CHAPITRE 4 : Pré-Au-Lard

Le transplanage ne dura effectivement que quelques secondes. Sitôt qu'il eut touché la terre ferme, Teddy s'éloigna de son parrain, donnant l'impression qu'une mouche venait de le piquer. Il était très pâle et avait l'air sur le point de fondre en larmes. Mais Harry n'était pas bien sûr de savoir si c'était à cause du transplanage ou si c'était le fait de quitter sa grand-mère pour un long moment.

Agrippant fermement la poignée de la malle, il fit signe à son filleul de le suivre. En ce jour du mardi 1er septembre 2009, le village de Pré-Au-Lard semblait désert. Et pour cause, il faisait partie de ces hameaux où les gens ne restent que pour dormir. En semaine, la plupart des sorciers qui résidaient là travaillaient à Londres ou dans les villes avoisinantes. Harry savait cependant que le bar des Trois Balais était ouvert. Hannah, l'épouse de Neville, en avait hérité à peu près en même temps que le Chaudron Baveur et de temps à autre, elle se trouvait dans l'un ou l'autre des deux endroits.

« Je crois que nous faisons partie des premiers arrivants. Le Magicobus devrait être assez rapide pour faire la route mais il lui faut bien deux heures.

_ Qu'est-ce qu'on fait ?

_ On fait un détour par la gare et on file à l'école.

_ La gare ? Pour quoi faire ? »

Mais Harry ne répondit pas. Il claqua des doigts et marmonna :

« Kreattur, j'ai besoin de toi. »

Immédiatement, le vieil elfe de maison apparut, tellement voûté par l'âge que son nez touchait presque le sol. Des années durant, Teddy avait cru que l'elfe n'était plus qu'une vieille chose avec laquelle il fallait manœuvrer avec précaution mais le jour où il avait accidentellement brisé la chaîne du médaillon qu'il portait autour du cou, il avait compris que Kreattur avait encore bien des réserves.

Aujourd'hui encore, il se souvenait avec précision de l'elfe le poursuivant dans toute la maison, une poêle à frire à la main, prêt à la lui abattre sur la tête. Teddy s'était enfui en hurlant et il avait fallu l'intervention de Ginny pour ramener le calme dans la maison. Teddy avait dû présenter toutes ses excuses à l'elfe et Ginny avait utilisé sa baguette pour réparer le fermoir cassé. Depuis, les relations entre l'enfant et Kreattur étaient restées froides et particulièrement distantes.

Harry cependant, avait autre chose en tête. Il poussa la malle devant lui.

« Dépose ça à Poudlard pour nous et annonce au professeur Stone que Theodor Remus Lupin arrivera d'ici quelques instants. »

Kreattur se courba davantage, saisit la poignée de la malle entre ses mains grêles et décharnées et transplana. Harry n'attendit pas plus longtemps pour se diriger vers une rue qui descendait. Teddy trottina à sa suite.

« Qu'est-ce qu'i la gare ?

_ Ou qu'est-ce qu'il n'y a pas ? lui répondit Harry sur le même ton. Je suis intrigué par cette histoire d'Express qui n'était pas au rendez-vous. C'est la première fois que ça arrive et l'école existe depuis plus de mille ans. »

L'enfant sentit l'excitation le gagner à l'idée d'être mis dans la confidence. A cet instant, si Betty, la jeune femme du Magicobus, lui demandait ce qu'il voulait faire comme métier, il répondrait sans hésiter : auror. Travailler sous les ordres de son parrain lui semblait tout à coup merveilleusement tentant et il se prit à réfléchir intensément à l'énigme de la disparition de l'Express.

Il leur fallut près de cinq minutes pour atteindre, à pieds, la gare. En chemin, ils croisèrent quelques personnes. Un sorcier en robe violette leva son chapeau en guise de salut et une vieille dame qui balayait son pas de porte fit une réflexion au sujet de l'été qui allait se terminer tôt d'après la disposition des feuilles de thé dans sa tasse ce matin. Harry leur répondit poliment mais il ne s'attarda pas davantage.

La gare de Pré-Au-Lard où Teddy n'aurait dû arriver que tard dans la soirée était, à l'image du village, entièrement déserte. Les rails semblaient venir de nulle part, traversaient ce qui avait l'air d'être un gigantesque hangar et repartaient se perdre dans l'horizon. Une petite maisonnée en gré avait été plantée sur le côté, entourée d'un joli jardinet empli de fleurs blanches. Un panneau annonçant la gare grinçait doucement dans le vent.

Harry se dirigea vers la porte et frappa avant d'entrer. Teddy avait pensé qu'ils arriveraient dans un salon ou un hall comme chez les moldus mais il fut étonné de se retrouver dans ce qui avait l'air d'être une bibliothèque. Des fauteuils à l'air confortable avaient été disposés un peu partout dans la pièce et étaient entourées d'immenses étagères de livres. Tout au bout, se trouvait un petit comptoir derrière lequel était assis un très vieil homme. Le menton au creux de la main, il avait l'air de somnoler.

« Bonjour Tadeusz. »

Le vieil homme sursauta et, d'un geste sec, probablement machinal, saisit le képi qu'il avait laissé sur ses genoux pour l'enfiler à la hâte sur son crâne. Derrière Harry, Teddy eut bien du mal de ne pas se mettre à rire.

« Monsieur Potter ? »

Harry lui serra la main.

« Ça fait longtemps, n'est-ce pas ?

_ Quelques années, oui. Alors ça y est, vous l'avez eu votre poste de chef des aurors ? »

Un sourire fendit le bas du visage d'Harry Potter.

« Oui, je l'ai eu mon poste.

_ C'est bien, acquiesça le vieux Tadeusz, c'est très bien. Vous l'avez toujours mérité. Oh ! Est-ce que c'est votre fils ?

_ Non, c'est mon filleul. Approche Teddy. »

L'enfant approcha timidement. Lorsqu'il était en compagnie de son oncle, il était toujours présenté à des tas de gens qu'il ne connaissait pas. Quelque part, ça le mettait un peu mal à l'aise.

« Vous vous souvenez de Remus Lupin ?

_ Le professeur ? Celui qui a enseigné la Défense Contre les Forces du Mal pendant que vous étiez à l'école ? »

Tadeusz baissa le ton.

« Le loup-garou ?

_ Parfaitement, oui. Teddy est son fils. »

Les yeux du vieil homme s'écarquillèrent de surprise. Il détailla Teddy de la tête au pied et l'enfant se sentit rougir.

« J'ignorais qu'il avait eu un fils.

_ Peu de gens le savent, Tadeusz. Teddy est également mon filleul et aujourd'hui je l'amène à Poudlard pour sa première année.

_ Ah, la première année à Poudlard est la plus importante mon garçon. Est-ce que tu as une idée de la maison dans laquelle tu seras envoyé ? »

Teddy secoua la tête. Non, il n'en avait aucune idée et quand bien même il eut aimé être envoyé à Poufsouffle comme sa mère ou à Gryffondor comme presque tout le reste de la famille, il n'était pas sûr du tout que le Choixpeau le prenne en compte.

« Il y a… commença Harry d'un ton légèrement gêné, il y a un autre problème au sujet de Poudlard aujourd'hui.

_ Ah ?

_ L'Express. »

Le vieil homme fronça les sourcils.

« Eh bien quoi, l'Express ?

_ Il n'est pas arrivé à Londres ce matin. A l'heure qu'il est, personne ne sait où il se trouve.

_ Impossible ! »

Le vieil homme blêmit et devint si pâle que Teddy se demanda s'il n'allait pas s'évanouir. Il se laissa glisser au bas de son tabouret et se mit à faire les cents pas, les mains croisées derrière le dos.

« Impossible, répétait-il en allant et venant encore et encore, impossible, impossible. L'Express est toujours à l'heure. »

Il s'arrêta, regarda Harry puis Teddy puis Harry à nouveau et secoua la tête une fois de plus.

« Non, monsieur Potter, ce n'est pas possible.

_ Je sais, Tadeusz. Mais ce sont les faits. A neuf heures ce matin, l'Express n'était pas à la gare de King's Cross et des centaines d'enfants et d'adolescents sont en ce moment même en train de chercher un moyen d'aller jusqu'à Poudlard.

_ Vous ne comprenez pas. L'Express ne peut pas manquer son rendez-vous parce qu'il est convoqué magiquement ! Quand bien même il n'y aurait personne pour le manœuvrer, il irait tout seul à la gare de King's Cross ! »

Teddy pinça les lèvres. Dans ce que venait de dire le vieil homme, une chose l'interpellait.

« S'il roule tout seul, monsieur, pourquoi y a-t-il un chauffeur ? »

Le silence tomba un instant, Tadeusz baissa les yeux sur lui, comme s'il venait tout juste de se rendre compte de sa présence. A sa gauche, Harry afficha un petit sourire, fier de l'esprit affûté de son filleul.

« C'est une excellente question, Teddy. Moi aussi je me demande à quoi sert le chauffeur maintenant.

_ Mais, à ramener l'Express jusqu'à Poudlard, évidemment, à le freiner en cas d'obstacle sur la route ou à affréter le train pour les sorties ou retours exceptionnels. Mais le premier septembre, c'est la magie qui dirige le tout.

_ Et le chauffeur ? continua Harry. Vous connaissez son nom ?

_ Evidemment que je le connais. »

Harry soupira. Il connaissait Tadeusz depuis un long moment maintenant. Tous deux avaient été amenés à se rencontrer lors de la toute première affaire que le ministère avait confié à Harry, une histoire un peu banale, un peu inutile aussi mais qui lui avait bien permis de se faire les dents. Ils s'étaient revus de temps à autre, lorsqu'il passait par Pré-Au-Lard et sans être des amis, ils pouvaient tous deux dire qu'ils s'appréciaient mutuellement. Mais aujourd'hui, sa façon d'annoncer que chaque chose était évidente, comme si tout tenait de la notoriété publique commençait à l'agacer sérieusement.

Le vieil homme s'apprêtait à reprendre sa course aux cent pas mais Harry le saisit par la manche de sa chemise si brusquement que Teddy en sursauta.

« Tadeusz, c'est une affaire sérieuse. L'Express n'était pas à son rendez-vous, le train a disparu. J'ai besoin de connaître le nom du chauffeur.

_ Ormuz Goodspeed. Ça fait cinquante ans qu'il occupe le poste. Il n'a jamais manqué à sa tâche. Non, c'est impossible monsieur Potter. L'Express doit avoir été retenu. Qu'est-ce que… qu'est-ce qui s'est passé ? »

Passant de la plus grande agitation à la plus grande inquiétude, Tadeusz pâlit encore. Il se laissa tomber sur son tabouret, tira de la poche de sa chemise un affreux mouchoir à pois et s'épongea le front tout en continuant à marmonner tout bas : « impossible, c'est impossible, évidemment. »

Teddy comprenait que le vieil homme se pose des questions mais il se demandait pourquoi il en faisait si grand cas. Bien entendu, lui-même était contrarié parce qu'il avait bien failli ne pas pouvoir mettre les pieds à Poudlard aujourd'hui alors qu'il attendait ce moment depuis des années mais au final les choses finissaient par s'arranger.

« Merci pour vos réponses, Tadeusz, dit tout à coup Harry. Nous allons y aller, passez une bonne journée.

_ Est-ce que vous allez partir à la recherche de l'Express, monsieur Potter ?

_ Je vais trouver ce qui s'est passé, évidemment. Vous pouvez me faire confiance. »

Lui adressant un dernier salut, il entraîna Teddy derrière lui. Lorsqu'ils furent à nouveau dans la rue, reprenant en sens inverse le chemin qu'ils avaient fait quelques instants plus tôt, Teddy demanda :

« Est-ce que c'est si grave que le Poudlard Express n'ait pas été à King's Cross aujourd'hui ? »

Harry prit quelques instants avant de répondre.

« C'est assez gênant en fait.

_ Pourquoi ? Les gens vont trouver un autre moyen d'arriver jusqu'à Poudlard non ? Je veux dire, il y a le Magicobus. Les autres utiliseront des balais ou peut-être même des moyens moldus mais au final, tout le monde arrivera à destination. »

Pour la deuxième fois de la journée, Harry jeta un regard en biais à son filleul et sourit fièrement.

« Tu as bien grandi toi. »

Teddy fronça les sourcils, cherchant le rapport entre lui et le Poudlard Express. N'en voyant pas, il fit la moue.

« Tu as bien grandi et tu commences à bien te servir de ta tête. Le digne fils de ton père, quoi que ta mère n'ait pas été en reste non plus. Tu as tout à fait raison, que le train ait été ce matin ou non en gare de King's Cross ne change pas grand-chose au final. Mais c'est gênant parce que le moindre petit grain de sable arrête toute la machine et le ministère est encore très fragile.

_ Fragile à propos de quoi ?

_ De tout, Teddy. Il a été sévèrement ébranlé lorsque Voldemort a cherché à prendre le pouvoir une deuxième fois. On dit ce qu'on veut de Cornelius Fudge, mais en attendant, il a quand même essayé de maintenir la tête hors de l'eau et il a sacrément mieux réussi que Scrimgeour.

_ Mais Kingsley est un bon ministre, non ? Toi et oncle Ron vous n'arrêtez pas de le dire.

_ C'est ce que je pense, oui, et à mon avis Ron est tout à fait de mon avis. Mais les gens ont perdu confiance en leur ministère et Kingsley a beau faire ce qu'il peut, ce n'est pas gagné d'avance.

_ Et c'est pour ça que le Poudlard Express est si important ?

_ Plus ou moins. L'Express est l'un des grands symboles de Poudlard. S'y attaquer, c'est s'attaquer à l'école elle-même et c'est un terrain sur lequel le ministère ne peut pas se battre. »

Teddy fit à nouveau la moue.

« Je ne comprends pas grand-chose en fait. »

Harry éclata de rire. D'une main, il lui ébouriffa les cheveux.

« Evidemment, tu n'as que onze ans. Tiens, regarde, nous sommes arrivés. »

L'enfant ouvrit de grands yeux. Tout au long de leur conversation, ils avaient traversé le village et emprunté un chemin de terre, longeant un petit bois. Ils se trouvaient maintenant devant un gigantesque portail en fer forgé. Les deux battants étaient largement ouverts.

Deux femmes se tenaient de chaque côté. L'une affichait une quarantaine d'années et des cheveux qui commençaient à grisonner. Elle portait une robe d'un bleu sombre sur laquelle avaient été cousus toutes sortes de planètes, de lunes et d'étoiles. Autour du cou, elle portait une bien étrange paire de lunettes à la monture en cuir. L'un des verre était surmonté de ce qui avait l'air d'une minuscule télescope. L'autre femme était beaucoup plus jeune. La peau mat, les cheveux d'un noir d'encre, elle était, contrairement à sa compagne, vêtue d'une robe très colorée.

« Voici notre premier élève, dit-elle en souriant. Bienvenue à Poudlard… Harry ? Harry Potter ? »

Elle plaqua ses mains sur ses lèvres et éclata de rire. De son côté, Harry souriait largement.

« Ça fait longtemps, je sais.

_ Dix ans, Harry ! »

Tous deux avaient l'air de bien se connaître.

« Ne me dis pas que c'est ton fils ! »

Elle eut soudainement l'air choqué. Teddy ne comprit pas pourquoi. Après tout, Harry aurait très bien pu être son père, non ? Il réfléchit un instant. Il aurait été père très jeune ceci dit.

« Non. Ce n'est pas mon fils, c'est mon filleul. »

Il prit Teddy par l'épaule et le poussa devant lui.

« C'est Teddy. (il marqua une pause.) Teddy Lupin, le fils de notre ancien professeur de défense contre les forces du mal. »

La jeune femme haussa les sourcils.

« Oh ! Il était marié ?

_ Et Teddy entre en première année aujourd'hui. Teddy, je te présente… Padma ? Parvati ? »

La jeune femme éclata de rire.

« Padma Patil. Si tu choisis l'option divination en troisième année, je serais peut-être ton professeur. Enfin normalement. »

De l'autre côté du chemin, la femme aux cheveux aux grisonnants et aux étranges lunettes acquiesça.

« Et moi je suis le professeur Starlight et je vais t'enseigner l'astronomie. Si le Choixpeau t'envoie à Poufsouffle, je serais également ta directrice de maison. »

Si on lui avait posé la question à cet instant, Teddy aurait annoncé tout net qu'il préférait suivre les cours de divination plutôt que ceux d'astronomie. Le professeur Starlight avait un petit quelque chose de froid qui sonnait désagréablement à côté de l'enthousiasme et de l'accueil chaleureux que venait de leur faire le professeur Patil.

« Vous pouvez vous diriger vers la Grande Salle, elle est exceptionnellement ouverte pour accueillir les nouveaux élèves.

_ C'était agréable de te revoir, Harry, continua Padma. J'ai entendu dire que tu étais devenu auror. »

Elle laissa passer quelques secondes de silence mais le sourire qui lui fendait les lèves attestait qu'elle n'en avait pas encore fini avec son ancien camarade d'école.

« J'ai entendu parler de ton mariage aussi. »

Evidemment. Le mariage du célèbre Harry Potter n'était pas passé inaperçu. Rita Skeeter elle-même s'était invitée et avait fait tout un article sur « l'évènement Potterien mémorable ».

« Oui, on a fait notre maximum pour que ça reste discret. Et dans six ans, c'est mon fils aîné que j'amènerai à Poudlard. Mais d'ici là, j'espère sincèrement qu'on aura retrouvé l'Express. »

Le sourire disparut du visage du professeur Patil.

« Ne restez pas dans le chemin, leur dit tout bas le professeur Starlight. D'autres élèves ne vont plus tarder à arriver.

_ Je suis contente de t'avoir revu, Harry. J'enverrai un hibou à Parvati, je suis sûre qu'elle sera ravie d'avoir de tes nouvelles.

_ Je suis content de t'avoir revu aussi. Et à Poudlard qui plus est. Qui l'aurait cru ? »

Tous deux éclatèrent de rire puis Harry poussa Teddy devant lui et ils remontèrent le chemin jusqu'au château qui patientait, là-bas, plus loin, inondé de soleil et de lumière.