Chapitre 4/

Yoshiki fut réveillé le lendemain matin par la sonnerie du téléphone. Mal réveillé, il rampa dans son lit pour décrocher le téléphone posé sur sa table de chevet :

- Allô ?

- Yoshiki, c'est maman.

Le cœur de Yoshiki fit un bond dans sa poitrine. Cela faisait un moment qu'il n'avait pas entendu la voix de sa mère et il en ressentit bien plus de mélancolie que de joie. Elle vivait dans un minuscule appartement à Chiba. Depuis le suicide de son mari lorsque Yoshiki avait dix ans, ils avaient toujours eu du mal à joindre les deux bouts. Aujourd'hui encore, à plus de soixante ans, sa mère était obligée de donner des cours de piano pour boucler ses fins de mois. C'était elle qui l'avait appris à Yoshiki et qui s'était vite aperçue qu'elle avait donné naissance à un prodige. Son mari avait un poste à responsabilité dans une grande entreprise et tant que les finances de la famille avaient été au beau fixe, elle avait rêvé pour son fils d'une très grande carrière de musicien classique. Mais depuis qu'elle n'avait plus les moyens de lui payer une grande école de musique, elle pensait qu'il valait mieux pour Yoshiki qu'il trouve un autre emploi plus stable plutôt que de se lancer dans une carrière aussi risquée où elle ne pourrait pas le soutenir s'il en avait besoin. Mais Yoshiki, échaudé par la catastrophe qui était arrivée à son père, avait toujours refusé de rentrer dans une entreprise. Sa passion chevillée au corps, il avait décidé d'aller tenter sa chance à Tokyo. C'était aussi pour elle qu'il voulait réussir, pour lui montrer que l'on peut garder ses rêves même quand on n'a pas d'argent.

L'ennui c'était que les difficultés traversées avaient sérieusement écornées son idéalisme. Il n'était plus le jeune homme confiant qu'il avait été en arrivant à Tokyo. Il lui semblait avoir pris dix ans d'âge mental depuis qu'il menait cette vie difficile.

- Bonjour maman…tu vas bien ?

- Oui si ce n'est que tu me manques.

- Je sais, c'est pareil pour moi.

- Tu ne me donnes pas assez de nouvelles, soupira sa mère sur un ton triste et doux. Tu es parti depuis deux ans et je m'inquiète toujours autant de te savoir seul dans cette ville infernale. Où en es-tu ? Tu t'en sors financièrement ? Et la musique ?

- Ca va bien, répondit-il. Je cumule toujours mes deux boulots et j'aurais bientôt l'argent nécessaire pour m'acheter un vrai piano et m'inscrire au conservatoire de Tokyo.

Naturellement, Yoshiki n'avait pas dit à sa mère qu'il travaillait dans un bar d'hôtes. Comme il l'avait fait avec Toshi, il avait un peu atténué la vérité en lui faisant croire à un innocent travail de serveur dans un restaurant. Puis il lui parlait de son emploi comme pianiste pour soirée chic.

Il entendit sa mère acquiescer de l'autre côté du fil puis elle demanda :

- Quand aura lieu le concours d'entrée ?

- Dans trois mois. Je saurais cette semaine quelles sont les œuvres au programme.

- Tu auras le temps de travailler sérieusement avec tes deux boulots ?

- Je ferai tout ce que je pourrai, dit Yoshiki. Ne t'inquiète pas maman, j'y arriverai.

- Tu es si courageux…Quand je pense que je suis ta mère et que je ne peux rien faire pour toi…

- Arrête, ce n'est pas de ta faute. Nous ne serions pas dans cette situation si Papa ne nous avait pas laissés tomber !

Sa mère ne répondit rien et Yoshiki imagina son visage tendu de tristesse comme s'il l'avait devant lui.

Le père de Yoshiki ne s'était jamais beaucoup occupé de son fils parce que son travail constituait l'essentiel de sa vie. Yoshiki s'était même plusieurs fois demandé pourquoi il s'était marié tellement il semblait oublier souvent qu'il était chef de famille. Son père avait été le type même du salary-man obsédé par le travail qui ne vit que pour sa boîte. Il quittait la maison lorsque Yoshiki dormait encore et rentrait si tard que l'enfant n'avait pas la force de l'attendre. Parfois il ne rentrait pas du tout parce qu'il faisait des heures supplémentaires.

Les choses avaient empiré lorsque son entreprise avait été menacée de faillite. Son père était de ceux qui avaient la responsabilité de trouver un plan pour sauver la situation. Mais le contexte était mauvais car c'était juste après la crise du pétrole de 1973. Tout le pays avait connu des difficultés économiques et l'entreprise de son père n'avait pas résisté. Et lui s'était suicidé dans son bureau sans le moindre mot d'adieu pour sa femme et son enfant.

Dans son cœur de dix ans, lorsque ses larmes s'étaient taries, Yoshiki avait commencé à détester son père. En grandissant, ce dernier lui était apparu de plus en plus misérable et lâche. Il ne s'était jamais occupé de lui et l'avait abandonné du jour au lendemain au lieu de s'accrocher pour lui comme un père digne de ce nom l'aurait fait. Il aurait pu essayer de trouver un autre travail, il y aurait pu avoir d'autres solutions. Mais il avait préféré fuir et à cause de lui, sa mère avait été obligée de travailler à s'en rendre malade pour pouvoir offrir une vie décente à son fils. Ce dernier, en petit homme de la maison, avait toujours essayé de l'aider et de la soutenir. Maintenant qu'il était adulte, il se promettait que s'il réussissait un jour, sa mère n'aurait jamais plus à travailler de toute sa vie. Il serait pour elle l'homme que son père aurait dû être.

- Yoshiki, on ne dit pas du mal des morts, dit-elle avec lassitude car elle n'avait pas la rancune de ce dernier envers son mari.

- Ouais c'est ça, paix à son âme…soupira le musicien. Mais je ne veux pas que tu t'inquiètes, je me débrouille bien ici et je l'aurais ce concours, je travaillerai comme un fou pour ça.

- Comment feras-tu ensuite ? Les cours seront très prenants, tu auras du mal à gagner ta vie à côté.

Yoshiki se pinça les lèvres. Evidemment, il avait pensé cent fois à ce problème. Les autres élèves seraient probablement issus de familles suffisamment aisées pour qu'ils puissent se permettre de ne penser qu'à leurs études de musique. D'autres seraient des Tokyoïtes vivant encore chez leurs parents. Mais lui, la seule solution qu'il lui restait, c'était de garder son travail de nuit à L'Araneia. hide le laisserait peut-être sortir plus tôt pour qu'il puisse dormir avant d'aller au conservatoire ? En tout cas, des jours bien difficiles l'attendaient encore s'il réussissait ce concours.

- Il faudra bien que je le fasse, répondit-il. Mais ne commence pas à t'inquiéter de ça alors que je n'ai même pas encore passé le concours. J'aviserai. Il doit bien y en avoir des comme moi qui s'en sortent quand même !

- Oui sûrement…

Après quelques autres nouvelles et d'autres affectueux conseils, Yoshiki raccrocha. L'appel de sa mère veillait de réveiller en lui une certaine combativité qu'il l'avait déserté depuis plusieurs jours. C'était comme s'il avait eu besoin de l'entendre pour se rappeler pourquoi il était venu. Il réalisa qu'il n'avait pas envie d'abandonner et, même alors qu'il savait qu'il s'apprêtait à vivre de durs moments, il se sentait à nouveau du courage.

Ragaillardi, il se leva pour aller prendre une douche. Il avait encore deux autres sujets de satisfaction : la douleur de son estomac s'était calmée parce qu'il n'avait rien bu la veille. La seconde, c'était qu'il allait voir Toshi. Il se faisait une joie de ce déjeuner avec cet homme si intéressant qui ne l'avait pas rejeté alors qu'il savait qu'il était un hôte.

De plus, le fait de dire à sa mère qu'il allait s'acheter un piano avait décuplé son envie de le faire réellement. Il aurait voulu attendre encore un peu mais tout compte fait, pourquoi n'essaierait-il pas maintenant ?

A peine sorti de la douche, une serviette autour des reins et de la tête, Yoshiki examina l'état de ses finances pour essayer de savoir s'il pouvait se permettre d'acheter le fameux piano transparent sans se retrouver ruiné. Il fallait prendre en compte le loyer, le coût de la nourriture du mois…Au pire, il se nourrirait de nouilles instantanées pendant un moment !

- A la fin du mois…, marmonna Yoshiki avec une calculatrice dans la main. A la fin du mois, je pourrais le faire. Je devrais prévenir le vendeur pour qu'il me mette le piano de côté avant que quelqu'un d'autre ne le prenne !

Plus joyeux qu'il ne s'était senti depuis longtemps, Yoshiki s'habilla d'un jean et d'une chemise légère puis sortit de son appartement en direction du magasin de musique. Là-bas, le vendeur accepta de lui mettre le piano de côté. Yoshiki sentit son cœur bondir de joie lorsqu'il caressa sa surface brillante en pensant qu'il serait bientôt à lui. Il se voyait déjà jouer pendant des heures de magnifiques sonates sur cet instrument digne d'un professionnel. Ses pieds étaient légers lorsqu'il marcha dans la rue en direction du restaurant où il devait retrouver Toshi. Il avait hâte de lui parler, de lui raconter ses rêves et qu'il lui raconte les siens car il sentait au plus profond de lui cette affinité profonde qui arrive quelque fois lorsqu'on rencontre quelqu'un et que l'on sait d'instinct que l'on va bien s'entendre avec lui.

Le restaurant indiqué par Toshi était d'aspect très convivial avec une décoration aux couleurs chaudes et des murs lambrissés. Ca sentait bon le poisson grillé et Yoshiki nota avec satisfaction que cette odeur ne le rendait pas malade comme cela avait été le cas la dernière fois au restaurant dans lequel il travaillait. Yoshiki chercha Toshi du regard et finit par le découvrir près de la baie vitrée donnant sur la rue, en train de lire un document. Il s'approcha doucement :

- Toshi ?

Le médecin releva la tête et Yoshiki remarqua tout de suite qu'il n'avait pas l'air bien. Le faible sourire qu'il lui adressa ne ressemblait pas à ceux qu'il avait d'habitude.

- Oh Yoshiki ! Je suis heureux que vous ayez pu venir.

Le pianiste aurait pu en douter vu la précipitation avec laquelle Toshi rangea la feuille qu'il lisait dans son attaché-case.

- Je vous dérange peut-être ?

- Non pas du tout ! Allez-y asseyez-vous.

Yoshiki s'installa sur la chaise en face de Toshi sans cesser de se demander ce qui pouvait bien le tracasser. Mais ce dernier partit sur un autre sujet :

- Nous devrions cesser de nous tutoyer vous ne croyez pas ?

- Euh oui ! dit Yoshiki. C'est vrai que c'est un peu froid le vouvoiement.

Là-dessus, le serveur arriva déjà pour prendre la commande. Toshi lui dit la sienne tandis que Yoshiki plongeait dans le menu et pour choisir rapidement. Quant il releva la tête, il vit que Toshi l'observait avec une pointe d'amusement.

- Tu es nerveux.

- Mais non ! protesta Yoshiki en sentant ses joues s'enflammer.

Toshi se mit à rire car il n'avait jamais remarqué avant que Yoshiki était timide. Cette invitation à déjeuner était peut-être un peu prématurée alors qu'ils se connaissaient à peine. C'était bien la première fois d'ailleurs qu'il faisait ce genre de chose dans un contexte non-professionnel. Même lorsqu'il s'agissait d'une femme, il avait toujours attendu un peu. Mais il avait senti que cela se passerait bien avec Yoshiki et qu'il n'y aurait pas ces longues plages de silence gêné qui s'étendent entre deux personnes qui ne se connaissent pas et qui, par conséquent, n'ont rien à se dire.

- Allez raconte-moi un peu ta vie, demanda-t-il. Comment en es-tu arrivé à travailler là-bas ?

Yoshiki lui fut très reconnaissant d'avoir eu la délicatesse de ne pas avoir prononcé le mot « hôte » dans un restaurant plein de monde.

- Je suis arrivé à Tokyo il y a deux ans dans l'optique de devenir pianiste professionnel. Ma mère n'a pas beaucoup d'argent alors il a fallu que je me débrouille tout seul. Un jour, un type m'a accosté dans la rue en me disant si je ne voulais pas travailler dans un bar d'hôtes. A l'époque, je n'avais aucun autre travail en vue alors j'ai accepté.

- Qui était cet homme ? Tu savais ce que tu allais devoir faire ?

- C'était hide, le patron du bar. Tu l'as vu hier, c'est celui avec les cheveux roses.

- Oui je vois. Il t'a abordé comme ça directement ?

- Tu sais, il ne faut pas être bardé de diplômes pour devenir hôte, dit Yoshiki. Il faut avoir du bagou et être beau. hide s'est dit que je correspondais suffisamment au second critère pour prendre la peine de venir me voir. Bien sûr, je savais en quoi allait consister mon travail. Au début, j'ai été relégué à la cuisine d'où je pouvais observer les autres hôtes et apprendre ce qu'il fallait faire. Aux tables, je servais le champagne. Mais très vite, l'un des clientes s'est entichée de moi et je suis devenu son hôte attitré.

Toshi écoutait attentivement en buvant de temps en temps une gorgée d'eau dans son verre.

- Ah oui ? Et tu t'entends bien avec cette fille ?

- C'est compliqué…Je crois qu'elle m'inspire davantage de pitié que de sympathie. Je crois qu'elle est tombée réellement amoureuse de moi et moi je ne ressens rien pour elle.

- Tu lui as dit ?

Yoshiki eut un sourire gêné :

- Dans ce monde, la règle est de traiter les clientes comme des princesses pour qu'elles aient toujours envie de revenir. Il ne faut jamais les contrarier. Alors je…prends sur moi on va dire. Si je la fais fuir, je risque de me faire virer.

- Pour une cliente ? s'étonna Toshi.

- Oui…Aya dépense des fortunes lorsqu'elle vient à L'Araneia. Alors je dois tout faire pour la garder.

Toshi le fixa avec incompréhension :

- Je me suis toujours demandé ce qui poussait ces pauvres filles à dépenser leur argent pour des garçons qui souvent ne font que leur mentir…Un manque d'affection ?

- C'est souvent ça. Des filles célibataires qui recherchent le contact d'un homme, il y en a beaucoup. C'est encore pire lorsqu'elles font des métiers difficiles.

- C'est-à-dire ?

- Aya est une prostituée. C'est pour ça qu'elle gagne autant d'argent d'ailleurs. On voit rarement des Office Ladies à L'Araneia.

Yoshiki parlait à mi-voix parce qu'il avait honte d'exposer verbalement ce qui constituait sa vie. Il baissa la tête et ajouta en parlant à moitié pour lui-même.

- C'est la solitude qui les fait toutes venir là-bas. Et au fond, nous autres hôtes, nous sommes dans la même situation qu'elles. Il n'y entre nous qu'une camaraderie de collègues, rien de très profond. Et les liens sont impossibles avec les clientes car nous ne faisons que leur dire ce qu'elles ont envie d'entendre.

- Yoshiki, tu n'as pas d'amis ?

Le musicien releva la tête et prit quelques secondes avant de faire un signe négatif de la tête. Quelque part, il avait honte de l'avouer. C'était pourtant naturel d'avoir des amis, surtout quand on est jeune. Et pourtant lui n'en avait pas.

- J'en ai eu quand j'étais petit. Mais quand j'ai quitté le lycée, tous mes camarades de classe ont suivi leur propre chemin et nous nous sommes perdus de vue. Ensuite, je me suis plongé jusqu'au cou dans la musique. Je restais enfermé chez moi et je ne faisais que jouer. Je ne ressentais pas le moindre vide dans la vie parce que la musique suffisait à la remplir. Mais ensuite, je suis arrivé à Tokyo et là j'ai vraiment appris ce que c'était d'être seul. La nuit, je vis dans un monde de mensonges et de faux semblants et la journée je suis si fatigué que je ne fais que dormir.

- Mais qu'es-tu venu faire à Tokyo ? Tu n'as pas essayé de te faire connaître en tant que pianiste ?

- Mais c'est pour ça que je suis là ! s'écria Yoshiki. Je vais passer le concours d'entrée au Conservatoire de Tokyo. Mais pour vivre, je suis bien obligé de travailler car ma mère a déjà du mal à s'en sortir toute seule et je ne veux plus être une charge pour elle.

- Tu ne vis qu'avec ta mère ?

- Oui…mon père est mort.

- Oh…d'accord.

Toshi contempla longuement le visage sombre et fatigué du jeune homme en face de lui avec de nouveau la sensation d'être en résonnance avec lui. Yoshiki lui jeta un coup d'œil inquiet :

- Je vous fais pitié ?

Toshi secoua lentement la tête et répondit doucement :

- Bien sûr que non. Nous avons plus de points communs que tu ne le penses.

- Je me demande lesquels. Vous faites un super métier, vous êtes marié…

Il fut interrompu par l'arrivée des plats et Yoshiki sentit son estomac gargouiller d'envie. A combien de temps remontait son dernier repas copieux ? A trop longtemps pour qu'il se souvienne de ce qu'il avait mangé. Comme il vivait seul, il n'avait pas la moindre envie de faire la cuisine et se contentait la plupart du temps de surgelés hâtivement achetés à la superette. Il en oublia ce qu'il voulait dire et détacha ses baguettes :

- Bon appétit !

Toshi sourit mais ne commença pas tout de suite à manger. Le menton appuyé dans sa main, il observait Yoshiki qui mangeait de bon appétit en repensant à tout ce qu'il lui avait dit. Il le trouvait très courageux d'endurer une vie pareille pour réaliser son rêve de devenir musicien. Il savait qu'il avait beaucoup de talent depuis qu'il l'avait vu jouer et il méritait bien mieux que de moisir comme hôte dans cette vie malsaine. Et surtout, il était seul. Aussi seul que lui. L'accord parfait avec Kaori était brisé depuis longtemps et le serait certainement de façon irrémédiable lorsqu'il serait obligé de lui annoncer ce qu'il y avait sur la feuille contenue dans son attaché-case.

Yoshiki se rendit compte que Toshi ne le lâchait pas des yeux et le regarda prudemment pour s'apercevoir qu'il était, en fait, en train de rêvasser. Son visage était sombre qu'il ne pensait sûrement pas à des choses agréables.

- Toshi…tu vas bien ?

Toshi sursauta, preuve qu'il était bel et bien perdu dans ses pensées :

- Désolé Yoshiki. J'ai quelques soucis en ce moment alors il m'arrive d'être un peu ailleurs.

- C'est à cause de ton travail ?

- Oui, mentit Toshi. Mais ce n'est pas grave. Voyons un peu ce poisson !

Il détacha ses baguettes et en prit une bouchée.

- Délicieux ! Tu comprends pourquoi je viens manger ici tous les jours !

- Oui je me régale ! répondit gaiement Yoshiki.

Un sourire de complicité leur réchauffa le cœur à tous les deux. Ils mangèrent en silence pendant plusieurs minutes mais ce n'était pas du tout un silence pesant. Yoshiki se sentait merveilleusement bien et observait paresseusement les passants qui se pressaient sur le trottoir derrière la baie vitrée. Il avait envie d'aller faire du shopping, chose qui ne lui avait plus fait envie depuis plusieurs semaines. Même la perspective d'aller travailler le soir lui semblait moins barbante que d'habitude. En jetant un regard à Toshi, il aperçut un curieux collier dépasser de sa chemise. Il avait l'air fait avec des coquillages enfilés sur un simple fil noir :

- Tiens, tu l'as acheté sur une plage ce collier ?

Toshi baissa le nez vers sa poitrine et sortit le collier qui en dépassait pour le montrer à Yoshiki :

- Oui à Madagascar. J'y étais allé avec MSF pour porter secours à la population après un très grave cyclone. Là-bas, il y avait plein de gamins qui vendaient ce genre de colliers. Ils faisaient du troc plutôt, contre n'importe quoi. J'ai eu ce truc contre devine quoi ?

- Je sais pas.

- Un paquet de bonbons à la menthe que j'avais dans la poche !

Yoshiki se mit à rire :

- Ah oui, ils échangent vraiment contre n'importe quoi !

- C'était des enfants qui n'avaient pas souvent l'occasion de manger sucré alors pour eux, c'était précieux. Mais je garde ce collier, je l'aime bien et puis ça me rappelle mon ancienne vie.

- T'as eu de la chance d'avoir vu tout ça. Si on venait me proposer de changer de vie, peut-être que je ferais comme toi.

- Oh ne dis pas ça, toi tu es fait pour la musique et il aurait été dommage que tu y renonces.

- Je n'en suis pas encore là. Tu sais quoi ? Je vais bientôt m'acheter un vrai piano !

- Ah oui ? C'est bien, je viendrai t'écouter jouer !

- C'est vrai ?! s'écria Yoshiki.

Toshi lui adressa un long regard rempli d'affection :

- Evidemment. J'ai l'impression que tu manques de soutien ce qui est tout à fait scandaleux. Je veux bien être ton premier public moi !

Un sourire rayonnant se dessina sur le visage de Yoshiki et ce fut le premier de ce genre que Toshi le vit faire.

Ils continuèrent encore à parler de choses et d'autres à bâtons rompus comme s'ils se connaissaient depuis toujours. Des glaces géantes arrivèrent qu'ils engloutirent en faisant le pari de qui n'en n'arriverait pas à bout. Vers 14 h, Toshi s'adossa à sa chaise :

- Bon sang, je crois que ça ouvre l'appétit de manger avec quelqu'un !

- Je ne te le fais pas dire ! répliqua Yoshiki qui raclait au fond de sa coupe un fond de chocolat dont il raffolait.

- T'as une grosse tache de chocolat ici, l'informa Toshi en posant son doigt sur sa propre joue.

Yoshiki l'essuya rapidement avec sa serviette en riant. Puis Toshi consulta sa montre et soupira :

- Il va falloir que je retourne travailler.

- Ah dommage, laissa échapper Yoshiki.

Toshi eut un petit sourire en coin et le musicien se sentit rougir stupidement. Comme ce dernier faisait mine de fouiller dans sa poche, Toshi l'interrompit :

- Ne sors rien du tout, c'est moi qui t'aie invité à venir alors c'est moi qui paye.

Pour le coup, Yoshiki rougit franchement car c'était bien la première fois de sa vie qu'il se faisait inviter par un homme !

- Mais…t'es sûr ?

- Absolument ! Ca me fait plaisir ! Et je me suis bien amusé.

- Moi aussi. Dis…, hésita le musicien en ayant l'impression de jouer un mauvais rôle de jeune fille à son premier rendez-vous, on pourrait s'échanger nos numéros ?

- J'allais le dire !

Yoshiki demandait cela par peur que, sans possibilité de se joindre par téléphone, ils ne finissent par couper les ponts et ce début d'amitié qui avait si bien commencé n'irait pas plus loin. Heureusement, Toshi accepta sans hésiter et chacun rentra le numéro de l'autre directement sur son portable.

Quelques minutes plus tard, ils étaient sur le trottoir et sur le point de se séparer.

- Toshi…merci beaucoup. C'est con à dire mais ça m'a fait du bien.

Le médecin sourit et dit :

- Oui moi aussi je crois bien…Prends soin de toi et si tu as quelques soucis que ce soit, n'hésite pas à m'appeler.

- Oui d'accord.

Yoshiki avait des envies d'ajouter quelque chose mais ne parvenait à rien formuler avec des mots. Il était juste heureux et aurait passé toute la journée avec Toshi s'il avait pu.

Alors que le médecin tournait les talons pour s'éloigner, soudain Yoshiki ne put s'empêcher de l'interpeller encore une fois :

- Hé Toshi !

Ce dernier se retourna d'un air amusé :

- Qu'est-ce qu'il y a ?

- C'est quoi nos points communs dont tu parlais tout à l'heure ?

Toshi enfonça ses mains dans ses poches et lança en le regardant droit dans les yeux :

- Tu n'es pas le seul à avoir besoin d'un ami.

Sans rien ajouter de plus, il lui dit un petit signe de tête et s'en alla en laissant Yoshiki avec un grand sourire sur le visage.

Ne sont-ils pas mignons ? XD La suite de "la chute des innocents" arrivera dans les prochains jours. J'en suis encore à taper le chapitre et je vais pas vite parce que j'ai beaucoup de boulot. A bientôt !