Chapitre 3 : Arrivée fracassante
La voiture ballotait en tous sens sur les routes défoncées de la campagne anglaise. Lysander, s'il en souffrait, ne se plaignait pas, mais il priait néanmoins en son for intérieur pour que le voyage se finisse promptement au risque de le payer de quelques courbatures. Sa mère avait insisté pour qu'il fasse le chemin en équipage, alors qu'il avait envisager de se rendre à Westbury Park à cheval dans un premier temps. L'avocat posa son regard azur sur le paysage bucolique qui s'étendait sur bien des lieues aux alentours, tel un tapis de verdures déployés à ses pieds. Il se souvenait de ses voyages à Bath - qui n'avait été que trop rare, car souvent très absorbés par ses études et passant des mois entiers à Oxford-, ils étaient du même acabit, chaotiques et inconfortables. Depuis l'obtention de son diplôme, l'homme de loi avait élu domicile à Londres pour exercer son métier et prendre un peu d'importance dans le milieu, se constituant sa propre petite fortune, afin de pouvoir s'entretenir et à long terme entretenir sa futur famille, s'il consentait à en fonder une un jour. Ainsi donc, il ne voyageait plus guère, n'en ayant nullement le besoin, car après tout l'héritier c'était prioritairement Charles. Tout avait bien changé depuis lors. Son statut avait changé, il n'était plus le second fils, il était maintenant l'unique héritier mâle de la famille Northon et désormais de la branche Langley, il allait devoir s'habituer aux voyages. Il s'empara dans un soupire de sa serviette de cuir marron pour en sortir la lettre de sa bien-aimée sœur, reçue le matin même de son départ de la maison familiale de Londres. Dans celle-ci, Victoria l'exhortait à se montrer courageux, mais surtout intègre, semblable à lui-même, sans oublier d'être compréhensif envers cette famille qui venait de vivre un drame. Au travers de ces lignes, Lysander puisait la force nécessaire de surmonter ce qu'il considérait comme un obstacle à la vie qu'il s'était fixé. Plus qu'un baume au cœur, il y trouvait l'assurance des sentiments fraternels qui les liaient depuis nombres d'années, mais également la fictive épaule sur laquelle il pouvait se reposer. Une secousse plus violente que les autres se fit ressentir et la voiture s'arrêta peu après, poussant le jeune homme à la curiosité. Il rangea la lettre dans sa serviette et ouvrit la porte de la voiture pour s'adresser au cocher.
« Que se passe-t-il, Monsieur Forest ?» s'enquit-il en descendant les quelques marches.
« Nous avons une roue en moins, Monsieur, ses rayons sont brisés. » Le cocher leva les yeux vers le ciel très couverts. « Et il va pleuvoir pour ne rien arranger. »
L'avocat regarda de même le ciel et frissonna, se rendant compte qu'il avait pris ses aises dans la voiture et avait retirer sa longue veste. « Sommes-nous encore loin de notre destination ?»
« Plus trop, Monsieur, je vais envoyer Georges demander de l'aide au Baron.»
« Nul besoin, avez-vous une selle ? J'irais moi-même.» Assure-t-il en enfilant sa veste et posant son chapeau sur sa tête.
« Ce n'est pas prudent par ce temps, monsieur ! Si, madame votre mère l'apprenait... » commença le domestique avant d'être interrompu.
« Je suis meilleur cavalier que Georges et mère ne l'apprendra que si je lui en fait par. Allons, monsieur Forest, plus vite le cheval sera sellé, moins je risquerais d'être tremper jusqu'aux os et plus vite vous pourrez être remis en route.»
« Bien, monsieur. Georges selle Watson pour monsieur Northon ! »
Lysander retourna à l'intérieur de la voiture pour y récupérer ses gants et ajuster sa tenue pour qu'elle soit plus pratique pour une longue chevauchée. Il resserra le foulard qui lui enserrait le cou et s'assura que ses affaires étaient bien rangées avant de ressortir. Un instant plus tard, il était juché sur le dos du hongre baie qui tirait précédemment la voiture.
« C'est vraiment à moi d'y aller, monsieur.» dit timidement le jeune apprenti cocher.
« Baliverne, mon jeune ami, rien ne me serait plus agréable que de terminer le voyage à cheval. J'en avais assez d'être assis. Indiquez-moi la route.»
Le fils du cocher s'approcha de lui avec une carte de la région et il l'écouta avec attention pour ne pas se perdre. Georges plia la carte avant de la lui donner.
« Je fais au plus vite, messieurs, et mettez-vous à l'abri si ça se met à tomber !» lança-t-il avant de talonner le cheval qui prit le galop dans la foulée. Le vent fouettait avidement le visage de l'homme de loi qui pour la première fois depuis qu'il avait quitté sa famille, sentait monter en lui l'ivresse de la liberté. Grisé par cela, son cœur battait au rythme des sabots de Watson dont il soupçonnait d'avoir secrètement eu le même rêve dans son esprit d'équidé. Il ne chevauchait pas, il volait littéralement à travers la campagne, ce qui lui arracha un sourire de joie.
Pendant ce temps à Westbury Park, la famille Langley attendait avec une impatience non dissimulée l'arrivée de ce visiteur de marque. Enfin, peut-être pas tout le monde. Isabella s'était enfermée dans la bibliothèque dès le petit-déjeuner terminé et ne l'avait pas encore quittée, même sous l'insistance de son père. Mary se regardait dans un miroir pour la cinquième fois de la journée, alors que sa mère s'essayait à lui installer ses cheveux dans une coiffure compliquée à la dernière mode à Londres. De temps en temps, la jeune femme regardait par la fenêtre dans l'espoir d'apercevoir la voiture de l'homme qu'elle devrait s'efforcer de séduire. Elle portait une robe en mousseline de couleur écru à taille haute et brodée sur la traine d'une multitude de petites abeilles. Son col bateau mettant en valeur sa belle gorge et lui succédant sa poitrine généreuse. « Tu es magnifique, ma chérie. Aucun homme ne pourrait en douter... » lança la baronne avec un sourire.
«Et fou serait celui qui chercherait à le nier ou à ne pas le voir... Je sais, vous me le dites sans arrêt mère.»
« Ta beauté et ton esprit sont les seules armes que tu possèdes, Mary, alors sert-en à bon escient. Je vais aller voir Eline. Tâche de faire entendre raison à ton autre sœur. »
Lady Langley quitta la chambre sur ces dernières paroles, ce qui permet à la jeune fille de soupirer largement avant de suivre le mouvement. Qu'espérait donc sa mère ? Si même leur père n'avait pas réussi à faire entendre raison à Isabella, elle doutait d'y parvenir. Sur son chemin, elle croisa des domestiques qui venaient de terminer leurs tâches et ne prêta pas attention à leur conversation, ne se doutant de trop du sujet sur lequel elle portait. Parvenue à la bibliothèque, la jeune brune prit son courage à deux mains avant de frapper à la porte d'un geste impérieux. « Isabella... Je t'en prie, ouvre-moi.» Aucune réponse ne se fit entendre, mais Mary réitéra l'expérience sans plus de succès.
« Cela m'étonnerait que miss Isabella consente à se montrer, cousine.» Entonna une voix masculine, mais douce derrière elle. L'aînée soupira à nouveau et se retourna pour faire face à son cousin. Henry Hawksworth était un jeune homme d'une petite vingtaine d'année, arborant des cheveux châtains courts et un teint de porcelaine. Il devait ce dernier au fait qu'il ne quittait pas souvent l'abri de la demeure, se plongeant bien trop souvent dans l'étude acharné des nombreux livres de la bibliothèque. Son visage rond à l'allure d'un poupon contrastait assez mal avec la sévérité et l'austérité de ses attitudes et de ses yeux marrons.
« Je suppose alors, cher Henry, que vous allez me proposer de vider les lieux et de la laisser faire de ses airs de princesse blessée. Vous savez que mère la punira rudement si elle ne se montre pas. »
« Certes, mais nous savons tous deux que votre sœur est une personne de caractère et qu'elle n'entendra pas raison. Croyez-moi, cela m'ennuie profondément qu'il en soit ainsi, que ce soit vis-à-vis de la possible punition qui sera infligé à ma cousine, mais également parce que du fait de son entêtement, je ne puis vaquer à mes occupations quotidiennes.» Conclu-t-il avec un air blasé en regardant la porte de la bibliothèque désespérément close. Il s'en approcha alors et y cogna avec force et détermination. « Isabella ! Je ne vous savais pas lâche et encore moins sujette à la gaminerie la plus basse ! Il m'est forcé de constater que vous préférez fuir que d'affronter vos problèmes. Je n'ose à peine parler du fait que vous manquez à tous vos devoirs de sœurs en laissant Mary et Eline seule face à cet inconnu...»
La jeune femme surgit alors telle une lionne prête à mordre face à son cousin et sa sœur, les traits déformés par la colère. Elle pointa un index accusateur vers ce dernier et le fixa droit dans les yeux.
« Je ne vous permet pas, monsieur ! Je...» commença-t-elle avant d'être coupé par Henry.
« Vous allez vous apprêter, miss Isabella, sur le champ.» Asséna-t-il avec un calme olympien, faisant le tour de la jeune femme pour s'emparer avidement de la clé de la bibliothèque. « Car avant que vous ne m'accusiez de la même lâcheté, je vous suggère de jeter un œil à ma tenue et vous comprendrez aisément que contrairement à vous, je n'avais pas l'intention de me défiler.» Il referma la porte et la verrouilla à clé pendant que Mary prenait sa sœur par le bras pour l'empêcher de filer. «Je passerais sous silence votre manque de tenue, ma chère cousine, uniquement si vous daignez vous comporter de manière correcte aujourd'hui. Sinon...» Il se tourna vers elle et lui posa la clé sur le bout du nez avant de la glisser dans la poche de son gilet. « Je le dirais à votre père.» Il quitta les deux jeunes femmes un sourire satisfait jouant sur ses lèvres rosées pour gagner le salon où attendait déjà son oncle.
« Je le déteste !» cracha alors la rebelle de la famille en se détachant de sa sœur, filant alors vers l'escalier pour gagner sa chambre. Elle y fut rejointe par son aînée qui l'aida dans la tâche de s'apprêter pour être présentable devant leur invité.
«Tu ne le déteste que lorsqu'il parvient à te faire perdre à ton propre jeu. Tu devrais le remercier pour ce qu'il vient de faire. Si tu n'étais pas sortie, que ce serait-il passé selon toi ? Et il n'avait pas tort en disant que tu nous abandonnais lâchement Eline et moi face à une tâche que nous n'apprécions pas plus que toi. Tu es égoïste, Isabella !»
Cette dernière se retourna comme si on l'avait giflé, surprise par les paroles de son aînée.
« Mary, je...» Isabella se laissa tomber assise sur la chaise la plus proche. « Je suis désolée.»
« Habille-toi et descend, c'est tout. Je verrais plus tard, si je consens à te pardonner cette fois.» Trancha la plus vieille avant de vider les lieux et laissant place à la camériste de sa sœur.
La pluie battait désormais les carreaux de Westbury Park, au sein du petit salon, le Baron faisait les cents pas de sa démarche toute militaire. Cela faisait plusieurs jours qu'il avait pris l'habitude de guetter l'arrivée de Lysander Northon, une attitude qui dérangeait d'ailleurs souvent son épouse. Cette dernière était assise sur une causeuse avec leur fille cadette, écoutant avec attention la lecture des sonnets de Shakespeare qu'elle lui faisait et en s'adonnant à son petit plaisir de broderie. La baronne leva les yeux pour observer son cher et tendre époux. Un époux qu'elle n'avait pas choisi à l'époque, mais qu'elle avait appris à aimer avec le temps. Le temps avait terni ses cheveux bruns, faisant naitre quelques mèches poivres et sels derrière ses oreilles. Sa barbe, elle aussi, trahissait à présent les dégâts du temps sur l'ancien militaire. Elle s'était toujours questionner sur les souhaits de son époux avant de devenir héritier du titre familial, mais elle s'était avouée vaincu lorsqu'il avait d'un revers de main balayer chacune de ses questions. Le baron semblait particulièrement inquiet ce jour et son épouse ne pouvait affirmer si cela venait de l'incertitude de l'avenir de Westbury Park ou s'il était simplement impatient de rencontrer son cousin.
« Allons, mon cher, il viendra bien assez tôt. Cessez de vous faire du mauvais sang.» Dit-elle en posant son ouvrage sur la table basse.
« J'ai l'intime sentiment qu'il est arrivé quelque chose, ma chère.»
« Balivernes. Vous voyez le mal partout depuis le décès de Patrick. Tout le monde ne va pas mourir vous savez.»
« J'ai le droit, femme, d'avoir mes tracas concernant la survie de ma famille et en cette qualité, j'ai le droit de penser qu'une malédiction pèse sur nous.» lança-t-il sur un ton des plus mordant. La porte s'ouvrit alors sur sa plus vieille fille qui s'inclina respectueusement devant lui avant d'aller s'asseoir à son tour. « Votre sœur est-elle de meilleur composition que ce matin, Mary ?»
« Je le pense, père. Henry a été très persuasif.» répondit-elle en fixant son cousin qui se para de son sourire goguenard avant de replonger dans sa lecture.
« Mary, Eline... distrayez donc votre père, je vous prie. Quelques chants sauront apaiser son esprit torturé, je pense.» décida la baronne. Le son du piano et de la voix de Mary raisonnaient dans la maison lorsqu'Isabella rejoins alors le reste de sa famille au salon, parée d'une robe blanche et verte à col bateau. Elle avait ramené ses longs cheveux en un chignon, n'en laissant dépasser que quelques mèches ondulées.
À l'extérieur, le bruit sourd d'un cheval lancer au galop se faisait entendre des palefreniers qui ne tardèrent pas à venir à la rencontre de l'inconnu. Lysander mit pied à terre et l'un des deux hommes s'inclinna devant lui, assuré de par sa tenue qu'il était quelqu'un d'important. «Qui dois-je faire annoncer, monsieur ?» dit-il en se redressant.
« Lord Lysander Northon, je suis attendu. Pourriez-vous faire parvenir de l'aide à mon équipage ? Nous avons laissé une roue sur la route et je suis venu m'enquérir d'une aide pour mes compagnons.»
« Bien sûr. Tout de suite, monsieur. Indiquez moi l'emplacement de la voiture et je m'y rends sans tarder.» Assura le palefrenier qui tendit la main vers l'entrée des écuries pour que tout le monde se mette au sec. Une fois sur place, les deux hommes arrangèrent les modalités de la mission de sauvetage, alors que le majordome venait à se monter.
« Lord Northon, je suis monsieur O'Dyan, majordome de monsieur le Baron. Si vous voulez bien vous donner la peine d'entrer.»
« Certes, bien que ma tenue ne soit guère approprié. Je crains ne devoir faire avec jusqu'à ce que mon équipage soit en mesure de me rejoindre.» Avoua-t-il quelque peu gêné de paraître dans ses vêtements mouillés par la pluie.
« Monsieur le Baron est au courant de la situation et il ne s'en formalisera guère. Il avait pressenti que quelque chose était arrivé et je gage qu'il aurait sous peu envoyer des gens pour venir à votre rencontre.» assura le domestique en le devançant dans son cheminement.
« Monsieur le baron Langley est un homme d'une remarquable bonté. » conclu alors l'héritier.
Au sein du petit salon, la tension était des plus palpables. La lady douairière passait en revenue les tenues de ses petites filles et s'assurait une fois de plus qu'elles sauraient se tenir lorsque la porte s'ouvrit sur monsieur O'Dyan.
« Monsieur Lysander Northon.» annonça-t-il solennellement avant de s'incliner devant sa famille maîtresse et de s'écarter pour laisser apparaître l'inconnu. Il apparut alors d'un pas mesuré, le port altier et le regard neutre. Pourtant, le jeune homme bouillait d'un malaise qui lui enserrait les entrailles et faisait palpiter son cœur à une vitesse qui lui était jusqu'alors inconnue. « Chers cousins. » salua-t-il en s'abaissant poliment.
Le baron s'avança alors et lui prit la main chaleureusement. Il n'avait connu dans sa vie qu'une personne ayant une poignée de main semblable et ce n'était pas pour lui rappeler des souvenirs heureux.
« Soyez le bienvenu, mon cher. Laissez-moi vous présenter mon épouse, Lady Mary-Elizabeth Langley. Ma mère, Lady Adélaïde Langley. Mon neveu, monsieur Henry Hawkswoth et mes trois filles. Miss Mary, Miss Isabella et Miss Eline Langley.» Tout en faisant ici le tour de la famille, Lysander s'inclinait ou serra les mains avec respect et amabilité.
« Je suis enchanté, mesdames, monsieur, de faire votre rencontre. Je souhaite également vous adressez mes sincères condoléances de vive voix, pour votre récente perte.»
« C'est fort aimable à vous, monsieur Northon.» trancha sèchement la voix d'Isabella. Discrètement, Mary pinça le bras de sa cadette, alors qu'Eline lui tira la manche pour lui faire cesser toutes paroles qui se voudrait désagréable.
Alors qu'il l'observait, l'homme de loi sentit son malaise croître, mais il n'en montrait rien. La lueur qui brillait dans les yeux noisettes de la seconde fille du baron lui rappelait celui qu'on les chiens à la chasse lorsqu'ils sont sur la trace d'une proie à abattre. Il se sentait piégé par ce regard, tel un cafard que l'on allait tenter d'écraser. Ils se toisèrent du regard un long moment avant que le baron ne les ramène tous à la réalité.
«Je crois savoir que votre équipage est en mauvaise posture.»
« Oui, mais vos gens ont été assez aimable pour partir promptement à leur rencontre.»
« La chevauchée a dû être rude, que pensez-vous de prendre un peu de repos avant le dîner ? Je vous ferais porter des vêtements secs, nous avons presque la même taille, ils devraient vous aller le temps que vos affaires soient amenées.» dit-il avec un franc sourire.
« Tant de sollicitude me touche, monsieur le Baron, je ne peux que vous en remercier.»
« Voyons, quel hôte serais-je si je vous laissais attraper quelconque maladie. O'Dyan va vous accompagner à votre chambre.» Ce dernier s'inclina avant de passer la porte, bientôt suivit par Lysander après qu'il ait observé les convenances en saluant tout le monde.
La porte à peine refermer, les bavardages reprirent leur cours et doublèrent lorsque le baron quitta la pièce pour s'enquérir d'affaires qui n'attendaient pas. « Que voilà un homme bien de sa personne et fort convenable. » décréta la vieille dame en s'installant sur un siège. « Toutes les jeunes filles à marier du coin seront bientôt à ses bottes. Ne le laissez pas filer mes filles.»
« Pour ma part, je ne le trouve pas si convenable que cela. Paraître dans pareille tenue.» répondit hautaine la seconde fille.
« Il a chevauché sous la pluie pour venir jusqu'ici, Bella, qu'imagine-tu ? Qu'il serait arrivé aussi sec que ton cœur ?» mordit alors la cadette qui jusqu'ici n'avait jamais osé répondre à l'une de ses aînées de la sorte. « Tu as décidé que tu ne saurais l'apprécié, bien cela reste ton choix, mais épargne-nous ta mauvaise foi.» La demoiselle claqua son livre et se leva dans une tornade de cheveux roux pour aller reprendre sa place au piano. Mary se tourna alors vers son cousin et lui tendit la main. « La clé, je vous prie, cousin.» Ce dernier soupira longuement avant de lui tendre l'objet désiré. Une fois en possession du bien, elle alla la déposer dans la main d'Isabella, sans un mot et rejoignit Eline au piano.
À cet instant, Isabella comprit qu'elle était la seule dans cette pièce à partager son point de vue. L'humiliation que ses sœurs lui faisaient subir lui déchira le cœur, faisant monter les larmes au bord de ses yeux. Un cœur, bien sûr qu'elle en avait un, mais elle voulait croire qu'il était impossible de se marier sans amour, qu'il était donc impossible qu'elle se retrouve ainsi séparé de ses sœurs pour une histoire d'argent. Pourtant, elle le voyait de nouveau, les sentiments ne l'emporteraient pas sur la raison cette fois. Elle posa les yeux sur sa mère qui détourna ses yeux d'émeraudes pour observer sans voir le mur. Blessée, la jeune femme quitta la pièce dans la précipitation pour retourner dans son royaume de livre et d'aventure trop fantaisiste pour qu'elles puissent exister avec le sentiment que les belles paroles de ses livres ne trouveraient aucun écho dans la réalité de ce monde.
