Merci à Destination Darkness et à Sasha Richester pour vos encouragements qui me poussent à poursuivre en y mettant tout mon cœur. Merci aussi à tous les autres anonymes pour leur fidélité. J'espère que ça va continuer à vous plaire.
Ce chapitre est Le chapitre de cette histoire, la pièce maitresse autour de laquelle tout tourne, ou presque. Il est aussi le plus dur que j'ai jamais eu à écrire jusqu'ici, tant dans le contenu que dans son écriture.
On se retrouve à la fin. Bonne lecture.
Il allait tuer son agent, lentement, douloureusement, à grand coup de claques derrière la tête. Pour sûr DiNozzo se souviendrait de cette pause déjeuner. Il était allé la prendre à Miami ou quoi ! Il aurait dû être de retour depuis 20 minutes. Alors, soit, personne n'aimait travailler sur des affaires non-classées mais ce n'était pas une raison pour déserter l'office comme bon lui semblait. Oui il allait l'entendre. Il était bon pour effectuer la paperasse pour les prochaines semaines à venir, et il savait pouvoir compter sur McGee et Ziva pour lui rajouter un peu plus encore de formulaires à rédiger en trois exemplaires.
25 Minutes maintenant. Il avait intérêt d'avoir une explication valable.
Et comme si Tony avait pu l'entendre son portable se mit à sonner et il vit le nom de son agent apparaitre sur l'écran.
- DiNozzo, tu as dix minutes pour ramener tes fesses ici ou tu peux dire adieu à…
Il fut interrompu par un rire gras, sinistre.
- Bien le bonjour à vous aussi Agent Gibbs, lui répondit une voix grave et railleuse. « Je crains fort que votre agent ne soit un petit peu occupé, j'en suis navré, mais voyez-vous j'ai une petite affaire à régler avec lui, six ans que j'attends cela.
- Qui êtes-vous ? rugit-il en reposant brutalement son gobelet de café dont le contenu vint éclabousser les différents dossiers posés là non pas qu'il s'en soucia ni n'y accorda quelles qu'importances. Si son emportement ne lui avait valu que quelques regards de personnes coutumières des faits, sa phrase suivante gagna l'attention générale, y compris celle du directeur qui se trouvait pourtant à quelques dizaines de mètres. « Qu'avez-vous fait de mon agent ? ».
Il vit McGee s'activer sur son clavier, grimacer, et recommencer. Nul doute qu'il cherchait à tracer l'appel. Tony l'avait bien formé.
- Oh rassurez-vous Gibbs, il n'est pas dans mes intentions de lui faire quoi que ce soit. Ni moi ni mes hommes ne lèveront le moindre petit doigt sur lui vous avez ma parole. La torture physique manque singulièrement de raffinement ne trouvez-vous pas ? Elle est à portée de main du premier venu, elle est si primitive, si triviale. Non, ce que je lui réserve est tellement plus … comment dire … innovant ? Non ! Personnel, oui c'est le mot. Personnalisé. Un scénario conçu rien que pour lui.
Si l'homme était resté courtois dans son monologue, presque aimable, le contenu, lui , lui avait provoqué des sueurs froides. Il percevait à travers la voix calme et posée tout le sérieux et la détermination qui animait le personnage. Nul doute qu'il s'agissait-là d'un adversaire dangereux, dangereux, calculateur et impitoyable.
Levant la tête vers l'informaticien il le vit lever deux doigts. Deux minutes. C'était trop long.
Soudain un bruit sourd à l'autre bout du téléphone le fit sursauter légèrement. Il crut un instant que son interlocuteur avait raccroché. Très vite cependant il perçut des voix quelques peu étouffés mais qui restait largement compréhensibles. L'appareil avait dû être posé sur une surface dure mais continuait à fonctionner. Il douta fort que ce fut une erreur de la part de l'autre homme. Tout ceci était volontaire.
Ce qui le fit appréhender ce qui allait suivre. Il détestait cette position passive dans laquelle il se trouvait. Ne rien pouvoir faire alors que son agent était en danger. Dépendre des autres, de leur bon vouloir, de leur capacité à tracer un appel. Ca ne pouvait pas être aussi difficile de faire ça si ?
« Six ans agent DiNozzo, six ans que j'attends ce moment avec impatience. Six ans que je cherche le meilleur moyen pour vous faire souffrir, que je peaufine le scénario parfait pour vous anéantir. Et nous voilà enfin réunit. »
« Laissez-les partir Vargas, c'est après moi que vous en avez, ils n'ont rien à voir dans cette histoire. » entendit-il son agent s'exclamer. Il ne semblait pas blessé, l'homme n'avait pas menti sur ce point-là.
« Tût tût tût ! C'est là où vous vous trompez, ils ont tout à voir au contraire. Ce sont mes pions. Mes pions pour vous atteindre. Mes pions pour vous retenir de faire quoi que ce soit d'irréfléchi. Mes pions pour vous détruire. Mais je manque à tous mes devoirs d'hôte. Permettez-moi de faire les présentations. Messieurs dames je vous présente l'agent fédéral Anthony DiNozzo du NCIS. Lui et sa coéquipière, feu l'agent Caitlin Todd, que le diables est son âme, s'en sont pris à mon petit frère voilà six ans».
« Il avait tué cinq innocentes victimes, ils les as étranglées après les avoir séquestrées et battues pendant des jours» entendit-il son agent s'emporter. Calme-toi Tony, calme-toi, murmura-t-il à l'adresse de son agent comme si celui-ci était en mesure de l'entendre. Ce n'est pas le moment de flancher. Ne rentre pas dans son jeu, c'est ce qu'il cherche. Reste concentré.
« Des clandestines, des prostituées »
« Des êtres humains, Vargas ». Tony semblait avoir repris un peu contenance, même s'il sentait cet équilibre rester fragile et vaciller entre le professionnel compétant et aguerri et l'homme empathique et oh combien compatissant qu'il était sous sa carapace.
« Des moins que rien, des cloportes qui ne faisaient qu'encrasser un peu plus notre société. Personne pour s'en soucier, personnes même pour remarquer leur disparition. Ce qu'il a fait était un geste civique d'une certaine manière »
« C'était un monstre ». Froid, intransigeant, déterminé. Bravo fils !
« Attention à ce que vous dites, agent DiNozzo, n'oubliez pas que c'est moi qui suis en position de force ici, avertit l'homme, légèrement agacé mais toujours aussi mesuré dans son timbre de voix. Pas quelqu'un qui perdait contenance facilement apparemment. Pragmatique, méthodique, distant. Imperturbable, ou presque. Une dangereuse combinaison chez un criminel. Celle que l'on retrouve chez quelqu'un qui considère n'avoir plus rien à perdre.
« Bref vous l'avez arrêté et envoyé pourrir dans une prison d'état où il a servi de femme aux autres prisonniers avant de se faire égorger dans sa cellule comme une bête. Lui aussi était un être humain Agent DiNozzo, ne l'oubliez pas. Fils de Mikaël et de Leticia Vargas, époux de Leila Vargas, frère de Mateos Vargas, moi. Six ans que je planifie ma vengeance. Et l'heure a enfin sonné. Tout est fin prêt pour le show final, qui s'annonce épique. »
Un lourd silence s'abattit. Il tendit l'oreille à la recherche du moindre indice auditif qui pourrait accélérer plus rapidement les recherches de localisation, un bruit de train ou d'avion, le clapotis de l'eau, le ronflement de moteur d'un engin mécanique ou agricole, n'importe quoi qui constitue une aide, mais la seule chose qu'il percevait à présent étaient des gémissements étouffés, des supplications murmurés, et des pleurs.
Il fut coupé dans ses tentatives de reconnaissance par cette voix grave et impérieuse qu'il commençait à réellement haïr.
« Assez parlé de nous. Permettez-moi de vous présenter nos invités surprises. A gauche vous avez Sean Thomas, 34 ans, père célibataire et entrepreneur en bâtiment quand l'état de son fils le lui permet. Voyez-vous Matthew est autiste et n'a plus que son père comme famille, il représente son univers, il est la seule personne qui peut l'approcher, qui peut le calmer, qui lui donne une sensation de sécurité. Sean est un père exemplaire d'après ses voisins et les éducateurs de l'école spécialisée. Il lui consacre tout son temps, ils vont se promener au parc, ils dessinent et jouent ensemble, il lui lit encore et toujours la même histoire. Imaginez ce que deviendra Matthew à tout juste sept ans dans une institution d'état si son père venait à disparaitre. Un numéro parmi d'autres, qu'il faudra droguer et attacher lorsqu'il fera ses crises. Pas une vie pour un enfant qui n'a déjà pas été gâté par la vie ne trouvez-vous pas ? »
« Au milieu vous avez les jumeaux Casey, James et Ryan. Ils sont inséparables comme seul le sont les vrais jumeaux. J'avoue ne pas parvenir à les identifier l'un de l'autre mais ça n'a pas réellement d'importance, ce n'est pas comme s'ils allaient rester dans les parages de toute façon, même si le côté scientifique en moi s'indigne de ne pouvoir poursuivre les études de Herr Doktor Mengele en la matière. Mais revenons aux jumeaux qui nous intéressent ici. Comme je disais ils sont indissociables, ils aiment les mêmes choses, les mêmes couleurs, ils partagent tous leurs secrets, leurs amitiés, leurs joies et leurs tristesses. Leur monde commence avec l'un et finit avec l'autre. Ils veulent devenir aventurier, agent secret plus tard ou quelque chose comme ça. Ils aiment construire des cabanes dans les arbres, jouer aux cow-boy et aux indiens, chahuter en classe. Comme tous les petits garçons de leur âge. Neuf ans. Neuf petites années. Ils ont à peine découvert ce que la vie avait à leur offrir comme joie, ce serait triste que l'aventure s'arrête pour eux de façon aussi dramatique n'est-ce pas ? »
« A droite enfin, la jeune femme en larme, se nomme Amy Heard. Elle est étudiante en littérature anglaise à l'université de Washington DC et à ses heures perdues un écrivain en herbe. Très douée parait-il. Elle n'a pas eu une vie facile. Elle a perdu ses parents dans un accident de voiture quand elle était enfant, plaque de verglas et absence de pneus neige ça pardonne pas. Elle a ensuite été élevée par ses grands-parents dont il ne reste plus que la grand-mère maintenant. Agée, presque aveugle, et qui n'a plus que sa petite-fille comme famille. Amy qui l'appelle tous les dimanches après l'office, Amy qui consacre ses samedi soirs à aider dans un dispensaire pour démunis. Amy qui dans la naïveté de la jeunesse, croit en une société meilleure où chacun aurait sa place, et y consacre une partie de son temps. L'ange Amy. Amy qui fêtera ses vingt-deux ans demain avec son petit-ami avec qui elle est depuis le lycée. Amy qui, vous le reconnaitrez, ressemble étrangement à l'agent Todd, la même forme de visage, les mêmes yeux noisettes, la même coupe de cheveux châtain et la même croix en argent autour de son ravissant petit cou. »
Il fut sorti de sa macabre écoute par McGee. Il les avait enfin localisés semblait-il. Dans un entrepôt sur les docks. A dix minutes en voiture, cinq si c'était lui qui tenait le volant.
Sans plus attendre ils se précipitèrent dans la cage d'escalier et dans le parking. Tandis qu'il prenait place à bord du véhicule il entendit McGee appeler d'autres renfort et leur donner les coordonnées.
Quant à lui il mit le téléphone qu'il tenait jusque-là contre son oreille sur haut-parleur et se mit à circuler à vive allure entre les véhicules sirènes hurlantes, grillant impunément tous les feux rouges qu'il rencontrait, faisant fi du code de la route qui de tout façon était pour les autres, ceux qui n'avaient pas un agent à aller sauver.
« Bon finit les bavardages, passons aux choses sérieuses agent DiNozzo », résonna la voix honnie dans l'habitacle.
« Je ne vous ai pas fait venir ici pour créer des contacts Facebook. Passons à la phase que je préfère. Mike va vous remettre une arme qui ne contient qu'une balle. Pas de bêtises où les otages mourront. Nous sommes quatre et vous êtes tout seul. Le calcul est vite fait. Vous allez donc avoir une arme et cinq minutes. Cinq minutes pour décider laquelle de ces personnes vous allez abattre. Cinq minutes. Vous n'obtempérez pas et mes hommes les tueront toutes les unes après les autres. Vous vous servez de l'arme contre vous-même et ce sera le même tableau. Cinq minutes agent DiNozzo. Le compte-à-rebours est lancé. »
Non. Pas ça, hurla-t-il intérieurement. Tout mais pas ça. Il devait arriver à temps. Il n'avait pas le droit à l'erreur. Plusieurs vies étaient en jeu, ainsi que celle de Tony. Il ne pouvait pas laisser cette monstruosité se produire. Ils pouvaient le faire. Ils pouvaient arriver à temps et empêcher tout cela. Ils le devaient. Il pouvait lire la même angoisse, la même certitude dans les yeux de Ziva sur le siège passager, le visage blême, les poings serrés et la mâchoire crispée par une fureur meurtrière. Il ne chercha pas à croiser le regard de McGee dans le rétro, il savait pertinemment ce qu'il y trouverait, et cela lui ferait perdre des microsecondes d'attention sur la route, sur leur vitesse, quelque chose qu'il ne pouvait se permettre de perdre.
- Vous êtes toujours là Agent Gibbs ? résonna une nouvelle voix la voix de Vargas, cette fois-ci narquoise et victorieuse. Dieu, il se ferait un plaisir de lui mettre une balle entre les deux yeux de l'homme.
« Quatre minutes et trente-cinq secondes, c'est le temps qu'il vous reste Agent Gibbs avant que les feux de l'enfer ne se déchainent. Ne perdez pas de temps. »
Et une tonalité de téléphone que l'on raccroche fut la dernière chose qu'ils entendirent.
Et il appuya de plus belle sur l'accélérateur, faisant reculer précipitamment des piétons qui se préparaient à traverser.
Le silence le plus totale régnait dans le véhicule.
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Il se réveilla en sursaut, le front couvert d'une sueur glacée. Il était transi. Son corps tout entier protestait contre l'utilisation de la chaise en plastique comme lit de fortune.
Il se leva doucement et s'étira de tout son long avant de se passer une main sur les yeux pour en chasser les derniers vestiges du rêve qui l'avait tant secoué.
Non, pas un rêve. Juste son cerveau qui lui rejouait la scène qui s'était déroulée quelques six jours plus tôt.
- Je suis désolé Tony, murmura-t-il à son fils allongé sur ce lit d'hôpital, ce fils qui depuis le début ne manifestait aucun réel signe de vie autre que ces yeux semi-ouverts et assombris par la noirceur de ses pensées qu'il clouait invariablement au plafond ou sur le mur en face de lui, quelques minutes, juste le temps d'être regagner par cette fatigue qui semblait le consumer un peu plus chaque jour.
« Je suis désolé de ne pas être arrivé à temps, de ne pas avoir pu empêcher tout cela de se passer. »
- Pas ta faute, patron, entendit-il son agent murmurer, à peine un souffle, et qui l'espace de quelques secondes lui sembla si irréel qu'il s'imagina encore dormir.
Il se précipita tout de même au chevet de son agent. Et fut accueilli par deux fentes à peine entre-ouvertes. Ce n'était pas un rêve. Et Tony venait de prononcer ses premiers mots depuis son arrivée ici, six jours plus tôt.
- La mienne, l'entendit-il ajouter, d'une voix brisée.
- Non Tony, non.
- J'aurai dû être plus prudent, poursuivit-il d'une voix éteinte et fatiguée, épuisé par l'effort visible que ça lui demandait de briser ce mutisme dans lequel il s'était enveloppé, protégé.
« Ils m'ont surpris. Ils m'ont enlevé sans que je ne leur résiste ».
- Non, c'est faux ! Ziva a vu les caméras de sécurité devant le starbuck, tu ne pouvais rien faire contre trois armoires à glace, tu t'es débattu comme un beau diable, je suis fier de toi. »
Voir Tony ainsi, enveloppé dans sa culpabilité comme s'il s'agissait d'une seconde couverture, le voir détruit par l'angoisse et une honte non-méritée lui déchirait le cœur.
- Non, hurla le jeune homme, ce qui le fit sursauter devant la rage et le désespoir qui se dégagea dans ce simple mot.
- Non, ne dis pas ça, pas ça. J'ai toujours voulu entendre ces mots de ta bouche, mais pas là, pas dans ces circonstances. J'ai échoué. J'ai été faible. Tout est de ma faute.
- Tony. Ecoutes-moi bien. Tu-n'es-pas-responsable, s'exclama-t-il avec force, prenant soin de détacher chaque mot. « Tu n'avais pas le choix ».
Pour la première fois les yeux de Tony chercha les siens, s'y encrèrent, à la recherche d'une chose connue de lui seule. Impossible de savoir s'il la trouva ou non, mais ça ne l'empêcha pas de poursuivre d'une voix lasse et résigné.
- On a toujours le choix Gibbs. Il m'a laissé ce choix.
- Entre le pire, et le pire du pire ? Ce n'est pas un choix Tony. C'est une alternative sans option, soupira-t-il en serrant la main de son agent dans la sienne, ne sachant comment faire voir cette réalité des choses à ce fils égaré, bouleversé.
- Choix, alternative. Simple question de rhétorique, mais la fin demeure la même : Je l'ai tuée Gibbs. J'ai pris cette décision et maintenant j'ai son sang sur les mains.
- Elle serait morte de toute façon Tony si tu n'avais rien fait.
- Ce n'était pas ma décision à prendre, poursuivit-il, toujours aussi doucement, toujours aussi bouleversé. « Qui suis-je pour décider de qui doit vivre et qui doit mourir, pour décider qu'une personne à moins de valeur qu'une autre. Je n'ai pas ce droit. Personne ne devrait l'avoir. Mais c'est pourtant ce que j'ai fait.
- Et en agissant ainsi tu as sauvé trois autres vies. Quatre en comptant Matthew.
Il vit Tony frissonner, il le sentit dégager sa main et replier ses bras autour de sa poitrine, comme pour se protéger de cette misère qui semblait l'engloutir.
Il dut user de toute sa force pour ne pas s'asseoir sur ce lit et prendre ce fils dans ses bras, le consoler, le bercer. Ce n'était pas le bon moment. Tony avait besoin de parler, de déverser par les mots ce que son cœur retenait depuis si longtemps, de libérer ses démons qui le dévoraient de l'intérieur et qui bientôt si on les laissait faire ne laisseraient derrière eux qu'une coquille vide à la conscience éthérée et aux allures de mort qui survivrait un peu moins chaque jour, un vivant dont le cœur, simple muscle sans passion, battrait d'un rythme monotone et mécanique.
- Tony, on doit parfois faire des sacrifices pour en sauver le plus grand nombre. Crois-tu que le soldat en tant de guerre prend plaisir à tuer son adversaire ? Crois-tu que j'ai aimé cela ?
- Ce n'est pas la même chose, Gibbs. Tu suivais les ordres », et toujours ce ton sans passion, sans vitalité qui l'empoignait et lui donnait envie de saisir son agent par les épaules mais cette fois-ci pour le secouer, le secouer encore et toujours jusqu'à ce qu'un brin de normalité revienne l'animer, ce qu'il savait être absurde car rien n'était plus normal aujourd'hui. La normalité avait laissé place au changement, au bouleversement sans qu'ils puissent rien n'y faire, simples humains impuissants qu'ils étaient.
« Non ce n'est pas la même chose, patron. Tu n'avais pas à choisir ta cible, tu n'avais pas à la regarder dans les yeux et à lui faire comprendre que c'était fini, qu'elle allait mourir de tes mains, à voir la réalisation envahir ses traits, ses yeux s'écarquiller d'effroi, ces lèvres murmurer des supplications, celle de la laisser vivre cette vie dont elle venait tout juste à apprendre le fonctionnement. Elle n'était pas une ennemi désignée lors d'un conflit, elle était une civile, une innocente jeune fille qui n'avait pas choisie de se trouver là, qui n'avait même pas de camps si ce n'est celui de la vie, et dont la seule erreur a été de croiser la route de la mauvaise personne. »
« Quand tu appuyais sur la détente tu te trouvais à quelques centaines de mètres de ta cible, tu ne connaissais rien d'elle si ce n'est qu'elle représentait un danger pour tes frères d'arme. Je me trouvais à moins de deux mètres quand j'ai tiré, elle s'appelait Amy, elle avait un cœur gros comme le Texas, elle avait des rêves, un avenir, des projets pleins la tête. Ce n'est pas la même chose. Tu faisais ton devoir, tu sauvais des vies. J'ai pris un parti et j'ai stoppé la sienne. Je suis cette personne qu'elle a toujours redouté de trouver derrière elle dans une ruelle sans lumière. Je suis celui qui lui a fait du mal, qui l'ai tué. Et mon visage restera à jamais le dernier gravé dans ses prunelles, celui de son assassin.
- Tony ! Tu n'es pas ce que tu dépeints, c'est l'horreur de tout ça qui te fais parler. Tu n'es pas un assassin.
- Va dire ça à sa grand-mère. A son petit-ami. A ses amis. Aux bénévoles avec qui elle travaillait, murmura-t-il.
- Ils souffrent, c'est normal. Ils en veulent au monde entier. Pas seulement à toi !
Il regretta presque immédiatement ces derniers mots lorsqu'il vit l'effet dévastateur qu'ils eurent sur Tony. Tony dont toute émotion déserta son visage déjà très pâle pour ne laisser place qu'à la culpabilité, à la désolation et au dégoût. Ces mots qui lui rappelaient que trop ce qu'il était devenu, la raison pour laquelle aujourd'hui des personnes maudissaient jusqu'à sa fonction, jusqu'à son existence. Sans lui rien de tout cela ne serait arrivé, voilà ce qu'il lisait dans le silence de son agent.
- Tony ! Si j'avais été à ta place je n'aurai pas agi autrement, dit-il avec assurance, tentant ainsi une nouvelle approche.
Qui échoua comme les précédentes, plus rapidement même.
- Tu n'aurais pas été à ma place pour commencer. Et tu aurais trouvé une solution toi. Tu es le boss. Tu es Gibbs.
- Je suis Gibbs oui, pas ce héro invulnérable et infaillible que toi et les autres aimer voir en moi. Juste Gibbs. Avec son lot d'erreurs et de faiblesses, comme n'importe quel homme.
Il vit une larme couler doucement le long de la joue mal rasée de son agent, cette petite goutte d'eau salée qui à elle seule symbolisait toute la détresse et la douleur de Tony, Tony qui avait toujours clamé haut et fort qu'un DiNozzo ne pleurait pas, pas plus qu'il ne s'effondrait.
C'était avant.
- Je n'ai rien fait, je n'ai pas trouvé de solutions pour nous sauver tous.
- Tony, si tu n'as rien trouvé c'est qu'il n'y avait rien à trouver.
- Non. Il y a toujours une alternative, ajouta son agent désespéré, « il faut juste être capable d'assembler les éléments. Il y a toujours une solution. J'ai juste paniqué. Je ne me suis pas assez concentré. Je n'ai pas assez cherché. Là où j'aurai pu mettre à bon escient mes compétences de détectives, réellement les utiliser, j'ai lamentablement échoué. Je ne voyais dans ma tête que les conséquences si je tentai quelque chose. Je l'ai laissé gagner Gibbs. Il a eu ce qu'il voulait de moi, je l'ai laissé me manipuler, j'ai capitulé. Et maintenant j'en paye le prix. Un prix si lourd, mais tellement justifié. Jusqu'à la fin de mes jours et sans doute même après. C'est mérité.
- Ne dis pas ça Tony, ne redis jamais ça. Tu ne mérites pas ça. Amy ne méritait pas ça. Vous êtes tous les deux victimes ici.
- Victime. Tu m'aurais qualifié de ça il y a quelques semaines je m'en serai offusqué. Maintenant ? Ca ne signifie plus rien. Criminel, victime. Victime, criminel. Deux termes semblables selon la ligne d'où on se tient, le point de vue qu'on en a. Un criminel qui a accompli sa propre justice et l'a obtenue, une victime qui ne verra jamais son criminel être jugé, car ce qui a poussé celui-ci à agir était ce que lui dictait son devoir n'est-ce pas ? Sauver le plus grand nombre ? Et puis il n'avait pas réellement le choix dira-t-on de lui! De moi ! Où est le mérite dans tout ça dis-moi ? La justice dans tout ceci ?
- Il va payer Tony, je te le promets. Il moisira dans la cellule d'isolement d'une prison de haute sécurité, il n'en sera pas autrement, lui dit-il avec véhémence et conviction.
Il vit un sourire naître au coin des lèvres de l'italien, désabusé.
- Et il y passera le reste de sa misérable existence boss, comblé et enorgueilli d'avoir si parfaitement réussi à accomplir sa vengeance.
Tellement de renoncement, de défaitisme dans cette phrase. Pas celui de quelqu'un qui va se battre, se relever et rendre coup pour coup. Le ton de quelqu'un qui a baissé les bras, qui a levé un chiffon blanc et déclaré forfait.
- Il ne tient qu'à toi de le combattre Tony, de le mettre à genou, de ne pas lui laisser la satisfaction de t'avoir vaincu. Tu peux le faire.
- Qu'est-ce que ça changera ? Je suis fatigué boss, fatigué de me battre, fatigué de voir disparaitre un monstre pour en voir un autre prendre immédiatement sa place. Fatigué de voir ces innocents tombés les uns après les autres comme dans un parcours de dominos.
- C'est ce pour quoi on travaille Tony, ce pour quoi on agit jour après jour, ce pour quoi tu es né fils.
- Tu es bien le seul à le croire encore boss. J'ai pu y croire moi aussi, avant, en être presque convaincu, mais ce n'est plus le cas. Je ne crois plus en beaucoup de chose à présent, et en moi encore moins.
Ces mots déclarés avec une telle finalité lui firent craindre que son agent ne se renferme une fois de plus sur lui-même, inatteignable pour lui, pour le reste d'entre eux. Il regarda sans réagir, cloué sur place par l'anxiété, Tony fixer avec attention le plafond, comme s'il y cherchait une réponse, une force invisible sur laquelle s'appuyer. Avant de le regarder une nouvelle fois droit dans les yeux, le regard d'une bête à l'agonie, celle qui ne demande qu'une chose qu'on mette fin à ses misères.
- Je… je… Je n'arrive pas à chasser ces images de ma tête boss. Quoi que je fasse, ou que je pose mes yeux c'est son visage effrayé que je vois, son corps qui s'affaisse sur le sol et ne bouge pas. Ses cheveux qui entourent son visage comme une auréole, les yeux vides et éteints, comme Kate. J'ai tué Amy, et j'ai une nouvelle fois tué Kate. J'ai tué Gibbs. Et quoi que tu dises ça restera toujours là devant moi, en moi. Je ne sais pas si je pourrais jamais oublier. Chaque femme que je croise dans la rue pourrait être elle Gibbs, ce qu'elle aurait pu devenir, ce que par choix je lui ai retiré. Comment puis-je oser prétendre défendre les innocents maintenant ? Comment puis-je tenir une arme sans voir devant moi sa silhouette ? Je suis fini Gibbs, perdu.
Pourquoi étaient-ce ces mots plus que les autres qui provoquèrent en lui cette bouffée de colère il n'aurait pu l'expliquer mais c'est avec rage et un profond agacement qu'il se redressa sur ses jambes, se pencha au-dessus de Tony et lui cracha au visage ce qu'il avait sur le cœur.
- Tu te trompes de cible Tony. Tu te morfonds dans ton malheur, t'apitoies égoïstement sur toi-même alors que tu devrais bouillir de colère, de haine. Alors que tu devrais faire tout ton possible pour que ce monstre paye ses abominations. Bats-toi. Bats-toi pour que le sacrifice d'Amy n'ai pas été vain. Vie pour elle, par elle. Tu le lui dois.
- Qui es-tu pour me dire ce que je dois ressentir ? Tu n'es pas à ma place. Tu ne sais rien de ce je peux ressentir. Rien. Tu ne sais rien de ce que je vis à l'intérieur, ce que mon esprit me montre en permanence, ce que ma conscience me dit. Alors ne viens pas me dicter ma conduite, ne t'érige pas en faiseur de leçon Gibbs quand tu ne sais rien.
Peut-être aurait-il pu ressentir une pointe de victoire si ces mots avaient été énoncés sur le coup de la colère, mais ils sonnaient creux, plats, sans réelle tonalité. Il avait voulu le faire réagir, lui faire abandonner ce ton plaqué et résigné, et il avait échoué. Il n'avait réussi qu'à mettre un peu plus de distance entre lui et Tony.
- Tu ne comprends pas Gibbs, tu as beau le vouloir tu ne sais pas. Tu ne sais pas ce que c'est de se réveiller et de voir que rien n'a changé alors que pour soi rien n'est plus pareil. Tu ne sais pas ce que c'est que de se sentir enfermer dans son propre corps alors que la seule chose que l'on veut vraiment c'est de pouvoir s'en échapper, devenir quelqu'un d'autre pour quelques heures, pour quelques minutes, n'importe qui sauf de demeurer soi, pouvoir oublier ce qu'on a fait, ce qu'on a perdu, ce qu'on a été forcé de devenir. Tu es le boss, parfois tu donnes l'impression d'être omniscient, de tout savoir de nous, de ce qui se passe autour de nous, mais ça tu ne sais pas Gibbs. Tu ne peux pas te l'imaginer autrement qu'avec des aperçus et des idées préconçues. Tu ne sais pas, car tu ne le vis pas. Le doigt qui a pressé cette détente, ce n'était pas le tien. La respiration qui s'est bloquée dans la gorge lorsque la détonation a retentit, ce n'était pas la tienne. Les yeux qui ont vu le voile de la mort s'abattre sur sa victime, eux non plus n'étaient pas tiens. Et tu auras beau souhaiter que ce fusse le cas, rien n'y fera. C'est sur mes mains que s'est déposé son sang. Les miennes et personne d'autre. Quand j'ai appuyé sur cette détente ce n'est pas juste Amy qui est morte boss. Tu dois le comprendre. Et l'accepter. Comme j'ai appris à le faire. Anthony DiNozzo, la personne qu'il était, l'agent efficace qu'il voulait plus que tout au monde devenir, cet homme est mort dans un vieil entrepôt désinfecté il y a une semaine. Accepte-le s'il te plaît.
Ce qu'il lut dans le regard de Tony le fascina presque autant qu'il le pétrifia. Dans ses yeux se trouvait ce savoir, la réponse aux questions que l'on ne se pose que dans l'adversité, que lorsque le malheur vient frapper à notre porte et non à celle d'un voisin, d'un contenu, ce savoir quant à la valeur réelle de la vie, ses mystères aussi. Ce savoir qui loin de vous apporter la paix semblait vous détruire un peu plus, vous enlevait le peu d'illusion qu'il vous restait. Ce savoir propre aux victimes qui ont tout perdu, à qui on a tout enlevé et qui ne croient plus en rien, pas même en la vie.
Non. Il n'allait pas laisser cela se produire. Obstiné était un qualificatif qu'il avait souvent entendu pour le décrire lui, il n'allait tout de même pas mentir à sa réputation. Et échouer une fois avait suffi. Il ne laisserait pas cela devenir une habitude. Il n'abandonnerait pas Tony. Jamais. Plus.
- Tu as raison, je ne sais pas. Alors expliques-moi, fais-moi comprendre, laisses-moi t'aider. Laisses-nous t'aider. Tu n'es pas seul Tony. Nous sommes tous là. Nous sommes une équipe, nous somme ta famille.
- Et les membres d'une famille sont toujours là pour les siens n'est-ce pas ? ajouta Tony avec un léger amusement dans la voix, ce qui provoqua un raz-de-marée de soulagement en lui.
Et c'est avec un sourire chaleureux et légèrement taquin qu'il répliqua :
- Aussi dysfonctionnelle soit-elle.
Mais la lueur d'amusement quitta bien trop vite les prunelles vertes de son agent.
- Je ne sais pas si je pourrais les regarder dans les yeux. Si je pourrais les voir me regarder autrement. Marcher autour de moi comme si j'étais quelque chose de fragile qu'il ne faut pas toucher sous peine de le briser. Tellement de chose ont changé déjà. Je ne sais pas si je pourrais supporter de tout voir sombrer et disparaitre, tout ce que j'ai pu connaitre et apprécier s'éloigner comme si ça n'avait jamais existé.
- Tony, ce n'est pas eux qui disparaissent, c'est toi qui t'éteins peu à peu.
- C'est mieux ainsi, je ne veux pas les entrainer dans ma chute avec moi.
La voix de son agent se faisait de plus en plus faible à présent. Il commençait même à buter sur chaque mot. Parler paraissait lui coûter beaucoup d'effort et lui demandait une concentration qu'il ne semblait plus en mesure de monopoliser. Tony se battait pour rester éveiller. Il le voyait. Il le sentait. Il restait donc un semblant de forces pour lutter en lui. Peut-être rien n'était perdu. A partir du moment où on le guidait pour que cela soit utiliser à bon escient.
- Et pour moi ?
- Toi, c'est différent. Tu ne me laisseras pas faire, te repousser je veux dire, tu me laisseras pas m'isoler comme je veux.
- Ca tu peux y compter. Tony ! Promets-moi, promets-moi que tu essaieras de me faire comprendre.
Il vit son agent hésiter et puis d'un geste timide, mal-assuré, hocher la tête positivement.
Il vit les paupières de son fils papillonner, avant de se fermer, laissant le sommeil l'emporter. Cette conversation l'avait épuisé. Tant physiquement que mentalement.
D'un geste purement paternel il s'assit sur le matelas et se mit à lui caresser doucement les cheveux, lui promettant ainsi ce que son cœur n'avait pu exprimer à voix haute. La promesse d'être toujours là, même s'il ne savait pas, même s'il ne pouvait comprendre. Une larme s'écoula sur sa joue sans qu'il ne cherche à l'arrêter. Il pleurait pour Tony, pour cette vie perdue, pour cette barrière qui s'était installé entre eux et qu'il ne savait encore s'il parviendrait à la franchir à temps.
Il pleurait alors que tout ce qu'il avait envie était de hurler à la face du monde l'injustice de tout ceci, son sentiment d'impuissance, son incapacité à protéger son fils de ses démons.
Il pleurait.
Il n'entendit pas la porte se refermer derrière lui tandis qu'un visiteur anonyme s'éloignait dans les couloirs de Bethesda, lui accordant ainsi l'intimité dont il avait besoin.
Il pleurait, ignorant qu'à cet instant à une vingtaine de mètres de lui qu'un individu était habité d'une semblable émotion.
La fièvre s'installa une heure après.
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A suivre
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J'ai longtemps hésité avant de publier ce chapitre. Je me suis demandé s'il ne valait mieux pas que je le divise, chacune des parties se suffisant quelque part à elles-mêmes, et puis je me suis dit que non, elles étaient complémentaires, elles s'enrichissaient l'une l'autre et qu'il serait dommage de les séparer, que cela leur enlèverait une part de tragique. Ai-je bien fait ? C'est à vous de me dire.
Plus que jamais j'ai besoin de vos avis. De vos conseils même.
Selon vous ai-je été trop loin ou pas assez ?
L'explication quant à ce qu'il s'est passé, ce que Tony a eu à faire, vous parait-elle suffisante et plausible pour détruire notre Tony ?
Que pensez-vous de la réaction de Tony, de l'attitude de Gibbs ?
Dois-je permettre à Tony de s'en remettre, le peut-il vraiment ? Ou dois-je poursuivre sa longue descente aux enfers ?
Pour cette personne qui a été témoin de la détresse de Tony et de Gibbs je n'ai aucune identité à vous donner. Vous pouvez imaginer la personne qui vous convient le mieux. Ziva, McGee, Ducky, même Brad. Votre choix.
