

– Comment ? Mais qu'est-ce qu'elle a derrière la tête ? dit-elle, perplexe.

Elle se caressa le menton pensivement, puis appela Steiner. Elle ordonna alors à ses deux officiers de retrouver rapidement sa fille et de la ramener ici.

– À vos ordres ! répondirent les deux soldats d'une même voix, saluant leur souveraine avant de se retirer.

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Non loin de là, dans une petite salle de gardes, deux brutos venaient péniblement de se remettre debout. Ils analysèrent leur situation, qui n'était pas brillante. Ils étaient en sous-vêtements, et les deux gredins qui les avaient agressés n'étaient bien sûr pas restés là pour s'excuser. Ils se regardèrent l'un l'autre avec le regard contrit de celui qui sait qu'il va se faire tancer dans peu de temps, et en plus pour de bonnes raisons.

– Brutos, rassemblement ! rugit le capitaine Steiner depuis le couloir proche.

– Voilà qui n'aura pas traîné... gémit l'un d'eux.

Ils sortirent de la salle, tout honteux de leur tenue, et se présentèrent devant leur capitaine qui descendait vivement l'escalier. Sous les yeux moqueurs d'une amazone qui passait par là, ils se mirent au garde à vous. Le regard de Steiner, lui, n'était pas du tout amusé.

– Qu'est-ce que c'est que ce laisser-aller ? Vous vous croyez où ? tonna-t-il.

Les deux soldats prirent un air piteux, et le capitaine ne leur laissa pas le temps de s'expliquer.

– Ordre de Sa Majesté : il faut retrouver la princesse Grenat qui a disparu. Fouillez tout le château et les alentours ! Et plus vite que ça !

Et il partit au trot, sans leur permettre de raconter ce qui leur était arrivé. Un des deux gardes envisagea bien de l'interpeller, car il se disait qu'il y avait sûrement un rapport entre cette disparition et leurs mésaventures, mais il se ravisa. Après tout, s'il y avait réellement un lien, alors son collègue et lui étaient encore plus en faute. Il estima donc plus sage de ne rien dire.

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Steiner était bien décidé à fouiller chaque pièce, à interroger chaque personne, à retourner chaque pierre du château, s'il le fallait, pour remplir sa mission. Il commença son enquête dans le grand hall, où il interrogea deux amazones en faction, leur demandant de lui rapporter tout fait étrange survenu dans la soirée. La première garde, au visage enjoué, lui déclara avoir vu deux brutos en petite tenue, et l'autre, au regard un tantinet dédaigneux, l'informa qu'une silhouette encapuchonnée était passée par là en courant, poursuivie par deux autres de ses hommes.

– Et vous n'êtes pas intervenue ?! demanda le capitaine, stupéfait et outré.

– J'ai supposé, répondit l'amazone avec un sourire narquois, que les deux brutos sauraient très bien gérer ça tout seuls. Aurais-je eu tort ?

Le capitaine encaissa l'allusion acerbe aussi stoïquement que possible, c'est-à-dire qu'il se contenta de lancer un regard furieux à la femme et à sa voisine qui réprimait un fou-rire, et qu'il tourna les talons. Il envisagea un court instant de parler aux deux jeunes femmes de la disparition de la princesse, mais se ravisa bien vite : la générale, après tout, saurait très bien gérer ça toute seule... Il nota cependant l'information donnée par l'irrespectueuse amazone dans un coin de sa tête. Il ne savait pas si cela avait un rapport, mais c'était toujours intéressant.

Il vit alors un de ses hommes qui traversait le hall au pas de course. Il le laissa s'approcher un peu et reconnut Toghebon, sa dernière recrue. Il l'apostropha.

– Holà, soldat, au rapport ! Nous avons pour ordre de retrouver la princesse.

– Je sais, capitaine. Le sergent Bayroyd et moi, on vous a entendu. Je la cherche dans le château, et il est parti fouiller à l'extérieur vers les jardins et les dépendances.

– Très bien, mon garçon.

Il allait le laisser partir, mais le retint un instant encore.

– Cette amazone, là-bas, vient de me dire que des brutos poursuivaient tantôt une personne portant une capuche blanche, c'était toi ?

– Non, capitaine, pas entendu parler.

– Ce n'est pas grave, ce n'est peut-être rien. Continue de chercher, mon gars.

– Oui, capitaine, répondit le garde avec un salut avant de repartir.

Décidément, ce jeune était un bon élément. Hélas, ce n'était pas le cas de tous ses hommes, et il put s'en apercevoir une nouvelle fois en attrapant l'un d'entre eux en train de resquiller de la nourriture sur les tables du banquet qu'une foule de commis était en train de dresser. Il le réprimanda vertement et l'envoya en mission comme les autres, puis alla fouiller dans les cuisines. Là aussi, une armada de cuisiniers étaient aux fourneaux. La pièce était étouffante et bruyante et n'importe qui aurait pu se cacher ici. Cependant, Steiner doutait que la princesse soit là. Il interrogea quand même le chef-cuisinier, un kwe bedonnant à l'allure de crapaud. Le chef, occupé à goûter les sauces, lui assura que la princesse n'était pas ici, de la voix croassante si particulière aux kwes.

– On ne chôme pas, ici, miam. Si on avait eu la princesse dans les pattes, on lui aurait poliment demandé de partir.

Steiner comprit également l'allusion le concernant, et alla chercher ailleurs. De toute manière, il était toujours mal à l'aise face aux kwes. Ces gens-là, à la pointe de la gastronomie, donnaient toujours l'impression de vouloir avaler leurs interlocuteurs.

À l'étage en dessous, il se dirigea vers la bibliothèque. La princesse était très férue de livres de toutes sortes, et passait souvent de longues heures dans les rayonnages. À l'entrée, l'archiviste le renseigna. La princesse était venue plus tôt dans la journée pour lui emprunter une nouvelle fois « Je veux être ton oisillon », mais il ne l'avait pas revue depuis. En parcourant rapidement la grande pièce pour le principe, Steiner trouva Lauda, le soldat poète, et s'avança avec mauvaise humeur pour l'envoyer en mission. Celui-là avait probablement raté sa vocation, mais ce n'était pas vraiment le moment d'y réfléchir. Cela dit, Lauda put lui confirmer que la princesse n'était pas venue ici dans la soirée. Le capitaine lui ordonna de fouiller les différentes pièces des environs, « puisqu'il connaissait si bien les lieux », et se dirigea quant à lui vers la sortie du château.

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À l'extérieur, sur les rives du lac, on entendait bien les acclamations des spectateurs de la pièce. Steiner savait qu'il devait se dépêcher de trouver la princesse avant la fin de la représentation, pendant que la reine était trop occupée pour se mettre en rogne. Il alla au bord du lac donner ses ordres à un autre soldat qui était en faction pour empêcher les barques d'aborder de ce côté-ci, et lui laissa la charge de la fouille des jardins. Il se dirigea ensuite vers la plus proche des quatre tours. La princesse était peut-être montée voir la pièce d'une position plus haute. Steiner en doutait, c'était vraiment trop haut pour y voir suffisamment bien, mais il fallait bien chercher quelque part.

Il s'approcha de l'entrée de la tour, quand il entendit des mouvements derrière des buissons proches de l'allée. Il s'approcha à petits pas, et écarta d'un coup les branchages, révélant deux personnes allongées l'une sur l'autre, en train de s'embrasser avec fougue. Ce n'était à l'évidence pas la princesse. Le capitaine poussa un rugissement, reconnaissant Weimar avec une amazone.

– Sortez de là, tous les deux !

Les deux gardes poussèrent une exclamation de surprise, et se redressèrent vivement en réajustant leur tenue quelque peu débraillée. Le capitaine attrapa son subordonné par l'oreille.

– Je te reprends encore, gronda-t-il, et je t'enferme dans une cellule le temps qu'il faudra, au pain sec et à l'eau ! Est-ce que j'ai été assez clair ?

Le soldat trembla de tous ses membres, en se massant douloureusement l'oreille. Steiner lança un regard furieux à l'amazone, une jeune femme blonde au visage assez agréable, et pour l'heure rouge de confusion. Officiellement, il n'avait aucune autorité sur elle, mais au vu des circonstances, il n'allait pas priver de faire comme si.

– Retournez à votre poste ! lui hurla-t-il. Tout de suite !

La jeune femme ramassa rapidement son casque et partit sans demander son reste.

– Prends tes affaires et mets-toi au travail, au trot. La princesse a disparu, il faut la retrouver au plus vite.

Weimar ramassa à son tour son casque et son épée, salua en tentant de reprendre contenance, et partit à vive allure. Steiner se dirigea quant à lui vers la tour proche et pénétra dans un couloir mal éclairé. Il ignora une porte verrouillée sur sa gauche et atteignit un large escalier en colimaçon qui montait au sommet. Il monta à toute vitesse et, à peu près à mi-chemin du sommet, il croisa le sergent Bayroyd, le doyen des brutos, en train de reprendre son souffle.

– C'est plus de mon âge, capitaine, dit-il avec un petit sourire peiné.

– Je vous relaie, sergent. Je vais en haut de cette tour. Vous n'avez qu'à chercher ailleurs.

Il était désireux d'épargner des efforts inutiles à son aîné à la constitution si fragile.

– Bien, capitaine, fit le soldat en redescendant les marches.

Steiner continua à monter, luttant à son tour pour garder une respiration calme. L'escalier était très raide, et l'armure qu'il portait n'était pas précisément adaptée à ce genre d'exercice. C'est tout essoufflé qu'il arriva au sommet de la tour. Il s'accorda alors une petite pause, regardant les étoiles au-dessus de sa tête et le Prima Vista dans la cour en bas. La scène était à présent occupée par le roi Lear et ses gardes, mais il ne pouvait pas entendre ce qu'ils disaient. Du reste, ce n'était pas sa préoccupation immédiate. Il avait d'autres chats à fouetter, songea-t-il en se redressant vivement.

C'est alors que son regard fut attiré par le sommet de la tour voisine. Une jeune femme vêtue de blanc courait le long du parapet, poursuivie par un malandrin aux cheveux blonds. À cette distance, le capitaine ne pouvait être sûr de rien, mais à la faveur de la lumière de la lune, il crut reconnaître le visage de la princesse Grenat.

– Princesse ! Tenez bon ! Je viens à votre secours ! cria-t-il en vain.

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Djidane commençait à en avoir assez de courir le long des créneaux de la tour, après une furie qui ne se laissait pas attraper, encore plus avec son inconfortable tenue de soldat. Il songea que son compère, qui était resté en bas à faire le guet, avait le rôle facile, et envisagea une autre approche. Il alla se placer au sommet de l'escalier, coupant toute retraite à la princesse. Ainsi, il pouvait reprendre son souffle sans risquer qu'elle s'échappe. Il en profita pour retirer rapidement le pourpoint de brutos qui l'oppressait, et respira profondément, soulagé. La princesse s'arrêta également à l'autre bout de la tour, et lui fit un petit sourire, qu'il lui rendit de bonne grâce. Ensuite, elle grimpa sur le parapet. Djidane vit les pans de son manteau blanc claquer au vent frais qui soufflait à cette hauteur, et se redressa pour regarder ce qu'elle faisait. Elle avait les mains derrière le dos, et regardait à nouveau le brigand avec un sourire qui respirait la sérénité. Puis elle se laissa tomber du haut de la tour.

Djidane se précipita sur le rebord de la muraille, songeant avec terreur qu'il ne réussirait jamais à la rattraper. Il se pencha par-dessus le muret en tendant machinalement le bras, sans voir ni entendre le capitaine Steiner, sur l'autre tour, qui poussait un cri de désespoir.

Les yeux du jeune homme s'étrécirent alors, et un petit sourire se dessina sur ses lèvres.

– Petite futée... murmura-t-il pour lui-même.

Cette princesse était décidément pleine de ressources. Elle s'était accrochée à un des câbles garnis de fanions qui partaient du Prima Vista jusqu'au sommet des différentes tours du château et servaient à la stabilisation de l'aérothéâtre. Elle avait détaché le câble du mur, et volait à présent vers la façade arrière du navire. Djidane se décida rapidement, saisit un autre câble, et se jeta dans le vide à son tour.

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Sur l'autre tour, le capitaine Steiner vit la silhouette de la princesse s'élancer dans les airs. Passé le cri de frayeur initial, il comprit ce qu'elle était en train de faire. Une entreprise bien risquée, songea-t-il, qui dénotait qu'elle devait être acculée aux dernières extrémités, tant elle était effrayée par le malandrin. Il vit ensuite avec mauvaise humeur ce dernier entreprendre de la suivre par la même voie. C'était inadmissible, il ne pouvait pas le laisser faire sans réagir ! Il choisit donc de se saisir à son tour d'un câble et de voltiger lui aussi vers le Prima Vista. Pendant son vol, il vit du coin de l'œil les deux jeunes gens se réceptionner sur une façade en toile, mais lui-même attaquait la descente d'un tout autre angle. Il vit avec frayeur une façade en bois du navire s'approcher à une vitesse vertigineuse, murmura un juron en grimaçant et en plissant les yeux, et s'écrasa dans un grand fracas de bois brisé, traversant tout à fait le mur.

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Djidane atterrit bientôt dans la coursive des musiciens, les dérangeant dans un morceau plutôt enjoué. Tout en continuant à battre des mains, le chef d'orchestre lui lança un regard interrogatif. Le jeune homme regarda autour de lui, et eut la surprise de ne voir personne d'autre que ses camarades. Il resta quelques secondes à observer tout autour de lui : où était-elle donc passée ?

C'est alors qu'il reçut un coup formidable sur les épaules. La princesse venait de lui tomber dessus. Elle se releva, ouvrit une porte juste à côté, et continua son chemin. Djidane se redressa, prit un instant pour masser son épaule endolorie, et repartit à sa poursuite.

– Eh ! Vous pouvez pas faire attention ?

C'était la voix de Rubis qui retentissait de la pièce voisine. Djidane trouva l'actrice par terre, probablement suite à une collision avec la princesse. Il l'aida à se relever et à épousseter son costume de Cordélia.

– C'était qui cette fille ? demanda la jeune femme d'un ton assez peu amène.

– Ce serait trop long à t'expliquer, lui répondit Djidane en faisant mine de repartir. Il faut que j'aille lui parler.

– Pardon ?

Il était notoire que Rubis était d'une jalousie maladive.

– Pas le temps, Rubis, on en parlera plus tard !

Il se maudit intérieurement car il avait certainement dû perdre sa cible le temps d'aider Rubis. Il dévala quatre à quatre les marches d'un escalier voisin, et aboutit dans une petite pièce sombre.

À sa grande surprise, la princesse était là, arrêtée, à bout de souffle et prise d'un point de côté. Il ralentit le pas, s'approchant lentement d'elle, en songeant qu'au moins, elle était dans le Prima Vista, même si ce n'était pas tout à fait de la manière prévue.

– Alors, vous êtes calmée ? lui demanda-t-il doucement.

Elle se retourna, se redressa, et le regarda avec un petit sourire. Il remarqua que sous son manteau, elle portait un chemisier blanc à manches longues, sous un habit orange sans manches et près du corps, combinant à la fois le pantalon et le haut. Des vêtements fonctionnels, sans aucun attribut précieux convenant à son rang. Des vêtements de voyage, songea-t-il. Il remarqua même une protubérance sur un côté de sa hanche, ce qui devait dénoter la présence d'une arme. La princesse envisageait donc probablement d'avoir à se défendre dans un avenir proche. Djidane se demandait ce que tout cela pouvait bien signifier, quand, un peu hésitante, elle prit enfin la parole.

– Vous... vous faites partie de cette troupe, n'est-ce pas ?

Djidane hésita sur la marche à suivre. Plus question de lui faire avaler un somnifère. Peut-être valait-il mieux simplement répondre à sa question. Cependant, elle ne lui en laissa pas le temps.

– Peut-être le savez-vous, reprit-elle en relevant sa capuche, mais en vérité, je suis... Grenat di Alexandros, princesse d'Alexandrie.

Elle joignit les mains en signe de prière.

– Et j'ai une requête à vous présenter... Ne pourriez-vous pas m'enlever sans délai ?

– Quoi ?!

Elle lui prit les mains.

– S'il vous plaît. Je ne vous demande pas de me comprendre, juste de m'aider... Je vous en prie.

Djidane resta interloqué, n'en croyant pas ses oreilles. Il se passa quelques secondes étrangement silencieuses où la jeune femme, dans l'expectative, garda un regard plein d'espoir rivé sur les yeux du jeune homme, mais ce silence fut bientôt rompu par une voix retentissant au loin.

– Princesse ! hurlait la voix. Où êtes-vous ?

– Oh non, reprit Grenat en rabaissant sa capuche, c'est le capitaine. Il vient par ici. S'il vous plaît... cachez-moi !

Djidane se reprit.

– Je suppose que vous avez vos raisons... Faites-moi confiance, je m'occupe de tout.

Elle le regarda avec reconnaissance. Il s'agenouilla.

– Princesse, à présent, veuillez avoir l'obligeance de nous laisser vous enlever.

Elle eut un petit rire.

– Merci, messire.

Cina fit brusquement irruption dans la pièce, faisant sursauter la princesse.

– Dzidane, il me semblait bien avoir entendu ta voix.

Il remarqua la présence de la princesse aux côtés de son ami, et eut un regard stupéfait. Djidane prit les devants.

– Cina, c'est la princesse Grenat, et, quelles que soient ses raisons, elle désire que nous l'enlevions, lui annonça-t-il avec un regard appuyé.

Il se tourna vers sa voisine, qui se remettait de sa frayeur.

– Vous pouvez avoir confiance, Cina va nous aider.

– Veuillez pardonner l'effronterie de ma surprise, dit la princesse en saluant le nouveau venu.

– Par ici, vite ! dit alors Cina. Nous avons un intrus à bord qui vous serse, princesse.

Ils emboîtèrent le pas à Cina jusque dans la salle de réunion attenante, tandis que les hurlements de Steiner se rapprochaient.

– Mais c'est un cul de sac, Cina !

– Héhéhé... Tu crois ça, Dzidane ?

Cina enclencha un mécanisme caché et la table ronde centrale se releva, révélant une trappe assez étroite en dessous. Il souleva la trappe, qui menait à l'étage inférieur, à la salle des machines.

– C'est moi qui l'ai fait, crut-il bon de préciser.

Puis il sauta en contrebas, où un matelas était installé pour faciliter la réception. La princesse hésita un instant. Mais après avoir osé se lancer du haut de la tour, il n'était plus question de reculer.

À ce moment, un brutos fit irruption dans la pièce. La princesse, apeurée, se jeta aussitôt par la trappe. Djidane, lui, reconnut Frank, qui avait dû remonter entre temps sur le Prima Vista sans prendre le temps de retirer son déguisement. Il entendait les vociférations de Steiner dans la pièce d'à côté.

– Je n'ai aucune idée de ce qui se passe, mais en fait la princesse désire qu'on l'enlève, prit-il le temps de dire.

Puis, sans autre explication, il sauta à son tour par la trappe.

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Frank resta un moment interdit à assimiler les paroles de son ami. Ça n'avait aucun sens. Mais il ne put pas y réfléchir plus longtemps, car il fut interrompu par le capitaine qui entra à son tour dans la pièce.

– Ah, du renfort ! s'exclama-t-il. Allons-y, mon gars, ils sont passés par cette trappe ! Suivons-les !

Après un instant de perplexité, Frank comprit que le capitaine le prenait pour un de ses hommes, et décida d'en profiter pour faire gagner du temps à son camarade. Il s'avança avec précaution vers la trappe, s'assit sur le bord et fit mine d'hésiter. Derrière lui, le capitaine s'avança et examina lui-même le trou.

– Peste ! C'est trop étroit pour moi. Passe par là, mon gars. Je vais trouver un moyen de les prendre à revers.

Frank se laissa alors rapidement tomber tandis que le chevalier tournait les talons.

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En dessous, les trois fuyards se frayaient un chemin le long d'énormes machines métalliques qui exhalaient de la brume. Elles vibraient atrocement, dans un vacarme assourdissant, car les moteurs étaient en marche pour fournir suffisamment d'énergie pour la pièce.

– Vous êtes sacrément agile, pour une princesse, commenta Djidane d'une voix forte, afin de couvrir le tumulte.

– C'est que je me suis longuement entraînée pour ma fuite. Jusqu'ici il n'y a pas eu tant de difficultés.

– Pas de difficultés ? Vous parlez, je suppose, de votre envol vers le bateau ?

La princesse fit un petit rire, les yeux pétillants. Djidane était impressionné.

– Vous n'étiez vraiment pas faite pour être princesse...

Cina les interrompit.

– Par ici, vite !

Ils passèrent tous les trois une porte qui menait vers une autre salle assez sombre. Une trappe était également aménagée dans le plafond, mais cette trappe-ci était complétée par un mât de descente en métal. Au moment où ils entraient dans la pièce, le capitaine descendait la barre de fer, et il leur barra le chemin.

– Princesse ! N'ayez crainte, je suis venu vous sauver.

À ce moment, Frank, toujours vêtu de sa livrée de soldat brutos, entra à son tour dans la pièce, venant de la salle des machines derrière la princesse.

– Excellente coordination, soldat, fit Steiner avec un sourire ravi, ça c'est du travail d'équipe.

Frank jaugea la situation, dégaina son épée et s'avança aux côtés de Djidane, faisant écran devant leur princière protégée.

– Princesse, dit-il dit d'une voix qui réprimait un fou-rire, n'ayez crainte, votre enlèvement se déroulera sans anicroche.

– Quoi ? s'exclama Steiner, incrédule. Qu'est-ce que ça signifie ?

– Que la princesse, répondit Djidane en empoignant à son tour son arme, est sous notre protection.

Djidane et Frank observèrent le capitaine avec prudence. Ils avaient confiance en leur propre habileté mais ne pouvaient pas préjuger de l'adresse de leur adversaire, qui avait également le bénéfice d'une plus grande protection conférée par son armure. Et le chevalier, qui dégaina son épée avec une lenteur assez inappropriée, leur lança un regard inquiétant. Il semblait préparer quelque chose. Méfiants, les deux jeunes gens restèrent hors de portée.

Soudain, le capitaine se fendit vers Frank et pointa son épée sur la poitrine du jeune homme. L'attaque ne semblait pas dangereuse, car elle partait de trop loin pour être capable de faire plus qu'une éraflure, d'autant que Frank eut un mouvement de recul en réaction. Au maximum de son extension, le chevalier toucha ainsi à peine l'armure de son adversaire. Il fit ensuite simplement un petit mouvement rapide du poignet de haut en bas, et un sourire triomphant éclaira son visage.

Le jeune homme sentit alors avec surprise son plastron se disloquer et vit le sourire de son adversaire s'agrandir. Visiblement, ce chevalier avait une grande connaissance des forces et des faiblesses des armures. Il perçut également comme une sorte de déchirement. Le coup avait en effet percé la bourse de puluches cachée sur sa poitrine, et une nuée d'insectes jaunes répugnants jaillit alors dans la pièce et commença à bondir partout.

– Oh, misère... gémit Frank en courant se réfugier dans un coin de la pièce.

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Tout le monde commença à courir en tous sens, mais la princesse, quant à elle, resta tout à fait calme. Elle n'avait jamais vu de puluches auparavant, et ce n'était pas son genre d'avoir des réactions irraisonnées devant ce qu'elle ne connaissait pas, donc ces insectes ne lui firent ni chaud ni froid. Elle prit Djidane par la manche et l'entraîna dans la pièce voisine.

C'était à nouveau une impasse. Cette pièce était encombrée de matériel et de costumes de théâtre, et elle put voir dans le fond des petites plates-formes ascendantes. Elle comprit qu'ils se trouvaient en fait sous la scène. Derrière elle, Djidane referma la porte et se plaqua dessus pour la maintenir.

– Et croyez-vous vraiment que ça va le retenir plus d'une seconde ? demanda Grenat au jeune homme.

Djidane poussa un coffre adjacent devant la porte, tandis que retentissait la voix de Bach, au-dessus d'eux.

– C'est aujourd'hui que l'on fiance ma fille avec le prince Schneider ! clamait le roi Lear à l'assistance.

Grenat remarqua qu'on tentait d'ouvrir la porte, une fois, deux fois, puis des coups violents retentirent. Le bois léger ne tiendrait pas longtemps. Djidane regarda de tous côtés, semblant chercher une solution.

– On n'a pas beaucoup le choix, finit-il par dire. Je crois que vous allez faire votre première sur scène. Il me semble que vous connaissez bien la pièce, n'est-ce pas, princesse ?

– Presque par cœur, en effet.

– Eh bien, je pense que pour cette fois-ci, un minimum d'improvisation sera nécessaire. Ajustez bien votre capuche, il ne faudrait pas qu'on vous reconnaisse.

Grenat se laissa guider jusque sur une plate-forme, et le jeune homme enclencha un levier. L'ascension commença.