Le dernier Anneau

Chapitre IV – Melyana

Il stoppa sa noire monture près d'une rivière, l'Erui, et posa pied à terre, faisant tomber de sous sa cape, quelques insectes visqueux qui s'éloignèrent en rampant.

Il s'approcha d'un enfant qui jouait sur les galets. L'enfant leva la tête vers l'inconnu et son sourire s'effaça aussitôt. L'homme en noir dégageait une atmosphère de peur, de souffrance et de mort.

Dans un village voisin, un enfant ne rentra pas ce soir-là, laissant inquiètes sa mère et sa sœur.

A l'aube, après une soirée festive, Legolas se réveilla en sursaut dans la chambre qu'il partageait avec Gimli. Celui-ci se retourna dans son lit en grognant : « Silence Elfe ! ».

Il suait et transpirait comme si il n'avait eu de cesse de courir. Mais ce cri, ce cri de peur et d'épouvante l'avait effrayé plus que tout.

Il se leva et se dirigea vers les écuries où somnolaient paresseusement les chevaux. Elzur s'approcha au pas de l'elfe. Legolas lui flatta l'encolure et murmura quelques paroles elfiques, puis il le monta et il l'amena vers le bois de l'Erui.

La journée était bien avancée quand il trouva le cadavre de l'enfant baignant dans une mare de sang, la poitrine béante exsangue où manquait son coeur. Le visage de l'enfant était figé, les yeux grands ouverts devant l'innommable, la bouche crispée sur un cri, la main droite coupée où manquait l'annulaire, flottait à quelques mètres de là.

Un scintillement sur la gauche de l'elfe le força à se retourner et il vit une silhouette allongée sur le rochet où il avait croisé le regard de la femme. Femme qui ne cessait d'emplir son esprit depuis la veille. Gimli l'avait trouvé étrange pendant le buffet. I

Il s'approcha et, avec stupéfaction, découvrit le corps inanimé de Melyana. Sa tempe gauche saignait et maculait ses longs cheveux bruns.

Il bondit sur le rochet, se pencha et la prit dans ses bras. Il l'amena à l'écart de l'horrible spectacle et la déposa sur un lit d'herbe, à l'ombre d'un hêtre qui sembla étirer ses branches pour accroître sa portée d'ombrage.

Il s'éloigna un instant, recherchant quelques plantes médicinales. Il se pencha de nouveau sur la femme et appliqua quelques herbes qu'il avait mâchonné pour les rendre pâteuses.

Il laissa Melyana et retourna au bord de la rivière qui prenait peu à peu une teinte rosée. Il déglutit avant de s'approcher du corps de l'enfant.

Il avait vécu de longues années, il avait connu des guerres, des massacres, côtoyaient la mort, mais jamais il n'avait vu une telle horreur. La cage thoracique et les côtes de l'enfant avaient été déchirées avec violence pour lui retirer son cœur.

« Pourquoi avoir prit son cœur ? » murmura l'elfe en se penchant pour prendre le corps.

« Sans cœur, nul espoir de vie ! » bredouilla une voix chétive et tremblante.

Legolas se redressa subitement et, de nouveau, leurs regards se croisèrent. Un trouble étrange envahit l'elfe mais il le repoussa aussitôt.

Melyana, appuyée à un arbre, s'écarta et s'approcha de son petit frère, mais elle chancela sous le poids de la douleur et de l'accablement. L'elfe fut près d'elle avant qu'elle ne s'écroule et il la retint par le bras.

« Vous êtes blessées, vous ne devriez pas vous tenir debout », confia Legolas en la soutenant. « Avez-vous assister au… »

« Non », murmura la femme en sanglotant. « Qui a pu faire cela ? Oh, mon frère ! Aman ! »!

Le cœur de Legolas bondit dans sa poitrine. Elle appelait son petit frère avec tellement de souffrance, mais jamais plus l'enfant ne se lèverait et gambaderait dans la nature.

Subitement, Legolas tendit l'oreille et remarqua un silence anormal. Le chant des oiseaux avait cessé, bien avant qu'il n'entre dans le bois. Son attention fut attirée par une vive traînée d'insectes écrasés.

« Le nazgûl ! » murmura-t-il. « Il serait en Gondor ! »

Subitement, il sentit un poids sur son bras, il se tourna vers la femme qui venait de s'évanouir. Il la déposa doucement sur le sol, puis se mit à la dure tâche de donner une sépulture décente à cet enfant innocent.

Melyana se réveilla avec le crépuscule. Elle se redressa face aux Montagnes Blanche. Sur sa droite, un immense cheval du Rohan broutait tranquillement. Il redressa la tête un instant, sembla la fixer, puis se tourna vers l'elfe qui attendait, assis sur une pierre. Elzur se remit à mastiquait l'herbe tendre.

Melyana se leva doucement. Le sang battait dans sa tête et lui donnait la migraine. Elle porta sa main sur sa tempe gauche et sentit une matière poreuse.

« Lui ? » pensa-t-elle en s'approchant de Legolas qui observait, songeur, le paysage baigné d'une douce lumière froide.

« Pourquoi ? » demanda-t-elle bêtement.

Legolas pencha la tête de coté et leurs regards se croisèrent tristement.

Il semblait comprendre la détresse de Melyana et la partageait. Elle détourna la première le visage, puis dit : « Vous ne le connaissiez pas ! »

« Pourquoi faudrait-il rendre hommage seulement aux illustres guerriers ? Votre frère était un innocent qui n'aurait pas du mourir. Pas aujourd'hui, pas ici ! »

« Pourquoi êtes-vous venus ici ? Aujourd'hui et maintenant ? »

Legolas plongea son regard dans le paysage, comme si la solution se trouvait là-bas, dans ces monts, mais aucune réponse ne vint.

« Je savais que je devais venir… pour vous revoir peut-être ! »

Melyana sourit. « Ainsi donc c'était bien vous hier ! »

Elle marqua un temps de repos en se remémorant le fugace face à face, étrange et tellement inoubliable. Elle avait souhaité le revoir.

Lasse, elle demanda : « Où est mon frère, je vous pris. »

« Je l'ai enterré sous un vieux hêtre qui prendra soin de son repos », répondit-il en tendant sa main dans la direction où s'éloigna la femme.

Elle ne devait guère avoir plus de vingt printemps, mais elle dégageait une aura étrange et tellement fascinante qui attirait irrésistiblement Legolas.

Il se remémora sa jeunesse où il était tombé sous le charme d'un elfe de Foncombe. Cela n'avait duré qu'un temps éphémère pour lui. Il émanait de la dame elfe une aura insolite qui l'avait captivé, mais, dit-on que la vanité n'existe que chez les humains, cette elfe ne s'intéressait à lui que parce qu'il était le fils de Thranduil, roi de la Forêt Noire du Nord.

Il fut tiré de ses souvenirs par la fine main de Melyana sur son avant-bras.

« Sir Elfe, merci pour ce que vous avez fait. Merci pour le repos éternel de mon frère. Il me faut maintenant m'en retourner chez moi où ma mère se meurt d'inquiétude. Les jours qui vont suivre risque d'être noirs. »

« Je peux mettre ma monture à votre service et vous ramener à votre demeure ! » proposa avec tact Legolas.

« Non, non, vous devez être pris ailleurs, vous avez déjà fait beaucoup pour moi, à veiller sur moi tout le jour, à déposer mon frère mutilé dans un sépulcre… »

« Cela ne me gênes en rien, demoiselle. Acceptez mon offre, Elzur ne refusera pas de prendre une si jolie femme sur son dos ! »

A la phrase de Legolas, Elzur releva l'encolure et hennit en s'approchant, permettant ainsi à Melyana d'accepter l'offre de l'étrange elfe. Elle baissa la tête en souriant timidement.

Legolas ajouta : « Votre état ne vous permettrez pas de vous rendre à pied jusqu'à votre village. Vous êtes resté inconsciente toute la journée ! »

Vaincue, Melyana accepta l'offre de l'elfe. Legolas l'aida à monter puis il sauta à son tour derrière la jeune femme qui fut impressionné de l'agilité de l'elfe. Legolas murmura une parole elfique et Elzur se mit au pas.

Il la déposa devant le village où elle le remercia de sa bienveillance.

Melyana se pencha pour saluer Legolas. « Merci, Messire Elfe… »

« On me nomme Legolas, dame. Je vous laisse ici en espérant que vous ne vous laisserez pas accaparer par la douleur. Dites-vous que votre frère est parti pour un long voyage, au delà d'Outre-mer, là où demeure mon peuple dorénavant. Votre peine s'en trouvera allégée. «

« Merci… Legolas ! Je retiendrais vos paroles et elles seront pour moi un réconfort ! »

Elle le salua de nouveau puis s'éloigna doucement, avant de se faire interpeller par l'elfe.

« Puis-je connaître votre nom ! »

Elle se retourna en souriant, puis murmura :

« Melyana ! »

A suivre Chapitre V – Le Calme avant